‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 31 sur 52 · CHAPITRE xxm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxm

Elle reprend lo récit de sa vie. — Par quels moyens elle commença à s'élever à une plus haute perfection, et combien il lui fut avantageux d'être bien dirigée. — Elle consulte sur son Oraison François do Salcedo et le Maître Gaspard Daza. — Elle se met sous la conduite de Jean de Padranos , Religieux de la Compagnie de Jésus.

Je reviens maintenant à l'endroit de ma vie où j'en étais resiée (I). J'ai fait une digression trop longue peut-être, mais elle répandra plus de lumière sur la suite de ma relation. C'est désormais un nouveau livre , je veux dire , une nouvelle vie. Celle qui s'est écoulée jusqu'à l'époque où j'ai suspendu mon récit, était ma vie ; celle qui commence avec ces états d'Oraison que je viens d'exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi. Sans cela, je le reconnais, il m'aurait été impossible de m'affranchir en si peu de temps des habitudes d'une vie si imparfaite. Loué soit à jamais le Seigneur de m'avoir ainsi délivrée de moi-même 1

f 1 ) La Sainte reprend ici son récit interrompu à la fin du ix' chapitre , et le conduit de 1555 jusqu'en 1565 , c'est-à-dire trois ans au delà de la fondation de Saint- Joseph d'Avila. Car, d'après les Bollandistes , ce fut dans ce nouveau monastère , berceau de la Réforme du Carmel et dans les années 1563 , 1564 et 1565 qu'elle écrivit cette seconde relation do sa vie. Son récit va de la quarantième jusqu'à la cinquantième année de son âge.

Il faut néanmoins remarquer que déjà en traitant des divers degrés d'Oraison , elle a fait connaître une partie des faveurs insignes dont Dieu la combla durant ces dix années.

La Sainte parlant dans ce chapitre xxiii* de deux personnages d'éminente vertu qui eurent des rapports intimes avec celui qui fut son Confesseur par excellence , tandis

iiiG VIK l»E SAINTE TKRÉSE.

A peine avais-jc coinincncé à fuir les dangers, cl à consacrer plus (le temps ;i l'oraison , que Nolrc-Seigneur m'ouvrit les trésors (le SCS gr;\ces ; il n'altenclait , ce semble, (ju'uri désir de ma part. Il me donnait très-ordinairement l'oraison de Quiétude . et souvent celle d'Union qui durait beaucoup.

Comme dans ce môme temps , on avait vu des femmes viclimes de grandes illusions tomber dans les pièges tendus par l'esprit de ténèbres , je commençai à concevoir des craintes

qifellc ne parle de celui-ci que clans le chapitre xxiv , il nous a paru nécessaire , pour jeter plus de lumière sur son récit , de faire connaître dès rentrée , l'homme à qui le choix providentiel réserva une des plus belles missions dans l'Eglise, colle de diriger une Vierge qui devait remplir le monde de l'éclat de sa sainteté.

Dieu qui pendant ces dix ans allait élever si haut la future Réformatrice du Carmel , avait dans ses éternels desseins , préparé l'homme selon son cœur, qui d'une main ferme et sûre devait la conduire dans les sentiers delà sainteté. Tandis qu'en 1 5SS , Térèse , âgée de quarante ans , commençait une vie nouvelle , plus sainte , saint François de Borgia , cette môme année , fondait le collège de Saint-Gilles à Avila , et recevait dans la Compagnie de Jésus le jeune Balthasar Alvarez , que Dieu destinait à conduire Térèse. Dans le siècle où il passa vingt-deux ans, Balthasar Alvarez fut un Ange. En Religion, où il vécut jusqu'à Tàge de quarante-sept ans, il sembla moins mener la vie d'un homme que celle d'un Séraphin. Dieu dota avec munificence cette grande âme ; il l'éleva à toute la hauteur de sa mission ; il établit une certaine harmonie entre la séraphique Térèse et son Guide.

En 1 358 , honoré à vingt-cinq ans do la sainte dignité du sacerdoce , Balthasar Alvarez apparaît tout à coup comme la grande lumière d' Avila. Il prend la direction de Térèse , âgée alors de (luarante-trois ans , et la conduit sept ans de suite , pendant la période la plus importante et la plus difficile de sa vie. Car cette période comprend la fondation de Saint-Joseph d' Avila , et cette prodigieuse série de grâces dont Térèse va nous offrir le tableau. A peine le Seigneur a-t-il confié Térèse à ce Guide fidèle , qu'il la comble des dons les plus extraordinaires ; sa vie devient un enchaînement défaveurs du premier ordre. C'est en 1559, qu'à l'âge de quarante-quatre ans elle est percée au cœur par le dard enflammé d'un Ange.

Cette môme année , saint Pierre d' Alcantara , presque au terme de sa sainte vie, approuve l'esprit de Térèse et la direction de son Confesseur. L'approbation de ces deux hommes de Dieu lui donne un nouveau courage. Les faveurs célestes se multiplient. Elle se sent pressée de faire quelque chose de grand pour Dieu. Balthasar Alvarez la juge assez forte pour se lier par le vœu d'accomplir en tout , ce qu'elle reconnaîtra être le plus parfait , et, en 1560 , à l'âge de quarante-cinq ans, elle s'impose cette chaîne , la plus héroïque que puisse inventer son amour. Au milieu du torrent de grâces qui ne cesse plus d'inonder cette vierge magnanime , son Guide lui^donne toujours lumière ; au milieu des angoisses où la jettent les doutes conçus par plusieurs personnes sur son oraison , il la rassure et la console toujours. La direction de cette âme séraphique lui attire à lui-môme des tribulations et des peines ; il demeure ferme , son dévouement est inaltérable , sa patience invincible. » Il lui eût été impossible, dit la Sainte au xxviii" chapitre , vers la fin , s'il n'avait

KCniTE r.\U RlI.r.-MKMR. 257

sur le plaisir si doux . mais souvent irrésisliblc , que je goûtais dans l'oraison. D'aulre part , surtout tant que durait ce saint exercice, je sentais une assurance intérieure lrès-|j;randc que ces enivrantes délices venaient de Dieu. Je voyais en outre que j'en devenais et meilleure et plus forte. Mais m'arrivail-il de me distraire tant soit peu de mon divin objet , je retombais dans mes craintes ; c'est ()eul-étre le démon , me disais-je , qui suspend ainsi mon entendement , et qui veut par cet arli-

u eu pour lui une aussi grande sainteté , et Notrc-Seigneur , qui l'encourageait , de I) pouvoir soutenir tout ce qu'il eut à endurer à cause de moi : Fuera imposible si n no (uri«ra tOMla saulidaJ y el Seitor qut le animaba , poder lufrir tanlo. »

Lorsque pour obt-ir à Dieu elle s'occupe de jeter les fondements de la Réforme du Carmcl , Balthasar Alvarez l'anime et la console au milieu des orages et des temixHos que son dessein soulève ; il fait plus , il laide à rédiger les constitutions quelle donnera h son Ordre. Enfin, en 1562, un jour éternellement mémorable dans lEglisc se le>ait , le monastère de Saint-Joseph d'.\vila, berceau de la RéfoimeduCnrmel était fondé. Térése de Jésus et Baltbasar Alvarez recevaient en ce jOur le glorieux prix de leurs travaux.

