CHAPITRE XXIX
Elle continue à traiter de cette admirable Vision de Notre-Seigneur ; elle en est favorisée deux ans et demi presque continuellement. — Angoisses où la jette l'ordre de résister à ces faveurs. — Paroles consolantes qu'elle entend de la bouche du Divin Maître. — Croix de son ros;iire miraculeusement changée. — La vérité de ces Visions ne tarde pas à se manifester ; amour extraordinaire que Dieu allume dans le cœur de Térèse ; transport et suave martyre de cet amour. — Un Séraphin perce son cœur avec un dard enflammé . et laisse la Sainte plus embrasée d'amour que jamais.
Je me suis bien éloignée de mon sujet : je disais que celte vision de Notre-Seigneur ne saurait être l'ouvrage de Timagination. Comment pourrait-elle , en effet , avec tous ses efforts représentera notre ûmc l'IIumanilcde Jésus-Christ et lui peindre son incomparable beauté ? II ne lui faudrait pas peu de temps pour arriver à une image tant soit peu ressemblante ! Elle peut néanmoins , d'une certaine manière , mettre sous nos yeux cette Humanité sainte , ses traits , sa blancheur . confier cette image à notre souvenir . et . quand elle s'en efface , la faire revivre. Pour cela, elle n'a besoin que de ses forces naturelles. .Mais dans la vision dont je parle , il n'y a rien de semblable. Souverainement indépendant de nos résistances, comme de nos efforts et de nos désirs , Notre-Seigneur se fait voir quand il lui plaît , de la manière qu'il lui plaît , dans le degré qu'il veut, elle temps qu'il veut ; il suffit même que nous voulions considérer quelque chose en particulier , pour qu'il disparaisse aussitôt.
330 vit lit SAIMIK IKUKSK
Ce Divin Maître a daigné, l'espace de deux ans oi demi . tue favoriser presque conlinuellemcnl de celle vision ; depuis plus de Irois ans, elle est moins ordinaire, mais il m'en accorde une autre plus élevée que je rapporterai peul-ôlrc dans la suite. Pendant qu'il me parlait , je contemplais celte beauté souveraine ; les paroles que proférait celte bouche si belle et si divine avaient une douceur infinie. Dans ces fortunés moments , j'aurais eu le plus ardent désir de remarquer la couleur et la grandeur de ses yeux [)Our en pouvoir |)arler ; jamais je n'ai mérité une telle grâce ; tous mes efforts n'ont servi qu'à faire entièrement disparaître la vision. Si d'ordinaire il me parle avec celte douceur ineffable , quelquefois il le fait avec rigueur. Assez souvent je m'aperçois qu'il me regarde avec tendresse ; mais ce regard a tant de force que mon ûme ne peut le soutenir ; elle entre dans un ravissement stiblime qui , pour mieux l'unir à l'adorable objet de son amour , lui enlève la vue de sa beauté divine.
Ainsi , il est manifeste que ces visions ne dépendent en rien de notre volonté ; le Seigneur veut que noire unique partage soit la confusion , l'humilité, et l'action de grâces pour ce qu'il nous donne. Je dis ceci do toutes les visions ; nous n'y pouvons voirni plus ni moins que ce qu'il plaît à Notre-Seigneur de nous découvrir ; tous nos efforts , toutes nos industries sont absolument inutiles. Le Divin Maître veut nous apprendre que ce n'est pas là notre ouvrage , mais le sien. La manière souveraine dont il agit . loin de donner de la vanité, doit nous pénétrer d'un sentiment profond d'humilité et de frayeur. Ne consultant en rien nos désirs quand il daigne nous apparaître , il peut nous retirer ce» hautes faveurs, sa grâce môme, et nous abandonner ainsi à notre perte. Enfin . il veut que la crainte nous accompagne toujours, tant que nous vivons dans cet exil.
Cet adorable Sauvear se représentait presque toujotirs à moi tel qy'il était après la résurrection. Quand il m'ap[)araissait dans la sainte hostie . c'était dans cet état de gloire. Quelquefois, pour m'encourager quand j'étais dans la tribulalion , il
ECRITK PAR tLLE-MÉME. 3;{1
me inonlrail ses pluies ; il m'est aussi apparu en Ooix ; je l'ai vu au Jardin , mais rarement avec sa couronne d'épines. Enfin je I ai vu p«ir tant sa Clroix. S'il m'apparaissail ainsi , c était , je le répète, à cause des besoins de mon ûme, ou pour la consolation (le quelques autres personne.^ ; mais toujours son corps était glorilié.
