‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 12 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Coup d'œil rétrospectif sur le noviciat. — Départ pour Becedds , où on espère la guérir. — Conversion qu'opère son zèle. — Après trois mois , succombant à la rigueur du traitement , elle revient mourante à la maison de son père à Avila. — Défaillance extraordinaire de quatre jours. — Martyre de douleur depuis l'Assomption jusqu'à Pâques.

En parlant de l'année de mon noviciat, j'oubliai de dire que je me laissais aller à de grands troubles pour des choses de fort peu d'importance. Souvent je recevais des réprimandes sans les mériter, et je ne les écoutais qu'avec beaucoup de déplaisir, tant j étais imparfaite. Néanmoins , au comble du bonheur de nae voir enchaînée à Jésus-Christ , j'acceptais tout avec générosité. Comme je recherchais la solitude, et que j'y pleurais mes péchés , les religieuses s'en étant quelquefois aperçues , s'imaginèrent que je n'étais pas contente , et elles en parlaient dans ce sens. Au fond , je sentais de l'attrait pour toutes les observances du cloître, mais ce qui ressemblait à du mépris était loin , je l'avoue , davoir des charmes pour moi , tandis que je goûtais une joie très-vive de me voir estimée. Je mettais un soin parfait, un art ingénieux dans tout ce que je faisais, et cela môme était vertu à mes yeux. Ce n'est pourtant pas une excuse légitime , parce que je savais admirablement chercher en tout ma propre satisfaction , et ainsi l'ignorance ne saurait me justifier. Il est vrai que ce monastère n'était pas établi sur les bases d'une perfection trcs-élevée; et moi, cédant à la pente de la nature , j'allais à ce qui était moins régulier , et je lais-

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sais de côlé ce qu'il y avait d'exemplaire. Je fus témoin alors de l'héroïque résicnalion que fit éclater une religieuse au milieu d'une bien <.ruelle maladie. C'étaient des plaies profondes qui en peu de temps l;i conduisirent au tombeau. Le mal effrayait les autres, moi je portais grande envie à cette inaltérable patience. Je disais à Dieu que s'il voulait me la donner au même degré, je le priais de m'envoyer toutes les maladies (|u il lui plarait. Il me semble que je n'en redoutais aucune ; ma soif des biens éternels était si ardente que j'étais résolue de les gagner à quelque prix que ce fût. J'en suis étonnée maintenant, parce qu'alors je n'avais pas encore ce feu de l'amour divin que l'oraison plus tard alluma dans mon Ame. Ce n'était qu'une certaine lumière qui me révélait la vanité de tout ce qui passe , et l'inestimable prix des biens éternels que l'on peut acheter par le sacrifice de ces biens d'un jour. Sa Divine Majesté daigna exaucer ma prière : deux ans ne s'étaient pas encore écoulés, que je me vis assaillie d'un mal différent sans doute , mais qui cependant me causa , l'espace de trois ans , des douleurs non moins sensibles et non moins cruelles , comme je le raconterai bientôt.

L'époque du traitement que j'attendais chez ma sœur, étant venue, mon père, ma sœur et celte religieuse, ma fidèle amie , ma compagne de voyage , de laquelle j'étais si tendrement aimée , m'emmenèrent avec des soins infinis pour me rendre le trajet agréable , à l'endroit où l'on espérait me guérir. Ce fut là que le démon commença à troubler celte belle paix dont je jouissais ; Dieu cependant en retira un grand bien. Dans ce lieu même où j'étais venue chercher ma guérison , vivait un ecclésiastique d'une naissance distinguée, qui à beaucoup d'esprit naturel ne joignait toutefois qu'une instruction médiocre. Ce fut à lui que je m'adressai pour la confession. Je dois le dire, j'ai toujours eu une prédilection marquée pour les confesseurs éminents en doctrine, car les demi -savants ont nui grandement à mon âme ; mais il ne m'a pas été toujours facile de les rencontrer au gré de mes désirs. J'ai vu par ex-

