‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 14 sur 52 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

(Comment elle devint infidèle aux grftccs qu'elle avait reçues. — Nécessité de la clôture dans les monastères de femmes. — Apparition do Jésus-Christ. — Mort sainte d'Alphonse de Cepeda , père do Tcrése. — Elle reprend l'oraison pour ne plus la quitter. — Lutte intérieure de son âme encore partagée. — Conseil à ceux qui commencent h s'exercer dans l'oraison.

Bientôt, hélas! de passe- temps en passe-temps, de vanité en vanité, je me vis entraînée bien loin. La dissipation s'emparant peu à peu de mon âme y causa de si cruels ravages que j'avais honte d'user avec Dieu de la douce et familière amitié de l'oraison (1); une autre cause m'en détournait encore. Mes fautes étant devenues plus nombreuses , la [)ratique de la vertu n'avait plus pour moi ce charme et ces douceurs qu'elle me faisait sentir auparavant. Je le voyais très- clairement , ô mon Divin Maître , 'la perte de ces délices intérieures était la punition de mon infidélité. Je tombai alors dans le plus terrible piège que le démon pouvait me tendre ; me voyant si infidèle . je commençai , sous prétexte d'humilité , à craindre de faire oraison, il me semblait qu'étant une des plus imparfaites , il valait mieux suivre le plus grand nombre , et me contenter des prières vocales auxquelles j'étais obligée ; digne de partager, la société des démons, je ne devais plus prétendre à cet entretien céleste et à un commerce si intime avec Dieu. Enfin , il me

(I) Saint Augustin a dit : Familiari adfectu animi mei. — -\vec la tendre familiarité de mon cœur. — Conf., lib. rx. cap. iv.

Si) ME DE SAIME TKUÉSH

venait en pensée que je trompais le monde. Ma conduite, en effet, n'avait à l'extérieur rien (|ue de louable; ainsi l'on ne saurait hlAmer le monastère où j'étais de m'a\oir si favorablement jugée. Je savais inspirer aux autres une bonne opinion de moi . j'y parvenais sans ombre de calcul ni de feinte. jGrâce à Dieu , j'ai toujours eu en horreur l'hypocrisie et la vaine i^loire ; ni ma conscience , ni mes souvenirs ne me reprochent aucune faute de ce genre. Un premier mouvement d'amourpropre venait-il à s'élever dans mon cœur, j'en éprouvais une peine indicible, et le démon vaincu chaque fois me laissait avec le mérite d'une nouvelle victoire. Aussi n'a-t-il jamais osé me tenter que très-faiblement de ce côté. Peut-être si Dieu lui eût permis de me livrer d'aussi rudes assauts sur ce point que sur d'autres , serais-jc également tombée ; mais jusqu'à ce jour , ce Dieu de bonté m'a préservée d'une semblable chute , qu'il en soit éternellement béni ! Je dois même le dire: me voir tenir en telle estime était pour moi , qui connaissais le secret de mon âme , un bien pesant fardeau. Voici pourquoi l'on ne [)Ouvait croire à mon peu de vertu. On me voyait, si jeune encore et malgré tani d'occasions . me retirer souvent dans la solitude pour y prier. Je donnais beaucoup de temps à la lecture ; mes entretiens ne roulaient que sur Dieu ; j'aimais à faire peindre l'image de Noire-Scigncur dans plusieurs endroits ; je tenais à avoir un oratoire et à l'embellir de tout ce qui peut réveiller des sentiments de dévotion ; jamais je ne disais de mal de qui que ce soit ; je pourrais ajouter d'autres choses de ce genre , qui extérieurement portaient l'empreinte de la vertu. EnCn .j'avais le vain talent de réussir dans les choses qui sont un titre d'estime dans le monde. Pour ces raisons, on m'accordait autant et plus de liberté qu'aux plus anciennes religieuses , et l'on était dans une pleine sécurité sur mon compte. 11 est vrai que jamais je n'aurais de moi-même pris la moindre liberté, ni rien voulu faire sans y être autorisée. J'aurais frémi d'horreur à la seule idée d'un entretien ménagé par desmoyens illicites , ou à la faveur des ténèbres ; et jamais, sous ce rapport, je ne blessai en rien la sainteté du cloître. Le Seigneur

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duii;na nie t-oulcnir de sa main. A mes yeux , exjjoscr de j-angfroid , par mon peu de verlu , l'honneur de lant de dignes religieuses . était un grand méfait; et j'en com[)renais trop la portée: mais hélas I exemple de fautes d'un caractère si grave, j'en commeltaisassez d'autres, dont je n'avais pas peu à gémir.

