‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 37 sur 52 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Tentations extérieures par lesquelles les démons attaquent la Sainte. — Pouvoir de l'eau bénite pour les chasser. — Dieu accorde aux prières de la Sainte la conversion d'un Ecclésiastique. — Térèse tremble que les faveurs qu'elle reçoit ne soient connues. — Injustice du monde à l'égard de ceux qui servent Dieu. — Sages conseils que leur donne la Sainte pour arriver à la perfection. — Elle rapporte quelques traits de sa vie.

Après avoir parlé de quelques tentations et de quelques troubles intérieurs et secrets qui me venaient du démon , je veux en rapporter d'autres dont j'étais assaillie presque en public , et où son action était visible.

Je me trouvais un jour dans un oratoire lorsqu'il m'apparut, à mon côté gauche , sous une forme affreuse. l'endant qu'il me parlait , je remarquai particulièrement sa bouche , elle était horrible. De son corps sortait une grande flamme , claire , et sans mélange d'ombre. Il me dit , d'une voix effrayante , que je m'étais échappée de ses mains , mais qu'il saurait bien me ressaisir. Ma crainte fut grande , je 6s , comme je pus , le signe de la croix ; il disparut , mais il revint aussitôt ; mis en fuite par un nouveau signe de croix . il ne tarda pas à reparaître. Je ne savais que faire : en6n je jetai de l'eau bénite du côté où il était, et il ne revint plus.

Un autre jour il me tourmenta durant cinq heures par des douleurs si terribles et par un trouble d'esprit et de corps si affreux, que je ne croyais pas pouvoir ()lus longtemps y résister.

Quelques Sœurs qui étaient présentes, en furent épouvantées, et cherchaient en vain , comme moi , un remède h ma torture. J'ai la coutume dans ces moments dinlolérabies soutîrances de me recommander à Dieu du fond de l'ûme , et de faire des actes intérieurs de résignation. Je demande an Seigneur la grâce de la patience, et j'accepte ensuite, s'il y va de sa gloire, de rester dans cet état jusqu'à la fin du monde. Je cherchais donc par celte pratique quelque allégement au tourment cruel que j'endurais, lorsqu'il plut au Seigneur de me faire voir qu'il venait du démon : car j'aperçus près de moi un petit nègre d'une figure horrible , qui grinçait des dents , désespéré d'essuyer une perle là où il croyait trouver un gain. Je me mis à rire , et n'eus point peur. Mais les Sœurs qui me tenaient compagnie , étaient saisies d'effroi et ne savaient que faire ni quel remède apporter à un si grand tourment. L'ennemi se déchaînait contre moi avec une telle fureur que par un mouvement irrésistible je me donnais de grands coups , de la tête , des bras et de tout le corps; pour surcroît de souffrance, j'étais livrée à un trouble intérieur plus pénible encore , qui ne me laissait pas un seul instant de repos ; et je n'osais demander de l'eau bénite de peur d'effrayer mes compagnes , et de leur faire connaître d'où cela venait.

Je l'ai éprouvé bien des fois , rien n'égale le pouvoir de l'eau bénite pour chasser les démons et les empêcher de revenir ; ils fuient aussi à l'aspect de la croix, mais ils reviennent. La vertu de cette eau doit donc être bien grande ! Pour moi , je goiîte une consolation toute particulière et fort sensible . lorsque j'en prends ; d'ordinaire elle me fait sentir comme un renouvellement de mon être que je ne saurais décrire , et un plaisir intérieur qui fortifie toute mon âme. Ceci n'est pas une illusion . je l'ai éprouvé un très-grand nombre de fois, et j'y ai fait une attention fort sérieuse. Je compare volontiers une impression si agréable, à ce rafraîchissement qu'éprouve dans toute sa personne celui qui excédé de chaleur et de soif boit un verre d'eau froide. Jo considère à ce sujet quel caractère de

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gramleur rE|;li.->e im|)rinte à loiil ce (lu'cllc élablil ; je liossaillo de joie en voyant la force niyslérieuso cjue ses paroles eouiinuniqueiU à leau , el l'élonnanle dillérence qui existe entre celle qui est bénite, cl celle qui ne l'est pas.