Au souvenir de ce que Ballhasar Alvarez a fait pour elle , Térése ne pourra trouver des termes assez énergiques pour exprimer sa gratitude ; souvent , durant sa vie , elle se plaira à dire ce qu'elle écrit plus tard au Père Paul llernandez : ■I ("est dans la Compagnie de Jésus qu'on m'a élevée et qu'on m'a donné l'être. En •> la Campania me haii criado y dado el ter (1). » Sans doute , par ces paroles , elle ]iroclame les droits qu'ont à sa reconnaissance le Père Jean dePadranos, saint François de Borgia, Paul Hernandez, et plusieurs autres Religieux du même Ordre ; mais c'est surtout au Père Balthasar Alvarez son Confesseur par excellence, qu'elle rend un si éclatant hommage. Dans les pages de sa vie qu'on va lire, elle n'oubliera rien pour éterniser sa reconnaissance envers celui qui fut le Père de son ûme.

Mais si Dieu voulut se servir de ce Guiile fidèle pour conduire Térése à cette hauteur de sainteté où il l'appelait , il se servit aussi de Térése , selon la remarque du Vénérable Père Louis du Pont , pour faire en peu de temps du Père Balthasar Alvarez un Maître consomme de la vie spirituelle, et un Apdtre embrasé de l'amour <le Jésus-Christ. Sej)! ans de suite le cœur de Térèsc fut un livre sans cesse ouvert devant lui , où il lisait toutes ces grandes merveilles de la grâce dont la Sainte ne nous raconte qu'une partie dans les pages de sa vie : que de lumières! Sept ans de suite ce co-ur , où Dieu avait allumé la flamme qui consume les Séraphins, brûla devant lui : de quelles ardeurs cet heureux Guide dut s'embraser !

En un petit nombre d'années , Balthasar Alvarez s'élève au sommet de la perfection ; mais le Ciel seul a le secret du puissant concours que lui prêta Térése. Pour qui Térése a-t-elle plus prié? pfjur qui a-l-elle demandé et obtenu plus de faveurs?

Notre-Scigneur se plait à lui révéler les trésors de grâce dont il a enrichi l'ùmc de celui qui la dirige; et il veut en même temps accorder au Père Balthasar Alvarez, par l entremise deTerèse, une des faveurs les plus rares dans cette vie. Je laisse parler son historien.

;<) Lettres. Tom. m. Lollie viii. Édit. de Madrid . de l'an 1793.

VIF. De s. TKIU.SE. < '■

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lice, présenté sous la couleur d'un bien, me délonrnor clo l'oraison mentale , cl m'ompêchcr de méditer la Pns>ion de Notre-Seigneur. Ce qui me semblait , à cause de mon peu d(! lumière , une perte ()lus grande que le profil d'une oraison plus élevée. Heureusement l'heure était venue où Notre-Seiijneur voulait, en m'éclairant , mettre un terme à mes ofTenscs , et me montrer combien je lui étais redevable. Mes alarmes , croissant de jour en jour, me déterminèrent à rechercher

Un jour , le Père Balthasar Alvarez était agité d'une tentation pleine d'angoisses sur sa persévérance et son salut éternel. Térèse, par une lumière surnaturelle, connut ce qui se passait en lui. Aussitôt elle va se jeter aux pieds de Notre-Scigneur , et le conjure de venir à son secours. Le Divin Maître exauçant sa prière , au dclh de ses espérances , lui révèle alors « ([ue le Pôi"e Balthasar Alvarez se sau- » vcrait ; il lui montre la place glorieuse qu'il occuperait dans le Ciel ; de plus , il » lui fait connaître qu'il était dans un degré de perfection si élevé , qu'il n'y avait » alors sur la terre aucune ûme qui fût dans un degré supérieur. La gloire dont il » jouirait un jour dans le Ciel , se mesurerait sur une perfection si haute. » Après celte révélation , la Sainte dit au Père Balthasar Alvarez qu'il pouvait se consoler , parce que le Maître , c'est ainsi qu'elle api)elait Notrc-Seigneur , disait que son salut était assuré.

On peut juger de l'impression que de telles paroles produisirent sur le Père Balthasar Alvarez. Le courage héroïque avec lequel jusqu'au dernier soupir il s'immola pour la cause de Jésus-Christ , confirma d'une manière éclatante la vérité de cette révélation.

Trois ans s'étaient écoulés depuis la fondation de Saint-Joseph d'Avila. La mission du Père Balthasar Alvarez auprès de Térèse touchait à son terme. La grande âme de cette Vierge était comme un vaisseau déjà au milieu de l'Océan , s'avançant à pleines voiles et d'une course rapide vers le port de l'Eternité.

Dieu appelle le Confesseur de Térèse h remplir désormais les charges les plus importantes de son Ordre. En 1 566 , Balthasar Alvarez , âgé de trente-trois ans , est nommé Recteur et Maître des novices, à Mcdina del Campo. Il quitte Avila et s'éloigne de Térèse. Mais les liens célestes formés par Jésus-Christ tiendront à jamais ces deux âmes étroitement unies. De loin , le Père Balthasar dirige encore Térèse par ses lettres ; il travaille de concert avec elle à étendre la Réforme et déploie le plus grand zèle pour la fondation de nouveaux monastères. Il sait que Notre-Seigneur a dit à la Sainte « que Saint-Joseph d'Avila était une étoile radieuse, » dont la splendeur doit briller dans le monde entier. » Et il ne néglige rien pour » réaliser les desseins du Seigneur. Mcdina del Campo , Salamanque et Valladolid ont un Cnrmol. C'est smtout au Père Balthasar Alvarez que ces villes en sont redevables. Les soins spirituels (pi'il avait prodigués h Térèse , il les donne h ses filles on Jésus-Christ , parce qu'il connaît pleinement la sainteté de leur état et la grandeur de leur mission dans 1 Eglise. Au rapport de son historien , il regarde ces Vierges comme des lampes ardentes qui brûlent sans cesse de la flamme du divin amour , de même (jne les lampes du sanctuaire brûlent sans cesse devant le très Saint-Sacrement.

Après avoir exercé son apostolat à Mcdina del Campo avec ces admirables fruits

ÉCRITE ?\\\ Ef.l.E-MKME. ioO

avec soin (k's hommes versés dans ies voies spirituelles |)Our conférer avec eux. L'on m'avait déjà sii:;nalé comme tels, quehjues Pères de la Compaiinio de Jésus , récemment établis dans cette ville ; el moi , sans en connaître aucun , je leur étais trés-affectionnée par cela seul que je savais leur genre de vie , el leur méthode d'oraison ; mais je ne me trouvais pas digne de leur parler ni assez forte |)0ur leur obéir , ce qui m'inspirait une plus grande crainte ; car traiter avec eux , et

de salut que son historien raconte , Balthasar Alvarez devient successivement Provincial de Castille , Recteur de Salamanquc , Visiteur d'Aragon, Maître des novices et Instructeur des Pères du troisième an it Villagarcia ; enfin, Provincial de Tolède. Partout il fait fleurir la discipline religieuse , et allume dans les cœurs la flamme ilu zèle apostolique. Il arme pour les combats de Jésus-Christ de fortes et de valeureuses milices , dan^ les rangs desquelles se trouveront des martyrs. Parmi ceux qui moissonnent cette palme, sainte Tèresc a la gloire de compter un de ses parents; c'est François Perez Godoy , un des quarante Jésuites qui , se rendant au Brésil sous la conduite du Père Ignace Azevedo, sont immolés par les calvinistes en haine iJe la foi.

Le Père Balthasar Alvarez a le bonheur de former deux disciples , qui après Terèse seront la plus belle couronne de son zèle.

