‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 36 sur 52 · CHAPITRE X\X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X\X

Sailli Pierre d'Alcantara coiisido cl rassure sainte Térose , en lui déclarant que SCS Visions et ses Ravisscmenls viennent de Dieu. — Lien admiral)le de charité i]ui, dés cette première entrevue , unit ces deux grandes âmes. — La Sainte ne laisse pas d'éprouver de cruelles souffrances d'esprit cl de corps. — Elle fait connaître quelques-unes de ses ti.-nt.itions et de ses peines intérieures. — Martyre d'une ànie embrasée d'amour pour Dieu quand , par défaut de forces corporelles , elle se sent incapable de travaillera sa {.'loire.

Je vis que malgré ma lutte je ne pouvais rien contre ces jirands transports d'amour, et ils devinrent pour moi un objet (le crainte. Le plaisir et la [)eine qu'ils me faisaient simullanément éprouver, étaient pour moi un mystère. Je savais hicn que la soufTrance du corps est compatible avec la joie de l'esprit ; mais une peine s[)iriluelle si excessive unie à un bonheur si ravissant , voilà où ma raison se perdait. J'opposais cependant la résistance commandée, je m'épuisais en vains efforts, et souvent j'en étais brisée de lassitude. Infortunée , je m'armais de la C.roh pour me défendre contre celui qui nous l'avait laissée à tous comme notre rempart et notre défense.

Je voyais clairement que personne ne me comprenait ; je n'osais néanmoins le dire qu'à mon Confesseur ; en parler à d'autres cùl été déclarer que je n'avais pas d'humilité. II jikit à Noire-Seigneur de remédier en partie à mes peines , et même de les faire cesser pendant quelque temps , en conduisant dans cette ville le bienheureux Frère Pierre d'Alcantara.

3i2 VIE 1)1'. SAI.NTK TÉRKSE

J'ai iK'p parlé (le lui, el dit quelque chose de sa pénitence (1); j'ai appris qu'entre autres austérités il avait porté pondant vingt années un cilicc de lames de fer blanc , sans jamais le quitter. Il a composé en langue castillane de petits traités d'oraison qui sont maintenant entre les mains de tout le monde. L'oraison étant sa vie depuis tant d'années , il en a écrit d'une manière admirablement utile pour les âmes qui s'adonnent à ce saint exercice. Il avait gardé dans toute sa rigueur la première règle de saint François, et pratiqué celle pénitence dont je n'ai rapporté que quelques traits.

Cette dame veuve dont j'ai parlé, si digne servante de Dieu et mon intime amie , ayant appris l'arrivée de ce grand personnage , désira que je le visse. Elle savait le besoin que j'en avais , elle était témoin de mes peines et ne réussissait pas peu à les adoucir. Pleine d'une foi vive , elle ne pouvait s'empêcher de voir l'esprit de Dieu dans ce que tous les autres regardaient comme l'ouvrage du démon. Elle joignait à un jugement excjuis une discrétion |)arfaitc. C'était une âme à laquelle Nolre-Seigncur aimait à se communiquer dans l'oraison : aussi daignnit-il lui faire connaître ce que les savants ignoraient. Mes Confesseurs me permettaient de chercher auprès d'elle un adoucissement à mes peines , et elle pouvait me consoler sous bien des rapports. Souvent elle avait sa part dans les grâces que je recevais , car Notre-Seigneur lui transmettait par moi des avis très -utiles à son âme.

