CHAPITRE
Nature et caractères des paroles intérieures que Dieu adresse ii l'âme. — Comment elles difTérent de celles que l'entendement forme ou quil profère. — Marques auxquelles on peut reconnaître les paroles et les visions qui viennent du démon. — Tcrèse , par crainte d'être trompée , résiste près de deux ans aux paroles quelle entendait. — Conduite sage et ferme du Père Balthasar Alvarez, son Confesseur. — La Sainte étant un jour plongée dans une tristes.sc extraordinaire , Notre-Seigneur, par une parole , lui rend soudain la sérénité , et la délivre sans retour de la crainte des démons. — Cet admirable chapitre est un traité lumineux cl complet du discernement des esprits.
Je crois utile , mon Père, d'e.xposer ici la nature de ces paroles que Dieu adresse à l'âme , et l'impression qu'elles produisent sur elle , alin que vous en ayez une idée nette. Car , comme vous le verrez par la suite de mon récit, depuis la première fois que le Divin Maître me fit cette faveur, il a continué de me l'accorder très-souvent jusqu'à ce jour.
Ces paroles sont parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas dos oreilles du corps : l'Ame , néanmoins . les entend d'une manière beaucoup plus claire que si elles lui arrivaient par les sens. On aurait beau résister pour ne pas les entendre, tout cfTorl est inutile. Pour la parole humaine , il dépend de nous de ne pas l'entendre , nous j)Ouvons fermer nos oreilles ; nous pouvons encore concentrer notre attention sur un autre objet , de manière à n'entendre qu'un son confus , sans saisir le sens de ce qui est dit. Il n'en est pas ainsi de la parole de Dieu. Elle s'impose , et dompte toute résistance ; elle force à
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écouler , et , soiivcrainenicnl indé[)endanle de noire vouloir , elle oblienl de noire enlcnderncnl une attention parfaite à tout ce que Dieu veut lui dire. Par là , le Toul-Puissanl nous fait entendre qu'il veut ôtre obéi , et il nous prouve qu'il est notre véritable Maître. J'ai sur ce sujet une grande expérience ; car la crainte d'être trompée m'a fait résister près de deux ans à ces paroles intérieures (1); et maintenant encore j'essaie de temps en temps de résister, mais j'ai constamment vu que tous les efforts sont inutiles.
Je voudrais signaler les erreurs où l'on peut tomber en cette matière , bien qu'à mon avis le danger soit nul pour les personnes qui en ont une connaissance expérimentale, mais il faut que celte connaissance soit grande. Je souhaiterais aussi faire connaître en quoi les paroles du bon Esprit diffèrent de celles du mauvais, et de celles que l'entendement forme intérieurement ou qu'il se dit à lui-même. Je doutais d'abord si l'entendement pouvait ainsi se parler, mais aujourd'hui même il m'a semblé qu'il le pouvait. J'ai reconnu par une très-grande expérience que l'Espril de Dieu me parlait, en ce que plusieurs choses qui m'élaient annoncées deux ou trois ans à l'avance se sont toutes accomplies, sans qu'aucune jusqu'à ce jour ait été démentie par les faits. Je l'ai encore reconnu à d'autres caractères d'une clarté frappante , dont je me propose de parler.
Selon moi, il peut arriver qu'une personne qui recommande à Dieu de tout cœur une affaire dont elle est vivement frappée, se figure entendre une réponse ; par exemple , que sa prière sera ou ne sera point exaucée. Cela est , en effet, très-possible. Toutefois l'arae qui aura entendu des paroles divines , verra clairement ce qui en est ; car entre elles et les autres , il y a une souveraine différence. Quand c'est l'entendement qui forme ces paroles, quelque solidité qu'il y mette, il voit que c'est lui qui les arrange et qui les profère. En un mot , lorsque l'entendement est l'auteur de ces paroles , il agit comme une
(1) Ce fut d'après les Rollaiidistes de 1557 à 1559. Ce qui répond 5 la 4i' et 43* année de la vie de la Sainte.
personne qui arrange un discours ; et quand elles émanent ôa Dieu, il écoute ce qu'un autre dit. Dans le premier cas, il verra claircmeut (|uil n'écoute point , mais qu'il agit ; et les paroles qu'il forme ont je ne sais quoi de sourd , de fantastique , et manquent de cette clarté , caractère inséparable de celles de Dieu. Aussi . pouvons-nous alors porter notre attention sur un autre objet , de même qu'une personne qui parle peut se taire ; mais . lorsque c'est Dieu qui nous parle , cela n'est plus en notre pouvoir.