I.e premier , c'est le Père Louis du Pont, un des plus profonds théologiens mys- Htiues de son siècle ; il écrira la vie de son Maître , et révélera aux ùges futurs tous les trésors de sainteté dont Dieu avait enrichi le Confesseur de la séraphique Terese. Par ses œuvres admirées de toute TEglisc, il exercera de siècle en siècle un apostolat fécond, répandant dans les âmes le feu du divin amour. Enfin, comme son Mnttre , il mourra en odeur de sainteté.

Le second disciple formé par le Père Balthasar Alvarez , c'est le Père François de Ribera , un des types les plus élevés et les plus parfaits de la vie religieuse. Longtemps il occupe avec éclat la chaire d'Ecriture sainte à Salamanquc, et laisse des ouvrages qui attestent la profondeur de son savoir. Comme son saint Maître, il est lui aussi , pendant plusieurs années , Confesseur de la séraphique Térèse de Jésus; Dieu lui fait ainsi connaître celle dont il veut qu'il écrive la vie. Ribera, au jugement des Bollandistes , est le premier et sans contredit le plus grave des historiens du la Réformatrice du Carmel. Son savant ouvrage , publié très-peu d'années après la mort de sainte Térèse , a ce mérite particulier , qu'il prépare et présente dans un ordre lumineux les pièces du procès de sa c<inonisation.'Les Bollandistes ne feront qu'illustrer par de savants commentaires le travail de ce grand hagiographe; In ihef-d'œuvre qu'il a légué à la postérité servira de base au monument immortel que les successeurs de Bollandus viennent d'élever à la gloire de sainte Térèse.

En 4580 , la carrière du Père Balthasar Alvarez allait se clore ; le jour m<Jme de Il fête de saint Jacques , Patron de l'Espagne, ce saint Religieux , entouré de seb frères, voyait s'ouvrir pour lui la Patrie, et recevait des mains de Jésus-Christ la couronne de justice. Il était a la quarante-septième année de son pèlerinage, et en avait passé vingt-cinq dans la Compagnie. De Belmonte, où il avait pris son essor vers le Ciel, on transporta avec le plus grand honneur sa dépouille mortelle à l'éclise du noviciat de \ illatrarcia.

:2nO ME l)K SAINTE TKRKSE

iHrc ce que j'élais, me scmMail fjuclqnc chose de bien ardu (1). J'en fus là fiuel(|ue temps ; enlin, aprrs hion des romljals intérieurs et bien dos craintes , je me déterminai à parler à un liommo spirituel pour savoir ce qu'était mon oraison , et être éclairée si j'étais dans l'erreur , fermement résolue de faire tout ce que je pourrais pour ne pas oiïenser Dieu. Je le répète, ce qui jusque-là m'avait rendue si timide à ouvrir mon Ame , c'était ce manque d'énergie que je voyais en moi pour obéir à ce qui me serait dit. Pouvais-je , grand Dieu ! me tromper d'une manière plus cruelle ? Je cherchais à être bonne , et je m'éloignais du bien. Si j'en juge par la violence que j'eus à me faire , le démon doit livrer de bien rudes assauts à une ame qui commence à pratiquer la vertu , pour l'empêcher de se faire connaître ! II sait bien que tout est gagné pour elle, si elle a le bonheur de traiter avec les amis de Dieu, et voilà pourquoi je différais de jour en jour, sans jamais pouvoir m'y résoudre. J'attendais, comme quand je quittai l'oraison , d'être devenue

Sainte Térèsc était au Carmcl de Médina del Campo , lorsquellc apprit la mort de ce saint homme. Pendant plus dune heure elle fondit en larmes ; ses filles mpouvaient la consoler. Comment se fait-il , lui dit une d'entre elles , qu'étant si peu touchée des événements de ce monde, vous soyez inconsolable de cette mort? Ah ! je pleure , répondit Térèse , parce que je sais la grande perte que fait l'Eglise par la mort de ce serviteur do Dieu. Et ayant dit cela . elle entra dans une extase qui se prolongea plus de deux heures (2).

Quelle oraison funèbre que ces paroles et cette extase de la séraphique Térèsc de Jésus !

Térèse voulut , du haut du Ciel , confirmer le glorieux témoignage qu'elle avait rendu au Père de son âme sur la terre. Un jour que la vénérable Marine de Escobar se trouvait sous le poids dune affliction , Térèsc , déjà dans la gloire depuis plusieurs années, lui apparut , la consola, et entre autres paroles lui dit : « Et moi » aussi , je s\iis fille de la Compagnie de Jésus ; c'est dans cette Compagnie que je «trouvai mon Confesseur , et maintenant , dans le Ciel, je le reconnais et je le » vénère. Yo lambien soy hija de la compania , y tuve Confesor en ella , y ahora en a el Cielo le reconozco y le respeto (3j. »

(1) Le Collège de la Compagnie de Jésus à Avila , dit de Saint-Gilles , avait été fondé en 1555. Saint François de Borgia , alors Commissaire de la Compagnie en Espagne , avait envoyé pour cette fondation le Père Jean de Padranos et le Père Ferdinand Alvarez del .\guila ; ils furent tous deux Confesseurs de la Sainte.

(2) Vie du Vénérable Père Balthazar Alvarez , par le Vénérable Père Louis du Pont de la Compagnie de Jésus. Chap. 53.

(.s; lb>dem.

É':RITE I-AR El.Lt-MÈME. 2GI

mL'illeurc, cl pcul-ôlrc ccl heureux changement n'aurait jamais eu lieu. De petites imperfections, passées en habitude, et dont je n'apercevais pas le danger , m'avaient fait tomber si bas , que je sentais le besoin du secours d'autrui, et d'une main qui m'aidât à me relever. lîéni soit le Seigneur ! la première qui me fut tendue , fui la sienne !

Quand je vis que ma crainte allait si loin , tandis (jue mon Ame faisait de jour en jour des progrès dans l'oraison , je jugeai qu'il y avait là quel(|ue grand bien ou un très-grand mal. Je comprenais que ce qui se passait en moi était surnaturel, parce que souvent je ne pouvais y résister , ni l'éprouver à ma volonté. Je pensai en moi-môme que l'unique remède était de m'appliquer à la pureté de conscience, et de m'éloigner de toute occasion même de péchés véniels ; si c'était l'Esprit de Dieu , le profit était clair ; si c'était le démon , tandis que je ferais mes efforts pour contenter le Seigneur et ne point l'offenser , il ne pouvait me causer que fort peu de mal , ou plutôt il y perdrait lui-même. Cette résolution prise , je suppliais continuellement le Seigneur de m'assister ; mais après y avoir été fidèle pendant quelques jours , je vis que mon âme n'avait pas assez de force pour s'élever seule à une si haute perfection. Elle conservait certaines attaches qui , sans être en soi trèsmauvaises, suffisaient cependant pour tout ruiner.

On me parla d'un Ecclésiastique instruit (l)quiélail en cette ville , et dont le Seigneur commençait à faire connaître au

(1) Cet Ecclésiastique était le Maître Gaspard Daîa. Enflammé d'un saint zèle , il avait formé une réunion de Prêtres dévoués qui travaillaient au salut des âmes, et au soulagement des misères corporelles dans la ville et dans le diocèse d'Avila. A peine Dieu eut-il montré à .\vild le Père Balthasar Alvarez, (|ue Daza, avec toute sa tribu apostolique , vint se mettre sous sa direction. L'estime qu'il conçut pour les lumières et la sainteté d'un Guide spirituel si parfait, ne fit que croître de jour en jour. Ix)rsque Ballhazar Alvarez eut quitté Avila , et fut devenu Recteur du collège de Médina dcl Campo , Gaspard Daza allait tous les ans passer quelc[ucs jours de retraite sous sa conduite , pour s'enflammer , disait-il , au feu de la parole de son saint Directeur.