Que de hontes . d'anj^oisses . de persécutions et d'alarmes ne m'a pas coûtées l'aveu de ces visions ! On était si persuadé (|u'elli>s étaient l'ouvrai^e de l'csp.rit de ténèbres, que quel(|ues personnes voulaient m'exorciser. Ola ne me causait guère de peine ; mais j'en éprouvais une bien sensible, quand je voyais (|ue les Confesseurs appréhendaient de me confesser, ou quand j'apprenais les rapports (|u'on allait leur faire. Je ne pouvais néanmoins concevoir aucun regret d'avoir été favorisée de ces célestes visions . je n'aurais pas voulu en changer une seule contre tous les biens et tous les plaisirs du monde. Elles étaient constamment , à me.< yeux , un trésor inestimable , une grâce insigne de Notre-Seigneur ; et Te Divin Maître lui-même m'en donnait souvent Tassurance. Je sentais croître l'ardent amour qu'il avait allumé dans mon âme : j'allais me plaindre à lui des peines qu'on me causait , et je sortais toujours de l'oraison , consolée , et avec de nouvelles forces. Je n'osais cependant contredire ceux qui m'étaient contraires ; ils eussent trouvé en cela un défaut d'humilité , et ils m'auraient jugée [)lu5 défavorablement encore. Je me contentais d'en parler à mon Confesseur, et il me consolait toujours beaucoup quand il me trouvait ainsi dans la peine.
Ces visions étant devenues beaucoup plus fréquentes, un de ceux qui auparavant avaient pris soin de mon âme, et à qui
je me confessais quel(|uefois lorsque le F'ère Ministre ('l)ne pouvait m'entcndre, me dit (ju'il était clair qu'elles venaient
I Le P«re Ballhasar Alvarez. 11 fut sept ans de suite Ministre du CoUoge de Sainl-Gillos , c'est-àKlire second supérieur de la maison ; mais de fait, il fut chargé, la plus grande partie de ce temps , du gouvernement du Collège , parce que des deux supérieurs qui y furent envoyés , le jjremier , le Père Denys Vasquez , n'y resta qu'un an et demi , et le second , le Père G« spard Salazar , que neuf mois.
332 MK l)K SAIMK TKUESE
(lu démon. Il me coninianilail , puisque je ne pouvais empêcher cet esprit de ténèbres de m'apparaîlre . de faire le signe de la croix toutes les fois (pi'il se montrerait . et <le le repousser avec un geste de mépris . car je devais tenir pour certain que celait lui ; él:mt accueilli de la sorte, il cesserait de venir ; au reste . je n'avais rien à craindre. Dieu me garderait . el ne tarderait pas à mettre un terme à l'épreuve. Ce commandement me causa une peine extrême ; persuadée que ces visions venaient de Dieu , et ne pouvant , comme je l'ai dit . désirer de ne les point avoir, j'éprouvais une terrible répugnance à obéir. Je ne laissais pas néanmoins de faire ce qui m'était commandé. Je suppliais Dieu avec les plus vives instances de ne pas permettre que je fusse trompée ; c'était là ma prière continuelle, et je la lui adressais en répandant beaucoup de larmes. Je me recommandais aussi à saint Pierre et à saint Paul mes glorieux et bien-aimés protecteurs. Car le Divin Maître m'étant apparu pour la première fois le jour de leur fête m'avait dit qu'ils me préserveraient de toute illusion. Aussi je les voyais souvent à mon côté gauche, d'une manière trèsdistincte non par une vision imaginaire , mais par une vision intellectuelle.