11 y a encore une autre marque, la plus évidente de toutes : c'est que les paroles qui viennent de l'entendement ne produisent aucun elîet , tandis que celles qui viennent de Dieu sont paroles et œuvres tout ensemble. C'est pourquoi , lors même qu'il les profère , non pour enflammer notre amour , mais simplement pour nous reprendre de nos fautes , dès la première fois il change soudainement la disposition intérieure de notre âme ; il la rend capable de tout entreprendre pour son service; il l'gttendrit , il l'illumine , il répand en elle la joie et la paix. La trouve-t-il dans la sécheresse , le trouble et l'inquiétude, en lui parlant il la met soudain dans une tranquillité ravissante; ce grand Dieu se plaît à lui faire ainsi comprendre qu'il est tout-puissant et que ses paroles sont des œuvres. Il y a donc , à mon avis , entre les paroles venant de nous et celles qui viennent de Dieu , la différence qui se trouve entre parler et écouter , ni plus ni moins. Lorsque je parle , comme je l'ai dit , j'arrange moi-môme avec l'enlcndement ce que je dis ; mais si l'on me parle, je n'ai qu'à écouter, ce qui ne me cause aucune peine. Dans le premier cas , nous ne saurions assurer si ce que nous disons est conforme à la vérité, parce que nous sommes alors comme dans un demi-sommeil. Mais, dans le second , les paroles sont prononcées [)ar une voix si claire , qu'on ne perd jias une syllabe de ce qui est dit ; et quelquefois elles se font entendre dans un temps où l'âme est si troublée et son entendement si distrait , qu'elle ne pourrait former une seule pensée raisonnable. Malgré cela , elle entend ces paroles
dont la première suffit pour la changer, et elle y découvre des vérilés si admirables (jue , int'me au sein du plus profond recueillement , elle n'aurait jamais été capable de les concevoir. Elle le j)eut beaucoup moins encore dans l'Extase; car ses puissances étant alors suspendues, comment pourrait-elle entendre des vérités qui jamais ne se seraient présentées à sa mémoire? C'est néanmoins dans le temps môme où l'Extase enlève à la mémoire presque toute action , et tient l'imagination comme liée , que la parole divine découvre à l'ùme ces vérilés.
II y a ici une observation à faire : si l'âme a des visions , ou entend des paroles divines pendant qu'elle est ravie , ce n'est jamais quand le Ravissement est à son plus haut degré. Car durant ce temps, comme je Tai précédemment expliqué (1) , toutes les puissances de l'ùme étant entièrement perdues en Dieu , elle ne peut ni voir , ni écouter , ni entendre ; Dieu se rend maître d'elle d'une manière si absolue qu'il ne lui laisse de liberté pour rien. Mais , une fois que ce temps si court est passé , l'âme persévère encore dans le Ravissement ; ses puissances , sans être entièrement perdues en 6ieu , demeurent néanmoins presque sans action ; elles sont comme absorbées en leur divin objet et incapables de raisonner. Or . je dis que c'est seulement dans cette seconde période de l'Extase que l'âme entend les paroles divines et reçoit les visions.
Il y a tant de moyens de discerner ces deux genres de paroles qu'il est difficile que l'on s'y trompe souvent ; j'ajoute môme qu'une âme exercée et prudente en verra clairement la différence. Sans montrer sous combien de rapports elles diffèrent, je me contenterai de signaler celui-ci. Les paroles qui viennent de nous ne produisent aucun effet , et l'âme ne peut les admettre , tandis qu'elle est forcée , malgré elle , d'admettre les paroles divines. En outre, elle ne leur accorde aucune foi , elle les considère plutôt comme des rêveries de l'entendement , et n'en lient non plus compte que des paroles d'un fré-
(I) Au chap. XX , piij,'e 225.