Le Maître Gaspard Daza conserva toute sa vie l'estime de sainte Térèse; et son dévouement pour la Sainte fut sans bornes. Ce fut lui i|ui fut député par lEvôciue «l'Avil.i , pour dire la première Mcs,se au Monastère de Saint-Joseph , et pour met-

2&i Vffi f)E SAINTE Tb:RE^^E

|)ul)lic la venu cl la vie édifiante. Je fis en sorle de le voir par le moyen d'un saint gentilhomme qui hal)ito cette mc^mc ville Ce gentilhomme est marié, mais d'une éminente vertu et d'une vie exemplaire. Il est teflement adonné à roraison cl d'une charité si admirable (ju'on le regarde , à bien juste titre . comme un modèle accompli de bonté et de perfection. On voit dans loulc sa personne resplendir la beauté de son âme. II a travaillé avec succès au bien spirituel d'un grand nombre de personnes; Dieu lui a donné pour cela de rares talents, et (juokjuo son état y semble un obstacle , il les fait admirablement valoir. 11 a beaucoup d'esprit; il est plein d'aménité envers tout le monde; rien dans sa conversation qui fatigue , elle est si douce et si aimable, et en même temps si droite et si sainte , qu'elle enchante ceux avec lesquels il traite. Il ne se propose en tout d'autre but que le bien des Ames avec lesquelles il converse, et l'on dirait qu'il ne goûte d'autre bonheur que celui d'être utile et de faire plaisir à tous, autant que cela dépend de lui. Quant à moi , je pense avoir sujet de croire que ce saint gentilhomme fut par sa sage conduite la première cause du salut de mon âme , et je ne saurais trop admirer l'excès d'humilité qui lui fit désirer de me voir. Il y avait près de quarante ans qu'il s'adonnait à l'oraison , et vivait dans toute la perfection que son état pouvait comporter. Sa femme était aussi une grande servante de Dieu (1), et d'une si admirable charité , que son exemple ne pouvait lui faire que du bien ; en un mot , l'on voyait en elle l'épouse choisie de la main de Dieu pour celui qu'il savait devoir ôtre un des plus beaux modèles de fidélité dans son serYice(2').

lie le trùsSnint-Sacremcnt dans le tabernacle de ce nouveau sanctuaire , le'24 du mois d'août de l'an 1562 , le jour même de la fêle de TApotrc saint Bartholcmi. Ce jour d'cternello mOinoire , fut celui de la naissance du Carnicl réformé.

(<) Elle s(! nommait Mcncia Davila.

(2) Ce gcnlilliommc de la vertu duquel sainte Tcrèsc vient de tracer un portrait si achevé , était Fran(;ois de Salcedo. Dés l'an 1538 , il se mit , comme elle, sous la direction du Père Balthasar Alvarez , et il ne cessa de marcher à pas rapides dans (es voies de lo sainteté. Quoiqu'il fût marié, il avait suivi pendant vingt ans les cours de Théologie à Avila , chez les Pères Dominicains. Aussi , après la mort de Sa femme, il ne rencontra aucun obstacle pour se consacrer entièrement à Dieu '(ans l'clal ccclésiasticiue. Ordonné Prêtre en 1570 , il devint Confesseur cl Chape-

KcnirK PAR ki.le-mi:me. 203

Scspaienbol les miens élaiU uiiii |»jr dos ullianLO» , il uvait (rintiiiies rapports avec le mari d'une de mes cousines , (|ui l'iail aussi très-verlueux. Ce fut par cette voie (jue je tâchai d ohlenir un entretien avec cet Ecclésiastique dont j'ai parlé, si grand serviteur de Dieu . et fort lié avec le i^'cntillioinme. Celuici me l'ayant dune amené, j éprouvai une confusion extrême de me voir en présence d'un homme si saint. Je lui fls pari de l'état de mon àmcet de mon oraison. Je voulais éi^alemenl me confesser à lui et le prendre pour Directeur, mais il s'en excusa sur ses occu[)ations qui étaient en effet très-grandes. Comme il jugeait de moi par mon oraison, il me crut beaucoup plus forte que je n étais , cl telle (juc j'aurais dû élre. Ainsi s'armant d'une sainte résolution , il m'imposa tout d'un coup une tidélité qui me lit éviter toute offense contre Dieu. Voyant que. selon lui , je devais sans délai renoncer aux plus légères imperfections, et ne me sentant pas la force d'en venir là si promptemenl, jem'enalDigeai. Il paraissait prendre la réforme tic mon âme comme une affaire qu'il pouvait terminer du premier coup , et je sentais qu'elle demandait beaucoup plus de soin. Enfin je reconnus que le remède à mes maux ne se trouverait pas dans les moyens qu'il proposait ; ils ne convenaient qu'à une Ame plus parfaite que la mienne. Dieu, il est vrai , m'avait comblée de grâces ; mais , pour les vertus et la mortiiication , j'avais à peine fait le premier pas. J'en suis convaincue , si je n'avais point eu d'autre Directeur , jamais je n'aurais pris mon essor du sein de mes misères. Ne faisant pas . et ne croyant pas pouvoir faire ce qu'il me conseillait , j'en éprouvais une douleur à perdre tout es[)oir cl à tout abandonner. J'ad-

l.iiii du couvent do Saint-Joseph d'Avila. Les liens les plus intimes l'unirent toujours à sainte Téréso. Il lui fut très-utile pour les fondations des nouveaux monastères, et l'accompagna dans la plupart des voyages. Il acheva saintement sa vie le 15 sc|>tcmbrc de l'année 1580. Pour gage do son dévouement aux Carmélites, il leur laissa une partie de ses biens. De son vivant , il avait fait construire une chafielle coiitigue au monastère de Saint-Joseph , et il lavait dédiw à l'Apotre saint Paul. Cette chapelle se trouve aujourd'hui à droite de la porte de l'Eglise, en entrant. C'est là (|ue, selon ses désirs, il fut inhume. Le pèlerin voit encore, non sans envie, fctte tombe où h l'ombre du Carmel et comme sous le manteau de sainte Térèse, iVançois de Salccdo attend , dans la paix du Seigneur , le réveil de la résurrection

iMli VIE DE SAINTE TÉRESE

mire (niolfiiicfois comment , cet Koclésinsliqtie nyanl iinognUT particulière pour initier les Ames à la piété , Dieu permit (ju'il ne comprît pas la mienne , et refusât de se charger de ma conduite, .le vois maintenant que tout fut pour mon plus grand bien ; c'est ainsi que je devais connaître et avoir pour Guides de mon ûme , des hommes aussi saints que le sont ceux de la Compagnie de Jésus.

Dès ce jour, il fut convenu avec ce saint gentilhomme qu'il viendrait de temps en temps me voir. Il fit paraître |)ar là combien grande était son humilité , de vouloir bien traiter avec une personne aussi imparfaite que moi. Dès les premiers entretiens, il s'appliqua à relever mon courage ; il me disait que je ne devais point m'imaginer de pouvoir tout faire en un jour , mais que Dieu m'aiderait peu à peu à briser mes attaches; il le savait par expérience, ayant lui-même passé plusieurs années sans pouvoir se vaincre dans des choses pourtant fort légères. O humilité ! quels grands biens tu'apportes à l'âme qui te possède, et à ceux qui ont le bonheur d'approcher d'elle ! Ce saint, car je purs , ce me semble , à juste titre , lui donner ce nom . me disait de lui-même certaines choses, que son humilité lui faisait regarder comme de grandes faiblesses. Dans mon étal , elles auraient eu, je l'avoue, ce caractère; mais dans le sien, elles ne pouvaient passer ni pour des fautes, ni pour des imperfections.

