‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 30 sur 52 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le chemin le plus sur |X)iir les coiitomplalifs est de ne point élever leur esprit à lies (hoses sublimes , si Dieu ne l'élève lui-même. — L'Humanité sainte de Jésus- Christ est la voie do la plus haute Contemplation. — Erreur passagère de la Sainte sur ré> sujet.

Je veux parler ici. mon Père, d'une chose qui me |)araît importante. Ce que je vais dire , si vous l'approuvez . pourra servir d'utile avis à quelques personnes. Voici ce que l'on lit dans certains livres qui traitent de l'oraison : La Contemplation étant entièrement surnaturelle et l'œuvre du Seigneur, l'âme ne peut , il est vrai , y arriver par elle-même; mais quand elle a passé plusieurs années dans la voie purgative, et se trouve déjà avancée dans l'illuminative . elle peut s'aider , en retirant sa pensée de toutes les créatures . et en l'élevant humblement vers le Créateur. Je ne sais pas bien pourquoi ces auteurs disent illuminative; c'est, je m'imagine, la voie de ceux qui font de grands progrès. Ils recommandent beaucoup d'éloigner de soi toute itnage corporelle , et de s'élever à la pure Contemplation de la divinité ; et ils regardent tout ce qui tombe S0U5 les sens , sans en excepter même l'Humanité de Jésus-Christ, comme un embarras ou un obstacle. Ils allèguent à leur appui ce ijuc Noire-Seigneur dit à ses Apôtres . le jour de son Ascension , en leur annonçant l'arrivée du Saint-Esprit. Mais si alors ils avaient cru aussi fermement , qu'après la descente de ce Divin Es[)rit , que iNolre-Seigncur était Dieu et

VIB DE S. TÉnt:SE. <•'

342 vin DK SAINTE TKRKSE

hommo . ils n'nuraienl pas , je pense, rencontré un obstacle dans son Hninnnitf'. Aussi le Divin Maître n'adressa-t-il point ces paroles à sa Mère, qui avait pour lui plus d'amour (jue tous les Disciples ensemble. La Contemplation étant une œuvre purement spirituelle , tout ce qui tombe sous les sens ne peut être . disent ces auteurs, qu'un obstacle et un empêchement ; d'après eux , ce que l'on doit ti\cher de faire , c'est de se considérer comme dans une enceinte , de toutes parts environné de Dieu , et entièrement abîmé en lui. Cela me semble bon quelquefois ; mais s'éloigner entièrement de Jésus-Christ , et compter le corps de cet Homme-Dieu parmi nos misères , le mettre au rang des autres créatures , c'est ce que je ne puis souffrir. Plaise à sa Majesté que je sache me faire bien entendre ; je ne voudrais pas donner un démenti à des hommes qui sont doctes , gens spirituels et sachant ce qu'ils disent ; Dieu , d'ailleurs, attire les âmes par bien des voies et par des moyens bien divers ; ce que je veux dire maintenant , sans me mêler du reste , c'est comment il a conduit la mienne , et le péril où je me vis, en voulant me conformera ce que je lisais. Je crois bien que celui qui sera arrivé à l'Union , mais sans passer plus avant , je veux dire aux ravissements . aux visions et aux autres grâces que Dieu fait aux âmes , regardera ce qui est dit dans ces livres comme le meilleur, ainsi que je le faisais moi-même. Mais si j'en étais restée là , jamais, je crois . je ne serais arrivée où je suis maintenant; à mon avis , c'était une illusion. Peut-être est-ce moi qui me trompe , mais je dirai ce qui m'arriva.

