‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 3 sur 52 · DU TRADUCTEUR. IX · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR. IX

Non-seulement le tcxle original est tronqué cliUK-^ celle lr:iduclion , mais, ce qui est plus regrettable encore , la doctrine de sainte Tércsc y est altérée , et l'esprit de la secte à laquelle appartenait le traducteur y perce visiblement : pour le démontrer , il n'v a qu'à citer.

Au cliap. XI la Sainte dit : Si celte ame persévère, Dieu , « qui ne refuse sa grâce à personne , augmentera peu à peu son « courage de manière à lui faire obtenir un si grand bien (i). » Le traduclcur passe ces paroles qui ne refuse sa grâce à personne ; il sait trop bien qu'elles sont la condamnation des doctrines désespérantes de sa secte.

Au môme chap. XI la Sainte dit (2) : « Une peine des coni- 0 mençanls est de ne pouvoir connaître s'ils ont un vrai re- « pentir de leurs péchés : ce repentir , ils l' ont pourtant , et la « preuve en est dans leur sincère résolution de servir Dieu. » La Sainte, comme on voit, affirme qu'ils ont ce repentir, elle en apporte la preuve , elle console et rassure ainsi les âmes que ce doute tourmente. Mais le traducteur a retranché ces paroles trop consolantes, et a ainsi rendu le passage : « La « difficulté es! u commencement . à cause que l'on n'ose s'as- « surer si le repentir que l'on a de ses péchés est un repentir vé- « ritable, accompagné d'une ferme résolution do servir Dieu, w

Au chap. Xll la Sainte dit (3) : u Une âme que Dieu n'a « pas élevée à un degré plus éminent d'oraison fera très-bien « de ne pas chercher à s'y élever d'elle-même ; el ceci est

I Nous mettons sous les yeux le texte espagnol . afin que l'on puisse juger avor, connaissance de cause, et nous faisons observer que, dans tous les passages qui vont lître cités , l'édition d'Anvers étant parfaitement conforme à celle de Madrid , l'altération ne vient que du traducteur.

« Porque si persévéra , no se niega Diosa nadie , poco a poco va habilitando él el animo para que saïga con esta Victoria. » Vida. cap. XI.

(2) u Al principio nnda pena , que no acaban de entender , que se arrcpienten de » los pecados ; y si haccn , pues se determinan a servir a Dios tan de veras. »

(3) « Y notese csso mucho , por que no le aprovechara mas do perdcr. »

A A\KUIISSKMK?<T

« bien à reiiianjUL'r , parce qu'elle ne peut que perdre à une pa- « l'eille tentative.»

Le traducteur fait dire à la Sainte : « Parce que cette préci tenlion cat/serat7 feur per^e. » Proposition fausse, capable de glacer d'effroi les âmes qui tendent à la perfection.

Dans le Château intérieur (première Demeure, ch. 11} , un passage semblable de la Sainte est rendu d'une manière tout aussi éloignée de la vérité. La Sainte établit que, pour acquérir la vraie humilité , il ne faut pas seulement approfondir sa misère, mais s'élever jusqu'à la considération de Dieu ; puis , parlant des âmes qui négligent ce second .moyen, elle s'écrie : « A combien d'âmes le démon n a- 1 -il pas causé des pertes « considérables en leur faisant prendre pour humilité ce que je (r viens de dire ! (1) »

Le traducteur a dit : « De combien d'âmes le démon n'a-l- « il pas causé la perte, en leur faisant prendre pour humilité « ce que je viens de dire ! »

Auchap. XV de la traduction , nouvelle atteinte portée à la doctrine de sainte Térèse. >n

Traitant du second degré d'oraison , la Sainte s'exprime ainsi : « C'est un don magniOque , et son excellence surpasse « tout ce que je pourrais en dire ; aussi , je le répète , con- « naissant bien des personnes qui arrivent à ce degré . j'é- « prouve une vive douleur de voir que celles qui passent outre, « comme elles le doivent, sont en si petit nombre que j'ai « honte de le dire. Je 71 affirme pas que le nombre des âmes qui n franchissent ce degré soit petit ; nul doute que cea âmes ne « soient nombreuses dans l'Église, et qu'elles ne nous protègent

(I) « Que de aimas debe cl domonio de huhcr liccho perder niuclio por a(]ui .' »

1>U TRAHI CTEl'R. H

* aupri's de Dieu pur leurs prières ; mais je dis ce que j'ai

• vu (1). i

Le Iraduclcur a rclranché les paroles soulignées et rendu ainsi le passage : a C'est pourquoi, comme je l'ai dit, je ne « saurais voir sans douleur que plusieurs âmes arrivant jus- « que là , il y en a si peu qui passent outre , que j'aurais honlc « de dire combien le nombre en est petit : celui des autres « dontjai eu connaissance est assez grand. »

Comme on le voit, la Sainte énonce que, parmi les personnes

de sa connaissance élevées à ce second degré d'oraison, peu le

franchissent, mais que dans l'Eglise de Dieu ces âmes sont en

très-grand nombre. Le traducteur lui fait dire d'une manière

absolue qu'il y a si peu d'âmes qui passent outre, qu'elle aurait

honte dédire combien le nombre en est petit. Celte altération

de la doctrine de la Sainte a ici une grande portée : elle fausse

le jugement du lecteur sur le reste de l'ouvrage. Convaincu

que le nombre des personnes qui franchissent ce second degré

d'oraison est inGniment petit, il conclura cjue les autres degrés

plus élevés sont inaccessibles, et le livre lui tombera des mains, ne Veut-on achever de se convaincre que la doctrine de sainte

Térèse est altérée avec réflexion, qu'on ouvre le livre du Château intérieur. Un passage semblable au précédent se présentait au traducteur ; il l'a rendu avec la même inlidélité. Mettons les deux textes sous les yeux.