ÉCRITE l'AR El.l.E-MtME. '2S'l
néliquc. Mais Dieu se fait-il entendre , nous écoutons ses paroles comme si elles sortaient de la bouche d'une personne très-sainle, Irès-savanlc, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir ; ce qui est môme une comparaison trop basse. Ces paroles, en efl'ot, sont parfois accompagnées dotant de majesté que, sans considérer de qui elles procèdent, nous ne saurions ne pas trembler, quand elles nous reprennent de nos fautes , et ne pas nous fondre d'amour , quand elles nous témoignent de l'amour. De plus , comme je l'ai dit , elles présentent à notre esprit des vérités auxquelles il n'avait jamais pensé , et elles expriment en peu de mots des sens si profonds, si admirables , qu'il nous faudrait beaucoup de temps seulement pour les mettre en ordre. Ce qui démontre jusqu'à l'évidence que de telles paroles sont divines et non pas humaines. Il serait donc superflu de m'arréter davantage sur ce sujet ; une personne qui en a l'expérience ne saurait , selon moi , s'y tromper et tomber dans l'illusion , à moins qu'elle ne veuille , de propos délibéré , se tromper elle-même.
Voici ce qui m'est souvent arrivé ; le doute s'élevait en mon 5me sur la vérité de ce qui m'avait été dit . non pas au moment où les paroles m'étaient adressées, cela étant impossible , mais lorsque ce moment était déjà loin de moi. Je craignais alors d'être victime de l'illusion ; et longtemps après, j'en voyais l'accomplissement.
Tandis que les paroles venues de notre esprit , semblables à un premier mouvement de la pensée , passent et s'oublient , le Seigneur imprime les siennes de telle sorte dans la mémoire, qu'elles ne peuvent s'en effacer. Ces divines paroles sont quelque chose de réel et de subsistant : et , si quelquefois on en perd le souvenir , c'est lorsqu'il s'est écoulé un temps fort considérable , et que ce sont seulement des paroles de tendresse et d'instruction ; car , pour celles qui renferment une [)rophétie, je ne crois pas qu'elles se puissent oublier , et il ne m'est jamais acrivé d'en perdre le souvenir, quoique j'aie fort peu de mémoire.
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Ainsi , je le répète , rien de plus facile que de discerner des paroles qui ont des caractères si frappants de différence. Dès qu'une Ame n'est pas assez misérable pour feindre de plein gré , et dire qu'elle entend quand elle n'entend pas , elle verra clairement quand c'est elle-même qui forme le discours et profère les paroles ; ne pas le voir me semble impossible , surtout si elle a entendu Dieu lui parler une seule fois. Que si elle ne l'a pas entendu , elle pourra rester toute sa vie dans l'illusion , se figurant qu'on lui parle. J'avoue néanmoins que je ne conçois pas une pareille erreur. Car enfin cette âme veut entendre, ou elle ne le veut pas ; loin d'avoir ce désir, elle se tourmente de ce qu'elle entend , mille craintes l'agitent ; pour plusieurs motifs, surtout pour demeurer tranquille dans son oraison , elle ne voudrait rien entendre de tel. EU bien ! comment ne s'aperçoit -elle pas que c'est elle-même qui se parle , par cela seul que son entendement emploie un temps si considérable à coordonner les divers raisonnements? Quand c'est Dieu qui parle , en un instant sa parole nous instruit , et nous fait comprendre des choses que nous ne pourrions coordonner en un mois , et dont quelques-unes sont si élevées , que nous en demeurons saisis d'une sainte épouvante. Voilà la vérité ; et quiconque aura de ceci une connaissance expérimentale , verra que tout ce que j'ai dit est d'une exactitude parfaite. Je bénis Dieu de ce que j'ai su l'expliquer.