Comme je n'avais pas de Maître, je lisais ces livres où je pensais pouvoir puiser peu à peu quelque connaissance ; mais j'ai compris depuis que si le Seigneur ne m'eût instruite , je n'eusse pu apprendre que fort peu de chose par mes lectures ; car ce que j entendais n'était rien jusqu'à ce qu'il plût à sa Majesté de me le faire apprendre par expérience. Je ne savais pas même ce que je faisais ; lorsque Dieu , commençant à me mettre dans un état surnaturel , m accordait un peu d'oraison

ÉCRITE l>AK KM.E-MKME. 243

(le quiéliule . je lâchais d'écarler i\q ma pensée toul objet corporel : mais élever mon Ame jusqu'à la Contemplation , je ne l'osais ; clan! toujours si imparf;iite. j'v voyais de la témérité. 11 me scuil)lail néanmoins sentir la présence de Dieu, ce qui était vrai . et je tAchais de me tenir recueillie en lui. C'est là une oraison ai;réaMe . et où Dieu fait savourer de grandes délices. Comme ce proGt et ce plaisir se sentent , personne ne m'eût fait retourner à la sainte Humanité du Sauveur, dans laquelle je croyais vraiment trouver un obstacle. 0 Seigneur de mon ùme , et mon Bien , Jésus crucifié . je ne me souviens jamais sans douleur de celte opinion que j'ai eue. Je la considère comme une grande trahison dont je me rendis coupable à l'égard de ce bon Maître ; et quoiqu'elle partît de mon ignorance , je ne saurais trop la pleurer : j'avais été toute ma vie si dévole à Notre-Seigneur ! Ceci , en effet, n'arriva que vers la Cn , je veu.x dire avant l'époque où Dieu n/accorda des Ravissements et des visions. Le temps où je fus dans cette opinion dura très-peu, et ainsi je revenais toujours à ma coutume de chercher ma joie dans ce bon Maître, surtout lorsque je communiais. J'eusse voulu avoir toujours devant les veux son |)ortait et son image , ne pouvant l'avoir aussi profondément empreint en mon âme que je l'eusse souhaité. Ai-je bien pu . Seigneur, avoir en l'esprit même une heure seulement cette pensée que vous me dussiez être un obstacle dans la voie d'un plus grand bien ? Et d'où me sont venus à moi tous les biens , si ce n'est de vous ? Je ne veux point penser qu'en ceci j'aie commis de faute , car j'en éprouve une trop vive douleur, et certainement ce n'était que de l'ignorance. Aussi , vous êles-vous hûté d'y apporter remède ; dans votre bonté , vous m'avez envoyé des personnes pour me tirer de cette erreur ; vous avez fait plus, vous avez daigné vous montrer à moi trèssouvent , comme je le dirai dans la suite: c'était, ô mon Maître , pour me faire comprendre plus clairement combien grande était cette erieur , pour que je le fisse comprendre à plusieurs autres à qui je l'ai dit ; enfin, pour me le faire écrire maintenant en cet endroit. Quant à moi , je suis convaincue

que si plusieurs 5mes , arrivées à l'oraison d'Union , n'avancent pas davantage . et ne parviennent pas à une très-grande liberté d'esprit , ce qui les arrête , c'est cette fausse idée.

il y a. ce me semble, deux raisons sur lesquelles je puis fonder mon sentiment; peut-être ce que j'en dis n'a-t-il pas grande valeur, mais c'est du moins le fruit de mon expérience. Jusqu'à -ce qu'il plût au Seigneur de m'éclairer , mon âme se trouvait en fâcheux état ; elle ne recevait de consolations que par intervalles ; et sortie de là , elle n'avait plus, pour soutenir les peines et les tentations , cette compagnie du Divin Maître dont elle a eu ensuite le bonheur de jouir.La première raison qui me fait improuver cette méthode, c'est un petit défaut d'humilité qui s'y trouve, si déguisé pourtant et si caché, qu'on ne le sent pas. Et , où trouver un orgueil , une misère égale à la mienne? Où est celui qui , même après avoir passé sa vie dans les oraisons, dans les plus austères pénitences, en butte à toutes les persécutions les plus cruelles , ne regarde comme le plus précieux trésor et la plus magnifique récompense , la grâce que lui accorde le Divin Maître , de rester avec saint Jean au pied de la Croix ? Je ne sais en quel cerveau , si ce n'est dans le mien , il peut entrer de ne pas se contenter d'une telle faveur. Et qu'en est-il résulté ? Je n'ai fait que perdre de toutes manières, là où j'aurais dû gagner. Il peut se faire que notre sensibilité , ou la maladie ne nous permettent pas de toujours méditer la Passion si douloureuse du Sauveur : qui nous empêche de rester auprès de Jésus-Christ ressuscité , puisque nous l'avons si près de nous dans le Saint- Sacrement où il est déjà glorifié? De cette manière nous ne le verrons pas accablé de fatigue, déchiré de verges, ruisselant de sang, épuisé de forces dans les voyages , persécuté par ceux qu'il comblait de biens, renoncé par des Apôtres incrédules. Il est, je l'avoue , des âmes qui ne sauraient penser constamment à de si grandes douleurs. Eh bien, le voici sans souffrance, plein de gloire , excitant les uns , encourageant les autres , avant de monter aux cieux; il demeure notre compagnon au très-Saint-