Cette fidèle amie pour faciliter mes rapports avec un homme aussi saint que Frère Pierre d'Alcantara , obtint de mon Provincial . sans m'en rien dire, la permission de m'avoir huit jours che^ elle. Ce fut dans sa maison et dans quelques églises que j'eus plusieurs entretiens avec un si grand Maître de la vie spirituelle. Depuis il m'a été encore donné, à diverses époques , de communiquer avec lui de la manière la plus intime. Comme je n'ai jamais rien caché à mes Guides des plus secrets

t, A 1.1 tin du XXVII- rh.ip.

fer.HITE PAK ELIK-MtME. 313

ri'|>lis. (le mon ( œui , et que dans le» choses douk'U?es j ai loiijv)urs ilil ce (jui pouxait cnVHre contraire , je lui rendis compte de toute ma vie et de ma manière d'oraison le plus clairement qu'il me fut possible. Je vis presque d'abord qu'il m'entendait par l'expérience qu'il en avait, et c'était ce dont j'avais besoin; car Dieu ne m'avait pas encore fait la grAce qu'il m'a accordée ilejiuis, de savoir faire comprendre aux autres les faveurs dont il me comble : ainsi pour les connaître, et pour en porter un jugement sur. il fallait en avoir reçu de semblables.

Il me donna une très-grande lumière, et elle m'était trèsnécessaire ; car jusqu'à ce moment les visions intellectuelles et même les imaginaires qui se voient des yeux de l'ùme avaient été pour moi quelque chose d'incompréhensible. Je croyais , comme je l'ai dit . qu'on ne devait estimer que celles qui frapjient les yeux du corps ; et je n'en avais point de celles-là. O saint homme m'éclaira sur tout . et me donna une parfaite intelligence de ces visions ; il me dit de ne plus craindre, mais de louer Dieu qui en était l'auteur, m'assurant qu'après les vérités de la foi , il n'y en avait point de plus certaine ni à laquelle je dusse donner une plus ferme créance. Il ?e consolait l)caucou|) avec moi , me témoignait une très-grande affection, et il m'a toujours depuis fait part de ses pensées les plus intimes et de ses desseins. Ileureu.x de voir que Notre-Seigneur ni'insj)irait une si ferme résolution et tant de courage pour entreprendre les mêmes choses qu'il lui faisait la grâce d'exécuter, il goûtait un inexprimable plaisir dans celte mutuelle communicaiion de nos âmes. Car dans l'état auquel le divin .Maître l'avait élevé , le plus grand plaisir comme la plus pure consolation est de rencontrer une âme en f|ui on croit découvrir le commencement des mêmes grâces. Je ne faisais , ce me semble , alors que d'entrer dans une si sainte voie. Dieu veuille que je sois maintenant plus avancée. Ce saint homme fut pénétré de la plus vive compassion pour moi. Il me dit qu'une des [)lus grandes peines dans cet exil était celle que j'avais endurée , c'est-à-dire cette contradiction des iiens de

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bien ; il ajouta (|u'il me restait encore beaucoup à souiïrir , parce (lue j'avais besoin d'une continuelle assistance , et (ju'il n'y avait personne dans cette ville qui m'entendit. Il me promit de parler à mon Confesseur, et à un de ceux qui me causaient le plus de peine. Ce dernier était ce gentilhomme dont j'ai fait mention. Son dévouement sans bornes pour moi était la cause de toute celte guerre qu'il me faisait. C'était une Ame sainte mais craintive ; et comme il m'avait vue naguère si imparfaite , il ne pouvait se persuader que je fusse dans un état si élevé.

Ce grand serviteur de Dieu accomplit sa promesse ; il parla à tous les deux, et leur montra par de puissantes raisons qu'ils devaient se rassurer et ne plus m'inquiéter à l'avenir. Mon Confesseur n'en avait pas grand besoin ; mais pour le gentilhomme ce n'était pas de même ; car une telle autorité ne put entièrement le convaincre : elle 6t néanmoins qu'il ne m'effrayait plus tant qu'auparavant.

Il fut convenu entre ce saint Religieux et moi que je lui écrirais à l'avenir ce qui m'arriverait, et que nous prierions beaucoup Dieu l'un pour l'autre. Dans sa profonde humilité il voulait bien attacher quelque prix aux prières d'une créature aussi misérable que je suis , ce qui me couvrait d'une extrême confusion. Il me laissa fort contente et fort consolée par l'assurance qu'il me donna que l'esprit de Dieu agissait dans mon àme ; que je pouvais sans crainte continuer à faire raison ; et s'il me survenait des doutes, je n'avais qu'à les communiquer à mon Confesseur sans m'en inquiéter davantage.