J'éprouvais une indicible peine à faire ce geste de mépris . à chaque apparition de Noire-Seigneur ; car lorsqu'il était présent , on m'aurait plutôt mise en pièces que de me forcer à croire que c'était le démon. Ainsi l'on m'avait imposé un genre de pénitence bien cruel. Pour ne point faire tant de signes de croix , j'en avais presque toujours une à la main ; mais j'étais moins fidèle à donner ces signes de mépris, parce qu'il m'en coûtait trop. Je me souvenais des outrages que les Juifs avaient faits à cet adorable Sauveur, et je le suppliais instamment de me pardonner ceux qu'il recevait de moi , puisque ce n'était que pour obéir aux personnes qu'il avait établies dans son Église pour le représenter et tenir sa place. Il médisait alors : « Ne te mets point en peine ; lu fais bien d'obéir , je « ferai connaître la vérité. »
KCniTR l'Ail KLI.F.-MKMK. 33'}
Mois, lorsqno ceux (|ui me croyaient irompée me défendironl do faire oraison , il me témoigna le trouver mauvais ; il me commanda de leur dire (|u'il y avait en cela de la tyrannie, et il mil en môme temps dans mon es[)rit diverses raisons qui me prouvaient que ces visions ne venaient point de l'ennemi : j'en rapporterai quelques-unes dans la suite.
Un jour que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Noire-Seigneur me la prit de la sienne ; (|uand il me la rendit, elle était formée de quatre grandes pierres incomparablement plus précieuses que des diamants. Que dis-je? Les plus beaux diamants du monde semblent faux cl sans lustre auprès de l'éclat surnaturel dont brillaient les magnifiques pierres de celle croix. Les cinq plaies de Notre-Seigneur s'y trouvaient admiral)Iement gravées. Ce Divin Maître me dit que je la verrais ainsi désormais. Sa promesse s'est fidèlement accomplie ; à partir de ce jour, je n'ai plus discerné dans cette croix le bois dont elle était faite, les resplendissantes pierres qui la composent frappent seules ma vue : mais nul autre que moi ne jouit de celte faveur (1).
A peine , pour obéir, avais-je commencé à résister à ces visions , que le Divin Maître multiplia à mon égard ses grâces et ses faveurs. J'étais sans cesse occupée de mon Dieu malgré tous mes efforts pour m'en distraire, et mon oraison était si continuelle que le sommeil même n'en pouvait interrompre le cours. Je sentais que c'était cette vue de mon céleste Kpouxqui m'enflammait de plus en plus d'amour. Ainsi je lui adressais
(1)Voici ce que rapporte Ribera dans la Vie de sainte Térèse : «Jeanne do Ahumada , sœur du la Sainte , lui demanda dans la suite cette croix avec adresse cl a vpc beaucoup d'instances, sans lui laisser apercevoir qu'elle était instruite de ce qu'elle avait de miraculeux. Li Sainte , cédant à sa prière , la lui donna. Heureuse de pos.séder un tel trésor , Jeanne de Ahumada le conserve avec le plus grand respect à .\lbe. Elle a bien voulu me faire participer à son bonheur , et elle m'a montré k diverses reprises la croix miraculeuse , qui est composée de quatre morceaux d'ébéne assez larges. Une dame de qualité qui habite h AIbo , Magdeleine de Tolcdo , était entièrement aveugle. Après la mort de sainte Térèse , étant allée visiter Jeanne de Ahumada, elle prit do ses mains cette croix si précieuse, l'appliqua sur ses yeux , et recouvra à l'instant la vue. » Vie de sainte Térèse, liv. I. chap. xi.
334 VIR 1»K SAINTE TKRkSK
souvent lio trndios |>lainles sur cet ('lat violent où l'on mo retenait. J'avais hcan vouloir ne poinr pensera lui. mes désirs et niesofTorlsctîiionl impuissants. J'essavaisnéaiimoinsd'ohéir; mais (|uc |)0uvais-j(^ ? Rien , ou prescpie rien. Malgré cela , Noire-Seigneur ne m'affranchit jamais d'un tel commandement; mais , lout en me disant de m'y conformer . il m'instruisait , comme il le fait encore , de ce que j'avais à dire à ceux qui me l'imposaient , et me rassurait par des raisons si décisives qu'elles dissipaient toutes mes craintes.