ÉCRITE l'AK EI.LE-MÈME. 2^5

Sacrcnicnl , il n'a pas été , ce semble . en son pouvoir de s'éloigner un nioinenl de nous. Et moi , Seigneur , j'ai pu m'éioigner de vous , dans l'espoir de vous mieux servir ! Au moins, quand je vous offensais, je ne vous connaissais [)as ; mais vous connaître, et penser , par cet éloigncment, m'unir plus étroitement à vous ! Oh ! quel mauvais chemin je suivais. Seigneur ! Ou plutôt j'avais perdu le vrai chemin. Mais vous m'y avez enfin rcmi.se , et je ne vous ai pas plutôt vu près de moi, que j'ai vu tous les biens réunis. Onehl^e traverse qui me soit arrivée depuis, pour la supporter avec courage, je n'ai eu qu'à j(#pr les yeux sur vous . à vous considérer devant vos juges. Avec un si bon ami présent, avec un si bon capitaine qui marche en tête , quand il s'agit de souffrir . tout se peut supporter. Il est là qui nous aide , et nous donne du cœur , jamais il ne nous manque , c'est un ami véritable. Pour moi . surtout depuis mon erreur . je l'ai reconnu , et je le vois clairement : nos hommages ne sauraient plaire à Dieu que par Jésus-Christ; et sa volonté est de ne nous accorder de grandes grâces, que par les mains de cette Humanité très-sainte , en qui , comme il le dit , il met ses complaisances. C'est cent et cent fois que je l'ai vu par expérience, et je l'ai entendu de la bouche m(''medeNotre-Seigneur. C'est par cette porte, comme je l'ai vu clairement , que nous devons entrer , si nous voulons que la Souveraine Majesté nous découvre de grands secrets. Ainsi, mon Père, ne cherchez point d'autre route, fussiez-vous au sommet de la Contem[>lation. On marche sûrement par celle-là. Oui , cet adorable Sauveur qui est tout à nous, est le canal par où nous \iennent tous les biens. Lui-même il daignera vous enseigner ; étudiez sa vie , il n'est pas de plus parfait modèle. Que désirons-nous de plus qu'un si bon ami , qui toujours à côté de nous , ne nous abandonne pas dans les travaux et les tribulations, comme font ceux du monde! Bienheureux celui qui l'aime véritablement, et qui toujours le garde près de soi ! Jetons les yeux sur le glorieux saint Paul dont les lèvres ne pouvaient se lasser jamais de dire Jésus , tant il le possédait au [)lu3 intime de son cœur! J'ai considéré avec soin.

depuis que j ai com|)ris cette vérité , la conduite de quel(|ues Saints . grands conteniplalifs, cl ils n'allaient pas par un autre chetuiii. Saint François nous en donne la preuve par sa dévotion aux Plaies ; saint Antoine de Padoue, par son amour pour l'Enfanl Jésus ; saint Bernard trouvait ses délices dans la contemplation de l'Humanité sainte du Sauveur ; sainte Catherine de Sienne et beaucoup d'autres que vous connaîtrez mieux que moi , en faisaient autant.