Ce qui me fit beaucoup do tort , à mon avis , fut de n'être pas dans un monastère séparé du monde par la clôture. Les autres religieuses, qui étaient d'une verlu éprouvée , pouvaient user innocemment de la liberté dont elles jouissaient. Leurs engagements ne les obligeaient à rien de plus, le \œu de clôture n'existait pas pour elles. Mais pour moi (jui sui> la faiblesse môme , une pareille liberté m'aurait certainement conduite en enfer, si Nolre-Seigneur par tant de secours et par des grâces très-particulières ne m'avait arrachée à ce péril. C'est pourtjuoi je regarde comme très-dangereuse dans un monastère de femmes cette libre communication avec le dehors. Pour celles qui veulent mener une vie relâchée , c'est plutôt le chemin de l'enfer qu'un rempart pour leur faiblesse. Qu'on se garde bien d'appliquer ceci au monastère où j'habitais. Florissant par la régularité, il ne comptait pas parmi ceux dont l'accès était le plus facile. Il renfermait un grand nombre de religieuses sincèrement ferventes et d'une vie exemplaire ; Noire-Seigneur, dont la bonté est inlinie, ne saurait cesser de favoriser de si dignes épouses. Mes paroles font allusion à d'autres couvents quejo connais et que j'ai vus. Je le dis , je plains profondément celles qui y vivent ; elles ont besoin pour se sauver d'une vocation bien particulière, et de s'y sentir souvent affermies par Notre-Seigneur, tant au milieu d'elles se trouvent autorisés les honneurs et les plaisirs du monde. Oh ! que les obligations de leur saint état y sont mal comprises ! Plaise à Dieu qu'elles ne prennent point pour v^tu ce qui est péché . comme cela m'arrivait souventà moi-môme. Pour leur faire enlendrc la vérité et les éclairer sur leurs devoirs , il faut que Notre-Seigneur fasse briller une lumière bien vive au fond de leurs âmes. Si les parents ne rencontrent pour leurs filles

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(luc (Je lels monaslèras . je leur conseillerais . dans les inlérôls inômo de leur honneur, do les garder chez eux. ou de les établir (lîinsle monde quand bien nit^me ce serait un peu au dessous de leur rnni;. Us seraient potutant excusables dans un cas : c'est s'ils voyaient en elles d'excellentes inclinations, et encore plaise au Ciel qu'un si riche fonds de vertu leur serve de sauvegarde contre la contagion de l'exemple! Dans la maison paternelle, si elles se comportent mal . leur conduite est bientôt découverte ; dans ces monastères, elles peuvent longtemps se cacher : à In fin , Notrc-Seigneur permet (juo le secret de leur vie soit connu ; mais déjà leur conduite funesle pour elles-mêmes, l'est devenue pour toutes les autres. Rendons cependant hommage à la vérité : souvent il n'y a point de la faute de ces pauvres filles ; elles ne font que suivre le sentier qu'elles trouvent frayé, et il en est [)armi elles un grand nombre qu'on ne saurait trop plaindre. Quittant le monde pour en éviter les dangers, et pleines de l'espoir qu'elles vont servir le Seigneur , au lieu d'un monde , les infortunées en rencontrent dix ; elles ne savent plus ni comment vaÎHcre, ni où trouver un a|)pui. La jeunesse, la sensualité , le démon , les convient et les inclinent à certains actes d'une vie réellement mondaine et qui, là , passent pour être en quelque sorte du domaine de la vertu. Triste illusion que l'on peut comparer jusqu'à un certain point à l'aveuglement obstiné des hérétiques. Ces malheureux fermant volontairement les yeux à la lumière, prétendent persuader qu'ils ont la vérité pour eux et qu'ils le croient ainsi. Au fond , ils n'en croient rien ; une voix intérieure les avertit de leur erreur. 0 effrayant, ô lamentable mal que des monastères d'hommes ou de femmes , je ne dislingue pas en ce moment, où la régularité n'est plus en vigueur ! où l'on voit deux sentiers , l'un de la vertu , l'autre du relâchement , et tous deux également suivis. Qu'ai-je dit , également ? Je me trompe. C'est . hélas ! le moins parfait qui est le plus fréquenté; de ce côté se trouve le plus grand nombre , de ce côté sont les faveurs. Par contre -coup le chemin de la régularité reste presque désert ; en sorte que le religieux ou la religieuse, qui veulent sérieusement remplir