Peu de temps après il donna , selon sa promesse , des preuves éclalanles de la vérité de ces visions. Je sentis mon cime embrasée d'un très-ardent amour de Dieu; il était évidemment surnaturel , car je ne savais qui l'allumait ainsi en moi , et je n'y avais contribué en rien. Je me voyais mourir du désir de voir Dieu , et je ne savais où je devais chercher celle vie , si ce n'est dans la mort. Les transports de cet amour, sans égaler ni la véhémence , ni le prix de ceux dont j'ai parlé autre part (1) . étaient tels néanmoins que je ne savais que devenir. Rien ne répondait à mes vœux, mon cœur à tout moment était près d'éclater , et il me semblait véritablement que l'on m arrachait l'âme. O mon adorable Maître ! de quel souverain artiBce , de quelle délicate industrie, vous usiez à l'égard de votre misérai)le esclave ! Vous vous teniez caché de moi . et vous me donniez en même temps les plus tendres témoignages de voire amour par une espèce de mon si délicieuse , que mon âme n'eût jamais voulu en sortir.
Pour pouvoir comprendre quelle est l'impétuosité de ces transports, il faut les avoir éprouvés. Ils n'ont rien de commun avec ces mouvements de dévotion sensible , fort ordinaires , qui émeuvent le cœur, veulent éclater au dehors , et semblent devoir suffoquer l'esprit. Cette sorte d'oraison étant de beaucoup inférieure , il faut tâcher avec douceur de réprimer la violence de ses élans , et faire peu à peu rentrer l'âme dans le
(I) Authap. XX.
ÉCRITK l'Ail Kl.l.l -MKMF. 335
calme ; de même qu'on apaise les pleurs excessifs des enTants en leur donnant ;i hoiro. Ln raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux . dans la crainte qu'il ne s'y mêle de l'imperlection , et qu'ils ne soient en grande partie l'ouvrage des sens et de la nature. Ainsi il faut calmer l'ûme comme le petit enfant , par une caresse d'amour, et la porter à aimer Dieu d une manière suave , et non avec une impétueuse violence. Celte âme doit s'appliquer à recueillir son amour au dedans d'elle-même , sans le laisser répandre au dehors ainsi qu'un vase qui bout trop fort et déborde de tous côtés parce qu'on a jeté au feu du bois sans discrétion. Enfin on doit diminuer la cause, c'est-à-dire éloigner de son esprit les pensées qui ont excité cette flamme subite , et tacher de l'éteindre par quelques larmes douces, et non péniblement arrachées comme celles qui naissent de ces sentiments si vifs, et qui nous font beaucoup de mal. J'en répandais de telles dans les commencements ; elles me laissaient !a lête si épuisée , et l'esprit si fatigué, que quelquefois je restais plus d'un jour sans pouvoir revenir à l'oraison ; c'est ce qui me fait dire qu'il faut dans les commencements une grande discrétion , atin d'accoutumer l'esprit à n'agir qu'avec douceur et intérieurement . et à éviter avec grand soin tout ce qui n'est qu'extérieur.
Mais entre ces mouvements de dévotion et ces transports dont je traite , il y a une complète différence. Ici ce n'est pas nous qui mettons le bois au feu ; on dirait que le feu se trouvant allumé , on nous y jette tout à coup afin que sa flamme nous consume. L'âme ne doit point à ses ell'orts celte blessure qu'elle ressent de l'absence de son Dieu ; elle lui est faite par une flèche que de temps en temps on lui enfonce au plus vifdes entrailles et qui lui traverse le cœur. Dès lors elle est réduite en tel état , qu'elle ne sait plus ni ce qu'elle a , ni ce qu'elle veut. Klle connaît bien qu'elle ne veut que Dieu , et que la flèche qui l'a blessée était trempée dans le suc d'une herbe qui la porte à s'abhorrer elle-même pour l'amour de ce Dieu auquel elle ferait avec joie le sacrifice de sa vie.
336 vit l>F. SAINTB IKKÉSE
Nul langai^c , quoique élevé qu'il soit, ne saurait faire coniprcndro la inanirro dont Dieu fait do tollos blessuros , ni cet oxccs do douleur qui Iransporlo l'ànio blessée ; niais elle savoure au fond de celte douleur un si ineffable plaisir, qu'il n'y a point do délices dans la vie (jui en approchent. Je le répèle , l'Ame voudrait se sentir toujours mourante d'un tel mal.