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péricnce qu'il vaut mieux , quand ils sont gens de bien et de bonnes mœurs, qu'ils n'aient pas du tout d'études , que d'en avoir de médiocres ; alors du moins ils se défient, tout comme moi. de leurs lumières, et ils prennent conseil d'hommes vraiment éclairés. Ceux-ci ne m'ont jamais trompée : les autres sans doute n'en avaient pas la volonté, mais ils n'en savaient pas davantage ; et comme j'avais d'eux meilleure opinion , je pensais n'être obligée qu'à les croire. Leurs décisions me laissaient d'ailleurs plus de large et de liberté. Si je m'étais vue serrée de près , il y a si peu de vertu en moi que peut-être j'en aurais cherché d'autres. Là où il y avait péché véniel , ils ne voyaient point d'olTense ; et là où il y avait péché très-grave, ils ne trouvaient qu'une faute vénielle. Cela nuisit beaucoup à mon avancement dans la vertu : il est bon , je crois, de le dire ici, afin fjue les autres sepréservent d'un si grand mal. Mais devant Dieu il m'est clair que je n'avais point d'excuse. Il devait me suffire de savoir qu'une chose ne fût pas bonne de sa nature, pour l'éviter avec soin. Le Seigneur a permis, je crois, à cause de mes péchés, qu'ils se soient trompés, et que , trompée par eux , j'en aie égaré d'autres en répétant ce qu'ils m'avaient dit. Je restai , ce me semble , plus de dix-sept ans dans cet aveuglemcni. Le premier qui commença à me détromper sur certains points fut un religieux très-savant (l)de l'Ordre do Saint-Dominique : enfin les Pères de la Compagnie de Jésus me dessillèrent les yeux sur tout le reste ; me découvrant la grave portée de si mauvais principes, ils me firent concevoir une crainte sérieuse , comme je le raconterai plus loin.

Je commençai donc à me confesser à cet ecclésiastique. Si dans la suite j'ai eu plus à dire en confession , à cette époque, comme depuis le commencement de ma vie religieuse , je n'avais que peu de fautes à déclarer. 11 en fut frappé , et me voua dès lors un extrême attachement : il partait d'un bon principe,

(<) Cet homme, qui à un profond savoir joignait une vertu émincnte , fut le P. Vincent Baron. La Sainte aura plus d'une fois encore à parler de lui , et le fera connaître d'une manière plus parlirulicre.

l'excès seul en aurait pu ôlrc rc|)r6hcnsil)lc. Je lui avais fait comprendre, cl il en était pleinement convaincu, que |)Our rien an monde je ne me résoudrais jamais à oflenser Dieu en matière ^rave ; de son côté , il m'assurait qu'il était dans les mômes sentiments ; ainsi , nous eijmes de fréquents entretiens. Comme alors mon ame goûtait liabituellement en Dieu d'enivrantes délices , mon plus doux plaisir et l'unique sujet de mes conversations élait de parler de lui. A ce langage tout céleste dans une personne si jeune encore , il se sentait ému et pénétré de confusion. Enfin, sur de l'intérêt que je lui portais, il me découvrit . dans un élan de confiance , l'état de son âme ; hélas! il élait des plus dangereux , car entraîné depuis près de sept ans, dans l'oubli de ses devoirs, il ne laissait pas de monter à l'autel. Sa réputation en souffrait dans le public une grave atteinte ; personne cependant n'osait le blâmer en face. Ses aveux me remplirent de compassion , car son dévouement pour moi me l'avait rendu cher. Victime alors d'une inexpérience trop naïve et trop aveugle , je regardais comme verlu de répondre par la reconnaissance et par un retour d'affection à l'amitié qu'on avait pour moi. Maudite soil la loi d'un tel retour qui va jusqu'à être contraire à la loi de Dieu ! C'est là une folie qui a cours dans le monde, et j'avoue qu'elle me met toute hors de moi , quand j'y pense. Quoi ! c'est de Dieu seul qu'émane , el à qui seul nous devons tout le bien qu'on nous fait , et nous regardons comme vertu de ne pas briser les liens d'une amitié qui lui déplaît et l'offense ! londe, monde, que tu es aveugle ! Et vous , grand Dieu , quelle grâce vous m'auriez faite, si . souverainement ingrate envers ce monde tout entier , j'avais eu le bonheur de ne l'être jamais envers vous ! Mais , hélas 1 à cause de mes péchés , le contraire est arrivé.