Je termine par ce dernier trait de différence : il dépend de nous d'entendre , quand il nous plaît , les paroles de notre esprit ; chaque fois que nous sommes en oraison, nous pouvons nous figurer qu'on nous parle. Il n'en est pas ainsi des paroles de Dieu ; en vain , pendant plusieurs jours, j'aurai le désir de les entendre , Dieu ne me parle pas ; tandis qu'en d'autres temps , malgré mes résistances , il me force de les entendre. Que si quelqu'un , pour tromper le monde, affirmait avoir appris delà bouche de Dieu ce qu'il se serait dit à lui-même, il ne lui coûterait guère d'ajouter qu'il l'a entendu des oreilles du corps. El j'avoue ingénuement qu'il ne m'était jamais venu
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dans l'esprit qu'il y eût une autre manière d'entendre jusqu'à (0 (|uc je l'eusse éprouvé ; mais l'expérience m'a coûté cher.
Quand c'est le démon qui nous parle, non-seulement ses paroles ne produisent pas de bons cITcls , mais elles en produisent de mauvais. Cela ne m'est arrivé que deux ou trois fois , et Noire-Seigneur m'a aussitôt avertie de l'illusion. Outre que l'àme demeure dans une désolante sécheresse, elle se trouve en proie à je ne sais quelle inquiétude pareille à celle quej'ai bien des fois ressentie au milieu des grandes peines d'esprit et des diverses tentations que Notre-Seigneur m'envoyait ; c'est un tourment que j'endure assez souvent encore , comme on le verra j»ar mon récit. On ne sait d'où vient celle inquiétude, mais on sent que l'ûme y résiste, qu'elle s'en trouble et s'en afflige sans savoir pourquoi ; car les paroles de l'esprit de ténèbres n'ont rien de mauvais et semblent plutôt conformes à la vertu. Cette affliction mêlée de trouble ne viendrait-elle pas, comme j'en ai eu quelquefois la pensée, de ce qu'un esprit en sent un autre? La douceur et le plaisir que causent ses paroles dilTèrent extrêmement de ce que font éprouver celles de Dieu. A l'aide do ce plaisir , il pourra tromper les personnes qui n'ont jamais senti les véritables douceurs que font goûter les paroles de Dieu. J'appelle ainsi une joie douce , forte, pénétrante, délicieuse , tranquille. Je ne donne pas le nom de dévotion à ces petits élans de ferveur sensible qui se réduisent à des larmes , ou à quelques sentiments affectueux qui , semblables à des fleurs naissantes, se fanent et tombent au moindre petit vent de persécution. Sans doute , ce sont d'heureux commencements et de saintes disposilions ; mais l'àme est loin d'y puiser la lumière nécessaire pour discerner les effets du bon et du mauvais esprit. C'est pourquoi il est à propos de marcher toujours avec une grande circonspection , parce que les personnes qui , dans l'oraison , n'auraient pas dépassé ces petites faveurs , pourraient facilement être trompées si elles avaient des visions ou des révélations. Quant à moi , je n ai reçu ces deux dernières faveurs que lorsque j étais
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déjà élevée , par la pure bonté du Seigneur , ù l'oraison d'Union. Je dois cependant excepter une vision qui est antérieure à celte époque : je parle de celte première a|)parition de Notre-Seigncur qui eut lieu il y a plusieurs années, ainsi que je l'ai dit (1). Et plût à sa Divine Majesté que j'eusse compris dès lors , comme je l'ai compris depuis , que cette vision était véritable, je n'en aurais pas retiré peu d'avantage.
Quand c'est le démon qui agit , loin de répandre une douce pai.x dans l'âme , il ne lui laisse que de l'effroi et un grand dégoût. Je tiens pour certain que Dieu ne lui permettra jamais de tromper une personne qui , se défiant d'elle-même en tout , est si ferme dans la foi que , pour la moindre des vérités révélées , elle serait prête à affronter mille morts. Pour prix d'une si généreuse disposition , Dieu rend encore plus vive et plus forte la foi de cette âme. Elle met un soin continuel à se conformer en tout à ce qu'enseigne l'Eglise ; dans ce but , elle interroge souvent ceux qui peuvent l'éclairer. Elle est si immuablement attachée à son symbole , que toutes les révélations imaginables , vît-elle les cieux ouverts , ne seraient pas capables d'ébranler sa croyance sur le plus petit article enseigné par l'Eglise. Que si quelquefois l'âme voit sa pensée vacillante là-dessus , ou si elle se permet de raisonner ainsi en elle-même : Si c'est Dieu qui me dit ceci , ce pourrait bien être aussi vrai que ce qu'il a dit aux Saints; cette pensée viendrait du démon qui commence à la tenter par un premier mouvement , et ce serait un très-grand mal si elle s'y arrêtait. Mais je suis convaincue que même ces premiers mouvements seront bien rares dans une âme revêtue de cette force que Dieu donne aux personnes inébranlablement attachées à leur foi. Car , pour la plus petite des vérités que l'Eglise nous propose . elle se sent la force de défier et de confondre tous les démons.