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tous les engagements «le leur sainte vocation , ont plus à redouter les personnes qui vivent sous le m^me toit , que tous les démons ensemble. Il leur faut plus de réserve et de prudence pour jiaricT de l'amour dont ils désirent brûler pour Dieu, que pour parler il autres amitiés et d'autres liaisons que l'esprit de ténèbres forme dans les monastères. Faut-il donc s'étonner de voir de si grands maux dans l'Eglise , lorsque ceux , qui devraient être pour les autres des modèles de vertu, ont si tristement dégénéré de cette ferveur que les Saints leurs devanciers laissèrent, au prix de tant de travaux , dans les ordres religieux ! Plaise à la Divine Majesté d'apporter à ces maux le remède qui doit les guérir ! Ainsi soit-il l

Je commençai donc à m'engager dans ces conversations avec les personnes qui venaient nous visiter. Suivant en cela un usage établi , j'étais loin de penser qu'il en dût résulter pour mon âme autant de dommage et de distraction. Mes yeux ne se sont dessillés que plus lard. Il me semblait que ces visites , si ordinaires en tant de monastères . ne me feraient pas plus de mal qu'à d'autres religieuses dont la régularité frappait mes regards. Je ne considérais pas que , leur vertu l'emportant de beaucoup sur la mienne , le danger devait être bien moindre pour elles que pour moi. Je ne puis néanmoins me défendre d'y voir toujours quelque péril , quand ce ne serait que la perte du temps.

Comme je m'entretenais un jour avec une personne dont je venais de faire la connaissance , Notre-Seigneur daigna m'éclairer dans mon aveuglement ; par un avis et un rayon intérieur de lumière il me Gt comprendre que de telles amitiés ne me convenaient pasiCe Divin Maître m'apparut (1) avec un visage très-sévère , me témoignant par là combien ces sortes d'entretiens lui causaient de déplaisir. | Je le vis des yeux de l'âme beaucoup plus clairement que je n'eusse pu le voir des yeux du corps. Son image se grava si profondément dans mon

(1) Cette vision eut lieu l'année 1537. La Sainte avait vingt-deux ans

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esprit . (jii'après |)lus do vin^t-six ans , je la vois encore peinte (levant mes yeux. l/elVroi cl le trouble me saisirent , je ne voulais plus voir cette personne. Un j^rand mal pour moi dans celle circonstance fut d'ignorer que l'âme put voir sans l'intcrmédiairc des yeux du corps. Le démon , pour me confirmer dans cette ignorance , me faisait entendre que c'était une chose impossible ; il me représenlail ma vision comme une tromperie ou un artifice de l'esprit de ténèbres , et mettait en avant d'autres mensonges de ce genre, il me restait néanmoins toujours un secret sentiment que 'ma vision venait de Dieu , et n'était pas une illusioni Mais comme elle ne flattait pas mon goût , je travaillais moi-même à me tromper. Je n'osai m'en ouvrir à qui que ce soit. Bientôt on me pressa de revoir une personne d'un aussi grand mérite ; de tels rapports , m'assurail-on , loin de nuire à mon honneur ne pouvaient que lui donner un nouveau lustre. Ainsi je cédai aux instances qui me furent faites. Je dois dire ici qu'à différentes époques je m'engageai dans d'autres conversations ; je [)ris ce dangereux passe-temps pendant plusieurs années , sans le croire aussi nuisible qu'il l'était. Par intervalles , il est vrai, une clarté vive m'en découvrait le vide. Mais aucun de ces entretiens ne dissipa mon âme autant que celui dont je viens de parler , parce que je m'y plaisais beaucoup.

Une autre fois (4) . tandis que je causais avec cette personne , un étrange spectacle frappa soudainement notre vue ; d'autres personnes oui étaient présentes en furent également témoins. Nous vîmes venir vers nous une espèce de monstre semblable à un crapaud d'une grandeur plus qu'ordinaire . mais beaucoup plus rapide dans sa course. 11 m'a été impossible de m'expliquer comment , au lieu d'où il vint , il pouvait y avoir en plein midi , un reptile de ce genre , et jamais de fait on n'en avait vu là. L'impression que j'en reçus ne me semblait pas sans mystère. C'est un de ces avertissements dont

(1) Ce fut encore en l'année 1537 que ce mystérieux avertissement fut donné d'en haut à la Sainte.

je n'ai jamais perdu le souvenir. 0 grand Dieu ! (juelle était donc votre sollicitude pour moi ! Comme voire amour était sans cesse attentif à maverlir ! Mais combien peu je sus en proliter !