Cette peine unie à cette i;loirc me jetait dans des transports que je ne pouvais comprendre. Quel mystère , en effet . et quel spectacle qu'une âme ainsi blessée par cette flèche céleste , et consumée d'un amour qu'elle n'a point allumé ! Elle le voit clairement, cette ardeur qui la brûle lui vient non de ses efforts, mais de l'amour excessif que Notre-Seigneur lui porte ; c'est de ce brasier divin qu'est tombée l'étincelle qui l'embrase tout entière. Oh ! combien de fois , livrée à ce suave tourment , me suis-je souvenue de ces paroles de David : « Comme le cerf » soupire après une source d'eau vive, ainsi mon âme soupire » après vous , ô mon Dieu ! » Elles étaient , ce me semble , l'expression fidèle de ce que je sentais. Lorsque l'itnpétuosité de ces transports n'est pas si grande, il semble que la douleur de celte blessure diminue un peu par l'usage de quelques pénitences. Du moins , l'âme qui ne sait que faire à son mal , y cherche-t-elle par celte voie un allégement. Mais fit-elle ruisseler le sang de son corps, sous les coups d'une flagellation volontaire , elle ne le sent pas plus que si ce corps était privé de la vie. En vain elle se fatigue à inventer de nouveaux moyens de souffrir quelque chose pour son Dieu , la première douleur est si grande qu'il n'y a point , selon moi , de tourment corporel qui puisse lui en enlever le sentiment. La terre n'ayant pas de remède pour guérir un mal venu du Ciel , l'âme reste avec sa vive blessure. Une seule chose adoucit tant soit peu sa souffrance , c'est d'en demander à Dieu le remède , mais elle n'en voit point d'autre que la mort , parce qu'elle seule la peut faire entrer dans la pleine jouissance de son souverain bien. D'autres fois la douleur se fait sentir à un tel excès , qu'on n'est plus capable ni de cette prière , ni do quoi que ce soit.
ÉCHITE l'.VK KI.I.K-MI.MK. 337
Le corps en perd lout mouvement ; il e^l Iclloment saisi qu'il ne peut remuer ni les pieds . ni les mains. Si l'on est debout , les genoux llécliissent , on tombe sur soi-même , en [)roie à un tel transport , que l'on peut à peine respirer. On laisse seulement échapper quelques soupirs très-faibles en apparence , parce que toute lorce extérieure mancjue , mais très-vifs par l'intensité de la douleur qui les arrache.
Tandis que j'étais dans cet état, voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J'apercevais près de moi , du côté gauche , un Ange , sous une forme corjiorelle. II est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j'aie très-souvent le bonheur de jouir de la présence des Anges , je ne les vois que |)ar une vision intellectuelle semblable à celle dont j'ai parlé en premier lieu (1). Dans celle-ci , le Seigneur voulut que l'Ange se montrât sous une forme sensible aux yeux de mon âme. H n'était point grand , mais petit , et très-beau ; à son visage enflammé , on reconnaissait un de ces Esprits d'une très-haute hiérarchie, qui ne sont , ce semble , que flamme et amour. Il était apparemment de ceux qu'on nomme Séraphins ; car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que dans le Ciel il y a une si grande difl'érence de certains Anges à d'autres , et de ceux-ci à d'autres , que je ne le saurais dire. Je voyais dans les mains de cet Ange un long dard en or, et portant un [)eu de feu à l'extrémité du fer ; de temps en temps il le plongeait au travers de mon cœur , et l'enfonçait jusqu'aux entrailles; en le retirant, il semblait me les emporter avec ce dard , et me laissait lout embrasée d'amour de Dieu.
La douleur de cette blessure était si vive qu'elle m'arrachait ces faibles soupirs dont je parlais naguère ; mais cet indicible martyre me faisait goûter en môme temps les plus suaves délices , aussi je ne ()Ouvais ni en désirer la fin , ni trouver de bonheur hors de mon Dieu. Ce n'est pas une souf-
(1) C"est-h-dirc la vision intellectuelle de Notre-Seigncur , dont clic parle au XXVII" ch.np.
SIE DK S. TÉntSE. 22
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france corporelle , mois loule spiriuielle . (Hioi(jiie le corps ne laisse pas d'y piirlicipcrù un haut dogn''. Il existe alors entre l'Ame et Dieu un eominerce d'amour si suave qu'il m est impossible de l'exprimer. Je supplie ce Dieu de bonté de le faire goûter à (|uiconque refuserait de croire à la vérité de mes paroles. Les jours où je me trouvais dans cet état . j'aurais voulu ne rien voir, ne point parler, mais m'absorber délicieusement dans ma peine que je considérais comme une gloire devant laquelle toutes les gloires de ce monde ne sont que néant (1).