Lorsqu'une âme ne voit point en elle cette mâle vigueur de la foi , cl lorsfjue les tendresses de dévotion ou les visions
(1) Au chaf). VII, pn.!:u83.
ÉCRITE l'AR EI.I.F-MI'mB. 287
(lircllea , ne contribuent pas ;» rauj^incnter , je dis qu'elle no les doit pas tenir pour sùrcs. Quoiciu'elle ne s'aperçoive pas sur l'heure du mal qu'elle en reçoit, ce mal est grand , et il peut le devenir davantage. Je vois et je sais par expérience qu'il ne faut se persuader (ju'unc chose vient de l'Esprit de Dieu, qu'autant qu'elle se trouve conforme à l'Ecriture sainte. S'il y avait la plus légère divergence , je croirais que ces visions viennent de l'auteur du mensonge avec une conviction incomparablement plus ferme (|ue je ne regarde les miennes comme venant de Dieu, quelque certiflide que j'en aie. Avec cette divergence , on n'a pas besoin d'autres marques ; et elle dispense de toute recherche ultérieure ; car seule , elle démontre d'une manière si évidente l'action du mauvais esprit, que si le monde entier m'assurait que c'est l'Esprit de Dieu, je ne le croirais pas.
Voici d'autres marques auxquelles on ()eut reconnaître l'action de l'ennemi du salui. Tous les biens semblent à la fois se cacher et s'enfuir de l'ûme ; le dégoiit et le trouble s'emparent d'elle , et elle ne se sent de force pour aucun acte de vertu. Cet esprit de mensonge lui inspire ([uelques bons désirs , mais ils effleurent à peine l'ûrae et sont frappés d'impuissance ; l'humilité qu'il lui laisse est fausse , inquiète, et sans douceur. A ces traits , l'action de res|)ril de ténèbres sera visible , selon moi , à toute ame (|ui aura éprouvé les effets du bon Esprit. Néanmoins, comme le démon peut en celte matière nous tendre bien des pièges . le parti le [)lus siîr est de toujours craindre , de nous tenir sur nos gardes , et d'avoir un Maître éclairé auquel notre âme soit entièrement ouverte. Avec de telles précautions, il ne peut nous arriver aucun mal.
Quant à moi , j'ai eu beaucou[) à souffrir des craintes excessives de certaines personnes , surtout dans la circonstance que je vais rapporter. Je ne traitais d'ordinaire et ne déclarais mes plus intimes sentiments qu'à mon Confesseur. Cependant , sur son ordre, je communiquais aussi de temps en tcm|)s avec quelques autres grands serviteurs de Dieu ,
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auxquels, à jiisle litre , j'accordais pleine confiance. Comme ils avaient pour moi beaucoup de dévouement , leur crainte que je ne fusse trompée par le démon n'en devenait fjue plus vive. Je le craignais extrêmement aussi , quand j'étais hors de l'oraison; car, une fois dans le saint entretien, Notre- Seigneur , en m'accordant ses grâces, daignait me rassurer. Ils s'assemblèrent donc un jour , au nombre , je crois , de cinq à six , pour délibérer sur ce sujet ; et voici le résultat de la conférence. Mon Confesseur me vint dire qu'ils prononçaient tous d'un commun accord que ce que j'éprouvais venait du démon ; ainsi , d'après eux , je devais communier plus rarement et me distraire de manière à éviter la solitude. Ma crainte, déjà si grande comme je l'ai dit , en fut au comble; le mal de cœur dont je souffrais contribuait encore à l'augmenter , de sorte que souvent même en plein jour je n'osais rester seule. Voyant des hommes d'un tel mérite affirmer ce que je ne pouvais croire , j'en eus un grand scrupule , dans la pensée que cela venait de mon peu d'humilité. Ils étaient en effet tous |)lus saints que moi , d'une vie plus édifiante , et ils avaient la science pour eux. Je faisais tous mes efforts pour les croire ; je me représentais les infidélités de ma vie , et , à la vue de ce triste tableau , j'essayais de me persuader qu'ils disaient vrai.