Comme mon tourment ne cessait point . jo dis à mes Sœurs que si elles ne devaient pas en rire . je demanderais de l'eau bénite. Elles m'en apportèrent et en jetèrent sur moi ; mais cela ne lit aucun effet : j'en jetai moi-môme du côté où était l'esprit de ténèbres, et à l'instant il s'en alla. Tout mon mal me quitta de même (|ue si on me l'eût enlevé avec la main ; je restai néanmoins toute brisée comme si j'avais été rouée de coups de bûton. Une leçon bien utile venait de m'être donnée ; je pouvais me former une idée de l'empire tyrannique exercé par le démon sur ceux qui sont à lui , puisqu'il peut , quand Dieu le lui |)ermet, torturer à un tel excès une ame et un corps qui ne lui appartiennent pas ; cela me donna un nouveau désir de me délivrer d'une si détestable compagnie.

Il y a peu de temps je me vis attaquée avec la même furie ; mais le tourment ne fut pas si long. J'étais seule , je pris de l'eau bénite , et à peine en avais-je jeté que le tentateur disparut. A l'instant même entrèrent deux Religieuses très-dignes de foi et qui n'auraient voulu pour rien au monde dire un mensonge; elles sentirent une odeur très-mauvaise, comme de soufre ; pour moi je ne la sentis point ; mais d'après leur témoignage, elle dura assez longtemps pour me donner le loisir de m'en apercevoir.

Une autrefois étant au chœur je fus tout à coup saisie d'un très-profond recueillement; je m'en allai pour qu'on ne s'en aperçût pas. Cependant les Religieuses entendirent de grands coups dans l'endroit voisin où je m'étais retirée. J'entendis aussi près de moi des voix fortes , et il me semblait qu'on formait quelque complot ; mais il n'arriva à mon oreille qu'un bruit confus . parce que j'étais trop absorbée dans l'oraison ; ainsi je n'éprouvai aucune crainte.

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Ces altacjues se renouvelaient presque toujours, lorsque Dieu me faisiil la i^rAco d'être utile à quelque Ame par mes avis. Je veux en rapporter un exemple , dont plusieurs témoins peuvent attester la vérité ; de ce nombre est mon Confesseur actuel ; il en vit la preuve dans une lettre; je ne lui avais nullement dit de qui elle était, mais il connaissait parfaitement la personne.

Un Ecclésiatique qui depuis deux ans et demi vivait dans un péché mortel des plus abominables dont j'aie jamais entendu parler, et qui durant ce temps n'avait pas laissé de dire la messe , vint me déclarer le triste état de son ûme ; il me dit qu'en confession il accusait tous ses péchés à l'exception de celui-là , tant il avait de honte de faire l'aveu d'une chose si horrible ; mais qu'il désirait ardemment de sortir de cet abîme, et n'en avait pas la force. Je fus très-vivement touchée de son sort , et de la grandeur de l'ofîense faite à Dieu ; je lui promis de demander et de faire demander instamment au Seigneur par des personnes meilleures que moi qu'il lui plût d'avoir pitié de lui. J'écrivis sur-le-champ à quelqu'un à qui il me dit qu'il n'aurait pas de peine de rendre mes lettres. Or , dès la première fois qu'il alla se confesser. Dieu lui fit la grâce de s'accuser de tout ; il daigna recevoir cette âme dans sa miséricorde . en faveur de tant de saintes personnes qui sur ma recommandation l'en avaient si instamment supplié ; de mon côté, malgré ma misère, j'avais fait avec soin tout ce qui était en mon pouvoir. Cet Ecclésiastique m'écrivit que , grâce à l'heureux changement opéré en lui , il n'était [)kis depuis plusieurs jours retombé dans ce péché , mais que la tentation lui causait un supplice tel qu'il lui semblait être en enfer ; il me conjurait de continuer de le recommander à Dieu.Jefisde nouveau appel au zèle de mes Sœurs , et c'était à la ferveur redoublée de leurs prières que Dieu devait accorder cette grâce. Au reste elles ignoraient complètement pour qui elles priaient, et nul n'aurait jamais pu le sou[)çonner. Pressée par ma commisération pour celle âme, je suppliai Notre-Seigneur de vou-