Dans ce monastère vivait unti de mes |)arente.5, religieuse vénérable par son âge , grande servante de Dieu, modèle accompli de régularité. Elle aussi me donnait de temps en temps des avis. Mais ses paroles . loin d'obtenir ma foi, me causaient de l'ennui ; je trouvais qu'elle se scandalisait sans raison. C'est ù dessein que je rapporte ce fait , il met au grand jour ma malice et la souveraine bonté de Dieu, il fait voir combien une si affreuse ingratitude me rendait digne de l'enfer. Si , par le conseil du Seigneur et pour sa gloire, cet écrit doit voir la lumière, puissent les religieuses qui le liront s'instruire à mon exemple ! Je les conjure, pour l'amour de notre Divin Maître, de fuir de semblables récréations. Puissent mes paroles , c'est mon vœu le plus ardent , désabuser quelques-unes de celles (jue j'ai trompées en leur représentant ces récréations comme innocentes ! A la vérité, en les rassurant sur un aussi grand danger , je ne voulais point les tromper , mais j'étais dans l'aveuglement ;et si, comme je l'ai dit , le mauvais exemple que je leur donnai fut cause de bien des mau.\ , ce fut toujours contre mon intention et mon attente.

Dans les premiers temps de ma maladie, avant de savoir me conduire moi-môme dans les voies spirituelles, je sentais un très-ardent désir d'y faire avancer les autres. C'est une tentalion fort ordinaire dans les commençants ; je n'eus cependant qu'à m'en applaudir. Comme je chérissais tendrement mon père, je lui souhaitais le bien que j'avais trouvé dans l'oraison ; on n'en pouvait , à mon sens, posséder de plus grand en celle vie. Ainsi , par des détours et avec toute l'adresse dont j'étais capable, je lui persuadai de se livrer à ce saint exercice. Je lui donnai des livres , h celle fin. Comme il était si vertueux , il s'y appliqua avec une constante ardeur , et en cinq ou six ans, il y fil d'admirables progrès. Je ne me lassais pas d'en

bénir Dieu , et j en étais au comble du bonheur. La l'oree (|u il puisait dans ses comniunicalions avec Dieu écla(a d'une manière visible : il eut de cruelles traverses à souffrir, sa résignation fut sublime. Il venait me voir souvent ; il trouvait une consolation céleste à s'entretenir de Dieu avec moi.

Lorsque j'abandonnai l'oraison (1) , mon père m'y croyait toujours (idèle ; je ne pus souffrir de le voir ainsi trompé. Je passai plus d'un an (2) sans oser entrer dans ce commerce intime avec Dieu , pensant montrer ainsi plus d'humilité. Ce fut , comme je le dirai , la plus dangereuse tentation de ma vie, elle m'aurait infailliblement entraînée à ma perte. Avec l'oraison , je n'étais pas exempte de fautes , il est vrai ; mais du moins , si un jour il m'en échappait, je vivais , les jours suivants, plus profondément recueillie, et je m'éloignais avec plus de soin du danger.

Homme d'une admirable droiture , mon père me croyait toujours fidèle à ce saint exercice. Il m'en coiîtait de le voir dans une pareille erreur. Aussi , je lui avouai que je ne faisais plus oraison , mais je ne lui en dis pas la véritable cause. Je me contentai de lui alléguer mes infirmités pour prétexte. De fait, j'en avais alors , comme aujourd'hui . de bien grandes , quoique je fusse revenue de la maladie qui m'avait conduite nu bord de la tombe. Si , dans ces derniers temps , ces infirmités sont un peu plus supportables , néanmoins elles ne s'en vont pas , et me font souffrir de bien des manières. Je dirai en particulier que pendant vingt ans , il m'arrivait chaque matin, tant j'avais l'estomac débile , de rejeter les aliments, en sorte que je ne pouvais rien prendre que l'après-midi, et quelquefois plus tard. Depuis que mes communions sont devenues plus fréquentes , c'est le soir , avant de m'endormir, que cela m'arrive, mais avec un surcroît de souffrance, car je suis forcée de provoquer moi-même ce tourment ; et si j'omets de le faire,

(1) Ce fut en 1541 qu'elle abandonna l'oraison. Elle avait alors vingt-six ans.

(2) Au chapitre xix, la Sainte , tout en affirmant que ce temps dura une année , ajoute cependant qu'olU* ne se souvient pas bien sil se prolongea six mois de plus.