M'élant procuré , par les personnes mêmes de sa maison , des renseignemenis plus précis , je connus mieux l'élal de cet infortuné , et je découvris en même temps une circonstance qui le rendait un peu moins coupable. La personne dont l'insidieuse adresse l'avait égaré , avait obtenu de lui qu'il porte-

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rait au cou comme souvenir , une pclitc figure de cuivre (1) 011 elle avait mis îles charmes, et nul n'avait eu assez d'empire sur lui pour lui faire quitter ce i^age perfide. Certes, ce n'est pas à la légère et sans preuve que j'ajoute foi à ces faits de sortilège ou de charmes, mais celui que je rap|)orte, je l'ai vu de mes pro|)res yeux. Si j'en parle, c'est afin que les hommes se tiennent en garde contre ces femmes qui aspireraient à former de tels liens. Qu'ils le sachent , dès qu'elles ont perdu toute honte devant Dieu , elles que leur sexe oblige plus étroitement à la pudeur , on ne saurait sans péril leur accorder la moindre confiance. Pour arriver à leurs fins, et pour le succès d'une passion insensée que le démon allume en elles , il n'est rien dont elles ne soient capables. Quant à moi , malgré ma profonde misère , jamais je ne suis tombée dans aucune faute de ce genre; jamais, dans tout le cours de ma vie , je n'ai eu l'intention de faire le moindre mal ; jamais , quand je l'aurais pu , je n'aurais voulu forcer qui que ce soit à m'aimer. Mais c'est le Seigneur qui m'en a préservée, et s'il ne m'eût tenue de sa main .j'aurais pu l'ofTenser en cela comme dans le reste, car on ne doit fonder sur moi aucune confiance.

Dès que je fus fixée par ces renseignements , je témoignai un intérêt plus affectueux qu'auparavant à celui que je désirais tant de gagner à Dieu. Mon intention était parfaite, mais ma conduite n'était pas exempte de blùme ; car l'espérance d'un bien quelque grand qu'il fût, n'aurait jamais dû me faire commettre môme le plus petit mal. .le redoublai d'ardeur à lui parler de Dieu. Mes paroles lui furent utiles sans doute , mais la grande affection qu'il avait pour moi . fut , je crois , chez lui, une plus puissante cause de retour. Pour me faire plaisir, il en vint jusqu'à me livrer la petite figure que je fis aussitôt jeter dans une rivière. Dès qu'il en fut dessaisi , il se réveilla comme d'un profond sommeil ; le tableau de sa conduite durant ces dernières années se déroulait à ses yeux , il était effrayé de lui-môme , il gémissait de sa coupable vie , et déjà

(1 j En espagnol idolillo de cobre.

il en était saisi d'horreur. Notre-Dame , je n en puis douter , lui Kt sentir son puissant secours, car il était très-dévot au mystère de sa'.onception et il en ccléhrail la Cèle avec grande solennité linlin il brisa sans retour ses tristes chaînes , et il ne pouvait se lasser de remercier Dieu de l'avoir éclairé de sa lumière. Au bout d'un an , h dater du jour même où je le vis pour la première fois , il mourut ; mais la sainte ardeur avec laquelle il avait servi Dieu dans cet intervalle, l'avait préparé à la dernière heure. Jamais je ne reconnus rien que d'honnôte dans ses sentiments à mon égard, bien qu'ils eussent pu être d'une pureté plus élevée. Dans nos rapports . cette foi si vive qui nous montrait Dieu présent, écartait jusqu'à l'ombre du danger. J'étais alors , je le répète , inébranlablement résolue à ne rien faire où j'aurais vu péché mortel ; et , selon moi , c'était précisément la vue de sentiments si purs qui me faisait aimer de lui. Je crois môme que tous les hommes sentiront toujours de la prédilection [)Our les femmes (ju'ils voient inclinées à la vertu. Oui, la vertu esi pour elles, comme je le dirai dans la suite, le moyen le plus sûr d'acquérir de l'ascendant et d'e.xercer de l'empire sur les cœurs. Je tiens pour assuré que Dieu exauça mes prières , et que celui pour lequel j'avais tant prié est dans la voie du salut éternel. Il mourut dans les plus beaux sentiments de foi, et dans l'éloignement le plus complet de l'occasion qui l'avait égaré. Ainsi, il semblerait que le Seigneur voulût se servir de moi pour ouvrir le ciel à cette âme.

