‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 29 sur 52 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

niai.«on de Ra\isseiuuiit . suite et fin. — Ce que seraient dch Roiselevus à Une Oraisitn si sublime. — Martyre de l'unie contrainte après ces faveurs, de vivra fiicore dans le monde. — Ses vives lumières sur elle-même , sur la vanité et le* 'lan;;ers du muiide , sur le néant de ses richesses , de ses honneurs , de ses plaisirs.

Pour achever de traiter ce qui rc2;ar(ie le Ravissement et I Kxtase , je dirai que rame, dans une !si haute oraison , n'a pas besoin de donner son consentement. Elle l'a il()nn(; d'avance, en se remettant sans réserve entre les mains de celui qu'elle sait ne pouvoir être trompé , parce qu'il voit tout. Il n'en est pas de même dans le commerce de ce monde, où tout est plein d'artifice et de duplicité. Une personne vous prodigue tant de marques d'affection , que vous croyez avoir £;agné son cœur, mais bientôt vous vous apercevez que tout cela n'était que mensonge. Non , la vie n'est pas supportable au milieu de tant d'intrigues et de déguisements, surtout si I intérêt vient à s'y mêler.

Heureuse donc l'Ame que Dieu élève par l'E.xtase à l'intelligence de la vérité ! Quel admirable état pour des Rois que celui d'une oraison si sublime 1 Combien il vaudrait mieuv pour eux de travailler à l'acquérir, (|ue de cherchera conquérir de nouvelles provinces! Quel ordre et quelle justice on verrait fleurir dans leurs états! Que do maux seraient évités! Que de ntaux de tels Rois auraient déjà é|)argnés au monde! Quand on a \u la vérité , à celle divine lumière de l'Exlase ,

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Oïl ne dijinl plus de perdre ni la vie ni l'honneur pour I amour de Dieu. Quelle préi.'iouse dii^posilion dans des monarques qui . plus étroitement tenus (pic leurs sujets à défendre l'Iinnneur de Dieu , doivent , par la piété , marcher à la l«îtu des peuples ! Pour faire faire un pas à la foi , pour éclairer d'un rayon de lumière ces infortunés hérétiques , ils seraient préis à sacrifier mille royaumes , et ils auraient raison. Car en échange de cette perte , ils s'assureraient la possession d'un royaume qui n'a point de fin. Ah 1 que de ce torrent de la félicité qui l'arrose , il tombe seulement une goutte dans une âme, c'en est assez pour que ce bas monde tout entier ne lui inspire plus qu'un invincible dégoût. Qu'éprouvera-t-ellc donc quand, l'heure venue , elle s'y plongera tout entière? 0 mon Dieu ! pourquoi faut-il qu'il ne m'ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités! Hélas! comme tant d'autres qui savent les annoncer tout autrement que moi , je n'aurais point obtenu créance ; mais mon àme , du moins , se serait satisfaite. Oui , le sacriflce de ma vie me paraîtrait bien peu de chose, au prix d'une seule de ces vérités communiquées aux hommes. J'ignore toutefois ce que je ferais, car puis-je me iier à ma faiblesse? Cependant telle que je suis, je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent , un zèle (|ui me tue. Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous. Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous, qui sondez mon cœur : volontiers, pourvu que je me visse à l'abri de vous offenser , je me dessaisirais des faveurs dont vous m'avez comblée , pour les transporter sur la tête des Rois. Dès lors, je le sais , ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu'ils autorisent, et ces grâces seraient en eux une source féconde des plus grands biens. 0 mon Dieu , éclairez-les sur l'étendue de leurs obligations. One ne doivent-ils pas faire pour vous , qui les avez tant élevés sur la terre? Non content de mettre le sceau de votre majesté sur leur front durant leur vie , vous daignez encore, comme je l'ai ouï dire, marquer leur dernière heure par des signes dans le ciel. A cette seule pensée , moname est péné-