Sans doute il doit être bon de s'éloigner de tout ce qui est corporel , puisque des personnes si spirituelles le disent; mais, à mon ^ré , on ne doit le faire que lorsque l'âme est trèsavancée , car jusque-là il est évident qu'il faut chercher le Créateur par les créatures. Cela dépend des grâces que le Seigneur accorde aux âmes , et je ne veux pas m'en occuper. Ce que je voudrais faire comprendre , c'est qu'on ne doit pas compter au nombre des obstacles, la très-sacrée Humanité de Jésus-Christ ; et pour donner l'intelligence de cette vérité , je souhaiterais savoir m'expliquer avec une clarté parfaite.

Lorsque Dieu veut suspendre toutes les puissances de l'âme, comme nous avons vu qu'il le fait dans les degrés d'oraison déjà exposés , il est clair que , quand même nous ne le voudrions pas , cette présence de l'Humanité sainte du Sauveur nous est enlevée. Qu'alors il en soit ainsi , fort bien , cela se comprend ; heureuse une telle perte qui ne va qu'à nous faire mieux jouir de ce que nous semblons perdre ! Car alors l'àme s'occupe tout entière à aimer celui que l'entendement se fatiguait à connaître, elle aime ce qu'il ne comprenait pas, et elle jouit de ce dont elle n'aurait pu jouir si ce n'est par cette perte qui ne va , je le répète , qu'à accroître son bonheur. Mais que nous autres , au lieu de travailler de toutes nos forces, à avoir toujours présente , et plût à Dieu que ce fut toujours , cette Humanité très -sainte, nous prenions , de gaieté de cœur et de propos délibéré , une habitude toute contraire , voilà ce qui ne me parait pas bien , et ce qui est pour l'âme marcher en l'air, coumie on dit. Elle demeure, en effet , comme privée

(le tout a|)|)ui . l\ queKjue haut degré (ju'elle se croie remplie do Dieu. Faillies humains que nous sommes , il est d'une immense utilité pour nous , toute la vie , de nous représenter Jésus-Christ comme homme. Eh bien, le second inconvénient de cette méthode . c'est précisément de nous en détourner. J'ai déjà signalé le premier : c'est un petit défaut d'humililé pour l'ûme . ai-jedit , de prétendre s'élever avant que le Seigneur I élève, de ne pas se conienler de méditer sur celte Humanité sainte . et de vouloir être iMarie avant d'avoir travaillé avec Marthe. Lorsque le Seigneur veut qu'elle soit Marie, quand ce serait dès le premier jour, il n'y a rien à craindre ; mais, de grâce, ne nous invitons pas nous-mêmes, comme je l'ai , je crois . dit autre part. Ce petit défaut d'humilité, cet atome qui ne semble rien, nuit cependant beaucoup à l'ûme . qui veut avancer dans la contemplation.

Je reviens au second inconvénient d'une telle pratique : nous ne sommes pas des Anges , nous avons un corps ; vouloir, sur cette terre , surtout quand on y est aussi enfoncé que j'étais, se faire des Anges , c'est une folie. Il faut pour l'ordinaire à la pensée un appui ; quelquefois , il est vrai , l'Ame sortira de soi , souvent même elle sera si remplie de Dieu qu'elle n'aura besoin d'aucun objet créé pour se recueillir ; mais ceci n'est pas habituel ; et lorsque les affaires , les persécutions, les peines . les sécheresses troublent la douceur de ce repos , c'est un très-bon ami pour nous que Jésus-Christ. Nous le considérons comme homme , et nous le voyons avec des inGrmités et des souffrances; il devient pour nous une compagnie , et quand on en a la coutume , il est très-facile de le trouver près de soi. A la vérité il viendra des temps où l'on ne pourra ni l'un ni l'autre. Voilà pourquoi il est bon , comme je l'ai dit , de ne pas nous habituer à rechercher les consolalions de l'esprit : advienne que pourra ; tenir la Croix embrassée , c'est une grande chose ! Cet adorable Sauveur resta privé de toute consolation , on le laissa seul dans ses souffrances ; gardons-nous bien nous autres de le délaisser ainsi. Sa divine

main . (lu'il nous tendra , sera plus puissnnîc quo noire industrie , |toiir nous faire monter plus haut. Il s'absentera . (juand il verra (|ue cela convient , comme aussi lorsqu'il voudra faire sortir l'Ame (i'elle-môme , ainsi que je l'ai dit. Dieu regarde avec complaisance une âme qui , par humilité , met entre elle et lui son Divin Fils comme Médiateur ; il aime à voir en elle un tel amour pour ce Fils bien-aimé. que lors même qu'il veut l'élever à une très-haute contemplation , elle s'en reconnaît indisine, lui disant avec saint Pierre : « Retirez- vous de moi , « Seigneur, qui suis un homme pécheur. »

