CHAPITRE II
(Inuses (le ses prcniiiTcs inlidclitos. — Penrlanl (rois mois sa ferveur (liminue. mais elle se rnllum« h Notre-Dame do Gràco, monastère des Augustincs d'Avila, oi> elle entre comme pensionnaire.
Voici, si je ne tne trom[)e, les causes de mon infidélité. Plus d'une fois elles m'ont fourni le sujet d'une méditation profonde. Oh ! qu'ils manquent , me disais-je . à un saint devoir, les parents (|ui , dans le sanctuaire de la famille, n'ont pas soin d'offrir sans cesse à leurs enfants l'exemple et les leçons delà vertu. J'avais, comme je l'ai dit, une mère d'un rare mérite ; néanmoins, parvenue à l'âge de raison, je m'attachai très-peu à imiter ses vertus, tandis qu une imperfection qu'elle alliait à tant d'excellentes (|ualilés me devint très-nuisible. Elle aimait à lire les livres de chevalerie. Pour elle , ce n'était qu'un délassement après l'accomplissement de tous ses devoirs ; il n'en était pas ainsi pour moi. Kn nous permettant ces lectures , elle n'y voyait apparemment qu'un exercice, un moyen de polir notre esprit. I*eut-ètre même n'y cherchant pour sa {»arl (juunc diversion à ses grandes [)eines , avait-elle en vue d'occuper ainsi ses enfants afin de les soustraire à d'autres dangers qui auraient pu les perdre. Cependant mon père le voyait avec déplaisir , et il fallait avec soin nous dérober à ses regards, .le contractai peu à peu l'habitude de ces lectures. Cette petite faute que je vis dans ma mère refroidit insensiblement mes bons désirs, et commença à me faire manquera
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mes ilevoirs. iv ne trouvais point de mal à passer pliisionrs liemes (lu jour cl delà nuit dans une occu[)alion si vaine , uièuic en me cachant de mon père. Je m"y livrais avec entraînement , et , pour être contente, il me fallait un livre nouveau. Le goût des parures ne tarda pas à venir , et avec lui le désir de plaire. Je m'occupais de la blancheur des mains et du soin de mes cheveux ; je n'cparj^nais ni parfums, ni aucune de ces frivoles industries de la vanité pour lesquelles j'étais fort ingénieuse. Je n'avais nulle mauvaise intention, et je n'aurais voulu, pour rien au monde, faire naître en qui que ce soit la moindre pensée d'offenser Dieu. Pendant plusieurs années , je gardai , entre autres choses , ce goût d'une propreté excessive où je ne découvrais pas l'ombre de péché ; maintenant je vois quel mal ce devait être.
J'avais des cousins germains qui seuls étaient admis dans la maison par mon père : prudent comme il l'était , il n'en eût jamais permis l'entrée à d'autres ; et plût au Ciel qu'il eût également usé à leur égard de cette inûexible réserve ! Je le découvre maintenant ; à un âge où des vertus encore tendres demandent tant de soin , quel danger n'offre pas le commerce de personnes qui , loin de connaître la vanité du monde , le présentent sous les plus riantes couleurs ! Il y avait presque égalité d'âge entre nous ; mes cousins , cependant , étaient un peu plus Agés que moi. Nous étions toujours ensemble , ils m'étaient on ne peut plus attachés. Je laissais aller la conversation au gré de leurs désirs , et je savais lui donner de l'intérêt. Pour ne pas leur déplaire, j'écoutais ce qu'ils médisaient de leurs inclinations naissantes et de leurs rêves d'avenir. Ce qu'il y eut de pire, c'est que mon âme commença dès lors à se laisser prendre à l'agrément et au charme des causeries , ce qui , plus tard , lui devint si funeste. Si j'avais un conseil à donner à un père et à une mère , je leur dirais de considérer de près avec quelles personnes leurs enfants se lient à cet âge ; car ayant naturellement plus de pente au mal qu'au bien, ils peuvent rencontrer dans ces liaisons de grands dangers pour
KCRIIE l'Ail ELI.t-MLME. .) i
la verlu. Jeu ai fait l'expérience : j'avais une sœur beaucoup plus âgée que moi . en qui je voyais une vcrlu irréprochable el une bonlé parfaite ; el cependant je ne prenais rien d'elle , tandis que je fis bienlôt passer dans mon Ame les mauvaises qualités d'une [)arente qui venait souvent nous voir. Ma mère voyant sa légèreté , et devinant , ce semble , le mal qu'elle devait me faire, n'avait rien négligé pour lui fermer 1 entrée de sa maison ; mais tous ses soins furent inutiles . tant elle avait de prétextes pour venir. Je commençai donc à me plaire dans sa sociéié, je ne me lassais pas de m'entretenir avec elle ; elle excellait à me procurer les divertissements de mon goût. elle m'y entraînait ; elle me faisait part de ce qui la regardait, de ses conversations et de ses vanités. J'avais, je crois, un peu plus de quatorze ans lorsque s'établit entre nous ce lien d'amitié et cette confidence intime ; et dans toute celle première époque de ma vie , je ne trouve aucun péché mortel qui m'ait séparé de Dieu. Ce qui me sauva fut sa crainte que je ne perdis jamais, et une crainte plus grande encore de manquer aux lois de l'honneur. Ma résolution de le conserver intact était inébranlable ; rien au monde , ce me semble, n'aurait pu la changer ; aucune amitié de la terre n aurait été capable de me faire fléchir. Pourquoi faut-il que je ne me sois point servie, pour être toujours fidèle à Dieu, de ce mâle courage que je trouvais en moi pour ne blesser en rien l'honneur du monde' Par fierté naturelle, j'ambitionnais avec passion de le garder sans tache . et je ne voyais pas combien ma prétention était insensée , puisque je négligeais les moyens nécessaires ; j'évitais seulement avec des soins extrêmes ce qui aurait pu lui porter une grave atteinte.
