‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 33 sur 52 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Paroles intérieures , suite. — Divers signes auxquels on peut reconnaître l'actionde Dieu. — La conduite la plus sûre, comme Notre-Seigneur le dit plusieurs fois a la Sainte , est d'ouvrir entièrement son âme à un Confesseur éclairé , et de lui obéir. — Térése est souvent tentée de quitter le Père Balthasar Alvarez; le Divin Maître le lui défend , et lui en fait chaque fois une sévère réprimande. — Comment il éclaire lui-môme son Confesseur. — Il promet à la Sainte de lui donner un livre vivant.

Je regarde comme une des grandes grâces du Seigneur ce courage qu'il me donna contre les démons; car une âme se nuit beaucoup à elle-même , lorsqu'elle se laisse abattre par la peur , et dominer par une autre crainte que celle d'olFenser Dieu. Sujets d'un Roi tout-pui.ssant, au service d'un Souverain auquel tout est assujetti, nous n'avons rien àredouter. dès que nous marclions devant lui dans la vérité et avec une conscience pure. Je no voudrais donc voir en nous qu'une crainte, celle d'offenser ce grand Dieu qui peut soudain nous briser , mais qui , s'il est content de nous , peut aussi d'un regard terrasser tous nos ennemis. Cela est vrai, pourra- t-on dire ; mais où sera l'âme assez droite pour contenter le Seigneur en tout , et n'avoir point aussi quelque crainte ? Certes . ce n'est pas la mienne ; elle est trop pauvre , trop imparfaite , et remplie de tro|) de misères. Ueurcu.^cment Dieu ne nous traite pas avec cette sévère rigueur des hommes , il connaît nos faiblesses. Toutefois, malgré cette crainte de n'être pas assez fidèle, l'âme qui est favorisée de ces paroles intérieures , trouve en elle de

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grands indices d'un vérilahlc amour poui Dieu. L'amour dont elle brùle ne resic [)Ius caché comme dans les commencements; il se révèle , ainsi que je le dirai dans la suite, si je ne l'ai déjà dit , par l'impétuosité de ses transports et par la véhémence du désir de voir Dieu. Tout la déboute , tout la fatisue. tout la tourmente , excepté jouir de lui , ou travailler pour sa gloire. Le repos d ici-bas lui est un supplice , parce qu'elle se voit absente de celui en qui elle doit trouver son souverain repos. Ce sont là, à mon gré, tout autant d'indices très-clairs d'un véritable amour.

Voici ce qui m'est arrivé. Étant assaillie de grandes tribulations à cause d'une affaire dont je parlerai (1) , et me voyant en butte non-seulement aux murmures de presque toute la ville où je suis (2) , mais encore de mon Ordre , je m'affligeais un jour profondément de tant de causes de trouble , lorsque le Seigneur me dit : « De quoi as-tu peur ? Ne sais-tu pas que je » suis tout-puissant ? J'accomplirai ce que je t'ai promis. » Ces paroles dont j'ai vu le fidèle accomplissement laissèrent au moment même dans mon âme une force étonnante. Je me sentais prête , dût- il m'en coûter encore davantage , à m'engager dans de nouvelles entreprises pour le service de Dieu , et à aller au-devant des souffrances. Notre-Seigneurm'a encouragée par des paroles de ce genre tant de fois', que je n'en pourrais dire le nombre.

Souvent aussi il me faisait des réprimandes ; c'était lorsque j'avais commis quelque imperfection. Il y a alors dans ses paroles une force capable de faire rentrer une âme dans son néant ; mais elles portent l'amendement avec elles, le Divin Maître donnant tout ensemble , comme je l'ai dit , le conseil et le remède.

De temps en temps il rappelle à ma mémoire les péchés de ma vie , et particulièrement lorsqu'il veut me faire quelque

(1) La fondation de Saint-Joseph d'Aviia

(2) Avila.

KCimt PAR KLLE-MKME. '2d7

gr;\cc signalée. L'Ame alors se croil déjà devant son Juge , cl la vérilé lui a|t|>araîl avec tant de clarté qu'elle ne sait où se mettre.