Un jour, plus accablée que jamais par cette affliction , je quittai l'Eglise (I) . et je vins me réfugier dans un Oraioirede notre Monastère. Je m'étais privée pendant plusieurs jours de la communion et de la solitude qui étaient toute ma consolalion. Je n'avais personne avec qui je pusse communiquer ; car tout le monde était contre moi. Les uns souriaient, ce semble, de pitié en écoulant ce que je disais , le regardant comme le fruit de l'illusion et du délire ; les autres avertissaient mon Confesseur de se tenir en garde contre moi ; d'autres enfin proclamaient hautement que l'action du démon était manifeste.
(1) Cette Eglise, d'après Ribera, était celle du collège de la Compagnie de Jésus
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Seul . mon l.onfesscur , loul en siiivaiUlcur avis pour ni'éprouver , comme je l'ai su depuis (I). me consolait toujours. Il me (lisait : QuamI bien mùmc ce serait le démon , dès que j'étais lidèle à ne point oITenscr Dieu , il ne pouvait me nuire absolument en rien ; au reste lépreuve passerait, et . je devais le demander instamment à Dieu. De son côté, il sollicitait avec ardeur celle 2;ri\ce pour moi. Les persotmes (ju'il confessait, plusieurs autres encore , unissaient leurs prières aux siennes dans le môme but ; et pour mieux réussir, on faisait prier toutes lésâmes (|ue l'on croyait en crédit au|)rès de Dieu. Toutes leurs oraisons et les miennes ne tendaient (|u'à obtenir de sa Divine Majesté qu'il lui plût de me conduire par un autre chemin, l'end int deux ans , ce me semble . nos prières ne cessèrent de monter vers le Ciel. Toutefois , nulle consolation ne m'enlevait la peine où me jetait la pensée seule que le démon pouvait m'adresser si souvent la parole. Car depuis que je n'a\ais plus mes heures de solitude pour prier, Notre-Seii;neur ne laissait pas de me faire entrer dans le recueillement au milieu même des conversations ; il me disait ce qu'il jugeait à propos, et, malgré toutes mes résistances, il me forçait à l'entendre.
Etant donc seule dans cet Oratoire, privée de la consolalion de rencontrer une âme que je pusse rendre conlidente de nies peines, incapable soit de prier, soit de lire, brisée [)ar la tribulation , mourante d'effroi d'être trompée par resj)rii de ténèbres , livrée à toutes les angoisses du trouble et ployant sous le poids de la tristesse, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, ce me semble , cette douleur que j'avais tant de fois ressentie , n'avait été si perçante ni si cruelle. Je restai ainsi quatre ou cinq heures , ne recevant aucune consolation
(I) Ribera , dan.s sa vie de sainte Térèse , et le Vénérable Père Louis du Pont , dans sa vie du Véncrabic Père Bnlthasar Alvarez , confirment le témoignage de la Siinte : ils rapportent tous les deux que le Père Balthnsar Alvarez , pour éprouver sa pénitente et la faire mourir h elle-même , lui dit plus d'une fois de propos délibéré , que les paroles qu'elle entendait pourraient bien venir du démon.