Néanmoins, comme Notre-Seigneur me conduisait parla voie de la crainte , je ne pouvais ouvrir mon âme ni à une sécurité parfaite quand on me rassurait, ni à une crainte sérieuse quand on me disait que j'étais trompée. Ainsi, que l'on ui'inspiràt de la crainte ou delà confiance, nul ne pouvait obtenir de moi une foi plus grande que celle que Notre-Seigneur mettait dans mon àme. Sans doute les [)arolesde l'homme de Dieu , je me plais à le redire, me laissèrent consolée, et

ECRITE l'Ail ni.l.E-MI^ME. ^i'Ô

tranquille sur mon étal . je ne leur donnai pourtant pas assez do créance pour être tout à fait sans appréiiension , |)rincipaleincnl lors(|ue le Divin Maître me faisait sentir les tourments intérieurs dont je vais parler.

Je ne pouvais me lasser de rendre grâces au Seigneur et de bénir mon glorieux père saint Jose[)li , à qui jaltribuais l'arrivée de ce graïul Religieux qui était Commissaire général de la Custodie ;l) qui porte son nom. Je n'avais cessé de me recommander très-instammenl à ce glorieux Patriarche , ainsi qu'à la très-sainte Vierge.

Il m'arrivail (juclquefois , comme il m'arrive encore , mais plus rarement, d'éprouver simultanément de si grandes peines spirituelles et de si accablantes douleurs corporelles que je ne savais que devenir. D'autres fois quoique ces souffrances du corps fussent plus cruelles , mon esprit ne souffrant point , je leur faisais face avec beaucoup d'allégresse ; mais lorsque J'endurais les deux à la fois, j'éprouvais un véritable martyre.

Toutes les grâces que le Seigneur m'avait faites s'effaçaient alors de ma mémoire ; il ne m'en restait , comme d'un songe . qu'un vague souvenir qui ne servait qu'à me tourmenter. Mon es{)rit était tellement obscurci que je roulais de doute en doute, de soupçon en soupçon ; il me semblait que je n'avais pas su comprendre ce qui se passait en moi ; peut-être étais-je victime d'une illusion ; il devait me sullire d être trompée . sans tromper encore des gens de bien ; enfin je me trouvais si mauvaise . que je m'imaginais être cause par mes péchés de tous les maux et de toutes les hérésies qui désolaient le monde. Ce n'était là qu'une fausse humilité inventée par l'ennemi du salut pour me troubler et me jeter dans ledéses|)oir. Maintenant qu'une longue expérience m'a dévoilé ses artifices, il ne me tente plus tant de ce côté-là.

On reconnaît à des marques évidentes que celle fausse liu-

I On .i|)pcllc Custodic dans l'OidiP de siint François un coi tain uoihIm <■ de maisons qui ne suffisent pas pour former une Province.

3i6 VIK ni' SAIMr: rKRK:?E

milite est l'ouvrage du démon. Lille commence par l'inrinicliide el le trouble : puis tout le temps (lu'elle dure, bouleversement intérieur, obscurcissement et allliction de l'esprit, sécheresse, dégoût de l'oraison el de toute bonne œuvre. Enfin l'àmese sent comme étouffée, et le corjis comme lié , de telle sorte qu'ils sont incapables d'agir.

Quand l'humilité vient de Dieu, l'àme reconnaît , il est vrai, sa misère, elle en gémit, elle s'exagère beaucoup à elle-môme sa propre malice, et voit que ces sentiments qu'elle a d'ellemême ne sont cjue de la pure vérité ; mais celte vue ne lui cause ni trouble , ni inquiétude, ni ténèbres, ni sécheresse : elle répand au contraire en elle la joie, la paix . la douceur , la lumière. Si elle sent de la peine , c'est une peine qui la console , parce qu'elle connaît qu'elle vient de Dieu , et qu'elle la considère comme une grâce insigne , el comme un précieux |)résent de sa main. En même temps qu'elle se sent brisée de repentir d'avoir offensé un Dieu si bon, elle se sent dilatée par le sentiment de ses miséricordes infinies; et si la lumière qu'elle reçoit la confond , elle la porte en même temps à bénir Dieu de l'avoir si longlemjis soufferte.