Mon père et ma sœur voyaient avec un sensible déplaisir, mon amitié |)0ur cette parente, et m'en faisaient souvent des reproches ; mais la difficulté de lui interdire l'entrée de la maison et mon int,'énieuse malice rendaient inutiles leurs sages avis. Je m'effraie par fois de voir le mal que peut faire, au temps de la jeunesse surtout , une mauvaise compagnie. Si je ne l'n-
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vois é|i(ou\é , je ne |i()iii"i;iis pas lo croire- Je voutirui.-» iju instruits par moi! ('\fm|)le les pères et les mères fussent d'une oxirômc circonspection sur ce point. C'est une vérité, (juo \n conversation de celle jeune parente produisit en moi le plus triste changeujent. Il y avait dans ma nature , dans mon Ame . une heureuse pente à la vertu , cl déjà l'on n'en découvrait presque plus de vestige : cette amie et une autre compagne non moins légère avaient en quelque sorte iinj)rimé dans mon cœur la frivolité de leurs sentiments. Par l;i , je comprends l'utilité immense de la compagnie des gens de bien. Je suis con-vaincuequesi à cet âge je m'étais liée avec des personnes vertueuses, j'aurais persévéré dans la vertu. Oui , si l'on m'avait alors enseigné à craindre le Seigneur , mon âme aurait puisé dans de telles leçons assez de force pour ne pas tomber. Je vis, hélas ! s'effacer celte crainte filiale, et il ne me restait que celle de manquer à l'honneur. Le désir de ne le blesser en rien faisait de ma vie un perpétuel tourment ; néanmoins en certaines choses légères, quand j'espérais qu'elles resteraient inconnues, je ne craignais pas d'aller contre ses lois et contre ma conscience. Telles furent , ce me semble , les causes de mes premières infidélités. La faute n'en est peut-être pas aux personnes dont j'ai fait mention , mais à moi seule. Il suffisait de ma malice pour m'éloigner ainsi du droit sentier; je ne trouvais d'ailleurs dans les femmes attachées à mon service , que trop de complaisance pour seconder toutes mes fantaisies. Si une d'entre elles m'eût donné de bons conseils , peut-être je les aurais suivis ; mais l'intérêt les aveuglait, comme j'étaisaveuglée moi-même par les sentiments de mon cœur.