Voilà ce que j'ai éprouvé , c'est ainsi que Dieu a conduit mon âme. D'autres iront , comme je l'ai dit , par un chemin plus court. Ce que j'ai compris, c'est que tout cet édifice de l'oraison doit être fondé sur l'humilité , et que plus une âme s'abaisse dans l'oraison , plus Dieu l'élève. Je ne me souviens pas d'avoir reçu une seule de ces grâces signalées dont je vais parler , que ce ne fût dans ces moments où je me confondais en sa présence , à la vue de ma misère. Dans sa bonté, Notre- Seigneur , pour m'aider à me connaître , allait même jusqu'à m'éclairer sur certaines choses , que par moi-même je n'aurais pu découvrir.

J'en ai la conviction profonde : lorsqu'une âme fait quelque chose de son côté , pour s'aider dans cette oraison d'Union , elle ne tardera pas à voir s'évanouir le profit qu'il lui semble en retirer au moment même ; ce frêle édifice qu'elle n'a pas fondé sur l'humilité s'écroulera bientôt, et je crains que jamais elle n'arrive à la véritable pauvreté d'esprit. Elle consiste . pour l'âme qui a déjà dit adieu aux plaisirs d'ici-bas , non à chercher des consolations et des douceurs dans l'oraison , mais à trouver son bonheur dans les souffrances , pour l'amour de celui qui y vécut toujours , et à rester en paix iant au milieu des croix qu'au milieu des sécheresses. Sans doute , il en coûtera à la nature ; mais ce ne sera pas au point de causer à l'âme cette inquiétude , ni cette peine qu'éprouvent certaines personnes. Si elles ne sont toujours à travailler avec l'enten-

ECIIIIK \\\\\ EI.LE-MKMB. 249

dfiuent cl si elles n'ont pns toujours de la dévotion . elles pensent (jue tout va ùlrc perdu ; tomme si par leur travail , elles pouvaient mériter un si grand Ijien. Qu'elles recherchent cette dévotion et se tiennent avec soin devant Dieu , certes je me garde de le blùmer ; mais si elles no peuvent avoir même une bonne pensée , qu'elles ne se tuent pas pour cela , ainsi que je l'ai dc-jà dit. Nous sommes des ser\ilcurs inutiles ; que pensons-nous pouvoir ? Plaise au Seigneur de nous faire comprendre cette vérité ! Certes nous serions trop heureux , s'il nous était donné de nous rendre semblables à ces ânons qui tournent la noria dont j'ai parlé. Avec les yeux bandés , et sans savoir ce qu'ils font , ils tirent plus d'eau que le jardinier avec toute son industrie. Dans ce chemin de l'oraison , il faut marcher avec liberté, nous remettant entièrement entre les mains de Dieu. Si sa Majesté veut nous faire monter jusqu'au rang de ses courtisans et de ses favoris , allons de bon cœur ; si non . servons dans les derniers offices . et n'allons pas nous asseoir à la meilleure place, comme je l'ai dit quelquefois. Dieu a plus soin de nous que nous-mêmes . et il sait à quoi chacun est propre. De quoi sert de se gouverner soi-même quand on a déjà donné toute sa volonté à Dieu ? Cela me semble moins tolérable ici que dans le premier degré d'oraison , et nous nuit beaucoup plus , parce que les biens dont il s'agit , sont des biens surnaturels. Si quelqu'un a une mauvaise voix , quelqu'effort qu'il fasse , il ne parvient pas à la rendre bonne; mais si Dieu veut lui en donner une belle , il n'a nul besoin de s'exercer le moins du monde auparavant. Sup[)Iions donc constamment le Seigneur de nous faire des grâces , mais avec abandon à son bon plaisir , et pleins de confiance en la grandeur de sa libéralité. 11 veut bien nous permettre de nous tenir aux pieds de Jésus-Christ ; faisons tous nos efforts pour ne pas nous en éloigner , demeurons-y en quelque manière que ce soit , à l'imitation de la Magdeleinc ; dès que notre ûme sera forte , Dieu la conduira au désert.