Dans celte autre humilité dont le mauvais ange est l'auteur . l'àme n'a de lumière pour aucun bien. Elle se représente son Dieu comme armé pour mettre tout à feu et à sang : elle n'a sous les yeux que l'image de sa justice : la foi à la miséricorde lui reste, il est vrai, parce que tous les efforts du démon ne saunuent la lui ravir ; mais ce rayon de foi loin de latîonsoler ne fait qu'accroître son tourment . en lui montrant dans une |)lus vive lumière la grandeur de ses obligations envers Dieu.

A mon avis . cet artifice est l'un des plus subtils du démon, des plus cachés, el des plus pénibles à l'àme. C'est pourquoi j'ai cru, mon Père, devoir vous en parler, afin que si l'ennemi vous tente de ce côté, et que l'entendement vous demeure libre , il vous soit plus facile de le connaître. Ne pensez pas que ce discernement dépende de l'élude ni de la science;

KCIlirE l'AR El.l.K-MÉME. -H"!

car moi (|ui en suis si dépourvue , je n'ai pas laissé comprenflre , une fois sortie du tourment de celte fausse humilité, que ce n'était (|u'unc pure chimère. J'ai clairement vu que cette épreuve n'arrive que par la permission et la volonté du Seigneur. H donne pouvoir au démon de me tenter comme il le lui donna de tenter Job , mais à cause de ma faiblesse il ne lui permet pas de me traiter avec une pareille rigueur.

Un de ces terribles assauts me fut livré, je m'en souviens, l'avant-veille de la fête du très Sainl-Sacremcnl pour laquelle J'ai beaucoup de dévotion , mais pas autant que je devrais. H ne dura cette fois que jusqu'au jour de la solennité. Mais d'autres fois il a duré huit jours , quinze jours , trois semaines , peut-être môme plus longtemps. Cela m'est arrivé en particulier durant ces saintes semaines qui terminent le carême, époque où j'avais coutume de faire mes délices de l'oraison. Le démon remplissait tout à coup mon esprit de choses si frivoles, qu'en un autre temps je n'aurais fait qu'en rire. Il paraît être alors maître de l'âme pour l'occuper ainsi qu'il lui plaît de mille folies , sans qu'elle puisse penser à rien de bon. Il ne lui représente que des choses vaines, insensées, inutiles à tout, qui ne servent qu'à l'embarrasser et comme à l'éloufTer de telle sorte qu'elle n'est [)lus à elle-même. Pour donner une idée de ce supplice , je dirai que les démons se jouaient de moi comme ils auraient joué avec une balle , et sans qu'il me fût possible de m'échapper de leurs mains. Qui pourrait exprimer ce que l'on souffre en cet étal? L'Ame cherche du secours , et Dieu ne permet pas qu'elle en trouve, il ne lui reste que la lumière du libre arbitre , mais si obscurcie qu'elle est comme une personne qui aurait un bandeau sur les veux. On peut alors la comparer à celui (|iii marchant durant une nuit très-obscure dans un chemin où il y aurait des endroits fort dangereux , éviterait d'y tomber , parce qu'il y aurait passé et les aurait vus pendant le jour. De même si l'Ame ne tonibe pas dans quelcjue offense , elle le doit à la bonne habitude de s'en préserver , et surtout à l'assistance

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|)arlif;uliî'rc que Dieu lui prèle ;ui miliou do ces lénèhror spiriluelles.

