‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 26 sur 52 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Différence entre l'Union et le Ravissement. — Admirables effets du Ravissement. — Peine ineffablomcnt douloureuse causée par le désir de Dieu ; elle ravit l'àme hors d'elle , et lui fait éprouver les souffrances qu'on endure en purgatoire ; Notre- Seigncur révèle à la Sainte le prix d'une si haute grâce. — Dispositions intérieures de l'àme après le Ravissement.

Je voudrais pouvoir expliquer, avec le secours de Dieu , la différence qui existe entre l'Union et le Ravissement (1) On donne au Ravissement divers noms exprimant tous la même chose : on l'appelle Elévation , Vol d'esprit , Transport , Extase. 11 l'emporte de beaucoup sur l'Union . sa puissance d'effet est plus grande , ses opérations plus hautes. L'Union, dans son commencement , son milieu et sa fin , est quelque chose de purement intérieur ; mais les diverses formes du Ravissement, étant d'un ordre plus élevé, produisent à l'extérieur comme à l'intérieur des effets |)articu!iers. Daigne le Seigneur me donner sa lumière pour un tel sujet, comme il me l'a donnée pour ce qui précède ; car très-certainement . s'il ne m'eût luimême enseigné de quelle manière j'en pouvais donner quelque mtelligence . jamais je ne l'aurais pu faire.

(4) Voici le jugement que portait saint Jean de la Croix, après avoir lu le manuscrit de sainte Térèsc sur cette haute matière : « Ce serait ici le lieu de parler de ces Il différentes Extases; mais je laisse ce travail à (luelqu'autre qui s'en acquittera » mieux que moi. D'ailleurs notre bienheureuse Mère Térèse de Jésus a écrit admio rablcmentde ces matières ; et j'espère de la bonté divine que ses ouvrnf:;p» seront >> imprimés et donnés au public en peu do k'ni]»s. » ("..inti(pics spirituels Caiit xrii. Diionrnez vos veux , etc

5f(» VIF :)E SAnTF. TinÉSB

ConsidL'ronï< iiuiinleniml los |»ro|iriéti''s de colin doiniùro eau dont nous avons parlé. Elle loinhe avec lanl d al)on(ianfe f|uo si la lerre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir au dc(ians de nous , dans cet exil , la nue mystérieuse du sein de laquelle ce i;rand Dieu la verse par torrents dans notre âme. Nous voit-il répondre à un si maj^nifique bienfait ])ar toute la reconnaissance et tout le dévouement dont nous sommes capables , soudain il se plaît à nous en (Tonner le salaiie. De même que les nuées attirent les vajjcurs de la terre , il attirée lui notre âme ; il la ravit tout entière hors d'elle-même , et sur la nuée de sa gloire il l'enlève jusqu'au Ciel , où il commence à lui dévoiler les merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est juste, mais je sais très-bien que cela se passe de la sorte.

L'âme , dans ces Ravissements , semble quitter les organes qu'elle anime. On sent d'une manière très-sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu , mais avec une suavité et un plaisir inexprimable. Dans l'oraison d'Union , nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours résister à l'attrait divin, quoiqu'avec peine , et un violent effort ; mais il n'en est pas de même dans le Ravissement ; on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et touic préparation intérieure, il fond souvent sur vous , avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez , vous sentez celle nuée du Ciel , ou cet aigle divin vous saisir et vous enlever. Mais comme vous ne savez où vous allez , la faible nature éprouve à ce mouvement si délicieux d'ailleurs je ne sais quel effroi dans les commencements. L'àme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les étals précédents ; il faut , en effet . qu'elle accepte à l'avance tout ce qui peut arriver , qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu , et se laisse conduire par lui où il lui plaît. Car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. J'en éj)rouvaisunc si vive, par crainte d'étri' trompée, que très-souvent en particulier, ruais surtout quand