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j'en losscns un anlie plus cruel eiuore. Il est rare que je n'cnilure |)luî«ieurs douleurs en même temps, et parfois elles sont accablantes. I.e mol de cœur est de ce nombre ; mais il n'est pas continuel comme autref«)is . et il ne me prend que de loin en loin. Quant h celle opiniâtre paralysie el ces lièvres jadis fréquentes . je m'en vois affranchie depuis huit ans. A l'heure qu'il est , je fais peu de cas des maux qui me restent ; j'en ai plutôt de rallc'i;resse , dans la pensée i\uq j'offre qucl(|ue cliose à Dieu.

Mon père resta donc convaincu , sur ma parole , que mes infirmités seules m'avaient fait suspendre l'exercice de l'oraison. Comme jamais il ne blessait la vérité . je n'aurais pas dû non plus , surtout en un pareil sujet , la blesser par quelque détour. Sentant toute la faiblesse de mon excuse . j'ajoutai . pour le confirmer dans sa pensée , que c'était beaucoup pour moi de pouvoir remplir mon ofïîce au chœur. Mais cela ne me justifiait nullement. La maladie n'est pas une cause légitime d'interrompre un exercice, où , à défaut de forces corporelles , l'amour el l'habitude suffisent. Dieu nous le facilite toujours, dès que nous en avons le désir. Je dis toujours cl à dessein. Car si quelquefois la maladie et divers obstacles ne nous laissent pas de longues heures de solitude , alors même il V a des moments où nous pouvons nous entretenir avec Dieu. Pour l'àme qui aime , la véritable oraison , durant la maladie et au milieu des obstacles , consiste à offrir à Dieu ce (|u'elle .''Ouffre , à se souvenir de lui . à se conformer à sa volonté sainte, cl dans mille actes de ce genre (\u'\ se présentent ; voilà I exercice de son amour. 11 ne faut pas d'effort violent pour entrer dans cet entretien intime , et l'on ne doit pas s'imaginer (|ue l'on ne fait plus oraison dès que le lenips et la solitude manquent. Je le répète , alors même (|i/e pai' les souffrances le Seigneur nous enlève les heures accoulumécs de l'oraison . nous pouvons , avec tant soit peu de vii^ilance , nous enrichir de grands biens. Quant à moi , je dois le dire , en m'applifjuant à garder ma conscience pure , j'eus le bon-

hciir clo Irouver ces piécicux trésors. Mon |)(.'re, qui avait ili* moi une 0[)inion si favorable et m'aimait si tendrement , crut tout et me |)laiiînil. Comme il était déjà élevé à un si sublime degré d'oraison , il ne restait }>lus aussi longtemps avec moi ; après quelques instants d'entretien , il me quittait , disant cjue c'était du temps perdu. Moi , qui le dépensais en d'autres vanités , je n'étais guère sensible à celte perte.

Dans le temps même où j'étais si infidèle , j'eus le bonheur de [lersuader non-seulement à mon père, mais à d'autres personnes la pratique de l'oraison. Dès (|ue je voyais en elles cet attrait , je leur disais la manière de méditer , je leur prêtais des livres , enfin je les faisais avancer. Comme je l'ai dit , ce désir de voir les autres servir fidèlement le Seigneur , s'était allumé dans mon âme dès que je commençai à faire oraison. Hélas I je sentais que je ne servais pas mon Dieu , selon ma conscience ; et pour ne pas rendre inutiles les lumières qu'il m'avait données , il me semblait que je devais du moins substituer à ma place des âmes ferventes. Je dis ceci . afin qu'on voie la grandeur de mon aveuglement : je négligeais mon salut , et je travaillais à sauver les autres.

En ce temps-là , mon père fut attaqué de la maladie dont il mourut, et qui ne dura que quelques jours (1 ). J'allai lui donner mes soins ; j'étais, hélas! plus malade de l'âme qu'il ne rétait du corps . tant les vanités de la terre m'éloignaicnt de mon Dieu. A vrai dire pourtant , durant toute celte époque de ma plus grande dissipation, jamais, en sondant ma conscience, je ne me vis un instant en péché mortel (2). Car si j'avais aperçu un danger réel , pour rien au monde je n'aurais consenti à y demeurer exposée. J'eus beaucoup à souffrir pendant la maladie de mon père; et si, durant les miennes . il m'avait prodigué ses soins, au prix de tant de peines, je crois qu'alors

(1) En 1541 . La Sainte était par conséquent dans sa vingt -sixième année.

(2j Voilh un aveu formel qui échappe à la Sainte ; elle ne pouvait dire d'une manière plus claire et plus précise que jamais le péché morte! n'était entré dans son âme.