Dans cet état l'on ne perd ni la foi ni les autres vertus , puisqu'on croit ce qu'enseigne TKi^li^e; mais la foi dort , et les actes qu'on en produit sennhient ne partir que du bout des lèvres. L'âme est saisie par je ne sais quelle angoisse et (juclle torpeur ; la connaissance de Dieu et les grandes vérités de la religion ne la frappent que comme un son vague qui vient de loin. Son amour est si tiède , qu'en entendant parler de Dieu , l'unique chose en son pouvoir est d'écouter et de croire ce qu'on dit , parce que c'est la croyance de l'Eglise ; mais elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle a éprouvé intérieurement. Cherche-t-elle alors dans la prière ou dans la solitude quelque adoucissement , elle n'y rencontre que des angoisses plus cruelles. Elle éprouve au dedans d'elle-même un tourment intolérable, dont la nature lui est inconnue. C'est, selon moi , une faible mais fidèle image de l'enfer ; Notre-Seigneur a daigné lui-même dans une vision me faire connaître cette vérité. L àme sent en soi un feu qui la brûle , mais elle ne sait ni son origine , ni qui l'a allumé , ni comment le fuir, ni comment l'éteindre. Veut-elle recourir à la lecture pour se soulager, elle en retire aussi peu de secours que si elle ne savait pas lire. Voici ce qui m'est arrivé : un jour prenant la vie d'un Saint dans l'espoir que le récit de ses peines adoucirait les miennes, et me consolerait , j'en lus quatre ou cinq fois de suite quatre ou cinq lignes , et voyant que je ne les comprenais pas |)lus à la fin qu'au commencement , quoiqu'elles fussent écrites en langue castillane , je laissai là le livre. La môme chose m'est arrivée diverses fois ; mais celle-ci est plus particulièrement [)résente à ma mémoire.

Si I on essaie de trouver quelque allégement à sa peine en sentretenant avec quelqu'un , on ne fait en cela que l'augmenter , parce que le démon nous rend si colères et de si mauvaise humeur , qu'il n'y a |)ersonne qui ne nous devienne insupportable. Nous ne croyons pas peu faire en n'éclatant pas : disons

ÉCRITE l'AP. KI.I.C-MKME. 3 40

plus vrai , c'est Dion (|iii . par sa gii\ce, nous relient et nous euipôthc (Je rien dire ou de rien faire qui l'ofiense ou qui [iréjudicie à notre procliain.

Lorsque j'allais trouver ceux qui étaient alors et sont encore aujourd luii mes Confesseurs, voici ce (jui m arrivait fort sou- Nciit : quoiqu'ils fussent des hommes fort saints , ils m'adressaient des paroles et des réprimandes dune telle àpreté , que lorsqu'ensuite je les rappelais à leur souvenir , ils en étaient cux-raémes étonnés ; ils m'avouaient que malgré leur ferme ré>olution de m'accucillir avec bonté , ils n'avaient pu s'empêcher de me traiter de la sorte. Bien des fois , émus de compassion à la vue des souffrances d'âme et de cor[)S que j'endurais , et n'étant pas sans scrupule de m'avoir parlé si rudement , ils se sentaient très-résolus de me consoler; mais cela n'était pas en leur pouvoir. A la vérité leurs paroles n'avaient rien d'offensant pour Dieu; mais c'étaient bien les plus dures et les plus désagréables que l'on puisse entendre de la bouche d'un Confesseur. Leur dessein était sans doute de me mortifier ; dans une dis[)Osilion d'âme différente , j'aurais supporté l'épreuve avec courage, et même avec joie ; mais alors tout m'était tourment. J'étais quelquefois poursuivie par la pensée que je les trompais ; j'allais alors les trouver et je les avertissais très- sérieusement de se tenir en garde contre moi , et de se défier de mes paroles. Je vovais bien que je n'aurais voulu pour rien au monde leur dire un mensonge de propos délibéré ; mais tout me donnait de la crainte. Un d'eux , voyant bien (jue ce n'était qu'une tentation , me dit un jour de ne pas m'en mettre en peine; que quand bien même je voudrais le tromper , il avait assez de tête pour ne pas se laisser abuser par mes paroles. Cette réponse me consola beaucoup.