C'est à dessein que je m'étends sur ces particularités. Ces moyens , petits en apparence , favorisent admirablement les |)rcmicrs progrès d'une ûme dans la perfection . et lui montrent comment , quand elle aura des ailes , elle devra prendre son essor. On ne saurait croire combien ils sont utiles, à moins de l'avoir éprouvé. Comme je ne doute pas , mon Père , que Dieu , dans sa bonté , ne vous destine à travailler à l'avancement spirituel de plusieurs âmes , je tiens à proclamer ici cette vérité : si tous mes maux se sont évanouis , c'est qu'on a su me guérir ; on a eu assez d'humilité et de charité pour m'accorder le temps nécessaire ; enfin, on m'a supportée patiemment n>alçré les imperfections qui me restaient encore.

ÉCniTE l'AR Kl.LE-MÊME. 2()5

Ce gcnlilhonimc prorcdait avec discrclion, me faisait avancer [»cii à peu , et m'inïlruisail des moyens de vaincre l'ennemi du salui, L'n Guide sisa^e me devint extrùmemenl cher ; il n'y avait pas pour mon Ame de plus grand repos que celui que lui procuraient ses visites ; mais elles étaient rares. Passait-il [)lus de temps qu'à [ordinaire sans venir, je m'en allligeais beaucoup . dans la pensée que mon peu de vertu me privait d'un si [)récieux avantage. Depuis que j'avais le bonheur de traiter avec lui . je m'étais montrée plus lidèle envers Dieu , mais il rao restait encore de grandes imperfections, que je devrais peut-être ap[)eler des péchés. Dans le désir d'être éclairée, je les lui fis connaître, et je lui e.x[)Osai en même temps les grâces dont Dieu me favorisait. Il me dit que l'un ne s'accordait pas avec l'autre ; de semblables faveurs n'étaient que pour des personnes déjà très-avancées et trcs-mortifiées ; c'est pourquoi il ne pouvait s'empêcher de craindre beaucoup ; en certaines choses se montrait , selon lui , l'action du mauvais esprit , il n'avait [)as néanmoins là-dessus un jugement arrêté. Il m'engagea à faire un examen approfondi de ce qui se passait dans mon oraison, et à lui en dire le résultat. Cela me mit en grande peine , parce que je ne savais en nulle manière exprimer ce qu'était mon oraison ; Dieu ne m'ayant fait que depuis peu la grâce de le com|)rendrc et de le pouvoir dire. Ainsi le sentiment de cette impuissance venant se joindre à celui de la crainte , je tombai dans une profonde affliction , et je répandis beaucoup de larmes. Ayant un désir si sincère de contenter Dieu , je ne pouvais me persuader que le démon fût l'auteur de ce que j'éprouvais; mais d'autre part, je craignais que Dieu , en punition de mes grands péchés . ne me refusât sa lumière pour découvrir la vérité.

Je lus des livres dans l'espoir qu'ils m'aideraient à m'expliquer sur mon oraison; dans un , qui a pour litre le Chemin de la Montagne (1), je trouvai , à l'endroit oii il traite de l'Union

(I) Suivant RilMTa , ce livre .i pour litre le Chemin de la Moulagne de Sion , cf a pour autour un Religieux de l'Ordre de Saint-François.

''^\)(\ VIE l)E SAI^TK TÉRÈSE

tlu I àinc avec DicMi , loulcs les mar(|ucs de ce qiu; j'éprouvniïi. Dans cet étal . disait l'auteur , lame ne peut penser ù rien; el c'est précisénient ce que je disais de moi. Je mar(|uni l'cndroii. et remis le livre à ce gentilhomme; ce saint Ecclésiasti(iu('dont j'ai parlé et lui, devaient l'exatïiiiier, el médire ensuite ceciue j'avais à faire. J'élais prête , s'ils le jugeaient ù propos , à abandonner entièrement l'oraison. Pour(|uoi , en etîet , me jeter dans ces sortes de dangers ? Il y avait près de vingt ans que je m'occupais d'oraison , et. loin d'y trouver du profit, je n'y rencontrais que des illusions de l'esprit de mensonge ; mieu.x valait y renoncer. Mais , à vrai dire , il m'eût été bien dur de m'éioigner de ce saint exercice : l'expérience m'avait trop bien appris ce qu'était mon ame sans l'oraison. Ainsi , de quelque côté que se portât mon regard , ce n'était jiour moi que des sujets de douleur. J'étais comme cet infortuné qui , au milieu d'un fleuve et près d'être englouti dans les flots, ne voit, de quelque côté que se dirige son eirort, qu'un péril plus grand (jui le repousse. C'est là une peine très-cruelle, et de ce genre j'en ai eu beaucoup à souff'rir , comme je le rapporterai dans la suite ; ce que j'en dirai , quoique peu important en apparence , pourra néanmoins avoir son utilité , en montrant de quelle manière on doit éprouver les esprits. Je l'aflirme, elles sont grandes les angoisses où jette cette peine , et il faut user de prudence avec les personnes qui la souffrent, surtout si ce sont des femmes , à cause de leur faiblesse. On pourrait leur faire beaucoup de mal , en leur disant sans détour que ce qui se passe en elles vient du démon. Il faut tout examiner avec le plus grand soin , les éloigner des dangers , leur recommander sérieusement le secret , et le leur garder à elles-mêmes , ainsi (jue cela convient. J'en parle, parce que j'ai eu beaucouj) à souffrir de ce (ju'il n'a pas été fidèlement gardé à mon égard. <Juel(iues-uns de ceux à qui je rendais compte de mon oraison, s'en entretenaient avec d'autres ; ils le faisaient , je n'en doute pas, avec d'excellentes intentions; mais enfin ils m'ont nui beaucoup en divulguant des choses qui auraient dû demeurer v^ecrcles. Elles étaient de telle nnlure (|uc le ()ul)lic n'en devait

ÉCRITE l'Ail ELLE-MÊME. 207

poinl avoir connaissance ; cl c'était moi qui avais l'air do les publier. l,e Scii;iic'ur l'a permis, je crois, sans aucune faute de leur part . uni(|uement pour me faire souffrir. Je ne dis pas qu'ils parlaient de ce que je leur déclarais en confession. Je dis seulement que , leur ouvrant mon âme dans mes craintes pour en être éclairée, et n'osant jamais leur rien cacher tant j'avais en eux de confiance, j'avais droit . ce me semble , à un secret absolu de leur part. Mon avis est donc qu'il faut conduire les femmes avec une discrétion extrême, en les encourageant et en attendant avec patience le moment du Seigneur ; ce Dieu de bonté ne manquera pas do venir à leur secours , comme il l'a fait pour moi. S'il ne m'eût ainsi assistée , les frayeurs qu'on me donnait auraient été capables de me faire bien du mal , étant d'un naturel aussi timide et craintif que je l'étais, et sujette en outre à un grand mal de cœur. Je m'étonne que je n'en aie pas reçu un contre-coup très-nuisible.