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je \v payai un [)cu de retour. Accablée d'infirmités, je surmontais tout pour le servir. En le perdant , je le voyais, j'allais perdre un père qui avait toujours été pour moi un soutien, le charme et la consolation de ma vie. Mon courage fut assez grand pour concentrer ma douleur sans la laisser paraître à ses yeux, et jusqu'à sa mort, je parus calme. On eût dit que mon cœur n'éprouvait aucun déchirement ; en proie cependant à une intérieure agonie , je sentais mon 5me s'arracher de mon corfts , loisque je voyais s'éteindre [)ar degrés la vie d'un [)ère que j'aimais de I amour le plus tendre. Qu'il fut admirable à sa dernière heure ! Jamais je n'en pourrais assez bénir le Seigneur. Comme sa belle îime soupirait après la Patrie ! Quels touchants avis il nous donnait a|)rès avoir reçu le Sacrement de I Extrême-Onction 1 11 nous chargeait de le recommander à Dieu et de demander miséricorde pour lui. Il nous exhortait à servir un si grand Maître avec une inviolable fidélité, et à considérer d'une vue attentive la rapidité avec laquelle tout passe. Il nous exprimait , avec larmes, son profond regret de n'avoir pas servi Dieu comme il le devait ; et il ajoutait (ju'à ce moment suprême il s'applaudirait d'avoir vécu et de mourir religieux dans un ordre des plus austères. Je tiens pour très-certain que, quinze jours avant de l'appeler à lui, Notre- Seigneur lui fit connaître sa fin prochaine. Au[)aravanl , quoique la maladie fut grave , il ne [)ensail pas qu'elle fût mortelle. Mais , depuis cet avertissement , malgré un mieux prononcé et les paroles rassurantes des médecins , il n'en tint nul compte , et ne s'occupa plus qu'à mettre ordre aux affaires de son Ame. Ce qui le faisait souffrir le plus était une douleur très-vive des épaules , qui ne le quittait jamais. Parfois , l'étreinte de la soufl'rance était si cruelle qu'il en était accablé. Comme je savais avec quelle tendre dévotion , en méditant , il contem[)lait Notre-Seigneur Jésus-Christ portant sa Ooix , je lui dis que ce bon Maître voulait lui faire sentir quelque chose des douleurs qu'il avait endurées dans ce mystère. Il puisa tant de consolation dans cette pensée, que dès ce moment je ne l'entendis plus se plaindre. Il resta trois jours entièrement

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privé de connaissance. Mais le jour de sa mort , le Soigneur la lui rendit parfaite, ce qui nous surprit tous. Il la conserva ainsi jusqu'à la fin. Arrivé à la moitié du Cret/o qu'il récitait luimême, il rcnilit doucement le dernier soupir. Dès ce moment, il parut comme un ange , et il l'était, selon moi , par la beauté de son âme , et les saintes dispositions dans lestjuelles il venait de quitter l'exil. Je ne sais pourquoi j'ai raconté ceci , si ce n'est pour mettre plus en lumière mon infidélité envers Dieu. Témoin d'une mort si sainte , et d'une vie si parfaite, n'auraisje pas dij , pour ressembler un peu à un tel père , m'efforcer de vivre plus saintement ? Son confesseur , religieux Dominicain (1) d'une éminente doctrine, disait qu'il ne doutait point que mon père ne fût allé droit au ciel. Il y avait déjà quelques années qu'il le confessait, et il louait beaucoup sa pureté de conscience.

Ce père de l'Ordre de Saint-Dominique, homme de grande vertu et rempli de la crainte du Seigneur, me fut très-utile. Je me confessai à lui. Il prit à cœur mon avancement spirituel, m'ouvrit les yeux sur le danger que je courais , et me fit communier tous les quinze jours.] Peu à peu , mes rapports devenant plus intimes, je lui parlai de ma conduite au sujet de l'oraison. II me dit que je ne devais point l'abandonner ; elle ne pouvait que me faire du bien. Je la repris donc , et depuis je ne l'ai i)lus quittée •,:mais je ne m'éloignai pas pour cela de ces occasions qui arrêtaient le \)\e\n essor de mon ûme.j La vie que je menais était très-pénible , parce qu'à la lumière de l'oraison je voyais mieux mes fautes. D'un côté Dieu m'appelait , et de l'autre je suivais le monde. Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices , mais les chaînes du monde me tenaient encore captive ; je voulais, ce semble, allier ces deux contraires si ennemis, la vie spirituelle avec ses douceurs . et la vie des sens avec ses plaisirs. J'avais à soutenir , dans l'oraison , une lutte cruelle ; parce que l'esprit, au lieu de tenir le sceptre, était esclave. Aussi, je ne pouvais,

(I) Le Père Vincent Baron, dont il c^;t parle plus haut. — Voyez pag. 61.