Ainsi , mon Père , jusqu'à ce que vous trouviez quelqu'un qui ait plus d'expérience et qui le sache mieux que moi , tenez-

vous-cn à ce (|ui vient d'ùlre dit. Si ce sont des personnes qui comraencont à goùler Dieu , ne les croyez pas quand elles vous diront qu'il leur semble faire plus de progrès , et trouver plus de douceur , en s'aidant elles-môme?. Oh ! quand Dieu veut , comme il vient à découvert sans ces petits moyens ! Quoi que nous fassions, il enlève l'esprit . comme un géant enlèverait une paille . sans qu'il y ait de résistance qui l'arrête. Et penset-on que s'il voulait qu'une tortue volât , il attendît qu'elle prît l'essor d'elle-même? Eli bien , selon moi , notre esprit a plus de difficulté , il se sent retenu par un poids plus grand encore pour s'élever à la Contemplation , si Dieu ne l'y élève. Chargé de terre comme il est, et enchaîné par mille obstacles , il lui sert peu de vouloir voler. Sans doute sa nature l'emporte sur celle de la pesante tortue ; mais il est si enfoncé dans la boue . qu'il a presque perdu cet avantage par sa faute.

Je veux conclure par ceci : toutes les fois que nous pensons à Jésus-Christ , souvenons-nous de l'amour avec lequel il nous a fait tant de grâces , et du gage si précieux que son Père nous donna de cette excessive charité dont il nous aime, car l'amour attire l'amour. Quoique nous ne fassions que de commencer, et que notre misère soit très-grande , efforçonsnous cependant d'avoir toujours cette considération présente, et de nous exciter à aimer. Si une fois le Seigneur nous fait la grâce d'imprimer cet amour en nos cœurs , tout nous deviendra facile , nous ferons beaucoup en fort peu de temps , et sans la moindre peine. Daigne ce Dieu de bonté nous donner ce trésor de sa dilection , puisqu il sait de quel prix il est pour nous ; je l'en conjure , au nom de cet amour infini qu'il nous porta , et au nom de son glorieux Fils qui nous a témoigné le sien par tant de sacrifices ! Amen.

Je voudrais , mon Père , vous demander une chose ; comment se fait-il que lorsque le Seigneur commence , par des faveurs aussi sublimes, à faire entrer une âme dans la contemplation parfaite , elle ne monte pas instantanément au comble de la perfection? certes ce serait à bien juste titre , car qui

ÉCRITE l'AR ELLE-MEME.

reçoit une si grande grâce ne devrait plus vouloir des consolations de la terre. Comment se fait-il qu'à mesure que les Ravissements se multiplient , que I urne s'habitue à recevoir des faveurs, les effets qu'elle en ressent sont plus relevés? Pourquoi enfin à mesure que ces effets sont plus relevés, le détachement do lame est-il plus parfait ? Le Seigneur ne peut-il pas , dans une seule de ces visites , la laisser soudain aussi sainte que lorsqu'il l'a fait ensuite arriver par degrés à la perfection des vertus ? C'est là ce que je voudrais savoir, et que je ne sais pas. Je sais bien que la force que Dieu donne à l'âme au commencement , quand cette grâce ne dure qu'un clin d'oeil et ne se sent presque point , si ce n'est par les effets qu'elle laisse , est différente de celle qu'il communique , quand cette grâce dure plus longtemps. Peut-être , comme je l'ai souvent pensé , cela vient de ce que l'âme ne se dispose pas [)leinement , et sans retard , jusqu'à ce que le Seigneur la fortifiant peu à peu , lui fait prendre une ferme résolution, et lui donne un mâle courage pour mettre d'un seul coup , et en fort peu de temps , le monde sous ses pieds , ainsi qu'il en usa à l'égard de Magdeleine. Pour d'autres personnes il le fait suivant le degré de liberté qu'elles lui laissent ; nous ne venons pas à bout de croire que même en celte vie Dieu donne cent pour un. Cette comparaison s'est aussi présentée à mon esprit ; admettant que ce que l'on donne aux plus avancés est absolument ce que l'on donne à ceux qui commencent , c'est comme un mets dont mangent plusieurs personnes. X celles qui n'en prennent qu'un peu , il ne leur en reste qu'une saveur agréable durant quelques instants. Pour celles qui en prennent plus , ce mets les aide à se sustenter ; pour celles qui en mangent beaucoup , il leur donne de la vie et de la vigueur. Ainsi en est-il de l'aliment divin dont je parle. L'âme peut s'en nourrir si souvent ei tellement s'en rassasier, qu'il n'y ait plus rien au monde ou elle trouve le moindre goiîl. El en voici la raison : elle sent trop bien ce qu'elle puise de force et de vie dans cet aliment ; de plus , son goût est déjà tellement fait à celte suavité , qu'elle aimerait mieux cesser de vivre que d'avoir