(1) La Sainte avait quarante-quatre ans et vivait dans le monastère de l'Incarnation d'Avila , lorsque son cœur fut ainsi percé par le dard du Séraphin et transformé pour l'éternité en une victime de l'amour. Dieu devait faire éclater un jour dans son Eglise la gloire de cette mystérieuse blessure ; et le cœur transpercé de la Vierge d'Avila devait , comme les stigmates de saint François d'Assise , recevoir les honneurs d'un culte particulier.
L'amour qui consumait ce cœur , et qui , depuis le jour de la blessure , avait pris de perpétuels accroissements , livra un assaut suprême à la Sainte lorsqu'elle était a Aibe de Tormez ; après une extase de quatorze heures, elle succomba aux ardeurs de ce feu divin , et sa mort , comme elle l'a elle-même révélé , n'eût point d'autre cause que l'excès de son amour. Son cœur , par un conseil de la Providence , ayant été séparé de son corps virginal , on put en contempler la blessure miraculeuse , et voir de ses propres yeux la vérité du récit de Térèse.
Cette blessure fut réelle et physique. C'est là un fait exposé aux regards depuis fprès de trois siècles , et dont Kome a reconnu l'authenticité avant d'accorder la fétide la Transverbération du cœur de cette séraphique Vierge , comme Benoît XIV le déclare formellement dans son ouvrage De Beat, et Can. Sanct., lib. IV , part. 2 , cap. 8 , n. III.
Le dard de l'Ange a percé le cœur vers la partie supérieure, à l'endroit de sa plu.> grande largeur ; la blessure est horizontale , traverse le cœur de part en part , et le divise presque en entier. Elle est parfaitement visible ; les lèvres de la plaie séparées par l'espace d'environ une ligne , paraissent avoir été brûlées , ce qui concorde avec les paroles de la Sainte , quand elle dit que le dard portait un peu de feu h l'extrémité du fer.
Ce cœur est aujourd'hui renfermé dans un cœur de cristal qui fait partie d'un magnifique reliquaire. Ainsi on peut le voir à souhait , et le considérer sous toutes ses faces. Il est fidèlement représenté dans les gravures qui ont été faites par les soins du Carmel d'Espagne, et qui ont été répandues partout. Nous devons le même témoignage à celte que les Bollandistes ont naguère fait exécuter pour leur ouvrage, d'après un dessin pris à Albe même.-
A peine le cœur delà séraphique Térèse de Jésus fut-il montré à la piété , que Dieu lui accorda la gloire des miracles. Il commença dès lors à répandre cette ((•leste odeur qu il n'a jamais cessé d'exhaler jusqu'à ce jour. Ce parfum , comme I attestent tous les historiens , et comme peuvent l'attester tous ceux qui ont eu le bonheur de le respirer, est d'une suavité à laquelle on ne peut comparer aucun par-
KCIIITK l'VU hll.K-MKMi:. .'i.'{9
THIe était l;i laveur (juc le Divin Maître m'accordait do tenips en temps , lorsqu'il lui plut de m'envoyer ces grands ravissements contre lesquels. iii(>mc en présence des autres , toutes mes résistances étaient vaines ; ainsi j eus le déplaisir de les voir bientôt connus du public. Depuis que j'ai ces ravissements , je sens moins celte peine qu'une autre dont j'ai traité
fum d'ici-bas. L'on essaierait en vain de décrire la nature de cette odeur surnaturelle, et les actes de la canonisation disent tout par ce seul mot : C'est une odeur céleste.
L'année 1849 . au mois d'août, après la fétc de l'Assomption de la très-sainte Vierge , j'ai eu le bonheur de tenir dans mes mains , de vénérer ce cceur qui , dès l'exil , brûla de la flamme des Séraphins , et je puis attester , moi aussi , qu'il s'en exhale une odeur céleste.
Outre celte suave émanation , miracle toujours subsistant , Dieu a voulu glorifier ce cœur , un de ceux qui l'ont le plus aimé sur la terre , par une étonnante série do prodiges.