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jclais vu pulilic , j'ai essayé de loules mes forces de résister. Parfois je pouvais ojtposer nuelijue résistance, mais comme c'élail en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais l)risée et accal)lée de lassitude. 0 autres fois tous mes efforts étaient \ains; mon àme était enlevée, ma tète suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quel- «jucfois tout mon corps, en sorte qu'il ne touchait plus à terre. J ai été rarement ravie de la sorte. Cela m'est arrivé un jour où j'étais au chœur avec toutes les Religieuses , et prête à conjraunier. .Ma peine en fule.xtréme, dans la pensée qu'une chose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer une i^rande sensation. Comme ce fait est tout récent, et s'est passé depuis que j'exerce la charge de Prieure, j'usai de mon pouvoir pourdéfendre aux Religieuses d'en parler. En plus d'une circonstance j'ai fait ce que je fis lejojrdela fêle du saint Patron (1) de notre monastère. Pendant le sermon auquel assistaient plusieurs dames tie qualité, je vis que la même chose allait marrivcr; je mejelai soudain à terre, mes sœurs accoururent pour me retenir : tous les efforts furent inutiles, et le Ravissement ne put échap[)er aux regards. Jesu[)pliai instamment Notre-Seigncur de vouloir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahissent |)ar dos signes extérieurs ; j étais déjà fatiguée de la circonspection à laquelle elles me condamnaient. et malgré mes efforts je regardais comme impossiljle de les tenir cachées. J'ai , ce me semble, sujet de croire que ce bon Maître a daigné entendre ma prière , car depuis , rien de tel ne m'est arrivé ; à la vérité . il y a très-[)eu de lem|»s que je lui ai denjandé celte faveur.

Kors(jue je voulais résister , je sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m'enlevaient , je ne saurais à quoi le^ comparer. Nul autre de tous les niouxements qui se passent dans I esprit , n'a rien qui approche d'une telle in)|)étuosité. C'était un combat terrible . j'en demeurais brisée. Ouanil Dieu

I Sailli Jdsi'pli. Voviv. Li notp rlii i h.ip. \i . |i.igi' ':>

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veut, loiite résistance est vainc, il n'v a pas tie pouvoir contre son pouvoir.

De temps en temps il daigne se contenter de nou> faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur , et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors , si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.

Ces effets sont grands ; le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il veut, nous ne pouvons [)as plus retenir noire corps que notre âme. Malgré nous, nous voyons que nous avons un Maître , et que de telles faveurs sont un pur don de sa main et nullement le fruit de nos efforts ; ce qui imprime dans l'âme une humilité profonde. Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur ; et qui ne le serait pas en voyant ainsi son corps enlevé de terre? Car, quoique l'âme l'entraîne après elle, avec un indicible plaisir quand il ne résiste pas , on a le sentiment de ce qui se passe. Quant à moi , du moins .j'étais de telle manière que je pouvais me sentir élever de terre. A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, on demeure glacé d'effroi, les cheveu.x se dressent sur la tête, etl'on se sent pénétré d'une trèsvive crainte d'offenser un Dieu si grand. Mais celte crainte est mêlée d'un très-ardent amour ; cet amour redouble , en voyant jusqu'à quel excès Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture. Car non content d'élever l'âme jusqu'à lui , il veut élever aussi ce corps mortel , ce vil iimon , souillé par tant d'offenses.

Un autre effet du Ravissement est un détachement étrange, si merveilleux.que jen'ai point de termes pour l'expliquer. Tout ce que j'en puis dire , c'est qu'il diffère des autres, et qu'il l'emporte de beaucoup sur celui qu'opèrent des grâces qui n'affectent que l'âme. Dans ce dernier cas , le détachement , quelque parfait qu'il soit , n'est qu'un détachement d'esprit et de cœur; mais dans le Ravissement, Dieu veut que le corps luimême en vienne de fait à ce détachement absolu. L'on de-

vieni ainsi plus élraii^cr que jamais à toutes les choses do la terre, ol l'on trouve le calice de la vie incoujparablemenl plus amer.

Vient ensuite une peine ineffablemenl douloureuse , qu'il n'est en notre pou\oir, ni d'appeler, ni d'enlever de l'àme (juond elle s'en est emparée ; en vain, j'en voudrais faire connaître la nature, c'est, je le sens, trop au-dessus de mes forces ; j'essaierai jncanmoins d'en dire quelque chose. Mais auparavant, je dois faire observer ceci : cet élatd'unc indicible souffrance est celui où je me trouve maintenant ; il est donc postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit , et à cette époque où , fidèle à l'oraison , j'y recevais de Noire-Seigneur dos faveurs et des délices si grandes. Il est vrai . il daigne encore de temps en temps me les prodiguer ; mais l'état le plus ordinaire de mon àme, c'est de se sentir étreinte par cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intense , et tantôt moins ; je parlerai ici de sa plus grande intensité.