loir faire cesser ses lentations et ses tourments; et je m'offris à les endurer à sa place , pourvu que cela n'entraînât aucune offense de ma part. Pendant un mois je me vis ensuite tourmentée de la inaniôre la plus cruelle ; ce fut alors qu'eurent lieu ces deux attaques dont j'ai parlé. J'en donnai avisa cet Ecclésiastique . et il me fil savoir que par la miséricorde de Dieu il respirait enfin de cette guerre acharnée des démons. Il s'affermit de plus en plus dans le bien . et resta délivré sans retour de la triste chaîne qu'il avait portée. II ne pouvait se lasser de rendre grAces à Dieu , et de me témoigner sa reconnaissame , comme si j'avais fait quelque chose. .-\ la vérité la pensée que Noire-Seigneur me favorisait de ses grâces avait pu lui être utile. Il disait que lorsqu'il se voyait serré de plus près par la tentation , il lisait mcsiellres . et qu'elle le quittait aussitôt. Il ne pouvait considérer sans un profond étonnement ce que j'avais enduré à son sujet . et comment il était resté affranchi de ses souffrances. Je n'en étais pas moins élonnée que lui , et si pour le voir délivré d'une si cruelle torture , il m'eût fallu souffrir plusieurs années encore . je m'y serais dévouée de bon cœur. Dieu soit béni de tout ' On voit par là combien est puissante la prière des âmes qui le servent . et de ce nombre sont , je n'en doute pas , les Sœurs de ce monastère. Comme je les avais engagées à prier , les démons devaient être plus indignés contre moi , et le Seigneur le permettait ainsi à cause de mes péchés.

Vers ce même temps je crus, une nuit , que ces maudits esprits allaient m'élouffer ; on leur jeta beaucoup d'eau bénite, et j'en vis soudain fuir une mullitude comme s'ils se précipitaient du haut d'un rocher. Je n'ai mainlenanl nulle crainte d'eux . sachant que , sans la permission du Seigneur , ils ne peuvent faire le moindre mouvement. Je pourrais, mon Père, rapporter ici un très-grand nombre d'autres tourments qu'ils m'ont fait souffrir, mais j'aime mieux supprimer un récit qui vous fatiguerait. Ce que je viens dédire suffit pour monirer au vrai chrétien le mépris qu'il doit faire de ces fantômes par lesquels

'M)i \lli Dt SA1.MI-; liaiEbE

les dénions cherchent à l'éjmuvanter. Qu'il le sache , loiiles les fois qu'une Ame les méprise , elle les aiïinhlit , et acquiert sur eux de l'empire ; chacune de leurs attaques lui a[)porte toujours quelque grand avantage ; comme il serait trop long d'en parler ici , je me contenterai de rapporter ce qui m'arriva un soir de la fêle des morts.

J étais dans un oratoire, et je venais de réciter un nocturne; je disais quelques oraisons fort dévotes qui se trouvent à la fin de notre bréviaire , lorsque le démon se mit sur le livre pour m'empêcher d'achever. Je fis le signe de la croix, et il disparut; il revint presque aussitôt, et je le mis en fuite de la môme manière ; ce fut trois fois , ce me semble , qu'il me contraignit ainsi de recommencer l'oraison ; enfin je lui jetai de l'eau bénite, et je pus terminer. Je vis à l'instant même sortir du Purgatoire quelques âmes à qui il devait sans doute rester peu à souffrir, et il me vint en pensée que cet ennemi avait peut-être voulu par là retarder leur délivrance. Je l'ai vu rarement sous quelque figure, mais très-souvent sans aucune, comme il arrive dans les visions intellectuelles dont j'ai parlé, où l'on voit clairement sans qu'aucune forme frappe les yeux de l'âme.

Je veux rapporter une autre chose qui m'étonna beaucoup. Le jour de la fête de la très Sainte-Trinité , étant entrée en exta.se dans le chœur d'un certain monastère , je vis une grande lutte entre des démons et des Anges , sans pouvoir comprendre le sens de cette vision ; je le connus clairement lorsqu'environ quinze jours après il s'engagea une lutte entre des personnes d'oraison et d autres en grand nombre qui vivaient étrangères à ce saint exercice. Ce démêlé dura longtemps , et causa beaucoup de trouble et de dommage dans la maison où il arriva.