La Sainte dit au début de la cinquième Demeure . en traitant de I oraison d'Union : « Seigneur , envoyez-moi du haut « du Ciel votre lumière , afin que je puisse donner (|uelqiie

(I) « Es gran don , nuirho mas de lo que yo podré decir. Esmo ginn l.islim.i. |i(ii- » (juc , como digo , ronozro muchas aimas que llegan aqui , y que paseu de aqiii . » como han de pasar , son tan pocas , que se me hace vcrguenzadccirlo. \o digo yo » que hay pocas , que muchas debe haber, que por algonos sustenta Dios ; digo lo que » he lislo, u

XII AVKRTISSKMBNT

M connaissîuico tie sujets si rcluvcs à vos lidèles seivanles , « puisque |)ar votre inliuic honlé qiiehiues-unes d cuire elles « jouisscnl lial)itiie!lcracnt de ces célestes douceurs. Or , quoi- « que j'aie dit quelques-unes , il en est bien peu cependant qui « n entrent pas dans cette demeure dont je vais parler : les grd- « ces qu'elle renferme sont plus ou moins élevées , et voilà pou- « quoi je dis que la plupart y entrent : quant à certaines grâces « spéciales que je signalerai , il est , je crois , peu d'âmes qui (i les reçoivent ; mais , quand elles n'arriveraient que jusqu'à la « porte , ce serait encore une insigne faveur que Dieu leur ac- « corderait (1) »

Le traducteur a dit d'une manière générale et absolue : Il « y a peu d'âmes qui entrent dans cette cinquième Demeure « dont je vais parler ; et bien peu de celles qui y entrent qui « voient tous les trésors qu'elle enferme : mais , quand elles « n'arriveraient que jusqu'à la porte , ce serait toujours une « grande faveur que Dieu leur forait. »

Par celte nrave altération de la doctrine . le traducteur trompe le lecteur et fausse son jugement sur le reste de cet admirable ouvrage , le plus sublime qui soit sorti de la pinme de sainte Térèse.

Ces citations, (|ue nous pourrions multiplier , suffisent pour démontrer la double atteinte portée par la traduction de t670 aux écrits de rimmorlelie vierge d'Avila.

Une traduction qui reproduisît fidèlement le texte et la doc-

(I) o Enviad , Senor mio , ilel Giclo luz , para que yo pueda dar alguna a estas » vuestras siervas : pues sois servido de que gocen algunas délias tan ordinaria- » mente dcslos gozos. Y aunque dixe algunas . bien pocas ha'j que no entren en w esta Morada , que ahora dire. Hay mas y menos, y â esta causa digo , que son las » mas las que entran en ella. En algunas cosas de las que aqui dire , que hay en este Il aposento , bien creo que son pocas ; mas aunque no sea sino llcgar â la puerta, es » harla misericordia la que las hace Dios. »

I»r TRADICTEUR. XIII

Irine de sainte Térèse était donc nécessaire. L'honneur de la Sainte et la piété des fidèles la réclamaient à l'envi. Nous avons cru servir l'Rglise en nous dévouant à ce travail. Pour imprimer à notre traduction le cachet d'une tidélilé parfaite, nous avons employé tous les moyens qui étaient humainement en notre pouvoir. Il y avait eu des mains assez téméraires pour lacérer ces écrits (1) ; il fallait avant tout rétablir le texte et le montrer tel que l'avait tracé la main séraphique de Térèse. Dans ce but nous ne nous sommes pas contenté de suivre les éditions espagnoles les plus correctes , notre conscience n'eût pas été tranquille ; aspirant à posséder la certitude pour pouvoir la donner au public, nous avons dû aller aux sources et interroger les autographes. La confrontation des meilleures éditions espagnoles avec les manuscrits originaux nous a paru un préliminaire indispensable d'un travail consciencieux ; et des hommes qui étaient juges dans cette question nous ayant confirmé dans ce sentiment , nous n'avons point hésité.

Nous avons donc fait un voyage dans la patrie de sainte Térèse ; et là , il nous a été donné de voir de nos yeux . de toucher de nos mains . de vénérer de tous les respects de notre Ame , ces autographes que la catholique Espagne est fière de

Hj Avant que lo texte de sainte Tércsc eût été tronqué par l'édition dWnvcrs et par la traduction d'Arnaulil-<rAndilly , Antoine Kerbekius avait publié , en 1603 . h Mayencc , une traduction latine si mutilée et si infidèle que l'Ordre des Carmes crut devoir se réunir à Hume en Chapitre général pour la condamner par un décret solennel ; les Pères du ('hapitre proscrivent d'une voix unanime un ouvrage si injurieux a leur sainte Fondatrice , et ils en défendent la lecture dans la maison de l'Ordre. Nous ferons observer ici que quelques7uns des principaux retranchements de Kerbekius se trouvant dans l'édition d'Anvers suivie par Arnauld, la traduction de celui-ci se trouve indirectement frappée par le décret des Carmes. On peut voir dans les Bollandislcs ce décret dont nous ne citons qu'une partie :

« Accepimus scripla S. M. N. Tercsiao esse truncota... Hanc infidolitatcm cditio- » nis S. Matri injuriosnm , omnino improbamus et a nobis non esse profectam testa- » mur... Ipsam ipiiMiue cditionem truncafani in usu nostrorum esse prohibcmus. » Propositionem hanc Capitule nostro generali propositam et pcr acclamationem « omnium approbatam testamur. Die XVI maii 1650. Fr. 'Franciscus a SS. Sacra- » menlo, Prœpositus Generaiis.n

Page 1