Dans ce degré d'intensité , elle est sans comparaison plus accablante que celle que me causait l'invasion si impétueuse de ces Ravissements , dont je parlerai [)lus loin. Je ne pense [)as même exagérer beaucoup en disant qu'il y a autant de différence, (ju'entre une chose très-spiritnelle et une très-matérielle. Si l'âme souffre dans le Uavissement , c'est en compagnie du corps, qui, en partageant sa souffrance, la tempère ; d'ailleurs elle est bien loin de se voir dans cette extrémité d'abandon , où la réduit la peine dont je parle. .Ainsi qtie je l'ai dit . ce n'est pas notre concours qui l'attire. Souvent môme elle fond sur nous d'une manière aussi imprévue que soudaine. Tout à coup l'Ame sent en elle je ne sais quel désir de Dieu. En un instant pénétrée tout entière par ce désir, elle entre «lans un tel trantrport de douleur , quelle s'élève bien au dessus d'elle-même et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert , (|u elle ne pourrait . en faisant les plus grands efforts , trouver sur la terre une seule créature qui lui tînt compagnie ; d'ailleurs ,

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(|iicUi(l elle le pourrait . elle ne le voudrait pas. elle ii'njpire (|u'à mourir dans celle solitude. C'est en vain qu'on lui parlerait ou (ju'clle se ferait la dernière violence pour répondre : rien ne peut enlever son esprit à celte solitude. Qiioi(jue Dieu me semble alors Irès-éloigné de I âme , souvent néanmoins il lui découvre ses souveraines grandeurs, d'une manière si extraordinaire , qu elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour l'exprimer , et il faut , selon moi , l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Une si haute communication n'a pas pour but de consoler i âme , mais de lui montrer à combien juste litre elle s'afflige de se \oir absente d'un bien qui enferme en soi tous les biens, l'ar cotte vue l'âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétr.inle , elle se sent dans un si inexorable désert , qu'elle peut à la lettre dire avec David : * Vigilavi, et factus sura sicut passer « solilarius in lecto (1). » Le royal Prophète dul sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure , avec celle différence qu'un si grand Saint en devait ressentir la rigueur d'une noanière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée , et j'éprouve , ce me semble , ce qu'il exprime. Ce m'est une consolation de voir que d'autres âmes, et surtout des âmes si élevées devant Dieu , ont senti com«ie moi le martyre d'une si effrayante solitude. Dans cet élat, l'âme ne [)arait plus être en elle-même ; mais, conime le [)assereau sur le toit , elle habite solitaire dans la partie la plu> élevée d'elle-même , dominant de cette hauteur toutes les créatures ; je dirai [ilus encore , c est au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même qu'elle a sa demeure.

D'autres fois mon âme gémissait dans un Ici excès de délres?e et de délaissement (|u'elle se disait et se demandait à elleluême : Où est ton Dieu (^) ? » Je ferai remarquer ici que le sens de ces versets latins m'était alors inconnu ; plus lard ,

!l) Je suis demeuré soûl duiis mes vuillo.s , (■oiuine le passereau solitaire sur le loii où il fait son nid. Psaume c;i , v. 8. ■2; Ubi est Dcus luusrPs. xi.i , v 4.

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l'ayant comijris , je voyais avec une vivo consolation que Nolrc-Sei^neur , sans aucun cfTorl de mon côté , les avait présentés à ma mémoire.