Je donnai donc le livre à ce gentilhomme. Je lui remis en même temps une relation aussi Gdèle qu'il me fut possible de ma vie et de mes péchés. Ce n'était pas une confession , puis- ()ij il était séculier ; néanmoins mon écrit lui dévoilait toute la profondeur de ma misère. Ce saint Ecclésiastique et lui examinèrent avec une grande charité et un parfait dévouement ce (|ui me regardait. Us y employèrent même quelques jours. Dans l'intervalle , je donnais de mon côté beaucoup de temps à l'oraison, je me faisais recommander à Dieu par plusieurs personnes . et j'attendais , non sans beaucoup de crainte , la réponse des deux serviteurs de Dieu. Enfin , le jour étant venu . le gentilhomme se rendit près de moi profondément peiné, et me déclara qu'ils croyaient que ce qui se passait en moi venait du démon. Us jugeaient tous les deux que le parti le [)!us convenable était d'ouvrir mon âme à un Père de la Compagnie de Jésus ; il viendrait , si je l'en priais , lui déclarant (juc j'avais besoin de son secours ; je devais , par une confession générale, lui rendre compte de toute ma vie , de mes inclinations , enfin de tout , avec une grande clarté; Dieu, par la vertu du Sacre-

'■iC)H VIE DE SAINTE THftfcsE

iiiCMil , lui (lonnt'ri.iit plus clo luini(^rc ; ces IV-res claiont lirsversés clans les \()ics spirituelles; je ne devais m'écarler en rien de ce qu'il me dirait , parce que j'étais en grand danger , si je n'avais quelqu'un pour me diriger.

Celte réponse me remplit d'un tel elTroi et d'une peine si vive, que tout ce que je pouvais faire , c'était de répandre des larmes. Étant un jour dans un Oratoire , très-afiligce et ne sachant ce que j'allais devenir , je lus dans un livre que le Seigneur me mit , ce semble, lui- môme entre les mains , ces paroles de saint Paul : « Dieu est très- fidèle; jamais il ne permet » que ceux qui l'aiment soient trompés par le démon (1). » Cela me consola beaucoup; Je commençai à m'occuper de ma confession générale. Je fis par écrit un exposé de tout le bien et de tout le mal de ma vie , avec le plus de clarté et d'exactitude qu'il me fut possible. Je me souviens qu'après avoir terminé cet écrit, voyant d'un côté tant de mal, et de l'autre presque aucun bien , j'en ressentis une affliction et une douleur profonde.

Une nouvelle peine pour moi était que dans la maison on me vît traiter avec des hommes aussi saints que ceux de la Compagnie de Jésus. Je redoutais mon peu de vertu , et il me semblait que mes rapports avec eux m'imposaient une obligation plus stricte encore de mettre un terme à ma vie imparfaite , et de renoncer à mes vains passe-temps. Si je ne le faisais , mon état deviendrait pire. Ainsi je priai la Sacristine et la Portière de n'en parler à personne. La précaution fut inutile ; car , lorsqu'on m'appela , il se rencontra à la porte une Religieuse qui le publia dans tout le couvent. Ciel ! quels embarras et quelles craintes le démon ne suscite-t-il pas à une âme qui veut s'approcher de Dieu.

(I) La Sainte cilc plutôt le sens des paroles que les paroles mêmes de l'ApiHre , qui sont celles-ci ; » Fidclisautcm Deus est, qui non patictur vos tcntari supra iH quod potcstis. I. Cor. r. \. v. 1.1. »

ÉCRITE l'AK Et.l.E-MKMR. 2Gl>

Je fis connaître mon âme tout cnlière à ce scrvilcur de Dieu , car il l'était à un haut degré (1) ; il avait une rare prudence. Connue il était profondément versé dans les voies spirituelles, il me donna lumière sur mon étal, et il m'encouragea beaucoup. Il me dit (jue ce qui se passait en moi , venait manifestement de l'Esprit de Dieu ; mais je devais reprendre mon oraison en sous-œuvre , parce que je ne l'avais pas établie sur un fondement solide , et que je n'avais pas encore commencé à pratiquer la mortification. C'était si vrai , que le nom même m'en était , ce me semble, inconnu. Il ajouta que jô devais bien me garder d'abandonner jamais l'oraison, mais au contraire m'efTorccr de m'y applifjuor déplus en plus , puisque Dieu m'y faisait des grikces si particulières. Que savais-je, si par moi le Seigneur ne voulait pas faire du bien à un grand nombre de personnes? Il dit encore d'autres choses par les- (juelles il parut prophétiser ce que le Seigneur a depuis accompli à mon égard. Enfin il me déclarait que je serais grandement coupable , si je ne répondais pas aux grâces que Dieu m'accordait. En tout ce qu'il me disait, le Saint-Esprit me semblait parler par sa bouche pour guérir mon inno, tant ses paroles s'y imprimaient profondément : ce qui me pénétrait d'une confusion extrême. Cet homme de Dieu me conduisit par des voies telles , qu'il s'opérait , ce me semble , en moi un changement absolu. Oh ! que c'est une grande chose de comprendre une ume ! H me dit de prendre chaque jour pour sujet de mon oraison un mystère de la Passion , et d'en tirer mon profit , de ne penser qu'à l'Humanité de Noire-Seigneur; et, quant à ces recueillements et ces douceurs spirituelles , de leur résis-

(1) Ce Religieux était Jean de Padranos. Quoiqu'il fût alors très-peu âgé , il avait celte sagesse d'un Maître consommé qui mérite l'éloge qu'en fait sainte Tcrèse. D'après Ribera , dans la vie do cette Sainte , et d'après le Cardinal Ceinfucgos de la Compagnie de Jésus , dans la vie de saint François de Borgia , Jean de Padranos fit faire à sainte Terèse les exercices de saint Ignace. Comme Charles Borromée , Térèsc sortit de la retraite avec cette divine ardeur qui fait marcher à pas de géant dans la carrière de la sainteté. Jean de Padranos , qui faisait son coup d'essai dans la vie apostolique en ouvrant à Térèse cette belle carrière , consacra sa vie entière h la direction dos ûmes; il mourut saintement à Valladolid, qui avait été , durant longues années , le théâtre de son zèle.

':i70 VIR PE SAINTE TÉIIESE KCUITK l'Ail F.M.E-MKMK.

(er de toutes mes forces , sans leur donner entrée , jiis(ju à co «ju'il nrordonnàt autre chose. Il me laissa consolée et pleine d«< courage. Le Seigneur f|ui venait à mon secours, l'assista lui aussi, pour lui faire connaître l'étal de mon âme , ol de quelle manière il me devait conduire. Je restai fermemeni déterminée a ne m écarter en rien de ce qu'il me commanderait , et jusqu'à ce jour j'ai été fidèle à ma résolution. Loué soit le Seigneur de ce qu'il m'a fait la grâce d'obéir , quoique imparfaitement , à mes Confesseurs ! Ils ont presque toujours été de ces hommes bénis de la Compagnie de Jésus ; mais , je le ré()èle , je n'ai qu'imparfaitement suivi leur direction. Le [)roGl que je commençai à tirer d'une telle conduite [)arut au dehors d'uno manière sensible, comme on va le voir dans le chapitre suivant.

CITAPITRE XXIV.

Il'ureiix étal iK* s<in Ame apn-s la confession générale. — Saint François de Bor- !.;ia , on 1557 , approuve son Oraison. — Vers le même temps Jean de Padranos , sou (Confesseur , ciuilte Avila. — Balthasar Alvarez prend sa direction en 1558. — Térèse demandant .'i Dieu la grâce de le contenter en tout , tombe en extase ; paroles qu'elle entend de la bouche de Notrc-Seignour ; elle se trouve changée.