Le plus souvent aussitôt après avoir communié et quelquefois en m'approchant de la sainte Table , je me trouvais si bien d'esprit et de corps , que je ne pouvais assez m'en étonner. Il semblait qu'à peine ce Divin Soleil s'était levé, il dia-

350 VIK DK SAINTE TÉUKSF.

sipnil lonirs les ténèbres Ho mon Ame . oi me fijisnit voir clairemenl que ce n elaiciil (|uc de vaines terreurs.

En certains jours une vision , ou comme je l'ai dit ailleurs (1) une seule parole de Notre-Seigncur telle que celle-ci : « Ne t'afflige point ; n'aie point de crainte , » faisait naître en mon àinc une sérénilé parfaite . comme si aucun trouble n'eût pré-cédé. Prenant alors mes délices avec mon Divin Maître, je me plaignais à lui de ce qu'il me laissait endurer de tels tourments ; mais il faut avouer qu'il savait les récompenser |)ar un digne salaire ; car presque toujours il les faisait suivre d'une grande abondance de grâces. L'âme se purifie dans ces peines comme l'or dans le creuset , elle en sort [)lus spirituelle et plus capable de contempler au dedans d'elle-même le Seigneur qui y habite. Elle trouve légères des peines qui auparavant lui semblaient insupportables . et elle les souhaile de nouveau , si Dieu doit en être plus glorifié. Quelque nombreuses que soient les tribulations et les persécutions , pourvu qu'il n'y ail point d'offense du Seigneur , elle les endure avec joie pour lui , parce qu'elle en connaît les précieux avantages : mais hélas 1 c'est coque je ne fais que fort imparfaitement.

J'éprouvais, à certains temps, des peines différentes de celles que je viens de rapporter. Je sentais une impuissance absolue (le former la pensée ou le désir d'une bonne œuvre ; corps et âme j'étais inutile à tout , et un vrai fardeau pour moi-même ; mais je n'avais pas ces autres tentations et ces troubles dont j'ai parlé : c'était seulement je ne sais quel dégoût qui faisait que mon âme n'était satisfaite de rien ; je tâchais alors moitié de gré , moitié de force , de m'occuper à de bonnes œuvres extérieures. Cet état fait bien connaître le peu que nous sommes, lorsque la grâce \ient à se cacher. Il ne me causait pourtant pas beaucoup de peine, parce que cette vue de ma bassesse ne laissait pas d'avoir un certain charme pour moi.

Il est encore des jours où , même dans la solitude , je ne

(Jj Au chap. XW. p.-ig. 279.

éCRITK r\U Ei,l.i:-MKMI.. U.')l

puis avoir aucnno pcnséo (ixo et arrôlée ni de Dicni , ni d'aiicuii bien , ni f.iire oraison ; mais je sens que j'en discerne la cause; je voisclaircinonl que tout le mal vient de l'entcndemont et de rimai;;ination ; car pour la volonté elle est droite, el il n'est point dohonnc œuvre quellcne'soit disposécà embrasser. Mais telles sont les divagations de l'esprit qu'il ressemble à un lou que personne ne peut enchaîner, et il n'est pas en mon pouvoir de le fixer l'espace mùme d'un Credo. Quelquefois j'en ris. et . pour jouir du spectacle de ma misère, je le laisse aller au gré de ses caprices , et me plais à le suivre de l'œil pour voir ce qu'il fera. Jamais, grâce à Dieu , il ne se porte à rien de mauvais , mais seulement à des choses indifférentes , par exemple, sur ce qu'il y a à faire ici , ou là , ou dans cet autre endroit. Je comprends alors bien mieux la grandeur de la grâce que Dieu m'accorde , lorsque . tenant ce fou enchaîné, il me met dans une parfaite contemplation; el je pense aussi à ce que diraient de moi ceux qui me croient bonne , s'ils me voyaient dans un tel égarement d'esprit. Je suis émue de la [)Ius vive compassion en voyant l'ùmc en si mauvaise compagnie , et je désire si ardemment de la voir libre, que je ne puis quelquefois m'empêcher de dire à Noire-Seigneur : quand donc mon àme se verra-t-elle enfin occu|)ée tout entière à célébrer vos louanges ? Quand toutes ses puissances jouiront-elles de vous ? Ne permettez pas , Seigneur, qu'elle soit plus longtemps divisée et comme déchirée en lambeaux.