On y a vu plusieurs fois s'y représenter les images de Notre-Scigneur, de la trèssainte Vierge et de saint Joseph , ainsi que l'attestent le Père Jérôme de la Conception , Général des Carmes, et le Père Emmanuel de Saint-Jérôme, historiographe de l'Ordre. De plus , le Père Philippe de la très-sainte Trinité , Général des Carmes Déchaussés, rapporte dans sa théologie mystique que la chaleur exhalée par ce coeur a fait éclater plusieurs fois le cristal où il était renfermé, et que pour cette raison on .1 dû laisser une ouverture à la partie supérieure. C'est ce que l'on voit dans le • ristnl qui le renferme maintenant.
Quant aux miracles opérés par ce cœur pour le bien spirituel des âmes , ils sont en très-grand nombre. Le cadre de cette note nous interdit toi'.t détail. On en trouve plusieurs de cités par le Père Antoine de Saint— Joachim , dans son Année Tirésienne , tom. iv , pag. 47 , et tom. v , pag. 51 .
Témoin de tant de prodiges , pressé d'ailleurs par cette tendre dévotion dont il fut toujours animé envers sa sainte Fondatrice , l'Ordre du Carmcl crut qu'il était du devoir de la piété filiale de demandera Rome l'institution d'une fête particulière pour honorer cette divine blessure. Ainsi les Carmes Réformés d'Espagne et d'Italie , au commencement du dernier siècle , portèrent au nom de l'Ordre entier leur humble demande aux pieds du Saint-Siège. Benoît XIV , qui était alors Promoteur de la foi , raconte dans son ouvrage De Beat, et Can. Sanct., lib. IV , part. 2, c. 8 n. III , comment Rome fut propice aux vœux de la grande famille de sainte Térèse. Les Carmes ayant fourni les témoignages et les preuves qu'oh leur demandait sur la réalité de la blessure toujours subsistante faite au cœur de Térèse par le dard du Séraphin , le Pape Benoit XIII , le 23 mai 1726 , accorda aux Religieux et aux Religieuses de 1 Ordre des Carmes Déchaussés un office propre pour la fêle de la Transverbération du (xi'ur de sainte Téresc. Mais cet office ne contenait que l'oraison et les leçons. Le 17 mars , le même souverain Pontife permit de faire une messe et un office complet pour cette fête. Il faut le dire , l'office qui fut alors composé est à la hauteur du sujet ; il respire une onction céleste, et répond sous tous les rapports à I attente de la piété chrétienne.
Cet office est récité même par les Carmes de la commune observance ; et l'Eglise d'E.spagne tout entière l'a adopté.
340 VIE DR SAIME TKRÈSE ÉCHITt l'AR !:i.l.E-MKME.
précédemmcnl , jo ne me souviens plus en (jucl chapitre (1). Celle dernière esl dilTérente sous plusieurs nipporls , el d'une plus haulo evcellence. Quant à celle dont je parle maintenant , elle dure peu ; à peine commence-t-ellc à se faire sentir , que Noire-Seigneur s'empare de lûmc et la met en extase ; elle entre si promplement dans la jouissance , quelle n'a pas le temps de souffrir beaucoup. Béni soit à jamais cet adorable Maître qui comble de ses grâces une âme qui répond si mal à de si grands bienfaits !
Benoît XrV , dans son bref Dominici gregis , le 8 août 1744 , a accordé à perpétuité une indulgence plénière à tous les fidèles qui visiteraient les églises du Carmel, depuis les premières vêpres de la Transverbération , jusqu'au coucher du soleil du jour de la fête qui se célèbre le 27 du mois d'août. Il est vrai que ce bref ne parle que de la Congrégation espagnole des Carmes ; mais Clément VIII , dans sa bulle ï» Aposlolicœ dignitatis culmine , du 13 novembre 1600 , ayant accordé à la congrigation italienne la participation de tous les privilèges , indulgences , etc., accordés ou il accorder h la Congrégation espagnole , il est clair que tout le Carmel jouit de celte faveur de Benoît XIV.
Il ne reste ])lus qu'un vœu à former pour la gloire de sainte Térèse , c'est que la fête de la Transverbération de son Cœur devienne universelle dans l'Eglise , comme la fête des stigmates de saint François d'Assise. Jésus-Christ , nous l'espérons fermement, mettra cette nouvelle couronne sur le front de cette vierge héroïque qui , dans ces derniers siècles , a inondé le monde de l'éclat de sa sainteté.
(1) Au chap. XX.