Mon âme, après celle confession , demeura si souple, qu'il n'y avait rien, ce me semble, que je ne fusse prèle à faire. Aussi je commençai à changer en beaucoup de choses ; ce n'était pas mon Confesseur qui me pressait, il avait plutôt l'air de ne pas tenir grand compte de tous mes efforts , et cela m'excitait davantage. Me conduisant par la voie de l'amour de Dieu , il me laissait libre , sans autre contrainte que celle que mon amour m'imposait. Je restai ainsi près de deux mois, résistant de tout mon pouvoir aux délices spirituelles et aux faveurs que Dieu me prodiguait. Quant à l'extérieur , mon changement était visible. Dieu me donnant un courage tout nouveau , je faisais certaines choses qui , aux yeux de personnes qui me connaissaient, et des Religieuses de mon monastère, semblaient extrêmes ; vu ma conduite passée, ellesavaient raison d'en juger ainsi ; mais . eu égard aux obligations que mon habit cl ma profession m'imposaient , je demeurais encore bien en arrière.

Cette résistance aux douceurs et aux caresses divines ne fut pas sans fruit ; elle me valut , de la part de Notre-Scigneur ,

une excellente instruction. Jetais pcrsuadôc au[>arnvitnl (\\\o. pour recevoir ces faveurs dans l'oraison , il fallait (Mre dans la solitude la |)lus |)rofonde ; en sorte que je n'osais pour ain>i dire me remuer. Je vis depuis combien cela importait peu. Car, plus je tâchais de faire diversion, plus le Seigneur m'inondait de délices , et me couvrait de sa gloire : j'en étais tellement environnée, que je ne pouvais la fuir. Je résistais avec un soin qui allait jusqu'au tourment ; mais le Seigneur UiCltait un soin plus grand encore à me combler de ses grâces. Il se manifeslail pendant ces deux mois beaucoup plus qu'il n'avait coutume de le faire, afin de m'apprendre qu'il n'était pas en mon pouvoir de lui résister. Je sentis renaître en moi l'amour de la très-sainte Humanité de Notre-Seigneur ; mon oraison commença aussi à s'affermir , comme un édifice qui repose sur un solide fondement ; enfin, je m'affectionnai davantage à la pénitence que j'avais négligée à cause de mes infirmités. Ce saint homme qui me confessait me dit que certaines austérités ne pouvaient me nuire , et que Dieu ne m'envoyait peut-être tant de maladies que pour m'iraposer une pénitence que je ne faisais pas. 11 m'ordonnait certaines mortifications qui étaient fort peu de mon goût ; je me soumettais à tout , néanmoins, convaincue que le Seigneur lui-même me le commandait par son Ministre, et lui donnait grâce pour me le commander de manière à obtenir de moi une facile obéissance. Déjà mon âme ressentait même les plus petites offenses que je commettais contre Dieu ; m arrivait-il , par exemple, d'avoir quelque chose de superflu . je ne pouvais me recueillir avant de m'en être dépouillée. Je suppliais instamment le Divin Maître de me tenir de sa main , et de ne pas permettre que , traitant avec ses serviteurs , je retournasse en arrière; une pareille infidélité me semblait très-coupable, parce qu'elle leur aurait fait perdre l'autorité et l'estime dont ils jouissaient.

En ce temps vint en cette ville le Père François deBorgia(l).

fj Saint François de Borgia , nommé par saint Ignace Commissaire général de la Compagnie de Jésus pour I Espagne et pour les Indes , depuis l'an 1554 , vint ii

ECRITE PAK FI.I.K-MI.MK. J i i

Duc de Gandic quelques années auparavant , il avait tout quitté , et était entré dans la Compagnie de Jésus, Mon Confesseur et ce genlilliomnie l'engagèrent à nie venir voir. Leur but était de me ménager avec lui un entrelien où je lui rendrais compte de mon oraison ; car ils savaient que Dieu lui accordait de trèsgrandes faveurs, et l'inondait de délices spirituelles, le récompensant ainsi , dès celte vie môme , de ce qu'il avait tout abandonné pour le servir. Je lui fis donc connaître l'état de mon âme , après m'avoir entendue , il me dit que ce qui se passait en moi venait de l'Esprit de Dieu ; il approuvait la conduite que j'avais tenue Jusque-là . mais il croyait (ju'à l'avenir je ne devais plus opposer de résistance. Désormais je devais toujours commencer l'oraison par un mystère de la Passion ; et si ensuite Notre-Seigneur , sans aucun efTort de ma part , élevait mon esprit à un état surnaturel, je devais, sans lutter davantage , m'abandonner à sa conduite, il montra alors combien il était avancé lui-même, en me donnant ainsi le remède et le conseil ; car en ceci l'expérience fait beaucoup. Il déclara que ce serait donner dans l'erreur que de résister plus longtemps. Pour moi. je demeurai très-consolée, et cegcntillionune aussi. Satisfait du jugement que François de Borgia venait de porter, il continuait de ra'aider toujours en tout ce ce qu'il jjouvait , et de me soutenir par ses excellents avis.

A cette même époque , on envoya mon Confesseur (I ) dans une autre ville. Cet éioigneraent me fut très-sensible ; je ne croyais pas pouvoir trouver un autre Directeur semblable à lui, et je tremblais de retomber dans le triste état où j'étais auparavant. .Mon ûme resta comme dans un désert, sans consolation , et agitée de tant de craintes, que je ne savais que deve-

Avila au printemps de 1 557. Il revenait de Saint-Just , monastère des Hiéronimytes, dans l'Estramadure , où il avait passé trois jours avec Charles-^uint , qui , après avoir abdiqué iKmpire en IS56. à Bruxelles, s'était retiré dans celte solitude pour s'y préparer à la mort.

Sainte Térèse eut , à une autre époque , une seconde entrevue avec saint François de iiorgia , comme elle le dit dans sa lettre au Père Rodrigue Alvarez de la Compagnie de Jésus. Tome I , lettre XIX. Edit. de Madrid.

(1) Le Père Jean de Padranos.

VIF. t)E s. TF.Iiɫr.. 48

'21 't VIK DE SAINTR TKll^.SE

nir. Une (le nios parcnK's obtint <lo mes supérieurs la permission (le nie mener chez elle. Je n'y fus pas plutôt , (|uc je m'empres>ai d'avoir un autre Confesseur de la Compagnie de

Jésus (1).

Le Seigneur , dans sa bonté , fil que je commençai à me lier damiiié avec une dame veuve de grande naissance, et Irès-adonnéc à I oiaison , cjui communicjuait beaucoup avec ces Pères. Elle m'engagea à prendre pour Confesseur celui qui la dirigeait (2). Je passai plusieurs jours dans la maison de celle dame (3) ; je me trouvais tout près de celle des Pères ,

(1) La Sainte, dans cette seule phrase , raconte une année de sa vie, la 42". Il est important de le remarquer , pour bien suivre sa narration un peu trop précise en cet endroit.

Ce fut au printemps de 1 557 que saint François de Borgia vint à Avila , et presque immédiatement après que le Père Jean du Padranos en partit. D'autre part , le Père Balthasnr Alvarez, dont la Sainte parle dans la phrase qui suit, ne fut promu au sacerdoce qu'en 1 358.11 s'écoula donc une année d'intervalle. Ainsi il est évident que le Confesseur , que la Sainte prit après le départ du Père Jean de Padranos , n'est pas le Père Balthasar Alvarez, comme la narration trop rapide pourrait le faire croire. Ce Confesseur fut le Père Ferdinand Alvarez , au moins ordinairement ; car la Sainte paraît s'être adressée aussi à d'autres Pères du Collège. Plus tard , lorsque le Père Balthasar Alvarez, qui ne prit la direction de sainte Térèse qu'eu 1358, ne pouvait la confesser , c'était encore le Père Ferdinand qui le remplaçait auprès d'elle.