C'est l;i une souffrance que j'éprouve fort souvent. J'ai reconnu que quelquefois (non peu de santé en était cause en grande partie. Je suis alors vivement frappée des ravages du péché origmcl , c'est de lui que nous vient cette impuissance de tenir notre pensée fixée en Dieu ; chc z moi elle vient sans doute encore de mes propres péchés ; s'ils n'avaient pas été si nombreux , j'aurais été plus stable dans le bien.

Je vais rapporter une autre de mes peines qui ne fut pas petite. Ayant reçu de Notre-Scigneur sur loraison toutes les lumières que me donnaient les livres qui en traitent , j'aban-

'M)i ME DE SAINTE TÉRÈSE

(loiinni une Icclnie <nic je croyais sans profil pour n.oi. Je no lisais plu> (|iic les Vies des Saints ; me trouvant si imparlaile i\ côté d'eux , je me sentais excitée et encouraî»ée par leurs exemples. Je craignis de |)échor contre l'humilité . en me croyant ainsi jiarvenue à un tel degré d'oraison. J'avais beau faire , je ne pouvais me défendre de cette pensée ; et elle ne cessa de me causer une |ieine fort vive , jusqu'à ce que des honmies savants, et en particulier le bienheureux Frère Pierre d'Alcantara , me dirent de ne plus m'en inquiéter.

Voici pour moi un nouveau sujet de peine. Déjà au rang des âmes privilégiées , du côté des grâces reçues , je n'ai pourtant pas encore commencé à servir Dieu. Je ne suis qu'imperfection, je le vois ; néanmoins en fait de désirs, et d'amour de mon Dieu , je me sens , grâce à lui , capable de lui rendre quelque petit service. Mon cœur me dit que je l'aime , mais hélas ! la faiblesse des œuvres et la multitude de mes imperfections me désolent.

11 m'arrive aussi parfois de me trouver dans une sorte de stupidité fort singulière. Je ne fais ni bien, ni mal ; je marche, comme on dit , à la suite des autres , n'éprouvant ni peine , ni consolation, insensible à la vie comme à la mort , au plaisir comme à la douleur ; en un mot , rien ne me touche. A mon avis , l'âme est alors comme le petit ânon qui va paissant , et qui, sans presque le sentir, se sustente et grandit à l'aide de la nourriture qu'on lui donne. Dieu , je n'en doute pas, soutient cette âme par quelques grandes grâces , puisqu'elle supporte avec une tranquille résignation le fardeau d'une si misérable vie ; mais comme il n'y a ni mouvements , ni effets intérieurs , elle n'a pas la conscience de ce qui se passe en elle. 11 me vient en ce moment dans l'esprit que ce progrès insensible et caché est comme la marche du vaisseau en pleine mer par un vent doux et favorable ; il fait beaucoup de chemin en peu de temps sans que l'on s'en aperçoive.

Il n'en est pas ainsi de ces autres états intérieurs dont j'ai parlé : les effets de la grâce sont si grands que soudain en

FCttlTE l'AR EI.I.K-MKME. '^lV^

i|uclquo sorle l'Ame s'aporçoil de son progrès. A l'inst.int les saints désirs bouillonncMil en elle . el rien ne peut plus la satisfaire. C'est là ce cpi elle éprouve (piand Dieu lui donne ces grands transports d'amour dont j'ai fait menlion (1). Elle ressemble à ces petites sources d'eau vive que j'ai vues quelquefois ; elles jaillissent de terre en bouillonnant , el elles ne cessent d'élancer en haut le sable avec leurs ondes. Cette comparaison peint [)arfaileinent au naturel ce qui se passe dans une ûme élevée à un état si sublime. L'amour qui la possède est dans un perpétuel mouvement , et lui suggère sans cesse de nouveaux desseins ; ne pouvant rester concentré , il aspire à se répandre, pareil à cette source qui , impatiente d'être sous terre , élance au dehors ses eaux. La plus grande partie du temps , celte âme ne peut ni rester en repos ni se contenir, tant esl fort l'amour qui la transporte. Comme elle est plongée dans cet amour, el le boit à souhait, elle désire que les autres s'abreuvent à la même source , pour célébrer ensuite avec elle les louanges de Dieu.