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Irécd'un sentiment de dévotion. Ainsi donc , ô mon Hoi, vous» \oiilez par celte leçon et celte faveur suprùme . leur apprendre ù vous imiter pendant leur règne . et il vous plaît de faire ainsi paraître des sii;nos dcin< la nature (juand ils expirent , [lour imprimer à leur mort une certaine ressemblance avec la vôtre. Mon langage est trop hardi , peul-èlre. Si vous le jugez ainsi , veuillez , mon Père . déchirer celle page. Sachez-le cependant , si je pouvais leur parler en face , et si j'avais l'espoir d'en être écoutée, je leur dirais ces vérités avec plus d'énergie encore. Je [)rie tant pour eux , et j'aurais un si ardent désir que Dieu exauçât n)es prières ! Oui , j'offrirais ma vie en sncrilice pour obtenir qu'ils fussent des Rois selon le cœur de Dieu. Certes , ce serait perdre bien peu . pour gaf^noi' beaucou}) ; car souvent j'appelle de toute l'ardeur de mes désirs la lin d'une existence que je voudrais donner pour eux. Comment porter, en effet , le poids si accablant d'im exil, où l'on est contraint de voir de ses pro|)res yeux l'illusion cl l'aveuglement (jui régnent dans le monde?

Parvenue ù cette hauteur, l'àme ne forme pas seulemenl des désirs poui' Dieu, elle reçoit de lui la force de les réaliser. Klle s'élance au-devant de toutes les occasions de le servir. Kncore ne croit-elle rien faire, tant est vive, comme je le di-ais , la lumière (jui lui montre qu'excepté servir Dieu , tout le reste n'est qu'un néant. Ma douleur est c|u'il ne s'offre rien à faire à des personnes faibles comme moi. O mon souverairi Bien ! Entendez ma [)rière ! Vienne , ô mon Dieu , l'heureux jour, où je [)Ourrai vous payer au moins quelques deniers sur mes dettes immenses ! Hâtez l'heure , Seigneur, où il sera enfin donné à votre servante de vous rendre quelque petit service ! On a vu d'autres femmes vous prouver leur amour par des actions héroïques : et moi , je ne suis bonne qu'à parler. C'est pourquoi vous ne voulez point , ô mon Dieu, m employer à des œuvres. Ainsi , au lieu de m'immoler à votre service, jr n ai que des paroles et des désirs. Encore ma langue n'est-elle pas libre , hélas ! j'en abuserais peul-èlre. Je vous en conjure,

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lorlifiez voiis-iiiL^iiiu mois ùdic , coiniucnce/. à l;i tlisjinvfr , o vous . Bien de lous les biens , ù mon adorable Jésus ! Que voire Providence ne tarde pas , qu'elle fasse naîlre a>i plus toi pour moi d'heureuses occasions de travailler pour votre ^'loire! lant recevoir et ne rien donner en retour, e^l un martyre auquel je succombe ! Coûte que coûte, Seigneur, ne me laisse/ pas plus longtemps paraître devant vous, les mains si \ldes . puisque vous devez mesurer le salaire sur les œuvres. Voici ma vie, voici mon honneur et ma volonté ; je vous ai tout donné, je suis à vous , disposez de moi selon votre bon plaisir. Je sens, mon tendre Maître, toute mon impuissance- Gardez-moi près de vous , à cette hauteur où les vérités se découvrent , et je pourrai tout ; mais si vous vous éloignez tant soit peu , je me retrouverai bientôt , comme autrefois , sur le chemin de l'enfer.

Ah ! que doit sentir une Ame, cpiand de cette région célesle. elle est forcée de revenir au commerce des humains, et d'assi^ter , comme spectatrice , à cette pitoyable comédie de la vie présente ! Quel supplice |)onr elle de consumer le temps à réparer les forces du corps , par la nourriture et par le sommeil ! Tout lui pèse , elle ne sait comment fuir , elle est enchaînée, elle se voit prisonnière. Oh ! comme elle sent sa captivité dans ce corps, et la misère de la vie 1 Elle comprend la raison qui portait saint Paul à supplier Dieu de l'en alTranchir. Avec l'Apôtre elle élève de grands cris vers Dieu , et lui demande la liberté; mais c'est avec une si véhémente aspiration , et des désirs si impétueux, que très-souvent elle paraît vouloir s'élancer de sa prison , pour saisir cette liberté qu'on ne lui accorde pas encore. Elle se regarde comme un esclave vendu , sur une terre étrangère; et ce qui lui est plus amer , c'est de voir de tous côtés cet amour passionné qu'on a pour cette vie , et si peu de bannis (jui gémissent comme elle , et demandent la (in de l'exil. Ah ! si nous n'étions attachés à rien , si nous ne mettions notre bonheur dans aucun objet périssable , comme 1 absence de Dieu se ferait sentir ù nos âmes , et comme la ^oif