MF. l)F. s TÉltÈSE. 4i*
ni (kl C.iol ni do la terre , savourant toute l'amortume do la soutVrance où Noire-Seigneur me laissait, et en proie à l'aitpréhcnsion de mille dangers. 0 Dieu de mon cœur, comme vous montrez bien (jue vous êtes l'ami véritable ! Etant tout-puissant, vouloir, pour vous, c'est faire Jamais vous ne cessez d'aimer, si l'on vous aime. Que toutes les créatures vous louent . (S Souverain Maître du monde ! El qui me donnera une voix assez forle pour faire entendre jusqu'aux extrémités de la terre combien vous êtes fidèle à vos amis !Tous les frôles appuis d'ici-bas peuvent nous manquer ; mais vous , mon Dieu , qui êtes le Seigneur de toutes choses , vous ne nous manquez jamais. Qu'elle est petite la part de souffrance que voiis faites à ceux qui vous aiment ! O mon tendre Maître , avec quelle délicatesse , quelle amabilité, quelle douceur, vous savez agir à leur égard 1 Trop heureux raille fois le cœur pur qui n'aurait jamais aimé que vous ! Il semblerait, ô Dieu , que vous éprouvez avec rigueur ceux qui vous aiment , mais c'est afin que , dans l'excès de l'épreuve , se révèle l'excès plus grand encore de votre amour. 0 mon Dieu ! que n'ai-je assez de talent , assez de science , et des paroles toutes nouvelles, pour exprimer aussi bien que je le comprends la grandeur et les merveilles de vos œuvres 1 Hélas tout me manque pour cela , mon Dieu ! mais du moins, pourvu que votre main me protège , je ne vous abandonnerai jamais. Que tous les savants s'élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que les démons me tourmentent , si vous êtes avec moi , je ne crains rien. Je sais maintenant par expérience avec quel avange vous faites sortir de l'épreuve ceux qui ne mettent leur confiance qu'en vous seul.
Tandis que j'étais dans l'extrémité dafïïiction que je viens de dire , et quoique à celte époque je n'eusse point encore eu de vision , ces paroles que j'entendis suffirent seules pour m'enlever toute ma peine , et faire naître en mon âme un calme parfait : « N aie point de peur , ma fille , car c'est moi ; je ^ne l'abandonnerai point, bannis toute crainte. »
ÉCRITE PAR El.LE-MKMR. 201
L'instant d'auparavant j'aurais cru que , môme en employant de longues heures à ramener la paix dans mon Ame , nul n'aurait pu y réussir, tant était grande la tourmcnic où je me voyais. El voilà qu'à ces seules paroles , je sentis renaître la sérénité; au triste état de mon Ame succédèrent soudain la force, le courage, l'assurance, la paix . la lumière; en un instant j'avais été si complètement changée, que j'aurais hardiment soutenu contre le montle entier que ces [)aroles venaient de Dieu. Oh! ([uelle inefl'able bonté en ce Dieu! quel bon Maître ! et qu'il est puissant ! Non-seulemenl il donne le conseil , mais encore le remède ; ces paroles opèrent ce qu'elles expriment. Par quelles voies admirables il fortilie notre foi et augmente notre amour! J'aimais à me rappeler souvent cette grande lempéte que Notre-Seigneur apaisa soudain en commandant aux vents de laisser la mer tranquille , et je disais : Quel est celui auquel obéissent ainsi toutes les puissances de mon âme , qui , en un instant , fait briller la lumière au sein d'une obscurité si profonde , qui attendrit un cœur aussi dur que le rocher , et qui arrose de l'eau raffraîchissante des larmes une terre que devait , ce semble , désoler une longue sécheresse ? Quel est celui qui allume ces désirs , et qui me donne ce courage? Car voici les pensées qui s'élevaient alors dans mon Ame : De quoi ai-je peur? Qu'est-ce donc ? Je veux servir cet adorable Maître ; je n'aspire qu'à le contenter ; je mets dans l'accomplissement de sa volonté toute ma joie , tout mon repos et tout mon bonheur. Ce sont là mes sentiments, j'en suis sûre , et je le puis affirmer sans crainte. Si donc ce Maîlre est tout -puissant , comme je le vois . si les démons sont ses esclaves, comme la foi m'en donne la certitude , quel mal peuventils me faire à moi . la servante de ce Seigneur et de ce Monarque? Pourquoi n'aurais-je pas la force de combattre contre tout l'enfer? Je prenais en main une croix , et Dieu à qui seul j'étais redevable de ce changemeni instantané , m'armait d'un tel courage que je n'aurais point eu peur d'attaquer tous les démons réunis; je sentais qu'avec cette croix je les aurais facilement vaincus, .\insi je leur disais : Maintenant , venez tous ,
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étant la servante du Seigneur , je veux voir ce que vous pouvez me faire.