Cet adorable Sauveur a daigné encore m'avertir plusieurs fois de certains dangers qui me menaçaient, ou qui menaçaient d autres personnes. Knfin il ma armoncé bien des événements trois ou quatre ans à l'avance, et tous se sont fidèlement accom|)lis: je pourrai en signaler quelques-uns.

On voit par là qu'il y a tant de marques de l'action de Dieu dans une âme , qu'elle ne peut , à mon avis , l'ignorer. Toutefois , voici la conduite la plus sûre à tenir , elle n'a aucun danger et offre de nombreux avantages ; et nous femmes , qui sommes étrangères à la science, nous devons surtout nous y conformer : c'est de faire connaître notre âme tout entière et les grâces que nous recevons à un Confesseur éclairé et de lui obéir. Notre-Seigneur lui-même me l'a ordonné plusieursfois ; je le mets en pratique, et je ne pourrais sans cela avoir du repos.

Le fait que je vais rapporter s'est renouvelé bien souvent : j avais un Confesseur (I) qui me mortifiait beaucoup , et qui

fl; Au rapport du Pore Louis du Pont , Balthasar Alvarez s'appliquait à mortifier Térèsc en tout , et spécialement dans les choses où elle montrait tant soit peu d'empressement naturel. 11 faisait mourir peu à peu dans cette âme héroïque tous les mouvements de la nature , pour ne la laisser vivre que de la vie de la grâce. Dans une circonstance où il s'était absenté dAvila , Térèse assaillie d'une grande peine lui écrit , en le conjurant de lui répondre sans délai. Il lui répond en effet sans délai , mais il met sous enveloppe sa réponse , et écrit ces mots sur la lettre : Vou» ne l'ouvrirez que dans un mois. Térèse s'y soumit de bonne grâce , mais non sans ressentir vivement la mortification.

Cet homme de Dieu connaissant ce qui pouvait le plus faire mourir Térèse à ellemême eut lo courage de ne pas le lui épargner. A l'époque, où presque tous , excepté lui, la croyaient victime des illusions du démon, non-seulement comme on l'a vu au XXV» chapitre , page 289, il lui dit plus d'une fois de propos délibéré, pour l'éprouver , que les paroles qu'elle entendait pourraient bien venir du démon , mais il alla encore jusqu'à la priver vingt jours de suite de la sainte communion. Térèse accepta ce calice avec une résignation sublime. Pour prix d'une obéissance si parfaite , Notre-Seigneur adressa à son humble et fidèle Epouse ces paroles qu'elle a rapportées au précédent chapitre , page 292 : «Ne crains point , ma fille , » c'est moi ; je ne t'abandonnerai point , bannis toute crainte. »

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(|uolquofois aussi m'affligeait bcaiiconp ; grande était la souffrance qu'il me faisait endurer, en déclarant une guerre ou verte à mon re[)Os ; et c'est pourtant lui qui , à mon jugement . a fait le plus (le bien à mon ûme. Malgré mon grand attachement pour lui .j étais quelquefois tentée de le quitter, parce qu'il me semblait que ces peines qu'il me causait me détournaient de I oraison. Mais , lorsque j'étais près d'en venir à rexéculion , Notre-Seigneur sur-le-champ me le défendait et me faisait chaque fois une réprimande qui m'était infinin)ent plus sensible que tout ce que mon Confesseur me faisait soulFrir. A certains jours, je trouvais , je l'avoue , l'épreuve bien forte : tourment d'un côté , réprimande de l'autre ; et tout cela m'était néanmoins nécessaire, tant j'avais encore peu ti'availlé à vaincre ma volonté. Noire-Seigneur me dit une fois: «Que je ne devais » pas me flatter d'être obéissante , si je n'étais déterminée à » souff"rir ; je n'avais qu'à jeter les yeux sur ce qu'il avait » souffert , et tout me deviendrait facile. »