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cJc jouir en lui de la vcrital)Ic vie tempérerait les craintes de noire dernière heure ! Je m'arrête de temps en temps à celte con?i(iéralion : si mali^rc mon peu d'amour , malgré mon inccrlilude du bonheur à venir , que n'ont pas mérité mes œuvres, il me suffît de celle lumière que le Seigneur m'a donnée, pour éprouver souvent un si mortel ennui de me voir dans ce lieu de bannissement, que devaient donc éprouver les Sainls ! que devaient sentir un saint l'aul , une sainle Magdeleine, et tant d'autres, en qui ce feu de l'amour divin jetait de si vives flammes ! Leur vie devait être un martyre continuel. Une chose , ce me semble . calme un peu ma [)eine , et me donne quelque repos , c'est de traiter avec des personnes en qui je trouve les mêmes désirs. J'entends des désirs confirmés |)ar lies œuvres , car il est quelques Ames , qui vu leur état et le grand nombre d'années consacré à l'étude de la perfection devraient posséder ce saint détachement ; elles s'en (lallent et I"" publient , et cependant elles se font illusion. Mais je connais de bien loin les urnes ipii ne I ont (|u'en paroles . et celles qui l'ont en réalité : une lumière intérieure me découvre le faihio avancement des unes, et les admirables progrès des autres. Ou le discerne très-facilement , dès (pion a de I ex|)crience.

J'ai fait connaître les effets i\cy> Kavissemonis qui viennent de l'Kspril de Dieu. Ces effets sont tantôt plus grands et laniôt moindres. Dans les commencements , par exemple . ils sont moins sensibles , parce qu'ils no sont pas encore confirmés pai les œuvres. La perfection a ses progrès , et avant que l'âme se soit dépouillée de tout ce cpii ternit son éclat , il faut un certain lemps. Mais à mesure qu'elle grandit en amour et en himiilité, elle voit ses vertus commodes fleurs embaumées réj)andre pour elle et pour les autres des parfums plus pénétrants. Il est vrai néanmoins que dans un seul de ces Ravissements , f)ieu peut opérer dans l'âme de telle sorte , qu'il lui reste peu de travail pour acquérir la perfeclion. Nul ne saurait concevoir , s'il ne l'a éprouvé , de quels dons Dieu enrichit alors une âme. Jamais , ce me semble , tous nos efforts ne sau-

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raient nous faiic parvenir jusque-là. Sans doute , avec I «iide du Seigneur , et en suivant la roule Iracéc par ceux qui ont écrit de l'oraison , on jjourra arriver à la perfection , et à iin notable dolachemenl ; mais ce ne sera quVn plusieurs années , et avec beaucoup de travail. Au lieu qu'ici Dieu se plaît . en peu de temps et sans aucun effort de notre part , à exercer son action souveraine. Il arrache sans retour l'âme, de cette terre, et lui en donne l'empire. Fût-elle aussi indigente de mérites que la mienne , cela n'arrête ni son bras , ni sa munificence. Si l'on demande pourquoi il agit ainsi , je dirai : parce qu'il le veut , et qu'il agit comme il lui plaît. Quand il ne trouve pas l'âme disposée, il la disposée recevoir le bien dont il l'enrichit. Ainsi , il n'accorde pas toujours ses trésors , comme récompense des soins avec lesquels on a cultivé le jardin; il est trèscertain pourtant qu'il récompense avec libéralité ceux qui s'adonnant à cette culture , travaillent à se détacher de tout, ilais souvent il lui plaît, je le répète, pour faire éclaterson souverain pouvoir , de répandre ses plus grandes faveurs dans l'âme la plus infidèle , transformant soudain le sol le plus ingrat en une terre admirablement fertile. Désormais capable do tout bien , celte âme sent comme une heureuse impuissance de retomber dans les offenses, qu'elle commettait auparavant.