De temps en temps . je me souvenais de ce que disait saint Paul : « Qu'il était crucilié au monde (1). » Je n'ai garde de dire que cet état soit le mien , j ai certes une trop claire vue du contraire : mais je dis (ju'il se passe alors dans l'Ame quelque chose de scmhiable. H ne lui vient de consolation , ni du (>iel où elle n'habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d'où elle ne veut pas en recevoir ; elle esi vraiment comme crucifiée entre le Ciel et la terre , en proie à la sou('~ France, sans recevoir de soulagement ni d'un côté ni de l'autre, (lelui qui lui vient alors du Ciel , est cette admirable connaissance de Pieu, dont j'ai parlé, et qui dépasse de bien loin tous nos désirs ; mais une telle vue de Dieu accroît son tourment au lieu de le diminuer , parce qu'elle enflamme encore davantage son désir de le posséder. Telle est quelquefois l'intensité de la soulTrance , qu'elle lui fait perdre le sentiment ; à la vérité, ce derfjier effet dure peu. Ce sont comme les suprêmes angoisses du trépas ; mais il y a dans cette agonie de la souffrance un si grand bonheur , que je ne sais à quoi le comparer. C'est un marlyre ineffable à la foisdc douleur et de délices. Bien loin de vouloir chercher le moindre adoucissement dans tout ce que la terre lui offrait auparavant d'agréable , l'âme n'en peut soutenir la vue, et le repousse loin de soi, avec un souverain dégoût. Klle connaît bien qu'elle ne veut que son Dieu, mais elle n'aime rien de particulier en lui ; elle aime en lui tout ce qui est lui , et elle ne sait point ce qu'elle aiujc. Je dis qu'elle ne le sait p;is, parce que l'imagination ne lui rcjîrésenie rien ; d'ailleurs . durant la plus grande partie du tem()s qu'elle pa.sse de la sorte, ses puissances , à mon avis , demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine , comme elles le sont par le plaisir dans l'Union et dans le Ravissement.

0 Jésus ! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture ! J'en

(t) Perqui'm mihi miimlus rnuifixus csl , et ego mumlo (îril.f. vi,v M

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aurais, mon l*èro , le plus ardent désir , quand ce ne serait (jut* pour savoir de vous ce qu'est cet étal dans lequel mon Ame se trouve toujours maintenant. Le plus souvent l'instant , où elle se voit libre d'occupations, Cbl celui où elle est saisie par ces brûlants désirs de la mort ; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu'elle n'en doit pas mourir. Mais une lois qu'elle est dans ce martyre , elle y voudrait passer tout ce qui lui reste de vie ; il faut le dire néanmoins , il esi d'une rigueur si excessive , que la nature a bien de la peine à le supporter. J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité que j'avais presque entièrement perdu le pouls. C'est ce qu'affirment celles de mes sœurs qui m'entouraient alors , et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus, mes os se séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont si raides que souvent je ne puis les joindre. Il m'en reste jusqu'au jour suivant , dans les artères et dans tous les membres , une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. H me vient quelquefois en pensée que si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de.rna vie, car il est assez violent pour donner la mort ; mais hélas ! je ne suis pas digne d'une si grande faveur. Un seul désir me consume alors , celui de mourir. Je ne me souviens ni du Purgatoire , ni de ces grands péchés [jar lesquels j'ai mérité l'enfer , tout s'etface de ma mémoire et s absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude où se trouve mon àme ont plus de charme pour elle que toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, te serait de s'entretenir avec des personnes qui eussent éprouvé le même tourment , et de voir que les plaintes qu'il arrache ne trouveront créance auprès de personne.

Voici un autre tourment : celte peine arrive quelquefois à un tel excès de rigueur , que l'âme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans la solitude ; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement rencontrer une âme , dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est

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comme le supplicié , (|ui ayant déjà la corde au cou et se sentant mourir, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne pari . selon moi , que de la faiblesse de notre nature qu'un tel martyre met en danger de mort. Je puis atfirmer avec certitude qu'il en est ainsi. M'étant vue plus d'une fois dans la vie réduite à cette extrémité , soit par ces grandes maladies, soit par ces crises terribles dont j'ai fait mention . je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi , dans cette agonie , c'est l'horreur naturelle qu'ont l'àme et le corps de se sé|)arer qui leur lait demander secours afin de respirer. S'ils cherchent à parler de leur soulTrance , à s'en plaindre . à faire diversion , c'est pour conserver la vie; tandis que, par un désir contraire , l'esprit ou la partie supérieure de l'ûme voudrait bien ne point sortir de cette peine.

Ce que j'ai dit est-il juste? Me suis-je bien expliquée? Je l'ignore. .Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là. mon Père, du repos que je dois avoir en celte vie , puisque celui que je goûtais dans l'oraison et dans la solitudeoù Dieu me consolait , se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je viens de dépeindre. Mais l'âme le trouve si agréable , elle en voit lellemenl le prix , qu'elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait au()aravanl. Ce chemin lui paraît plus sûr , parce que c'est «.elui de la croix. Le bonheur qu'elle y goûte est , selon moi, d'un très-grand prix , parce que le corps n'y a point de part ; il en a seulement à la peine , et l'âme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela se peut faire , je sais seulement qu'il en est ainsi ; et je n'échangerais pas , je l'avoue , cette faveur visiblement surnaturelle , que je tiens de la pure bonté de Dieu . et nullement de mes efforts . contre aucune de celles dont il me reste à parler.