Je puis aflirmer (ju a dater de cette époque ces malheureux esprits avaient peur de moi : et, au contraire , je les craignais si peu , et je demeurai si trantjuiile , que toutes mes appréhensions s'évanouirent, lis m'ont (iuel(|uefois apparu , il est vrai . comme on le verra par mon récit; mais loin de m'inspirer la moindre crainte, ils semblaient plutôt saisis d'effroi à mon aspect. Par un pur don du souverain Maître, j'ai gardé sur eux un tel empire que je n'en fais pas plus de cas que de mouches. Je les trouve pleins de lâcheté : dès qu'on les méprise . tout courage les abandonne. Ils ne savent attaquer que ceux qu'ils voient se rendre à discrétion. Et si Dieu leur permet de tenter et de tourmenter quelques-uns de ses serviteurs , ce n'est que pour éprouver leur vertu et accroître leur sainteté. Je prie sa Divine .Majesté de nous faire la grâce de ne craindre que ce qui doit réellement nous inspirer de la crainte, et d'être bien convaincus de cette vérité, qu'un seul péché véniel peut nous faire plus de mal que tout l'enfer ensemble ne nous en peut faire. Si ces esprits pervers nous épouvantent , c'est parce que nous leur donnons volontairement prise sur nous, par notre attachement aux honneurs , aux biens , aux plaisirs. Nous voyant aimer et rechercher avec passion ce que nous devrions avoir en horreur , ils conspirent avec nous contre nous-mêmes , et ils peuvent ainsi nous faire beaucoup de mal. Insensés , nous leur mettons en main les armes mêmes avec lesquelles nous devrions nous défendre. C'est là ce qu'on ne saurait assez déplorer. Mais si, au contraire, nous avons en horreur le monde et tous ses faux biens, si, par amour pour Jésus-Christ, nous embrassons sa Croix avec la sincère résolution de marcher sur ses traces , c'en est fait , le démon est en fuite, il abhorre de tels sentiments , il les' redoute comme la peste. Ami du mensonge , et le mensonge même , il n'aura garde de faire un pacte avec quiconque marche dans la vérité. Mais s'aperçoit-il que l'entendement de quelqu'un est obscurci, il travaille
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avec une merveilleuse adresse à éteindre en lui un reslc de lumière ; et dès (ju'il le voit asL^ez avcui;lo pour mettre son repos dans ces vanités du monde non moins futiles que des hochets d'enfance, il sent bien que celui-là n'est qu'un enfant ; il le traite donc comme tel , et , avec une hardiesse qui va toujours croissant , il lui livre combat sur combat.
Daigne le Seigneur me faire la grâce de n'être pas du nombre de ces infortunés , et de toujours chercher mon repos , mon honneur , mon plaisir , dans leur véritable source. Alors je n'aurai que du mépris et du dédain pour tous les démons , et ce seront eux qui auront peur de moi. Je ne comprends pas ces craintes qui nous font dire : Le démon , le démon , quand nous pouvons dire : Dieu , Dieu , et faire ainsi trembler notre ennemi. Et ne savons-nous pas qu'il ne peut faire le moindre mouvement , si le Seigneur ne le lui permet ? Que signifient donc toutes ces terreurs? Quant à moi, c'est certain, je redoute bien plus ceux qui craignent tant le démon que le démon luimême. Car pour lui il ne saurait me faire de mal , tandis que les autres , surtout s'ils sont Confesseurs , jettent l'âme dans de cruelles inquiétudes. J'ai tant souffert pour ma part pendant quelques années , que je m'étonne maintenant d avoir pu y résister. Béni soit le Seigneur qui m'a tendu une main si secourable !