252 VIE DK SAINTE TKRÈSE.

à se nourrir dautrcs mets ; ils ne serviraient qu'à lui enlever la saveur agréable laissée par ce manger délicieux.

Voici (\u\ peut encore donner lumière. Nous nous trouvons dans la compagnie d'une sainte personne. Sa conversation ne nous fait pas en un jour le môme bien qu'en plusieurs ; mais noire commerce avec elle peut tellement se prolonger que nous lui devenions semblables , j'entends avec l'aide du Seigneur; car tout dépend de son bon plaisir, et il fait ses grâces à qui il veut. Mais il est très-important pour l'âme qui commence à recevoir cette grâce , de prendre la ferme résolution de se détacher de tout , et d'estimer cette faveur comme elle le mérite.

Il me semble aussi que Notre-Seigneur se plaît à éprouver ceux qui l'aiment. Il se fait connaître à eux par de souveraines délices, capables de rallumer leur foi , si elle était éteinte , sur la grandeur de la félicité future , et il leur dit : « Voyez , » ce n'est là qu'une goutte de cet immense océan de biens ! » Il montre par là qu'il n'est rien qu'il ne veuille faire pour ceux qu'il aime ; et à peine voit-il qu'ils reçoivent ainsi ses grâces . il donne , et se donne lui-même. Il aime ceux qui l'aiment ; et quel Bien-aimé ! et quel bon ami ! O Seigneur de mon âme , que n'ai-je des paroles pour faire comprendre ce que vous donnez à ceux qui se conBent en vous , et ce que perdent ceux qui , arrivés à cet état , restent encore avec eux-mêmes ! Préservez-moi , Seigneur, d'une pareille infidélité , après la grâce si grande que vous m'avez faite de venir prendre quelque repos dans une hôtellerie aussi misérable que celle de mon âme. Soyez-en à jamais béni ! oui béni dans les siècles des siècles !

Je vous supplie de nouveau , mon Père , si vous voulez conférer de ces pages sur l'Oraison , avec des personnes spirituelles , de vous assurer qu'elles le soient en effet. Car, si ce sont des gens qui ne savent qu'un chemin , ou qui se sont arrêtés au beau milieu , ils ne pourront en juger sainement. II se trouve aussi quelques âmes , que Dieu , dès le premier

instant . mène par une voie très-élevéc , et il leur semble que les autres pourront avancer de la miîme manière , et fixer leur entendement sans le secours des objets sensibles ; ce (ju'ils y gagneront . sera de rester secs comme un morceau de bois. Il s'en rencontre d'autres . enfin . qui ayant eu un peu d'oraison de Quiétude, |)ensent aussitôt pouvoir passer de celle-ci à une plus clevco , et, au lieu d'avancer, ces ûmes ne feront que reculer, comme j'ai dit. Ce qui montre qu'en tout l'expérience et la discrétion sont nécessaires. Le Seigneur nous les donne par sa bonté !

Page 1