Je restai trois mois dans cet endroit , en proie à de trèsgrandes souft'rances , parce que le traitement était trop rigoureux pour ma complexion. Au bout de deux mois, à force de remèdes, il ne me restait plus qu'un souffle de vie. Le mal dont j'étais allée chercher la guérison , était devenu beaucoup plus cruel ; les souffrances que j éprouvais au cœur étaient si vives qu'il me semblait parfois qu'on me le déchirait avec des dents aiguës ; l'intensité de la douleur arriva à tel point qu'on craignit que ce ne fût de la rage. Ma faiblesse était extrême ; l'ex-

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ces du dégoût ne me permellail de rien prendre si ce n'est du liquide. La fièvre ne nie quittait pas ; et des médecines que pendant un mois on m avait fait [)rendre presque chaque jour, m'avaient épuisée. Je sentais un feu intérieur qui m'embrasait. Les nerfs se contractèrent, mais avec des douleurs si intolérables que je ne trouvais , ni jour ni nuit , un instant de repos. A cela venait encore se joindre une profonde tristesse. Voilà ce que je gagnai dans ce voyage. Mon père se hâta de me ramener chez lui. Les médecins me virent de nouveau ; ils désespérèrent de moi , déclarant qu'indépendammenl de tous ces maux . je me mourais d'étisie. Insensible à l'arrêt qu'ils venaient de |)rononcer , j'étais absorbée par le sentiment de la souffrance. Des pieds jusqu'à la tète j'éprouvais une égale torture. De l'aveu des médecins , ces douleurs des nerfs sont intolérables ; et comme chez moi leur contraction était universelle, j'étais livrée à un indéfinissable tourment. 0 ciel ! quelle riche moisson de mérites, si j'avais su en profiter! La souffrance dans cet excès de rigueur ne dura que trois mois , maison n'eût janiais cru (ju'il fût possible de résister à tant de Qiaux réuni». Je m'en élotine moi-même en ce moment , et je regarde comme une faveur insigne de Dieu la patience qu'il me donna, il était visible qu'elle venait de lui. L'histoire de Job (pie j "avais lue dans les Morales de saint Grégoire, me fut d'un grand secours. I>e Divin Maître m'avait , ce semble, fortifiée à l'avance par cette lecture, et par l'oraison à laquelle j'avais commencé à raadonner ; il m'avait ainsi pré|)arée à tout souffrir avec une résignation parfaite. Mes entreliens n'étaient qu'avec lui. J'avais ces paroles de Job habiiuellement présentes à l'esprit et je me plaisais à les redire : Puisquenous avons reçu les biens de la main du Seigneur , pourquoi n'en recevrions-nous pas les maux (1) ? Et à ces paroles , je sentais , ce me semble, se renouveler mon couraae.

Ce long martyre s'était déjà prolongé depuis le mois d'avril jus^^u'au milieu d'août , |)lus douloureux cependant les trois

;i Si l<o!i;i sus •«■pimii'i <le minu Dt-i . miihi (|ii,iir nu:i siiscipiamiis ? — Job. ii. 10