C'est ce que la Sainte atteste elle-même au xxix' chap. de sa vie, où elle parle du Père Ferdinand Alvarez en ces termes : «Un de mes Confesseurs, qui aupara- » vant m'avait dirigée , et qui de temps en temps encore me confessait , lorsque le » Père ilinistre du Collège (c'est-à-dire le Père Balthasar Alvarez) ne pouvait « m'entendre , etc. »

(2) Le Père Balthasar Alvarez : voir sa Biographie au chapitre précédent.

(3] Cette célèbre amie de sainte Térese était Guiomar de Ulloa, d'une des plus illustres et des plus chrétiennes familles de Toro. Elle dut le jour à Pierre de Ulloa, gouverneur de cette ville , et à Aldonce de Guzman d' Avila. Cette pieuse mère , qui fut veuve de bonne heure , Téleva avec le plus grand soin ; une vertu qui ne se démentit jamais fut le fruit de cette éducation. La jeune Guiomar épousa Dom François d' Avila de la maison de Sobralejo; mais elle ne tarda pas, comme sa mère , à voir ses liens brisés par la mort de son mari , arrivée en 1 332. Veuve à 25 ans , elle se donna toute à Dieu. Ce fut en 1357 qu'elle se lia d'une étroite amitié avec sainte Térése ; et, en 1338, elle l'engagea à se mettre sous la direction du Père Balthasar Alvarez , qui était son Confesseur. Guiomar de Ulloa vécut toujours dans la plus intime union avec sainte Térèse. Nous verrons avec quel admirable dévouement elle ia seconda dans l'entreprise de la Réforme du Carmel.Le monastère de Saint-Joseph d'Avilo étant enfin fondé , elle voulut s'y enfermer avec sa sainte amie , ,devenir une de ses lilles, et' recevoir de sa main Phabit de Religion. Tout son désir était de passer ses jours dans cet asile qu'elle appelait , à si juste titre ,

ÉCllITF. PAU El.l.r-MKME. 275

et j'élais au comble de la joie de pouvoir communiquer facilemenl avec eux. La seule connaissance de la sainteté de leur vie faisait sur moi une im|)rcssion si heureuse, que mon ûrae, je le sentais, en relirait un grand profil spirituel.

Ce Père commença à me faire vivre avec plus de perfection. Il n'y avait rien , me disait-il , que je ne dusse faire pour conlcntcr Dieu entièrement. Mais , voyant que mon âme , loin d'être forle , était encore très-tendre , il me conduisait avec beaucoup de prudence et de douceur. Un sacrifice entre tous me coûtait , c'était de renoncer à certaines amitiés , très-innocentes par elles-mêmes , mais auxquelles je tenais beaucoup. Il me semblait d'ailleurs que je ne pouvais le faire , sans montrer de l'ingratitude ; aussi je disais à mon Confesseur que , ces relations étant si légitimes et sans aucune offense de Dieu , je no voyais pas pourquoi je devais me montrer ingrale. Il m'ordonna de recommander la chose à Dieu durant quelques jours, et de dire l'Hymne Veni Creator, afin qu'il m'éclairûl sur ce que je devais faire.

Un jour, après être restée longtemps en oraison , et après avoir supplié le Seigneur de m'aider à le contenter en tout , je commençai l'Hymne; pendant que je la disais, j entrai dans im Ravissement qui me tira presque hors de moi-même ; il fut subit , mais si manifeste, que je ne pouvais en douter. C'était la première fois que le Seigneur m'accordait cette faveur d'une

un petit Paradis. Elle embrassa avec un courage héroïque toutes les austérités de la Réforme; mais sa santé ayant succombé, elle se vit forcée de quitter cette retraite où elle avait vécu avec des Anges. La séparation ne fut qu'extérieure ; son cœur resta dans le C.armel. Elle se consola de sa liberté nouvelle , par le bonheur si grand , à ses yeux , de veiller avec toutes les sollicitudes dune mère sur les besoins temporels de ces Vierges du Seigneur. Jusqu'à son dernier soupir , elle fut à leur égard comme l'Ange de la Providence. Elle aida beaucoup sainte Térèse dans la fondation dos autres monastères, participant par ce concours à tout le bien que ferait dans l'Eglise , jusqu'à la fin du monde , cette Réforme du Carmel , dont la Vierge d'Avila venait de jeter les immortels fondements.

Dieu voulut montrer , dans cette noble veuve , le type parfait de l'affection et du dévouement envers sainte Térèse et ses filles bien-aimées. Depuis trois siècles des âmes d'élite n'ont cessé d'ambitionner le môme bonheur et la même gloire. Il faudrait pouvoir écrire ici , à la suite du beau nom de Guiomar de Llloa , celui de tant de généreuses et illustres Bienfaitrices du Carmel.

27f) ME l)K 6AIMK TKRÈSB

Extase. J'entendis ces paroles : « Je ne veux plus que tu con- » verses avec les hommes , mais seulement avec les Anges, n Je fus saisie d'un saint effroi , soit parce que le mouvement extatique s'était fait sentir avec force , soit parce que ces paroles me furent dites dans le plus intime de mon ftme. Mais lorsque cette crainte , causée par une grâce si nouvelle pour moi , se fut évanouie , je me sentis inondée de consolation.

Ces divines paroles se sont parfaitement accomplies; jamais, depuis lors, je n'ai pu aimer ni chérir que des personnes en qui je voyais un ardent amour de Dieu et une grande générosité pour le servir. C'est seulement auprès de ces âmes que j'ai pu trouver des consolations. Dès que je ne rencontre ni cet amour de Dieu , ni la pratique de l'oraison , quand bien même les personnes avec qui je traite seraient des parents ou d'anciens amis . mes rapports avec elles me deviennent une croix pénible. Autant que j'en puis juger, ce sont là mes sentiments. Depuis le jour où Dieu, en un instant , (car cela ne dura pas, ce me semble , davantage) , changea entièrement mon cœur , ma résolution de renoncer à tout pour l'amour de lui, fut inébranlable; l'on n'avait plus besoin de me presser. Jusque-là mon Confesseur, voyant combien un tel sacrifice me coûtait, n'avait osé me donner l'ordre absolu de le faire. 11 attendait sans doute ce chanctemenl de la main du Seigneur. Quant à moi , à la vue de l'inutilité de mes efforts , je commençais à perdre espoir : fatiguée d'une lulle si pénible , j'étais sur le point de ne plus combattre contre une attache qui , après tout , ne blessait en rien ma conscience. Dieu brisa mes chaînes , et il me donna la force d'exécuter ce que j'avais auparavant entrepris en vain. Je le dis à mon Confesseur, je quittai tout en la manière qu'il me l'ordonna , et une pareille résolution si fidèlement exécutée fit le plus grand bien aux personnes avec qui j'étais si étroiten)cnt liée.

Dieu soit éternellement béni de m'avoir donné , en un instant, celte liberté que je n'avais j)u acquériren plusieurs années

par des efforts dont . plus d'une fois pourtant , ma santé avait reçu un contre-coup terrible. Comme ce fut l'ouvrage du Tout- Puissant et du vrai Maître do toutes les créatures , je n'éprouvai aucune peine.

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