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selon ma manière Jo piiei- . m'cnferraer an dedans de moi , sans y enfermer en ni(}me temps raille pensées vaincs. Plusieurs années s'écoulèrent de la sorte , et je m'étonne maintenant d'avoir pu y tenir sans abandonner l'un ou l'autre. Je sais néanmoins qu'il n'était pas en mon [)Ouvoir d'abandonner l'oraison ; une main [)uissante me retenait, la main de celui dont l'amour me réservait de [)lus grandes faveurs.

0 ciel ! me serait-il jamais possible de raconter tout ce que Dieu fit pour moi durant ces années ! Comme ce tendre Père était sans cesse attentif à m'éloigner des occasions , et comme je m'obstinais tristement à m'y engager de nouveau ! Que de fois il sauva ma réputation ! Quelle lutte entre son amour et mon infidélité ! Moi, par des œuvres, je trahissais au dehors le secret de ma misère : Lui , jetant un voile sur toutes mes fautes , se plaisait à découvrir une petite vertu qui venait à peine de germer dans mon âme, et il la faisait paraître grande à tous les yeux. Ainsi ; je me voyais constamment entourée d'une estime profonde.' En vain de temps en temps ma faiblesse perçoit-elle au dehors , on n'y croyait pas, le bien fjue je faisais frappait seul les regards. Celui dont la sagesse embrasse toutes choses avait vu d'avance qu'il en devait être ainsi , afin que plus tard , lorsqu'il s'agirait de son service , on donnât quelque crédit à mes paroles. Sa souveraine munificence, sans s'arrêtera la grandeur de mes péchés, ne considérait que mon ardente soif de le servir et ma peine de me sentir trop faible pour m'immoler tout entière à sa gloire.

O Seigneur de mon âme ! où trouver des termes pour retracer les grâces dont vous me comblâtes durant ces années ! Commeni exprimer cet ineffable amour qui , dans le temps où je vous offensais le plus , me disposait soudainement, par un si vif repentir, à goûter vos douceurs et vos divines caresses ! A la vérité , ô mon Roi , vous n'auriez pu inventer pour me punir un châtiment plus délicat ni plus cruel : vous saviez ce qui ferait à mon cœur une pins vive blessure , et pour vous venger de mes fautes , vous m'inon-

(liez d'enivrantes délices ! Non , ce n'est psis le délire , je l'atteste , qui m'arrache ces paroles ; quoique hélas ! toute ma raison dût céder, en ce moment, au souvenir de mon ingratitude et de ma méchanceté. Avec mon caractère, il m'était infiniment plus cruel , quand j'étais tombée dans de grandes fautes , de recevoir des faveurs que des châtiments. Oui, une seule de ces faveurs me confondait, m'accablait, me faisait plus rentrer dans mon néant que plusieurs maladies jointes aux plus fortes tribulations. Dans celles-ci du moins je voyais un châtiment mérité, et une satisfaction, très-légère sans doute , pour mes nombreux péchés : maisirae voir comblée de nouvelles faveurs quand je répondais si mal à celles que j'avais reçues , était pour moi un tourment bien terrible ; \^ et ce tourment se fera sentir , je n'en doute point , à tous ceux qui ont quelque connaissance et quelque amour de Dieul II suffit , pour le comprendre , d'interroger les sentiments d un cœur noble et vertueux. Ainsi donc, ce qui m'arrachait tant de larmes et me causait de si cruels ennuis, était de voir ce que Dieu me faisait éprouver , et d'être néanmoins sans cesse à la veille de l'offenser. Je dois le dire pourtant dans ces moments où je répandais mon ûme en sa présence, mes désirs comme mes résolutions étaient fermes et sincères.