Dans cet état . l'âme connaît si clairement la vérité et en a iine vue si habituelle , qu'elle regarde tout le reste comme un jeu de peiiis enfants. Elle se prend parfois à rire , en voyant . jusque dans la vie religieuse, des personnes graves , des personnes d'oraison , faire tant de cas de certains points d'honneur , pour lesquels elle n'a plus qu'un profond mépris. Il est , disent-elles , de la prudence et de la dignité de leur rang , d'en user de la sorte , pour être plus utiles aux autres. Mais elle sait très-bien qu'en méprisant cette dignité de leur rang pour l'amour de Dieu, elles feraient plus de bien en un seul jour . qu'elles n'en feront en dix ans , en s'efTorçant de la maintenir.

Cette âme mène une vie de souffrance , elle porte toujours la croix, et fait d'admirables progrès. Ceux qui ont des rapports

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avec elle la croient à la cime (Je la pcrfeclion , «'t néanmoins . peu (le temps après , elle est encore [)lus haut, parce que Dieu répand toujours en elle de nouvelles grAces. Cette àme est à lui. il s'en réserve la conduite , et il e>t lui-môme sa limiière ; il lui prèle, ce semble, une assistance continuelle, pour la |)réserver de toute offense , et il ne cesse de lui prodiguer ses dons , pour renfliiinnicr d'ardeur dans son service.

Dieu ne m'eut pas plutôt accordé une si grande faveur , que tous mes maux cessèrent ; il me donna la force de m'en affranchir. Dès ce moment , loin de trouver le moindre danger dans les occasions et au[)rès des personnes qui me nuisaient auparavant . j'y rencontrais un véritable profit : tout me servait de moyen pour mieux connaître Dieu et l'aimer plus que jamais , pour voir combien je lui étais redevable et pour gémir de ma vie passée. Je comprenais bien que cette forcené venait point de moi , ni de mes efforis , je n'avais pas eu le temps d'en faire, mais uniquement de la bonté de Dieu. Jusqu'à ce jour , à dater de l'époque où il commença à me favoriser de ces Ravissements , j'ai constamment senti celte force s'accroître. Dans sa bonté , le Seigneur m'a toujours tenue de sa main pour m'empécher de retourner en arrière , et je vois clairement que lui seul agit en moi , sans presque aucun concours de ma part. Aussi , pourvu qu'une âme qui leçoit de semblables grâces, marche dans l'humilité et ilans la crainte ; pourvu qu'elle demeure bien convaincue que Dieu fail loul , et nous rien , elle f)cut , ce me semble , traiter avec toute sorte de personnes. Le contact de leur mondanité et de leurs vices ne lui fera aucune fâcheuse impression ; loin de lui nuire , il lui sera utile , en lui imprimant un nouvel élan vers la sainteté. De telles âmes possèdent déjà une mâle énergie . et Dieu a fait choix d'elles pour travailler au bien des autres ; mais cette force, je le répète . n'émane que de lui. Lorsqu'il a plu à Dieu d'élever une âme à cet état , il lui découvre peu à peu les [)lus profonds secrets; c'est dans ces Ravissements et ces Extases qu'il lui accorde les véritables révélations , les faveur.> insignes

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VIK DK SAINTE TERIiSK ECRITE PAU EI,I,F-MKME.

(>t les hautes \isions. Tout cela augmente son humilité, sa force, et lui découvre plus clairement la vanité fies choses de celte vie , et la grandeur des récompenses que le Seigneur préparc à ceux qui le servent. Plaise à ce grand Dieu que la largesse excessive avec laquelle il a comblé de ses biens cette misérable pécheresse , fasse une heureuse impression sur mes lecteurs! Puisse le tableau que j'en ai tracé les exciter et les encourager à tout abandonner sans réserve |)Our I an)our de lui ! Et si , dès celte vie même , il montre d'une manière si éclatante , par la grandeur du salaire , combien il est glorieux de le servir, que n'avons-nous pas droit d'attendre de sa munificence dans la vie future ?

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