Un Confesseur à qui je m'étais confessée dans le commencement , me conseilla un jour de me taire sur les faveurs que j'avais reçues ; puisqu'il était prouvé qu'elles venaient de l'Esprit de Dieu , il valait mieux n'en plus parler à personne , et les ensevelir dans le silence. Je goûtai ce conseil , et voici pourquoi : jamais je n'allais faire connaître à mon Confesseur les grâces que Dieu m'accordait sans éprouver une peine et une honte au delà de toute expression. Parfois il m'eût été moins pénible de lui déclarer de grandes fautes , surtout quand ces faveurs étaient d'un ordre élevé. Il me semblait qu'on ne me croirait pas et qu'on se moquerait de moi ; je trouvais en cela un manque de respect aux merveilles de Dieu, et j'y étais si sensible que, pour cette raison, j'aurais voulu garder le silence. Notre-Seigneur me dit alors a Que j'avais » été très-mal conseillée par ce Confesseur; je ne devais en » aucune façon taire quoi que ce soit à celui qui me con- »> fessait (1) , parce qu'il y avait en cela une grande sûreté,

(1) Le Pérc Baltliasar Alvarr-/.

ÉCRITE l'AK Kl.f.F.-MKME. 299

» tandis qu'en faisant II- contraire , je pourrais plus d'une fois » nie tromper. »

Voici ce qui arrivait toujours . lorsque le Divin Maître ni'ayanl commandé une chose dans l'oraison . mon Confesseur m'en ordonnait une autre : cet adorable Maître me disait de nouveau de lui obéir ; mais il changeait bientôt la disposition de son Ame. et lui inspirait de me commander la môme chose.

Lorsqu on flt défense de lire plusieurs livres traduits en langue casiillanne , j'en eus beaucoup de peine ; j'en lisais quelques-uns avec plaisir, et , désormais , n'entendant pas le latin , je m'en voyais privée. Notre-Seigneur me dit : « N'en » aie point de peine, je te donnerai un livre vivant. » Il ne me fut pas donné alors de comprendre le sens de ces parole.?, parce que je n'avais pas encore eu de visions (1) , mais, peu de jours après . il me fut facile de l'entendre. Car j'ai trouvé tant à penser et à me recueillir dans ce que je voyais présent, et Notre-Seigneur a daigné lui-môme m'instruire avec tant d'amour et de tant de manières , que je n'ai eu que très-peu ou presque pas besoin de livres. Ce Divin Maître a été le livre véritable où j'ai vu les vérités. Bénédiction el louange sans fin à ce livre vivant qui lais.'^e imprimé dans l'àme ce qu'on doit lire et faire , de telle sorte qu'on ne peut l'oublier. Et qui donc pourrait voir cet adorable Sauveur couvert de plaies , accablé d'afflictions , cruellement persécuté , sans avoir soif de partager ses douleurs, sans les appeler de toute l'ardeur de ses vœux et de son amour? Qui pourrait apercevoir le plus faible rayon de la gloire qu'il prépare à ceux qui le servent , sans comprendre que tout ce qu'on peut faire et souffrir n'est rien, quand on espère une telle récompense? qui pourrait voir les tourments que souffrent les damnés , sans considérer comme des délices les tourments d'ici-bas , et sans se sentir pénétré

(1) Ce ne fut qu'en 1559 que la Sainte commença à être favorisée des visions qu'elle va rapporter dans les chapitres suivants. Ces visions se succédèrent pendant deux ans et demi , de 1559 jusqu'en 1561 , c'est-à-dire de la 4'i« à 46' année de la Sainte.

^00 VIB DE SAINTK TEUÈSK ÉCRITE PAU ELLK-MÊME.

d'une infinie reconnaissance envers un Dieu qui l'a tant de fois délivré de ral)îme? Mais parce qu'avec le secours de Dieu je traiterai plus particulièrement ailleurs de ce sujet, je veux maintenant avancer dans la relation de ma vie. Je souhaite que le Seigneur m'ait fait la grâce de me bien expliquer en ce quej'ai dit jusqu'ici. Je suis convaincue que celui qui en aura fait l'expérience n'aura nulle peine à le comprendre et trouvera quej'ai eu le bonheur de ra'exprimer avec assez de justesse. Mais je ne m'étonnerai point que celui qui ne l'a point éprouvé regarde tout cela comme des folies. M est disculpé par cela seul que c'est moi qui l'ai dit, et je me garderai certes de le blâmer d'un tel jugement. Je demande seulement au Seigneur la grâce de faire en tout sa sainte volonté. Amen.

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