Que de fois , à ce sujet , me suis-je souvenue de cette eau vive dont Noire-Seigneur parla à la Samaritaine ! Que j'aime cet endroit de l'Évangile ! Dès ma plus tendre enfance , sans comprendre comme maintenant le prix que je demandais , je suppliais très-souvent le Divin Maître de me donner de cette eau admirable ; et partout où j'étais , j'avais toujours un tableau qui me représentait ce mystère , avec ces paroles écrites au bas : Domine , da mihi hanc aquam. Seigneur, donnez-moi de cette eau.

On peut aussi comparer cet amour divin qui transporte, à un grand feu dont l'activité dévorante réclame sans cesse une matière nouvelle. L'âme voudrait , à quelque prix que ce fût , mettre continuellement du bois dans ce feu pour l'empêcher de s'éteindre. Pour moi , (juand je n'aurais que de petites pailles à y jeter , je serais contente ; très-souvent , hélas ! je

I, Au chap. précédent.

TIB DE S. TÉRÈSe. 23

354 V?E PR SAHTI rkiifesE

n'ai point autre chose. Q'ip'm"^''^'^ J^" '"'^ '■> "^^'^ d'autres fois je m'afflige beaucoup de ma pauvreté. Je me sens intérieurement pressée de servir Dieu en quelque chose , et ne pouvant faire davantage, je m'occupe à orner de verdure et de fleurs quelques images, à balayer, à parer un oratoire, ou à d'autres |)clits travaux si bas . que j'en demeure ensuite toute confuse. M'arrive-t-il de faire quelque pénitence, elle en mérite à peine le nom ; et , à moins que Notre- Seigneur n'ait égard à ma volonté , je vois que ce n'est rien , et suis la première à rire de moi-même.

Ah ! combien souffrent des âmes embrasées de cet amour lorsque , par défaut de forces corporelles , elles se voient incapables de rien faire pour le service de Dieu ! Que doiventelles éprouver ? Mourir d'appréhension de voir ce beau feu s'éteindre , et se trouver en même temps dans l'impuissance d'y jeter du bois pour l'entretenir ! L'âme alors se consume :iu dedans d'elle-même , et son propre feu la réduit en cendres ; l'amour la fait fondre en larmes , l'amour la brûle de sa flamme ; c'est un tourment, mais un tourment qui a ses délices.

Quelles actions de grâce ne doivent point au Seigneur ceux qui , arrivés à cet état , ont reçu de lui non-seulement des forces pour faire pénitence , mais encore de la science , du talent . de la liberté pour prêcher, pour confesser, pour gagner des âmes à son service ! Non . ils ne savent pas , ils ne comprennent pas le prix du trésor qu'ils possèdent, s'ils n'ont éprou\é une fois dans leur vie le martyre d'une âme qui , sans cesse comblée des grâces du Seigneur , se voit dans l'impuissance de rien faire pour son service. Qu'il soit béni de tout, ce grand Dieu , et que les Anges chantent à jamais sa gloire ! Ainsi soil-il !

Je ne sais , mon Père , si j'ai bien fait de rapporter tant de particularités ; mais comme vous m'avez de nouveau envoyé l'ordre de ne pas craindre de m'étendre et de ne rien omettre, j'écris, avec toute la clarté et toute la sincérité dont je suis capable , ce que ma mémoire me rappelle. Il y aura néan-

é':rite i'ar ei.le-mèmb. 355

moins bien des clioscs involontairement omises ; pour les raconter , il me faudrait heaucoup de temps, et , comme je l'ai dit , j'en ai fort peu ; d'ailleurs l'utililé n'en serait peut-être pas grande.

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