VIE s. TÉnÈSE. 5

()i) \li: l>K SMMK ri'TlfcSE

(Icrnicrs mois. Knfin , le jour (io l'Assomption de Nolrc-Damc arriva (1). Je montrai le plus vif empressement |)Our me préparer par la confession à une si belle fête; toujours, du reste, j'avais aime à me confesser souvent. On s'imagina que la crainte de la mort m'inspirait ce désir , et mon père , pour ne point me causer de peine, ne voulut pas le permettre. 0 amour excessif de la chair et du sang ! Quoiqu'il partît d'un père si catholique , si prudent , si inaccessible par ses lumières à tin entraînement d'ignorance , combien cependant il aurait pu me devenir funeste ! Cette nuit même se déclara une crise si terrible, que, pendant près de quatre jours, je restai privée de tout sentiment. On me donna, dans cet état, l'Extrême-Onction. A toute heure , ou plutôt à tout moment , on croyait que j'allais expirer, et l'on se bornait à me dire le Credo, comme si j'eusse été capable d'entendre quelque chose. Plus d'une fois même , on ne douta plus que je n'eusse exhalé mon dernier soupir ; et quand je revins à moi , je trouvai sur mes yeux jusqu'à de la cire tombée du flambeau qu'on avait approché pour voir si je n'avais point cessé de vivre. Cependant, mon père était inconsolable de ne m'avoir pas permis de me confesser; il ne cessait de faire monter vers Dieu des cris déchirants et les plus ardentes prières. Béni soit à jamais celui qui voulut les entendre , et qui , des portes lointaines du tombeau, daigna me rappeler à la vie ! Déjà , dans mon couvent , la fosse qui attendait mon corps était ouverte depuis un jour et demi ; et déjà , hors de cette ville , dans un monastère de religieux de notre Ordre, on avait célébré pour moi un service funèbre.

Dès que je repris connaissance , je voulus me confesser. Je communiai en répandant un torrent de larmes que faisaient couler le regret et la douleur d'avoir offensé Dieu , et qu'arrachait en partie l'excès de mes souffrances. Retrempée à ces deux sources de vie, j'étais en voie de salut. Mais, alors même que la mort m'eût frappée au milieu de cette défaillance, j'aime à le croire , mon Dieu m'aurait encore fait miséricorde. Moins

(2; De l'année 1536 ; la Sainte avait 21 ans.

Udèlc par le peu de lumières de mes guides . j'aurais trouvé i^rAce devant lui. Autant que j'en puis juger, malgré les intolérables douleurs qui me restaient et m'enlevaient presqu'à moi , la confession que je iis fut d'une intégrité parfaite ; j'y déclarai tout ce en quoi je croyais avoir offensé Dieu. Entre tant d'autres grâces , il m'a accordé celle-ci : jamais , depuis ma première conmiunion, je n'ai laissé de m'accuser, au saint tribunal, de tout ce que j'ai cru être péché, quelque léger qu'il fût. Je ne puis néanmoins , si j'étais morte alors, me défendre de craintes assez vives sur mon salut ; d'une [)art à cause du peu d'instruction des confesseurs , et de l'autre , à cause de mon peu de fidélité à la grâce. Aussi, est-il certain qu'arrivée à celte époque de ma vie, et considérant comment le Seigneur me ressuscita en quelque sorte, j'en éprouve un tel saisissement , que j'en suis pour ainsi dire toute tremblante.

Il me semble, ô mon âme, que tu aurais dû mesurer la grandeur du péril dont Dieu t'avait délivrée ; et si l'amour n'avait pas assez d'empire sur toi, la crainte, du moins, devait t'empêcher de l'offenser de nouveau. Car enfin , il aurait pu mille fois te frapper dans un état plus dangereux. Non, je n'exagère pas beaucoup en parlant ainsi. Après tout, j'accepte ici les reproches que pourra m'en faire celui qui m'a donné ordre de me modérer dans l'aveu de mes péchés. Et certes , tels que je les ai racontés, ils n'apparaissent déjà que sous des couleurs trop flatteuses. Je le conjure, pour l'amour de Dieu , de ne rien retrancher, dans cet écrit , de mes fautes , puisqu'elles servent à mieux révéler les magnificences des bontés de Dieu et son inépuisable patience à I égard d'une âme. Bénédiction sans fin à ce Dieu d'amour ! Je l'en supplie , qu'il mo mette en cendres , plutôt que je cesse jamais de l'aimer !

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