Il ne faut pas oublier que les transports de celte peine ineffablemenl douloureuse me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci , et après toutes celles dont ce livre

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contiendra le ii'cit , j ajoute que c'est l'élnl où je me liouvc maintenant.

Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois . me cause des craintes jusqu'à ce que Notre-Seigneur me rassure . reikî (Jont je parle . me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes Mais le Divin Maître me dit : h De ne pas » craindre, et de plus estimer celte grAce que toutes celles •) qu'il m'avait faites ; l'àme se purifiait dans cette peine, elle » y était travaillée et purifiée comme l'or dans le creuset, afin » que sa main divine [iût mieux étendre sur elle l'émail de » ses dons; enfin elle endurait là les peines qu'elle aurait cn- » durées dans le Purgatoire. •

J'avais bien compris que c'était là une insigne faveur; mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande ; mon confesseur me dit aussi que celait véritablement l'œuvre de Dieu. .lustement alarmée par mon peu do vertu , jamais Je ne pouvais me résoudre à croire que celte peine fût mauvaise ; c'était plutôt l'excès même d'une telle faveur que je redoutais, m'en voyant si souverainement indigne. Béni soit le Seigneur dont la bonté est si grande! Amen.

Je m'aperçois que je suis sortie de mon sujet , car j'avais commencé à traiter des Ravissements , mais cette peine dont je viens de parler est plus qu'un Ravissement, et voilà ()Our(juoi elle produit les admirables effets que j'ai décrits.

Je reviens donc aux Ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger, qu'il n'avait plus de pesanteur, quelquefois c'était à un tel point, que je ne sentais plus mes pieds toucher à terre. Tant que le corps est dans le Ravissement , il reste comme mort , et souvent dans une impuissance absolue d'agir, il conserve l'attitude oii il a été surpris ; ainsi , il reste sur pied , ou assis , les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le Ravissement l'a trouvé. Quoique d'ordinaire on ne perde pas de sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement privée ; ceci a été rare

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el a duré fort peu de temps. Le plus .souvent le sentiment se conserve, mdis il éjnouve je ne sais quel trouble ; el bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur , on ne laisse pas d'entendre ; c'est tomme un son confus (jui viendrait de loin. Toutefois , même cette manière d'entendre cesse , lorsque le [Ravissement est à son plus haut degré , je veu.x dire lorsque les puissances se perdent en Dieu . tant elles lui sont unies. Alors , à mon avis . on ne voit , on n'(>ntend , on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédenuiient dans l'oraison d'Union , cette transformation totale de l'àmc en Dieu , est de fort courte durée ; mais tant qu'elle dure , aucune puissance n'a le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel étal dépasse sans doute la faible portée de notre entendement dans cet exil; nous devons apparemment être incapables de recevoir une si haute lumière, du moins Dieu ne veut pas nous la donner. C'est ce que j'ai vu par ma propre expérience.

Ici peut-être vous me demandez , mon Père . comment le Ravissement se prolonge (|ueI(juefois [)lusieurs heures. Je répondrai d'après ce que j'ai souvent éprouvé. Le Ravissement, comme je l'ai dit de l'Union , n'est pas continu ; l'ûme en jouit seulement par inlervalln. A diverses reprises elle s'abîme , ou plutôt Dieu l'abîme en lui ; et après qu'il l'a ainsi tenue tout entière quelques inslanis, la volonté demeure seule unie par le Ravissement. Dans les deux autres puissances il se manifeste un mouvement qui me paraît semblable à celui de l'aiguille des cadrans solaires, laquelle ne s'arrête jamais. Mais quand le Soleil de justice le veut , il sait bien les faire arrêter ; et c'est ce Ravissement simultané de toutes les puissances qui , à mon sens, est de très-courte durée. Cependant comme le transport qui a enlevé l'âme a été si puissant , la volonté , malgré les nouveaux mouvements des deux autres puissances, reste profondément abîmée en Dieu. Ln vain , par l'agitation de leur activité naturelle . elles veulent troubler sa paix , elle les domine en souveraine, et agit seule sur le corps. Pour n'être pas troublée par les sens , les moindres de ses ennemis , elle les