Je dois cependant ce témoignage à la vérité ; c'est que je n'ai jamais senti en moi le moindre attrait pour ce qui aurait pu flétrir l'innocence, parce que j'avais naturellement une invincible horreur des choses déshonnêles. Ainsi , ce que je recherchais uniquement dans ces sociétés de famille, c'était le passe-temps d'une causerie aimable et de bon ton. Mais enfin , malgré la pureté de mes vues , une telle occasion pouvait me
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ilevenir clangereuse, el I honnour cieinun père et du mes frères aurait pu en souffrir. Dieu seul m'a délivrée de lanl de périls . paraissant en (|ucl(iue sorte luller contre ma volonté pour mempècher de me periire. Tout cela néanmoins ne put èln; tellement enveloppé dans le secret . (|u'il ne s'élevât que^iue léger nuage sur ma réputation . et (jue mon père n'en conçût quelque crainte. Aussi , trois mois s'élaienl à peine écoulés dans cet oubli de ma première ferveur, qu'on me fit entrer dans un couvent de la ville (1j . où l'on élevait des jeunes personnes de ma condition , mais qui m'étaient !)icn supérieures en \erlu. L affaire fut conduite avec le plus grand secret. J'étais ^eule, avec un de mes parents . dans la confidence ; et , afin que le public n'y trouvât point à redire . on choisit le moment du mariage de ma sreur : le prétexte était excellent ; n'ayant plus de mère . je ne devais pas rester seule dans la maison. L'excessive tendresse de mon père pour moi , et mon soin de ne rien laisser paraître , devaient sans doute me rendre moins coupable h ses yeux ; ainsi , il me conserva ses bonnes grâces. Au fond , ce temps avait été de très-courte durée , et si ces premiers sacrifices à l'esprit du monde avaient un peu transpiré au dehors , on ne pouvait néanmoins rien articuler de certain. J'avais mis tous mes soins à m'entourerde secret et de mystère , tant je tremblais d'imprimer la moindre tache à ma réputation. Insensée ! je ne considérais pas que je ne pouxais rien cacher à celui qui voit tout. 0 Dieu de mon cœur , (|uel funeste ravage ne fait point dans le monde l'oubli île celte vérité, et la folle pensée que des offenses commises contre vous peuvent rester secrètes ! J'en suis convaincue , nous éviterions
(1 ) Ce monaslcrc ét.iil Notre-Dame de Grâce, de l'Ordre de Saint-Augustin. Il fut fondé eu 1508 ou on 1509; c'était un anden temple de Mahomet. Ce saint asile renfermait quarante religieuses du temps de sainte Térèse. Saint Thomas de Villeneuve a prùché dans l'église de ce monastère, et en a eu quelque temps la direction spirituelle. — Torellut, tœculis Auguslinianis.
Ce monastère existe de nos jours ; on voit encore le confessional où Térèse se confessa quand elle était pensionnaire ; il est près de la grille qui sépare le chœur dos religieuses, de la nef de l'église. On conserve comme des reliciucs divers objet*qui ont élo il l'us.igi' de sainte Térèse. Dans l'église , on voit un tableau qui représente la jeuno Térèse prenant leçoo de sa sainte maltresse Marie Briceno.
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(le grands maux , si nous comprenions que l'inlérêl suprême pour nous n'est pas de nous dérober à l'œil des hommes, mais de ne rien faire qui blesse la sainteté de vos regards.
Les huit premiers jours , j'éprouvai un cruel ennui , moins par le déplaisir de me voir dans celle retraite , que par la crainte qu'on ne connût ma conduite. Au reste , j'étais déjà bien lasse de la vie que j'avais menée. Je ne pouvais commellre aucune offense contre le Seigneur , sans en être saisie d'une crainte très-vive , et j'avais soin de m'en confesser au plus tôt. Au lieu de paix , je ne vivais que d'alarmes ; mais à peine huit jours s'étaient-ils écoulés que déjà la sérénité avait brillé dans mon âme , et je me trouvais beaucoup plus heureuse , dans cet asile , que sous le toit paternel. De leur côté, toutes les habitantes du monastère étaient fort contentes de ma présence au milieu d'elles , et me témoignaient beaucoup d'affection. C'est une faveur que Dieu m'a faite : partout où j'ai été , l'on ma toujours vue avec plaisir. J'avais alors un éloignement mortel pour la vie du cloître ; cependant je voyais avec bonheur de si parfaites religieuses ; car celles de cette maison étaient admirables de vertu , de régularité , de saint recueillement. Le démon n'eut garde de m'oublier au sein de cette paix profonde dont je commençais à jouir , et il essayait delà troubler par certains messages venus du dehors ; mais la vigilance dont j'étais entourée y mit bientôt un terme. Je senti? alors renaître en mon âme ces saintes habitudes de mon premier âge , et je compris quelle immense faveur Dieu accorde à ceux qu'il met dans la compagnie des gens de bien. On eût dit que Notre-Seigneur, d'un œil plein de sollicitude et avec toute la persévérance de l'amour, cherchait un moyen de me rappeler à lui. O tendre Maître , soyez béni d'un tel excès de patience à mon égard !
Une circonstance pouvait , ce me semble , justifier ces sociétés de famille , si je n'avais eu tant d'autres fautes à me reprocher ; c'est qu'il aurait pu , dans la suite, en résulter une alliance honorable pour moi ; de plus, j'avais sur divers points
KtIUrE l'AR Kl.LK-MÈMK. il
de ma conduite consulté mon confesseur , pris môme d'autres sages avis , et l'on me disait que je n'allais en rien contre la loi de Dieu.
Dans le monastère , où ce Dieu de bonté venait de me conduire , vivait une religieuse d'une admirable vertu (1). Elle était chargée du soin des pensionnaires ; c'est d'elle , ce me senjble , que Noire-Seigneur voulut se servir pour faire briller dans mon Ame les premiers rayons de sa lumière ; on le verra par ce (jue je vais dire.
jl) C'était Marie Briceno. Les annalistes du Carmel confirment le témoignage de sainte Térèse.