C'est un grand malheur pour une àme de se trouver seule au milieu de tant de périls. Quant à moi , il me semble que si j'avais pu m'ouvrir à fond à quelqu'un , il m'aurait été d'un grand secours : la crainte de Dieu ne me retenant pas, la honte du moins aurait prévenu mes chutes. C'est pourquoi je conseillerais à ceux qui s'adonnent à l'oraison . de rechercher, surtout dans les commencements , l'amitié et le commerce de personnes qui pratiquent le même exercice. Quand on ne ferait que s'aider mutuellement en priant les uns pour les autres , ce serait déjà un avantage immense ; mais il n'est pas seul . il y en a beaucoup d'autres non moins précieux. Si dans les relations et les commerces profanes de cette vie , on cherche des amis ; si l'on goûte auprès d'eux tant de bonheur ; si l'on

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savoure plus délicieusement les vains plaisirs dont on jouit , en leur en faisant confidence : pounjuoi , je le demande , ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et veut sincèrement le servir . d'avoir des amis et de leur faire part des joies et des peines (ju'il trouve dans l'oraison ? S'il veut être sincèrement à Dieu, qu'il n ait point peur de la vanité. Il pourra bien en sentir les premiers mouvements . mais il en triomphera , el il comptera un mérite de plus. Dès qu'il est anime d'une intention droite , il verra une telle ouverture de cœur tourner à son avantage et à celui de ceux qui l'écoulcnt ; il en sortira avec des lumières |>lus vives, et plus capable d'instruire ses amis. Celui à qui de tels entretiens inspireraient de la vanité, en aurait aussi d'entendre publiquement la messe avec dévotion ou d'accomplir (juelque autre devoir du christianisme , que l'on ne peut omettre [>ar appréhension de la vaine gloire. Non, je ne saurais dire l'immonse utilité de ces ra[)()orts spirituels pour des âmes fjui ne sont point encore affermies dans la vertu, qui ont à lutter contre tant d'adversaires, et môme contre tant d'amis toujours prêts à les porter au mal. j

Je ne saurais m'empècher de voir dans celte tactique dont use le démon, un artifice fort avantageux pour lui. Il porte les âmes fHèles à tenir dans un profond secret leurs désirs d'aimer Dieu et de lui plaire ; mais il excite les âmes esclaves du siècle à révéler au grand jour leurs honteuses affections. Ce sont là tellement les belles manières du monde , c'est un usage si établi , qu'on en fait gloire ; et l'on ne craint plus de publier ainsi des offenses très-réelles contre Dieu.

Ce ijue je dis n'a peut- être pas de sens : dans ce cas , mon Père , déchirez ces pages. S'il en est autrement , veuillez , je vous en conjure , venir au secours de ma simplicité, en complétant ce que je n'aurai dit que d'une manière fort imparfaite. Hélas ! on déploie de nos jours si peu d'énergie dans ce qui regarde le service de Dieu. Ceux qui sont déterminés à le servir ont bien besoin , pour aller en avant , de se soutenir les uns les autres. De toutes parts on applaudit à ceux qui

9i VIE |)i: SAINTE TÉRÈSE KCniTE l'AR EI.LE-MËME.

s'al)aiulonnent aux vanilés et aux plaisirs du siècle. Sur ces esclaves du monde peu d'yeux sont ouverts. Mais quelqu'un s'enrôle-t-il sons la bannière du Seigneur . il se voit soudain blAmé par tant de gens . qu'il lui est nécessaire de chercher compagnie pour se défendre . jusqu'à ce qu'il ait assez de force pour se mettre au-dessus d'un tel déchaînement. Sans cet api)ui d'amis fidèles, il se verrait dans de pénibles angoisses. C'est pour cette raison , je pense , que quelques Saints se sont enfuis dans les déserts. Par rapport à ce lien des amitiés spirituelles , j'ajouterai ceci :/|l est de l'humilité de se défier de soi , et de croire que Dieu nous donnera des secours par le moyen de ceux auxquels un saint commerce nous lie. Celte mutuelle communication accroît la charité. '-Enfin , il y a mille avantages ; et , je n'aurais point la témérité de parler ainsi , si une longue expérience ne m'eût démontré l'importance du conseil que je donne. Je suis, il est vrai , la plus faible et la plus imparfaite de toutes les créatures qui aient jamais vu le jour : je pense cependant que même une âme forte ne perdra rien à ne pas se croire telle , et à s'en rapporter humblement sur ce point au jugement de l'expérience. Pour moi , je le publierai sans détour : si le Seigneur ne m'eût découvert cette vérité , et s'il ne m'eût donné des relations habituelles avec des personnes d'oraison , je crois qu'avec cette dlternative continuelle de fautes et de repentir, j'aurais fini par tomber, la tête la première, dans l'enfer. Pour m'aider à tomber, je n'avais que trop d'amis ; mais pour me relever je me trouvais dans une effrayante solitude. Je m'étonne maintenant que je ne sois pas restée dans l'abîme. Louange à la miséricorde de Dieu , qui seul me tendait la main ; qu'il en soit béni à jamais, béni dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il !

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