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iiG ME DE SAINTE TÉRtSB

suspend aussi à son gré , parce que telle esl la volonté duSeii^neur. I.cs yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoi- (|u'on ne voulût pas les fermer ; el si queliiuefoi-i ils s'ouvrent , ils ne dislinguenl ni ne remarquent rien , ainsi que je l'ai déjf» dit. En cet état le corps a perdu tout pouvoir d'agir; d'où il résulte que lorsque la mémoire et l'entendement s'unissent de nouveau à la volonté, elles rencontrent moins dedifticulté. Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur , n'ait donc pas de peine de se trouver, pendant plusieurs heures, le corps comme lié , et la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité , la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à se répandre en louanges de Dieu , dont elles sont comme enivrées, ou a tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles. Encore , ne peuvent-elles le faire à leur gré , vu que leur état ressemble à celui d'un homme qui , après un long sommeil rempli de rêves , n'est encore qu'à demi éveillé.

Je m'explique sur ce sujet , avec beaucoup d'étendue . parce (|ue je sais qu'il se trouve dans cet endroit même (1) des personnes auxquelles Noire-Seigneur accorde maintenant de telles grâces. Si ceux qui les dirigent ne sont point passés par là , surtout si la science leur manque , il leur semblera peut-être que dans le Ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la part des confesseurs qui ne les comprennent pas , est vraiment digne de compassion , comme je le dirai dans la suite. Peutêtre ne sais-je moi-même ce que je dis. C'est à vous , mon Père , de juger si je rencontre juste en quelque chose , puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expérimentale de ces grâces ; mais comme elle est encore assez récente chez vous , il pourrait se faire que vous n'eussiez pas observé ces faits avec autant d'attention que moi.

C'est en vain , qu'après le Ravissement , je fais des efforts pour remuer les membres ; le corps demeure longtemps sans

(1) A Avila, dans le monastère même de Sainl-Joseph , récemment fondé par sainte Térèse.

KCUUE l'AU Kl.l.E-MKME. 2J7

forces . l'Ame los lui a toutes enlevées. Souvent , infirme et travaillé de jurandes douleurs avant ri'Atase, il en sort plein dp santé et admiraMeinent disposé |)Our l'action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait , il veut que le corps lui-niénic , qui déjà ohéit aux dé.-irs de l'Anie , participe à son bonheur. Quand l'Ame revient à elle , si le Ravissement a été i,'rand , ses |)uissances restent encore pendant un ou deux jours . et même trois, si al)sorbées ou si enixrécs qu'elles scmblen», être hors d'elles-mêmes.

C'est alors que se fait sentir le tourment de rentrer dans la vie. L'àme ji'est plus ce jeime oiseau , couvert d'un léger duvel , elle a de puissantes ailes , pour prendre son essor vers le ciel. Le moment est venu pour elle de lever hautement l'étendard de Jésus-Christ. Elle monte , ou plutôt , le Seigneur la transporte à la plus haute tour de la forteresse dont elle a la défense , et elle arbore à son sommet la bannière de Dieu. De cette hauteur oîi elle se voit en sûreté, elle l'egarde ceux (|ui sont dans la plaine ; loin de redouter les dangers des combats . elle les appelle , parce que Dieu lui donne conmie la certitude de la victoire. Comme d'un point si élevé son regard porte si lom , elle découvre très-clairement le néant de tout ce qui est ici bas, et le peu d'estime qu'on en doit faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté |)ropre ; que disje? elle ne voudrait même plus avoir de libre arbitre , elle demande celte grâce au Seigneur , elle le supplie de la lui accorder , enfin elle lui remet les clefs de sa volonté. La voilà maintenant, celle âme , chargée tout ensemble et de la défense de la forteresse . et de la culture du mystique jardin. Elle ne respire que pour accomplir en tout la volonté de son Maître. Elle ne veut èlre maîtresse ni d'elle-même, ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre petit fruit du jardin confié à ses soins. S'il produit quelque chose de bon , que le Maître le distribue comme il le jugeia à pro|»os. Quant à elle, son unique vœu désormais est de ne rien posséder en propre , et que le Seigneur dispose de tout , selon son bon plaisir , et selon les intérêts de sa gloire.

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