Une autre fois je me vis environnée d'une multitude de ces esprits ennemis . mais j'étais en même temps investie d'une vive lumière qui les empêchait de venir jusqu'à moi. Je compris que Dieu me protégeait contre eux, et qu'ils ne pourraient m'entraînera aucune offense. J'ai eu depuis diverses preuves de

ÉCRITE PAR EI.I.E-Mf.MK. 'MJ>i

!« vérité de celte vision. Je vois clairement toute leur impuissance ; fidèle à Oieu . je n'ai rien à craindre. Ils ne sont forts que contre ces Ames làclics qui ca[)itulcnt sans combat : celleslà , ils les traitent en despotes.

Au milieu des tentations que j'ai rapportées, je sentais de temps en temps se réveiller en moi toutes les vanités et les faiblesses de la vie passée /j'éprouvais à cette vue un grand besoin de me recommander à Dieu. Le seul retour de pareilles pensées me semblait une preuve que le démon était l'auteur de tout ce qui s'était passé en moi ; car je croyais qu'après avoir reçu tant de grîlces de Dieu , je ne devais [)as même ressentir ces premiers mouvements en de choses contraires à sa loi : j'endurais un véritable tourment , jusqu'à ce que mon Confesseur rendît la pai.x à mon àme.

Je trouvais un tourment non moins cruel dans l'estime et les éloges des personnes d'un rang élevé. Combien j'en ai souffert et combien j'en souffre encore ! Jetant les yeux sur la vie de Jésus-Christ et des Saints , et me voyant si loin de cette voie du mépris et des injures où ils ont marché , je tremble , je n'ose . de honte , lever la tète , et voudrais me pouvoir cacher à tout le monde. Quand je suis persécutée , je me sens toute autre. La nature , il est vrai , souffre et s'afllige , mais mon âme s'élève au-dessus de ces persécutions . et elle est comme une Reine à (|ui tout est soumis dans son empire. Je ne comprends pas comment ces deux choses se peuvent accorder, mais je sais bien que cela se passe de la sorte.

Souvent j'ai passé plusieurs jours de suite dans un trouble et une peine excessive à la seule pensée que ces grandes faveurs de Dieu seraient connues du public. Cela me semblait de la vertu et de l'humilité ; mais un Père Dominicain fort savant m'a fait voir le contraire , et je suis bien persuadée maintenant que c'était une tentation. Cette appréhension me causait parfois un tourment tel que j'aurais uiieux aimé me laisser enterrer toute vive. Aussi , lorsque le Seigneur m'envova ces grands ravissements auxquels, môme en compagnie.

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je ne pouvais résister, j'en demeurais si confuse que je n'aurais plus voulu paraître devant qui que ce soit au monde.

Notre-Soigneur me voyant un jour navrée de cette [)eine , me dit : « Que crains-tu ? il ne peut arriver que deux choses : » ou bien on murmurera contre toi, ou bien on me gloriGera. » II me faisait connaître par là que ceux qui ajouteraient foi à CCS grandes faveurs lui en rapporteraient la gloire, et que ceux qui n'y croiraient pas , me blâmeraient sans fondement. Des deux côtés il y avait un gain pour moi ; aussi je n'avais nul sujet de m'affliger. Ces paroles me rendirent le calme , et me consolent encore toutes les fois que j'y pense.

Entraînée par cette tentation, je voulus sortir du monastère où j'étais , et m'en aller avec ma dot dans un autre du même Ordre. L'observance , je le savais , en était beaucoup plus étroite , et l'on y pratiquait de très-grandes austérités ; de plus il était fort éloigné , ce qui me souriait beaucoup par l'espoir d'y vivre inconnue ; mais mon Confesseur ne voulut jamais me le permettre. Ces craintes me causaient un grand trouble ; je connus depuis qu'une humilité si contraire à la liberté d'esprit , n'est pas la véritable : Notre-Seigneur lui-même daigna me donner cette lumière. En effet , si j'avais été pleinement convaincue que tous les biens me venaient de Dieu seul , j'aurais dû les considérer en moi du même œil que dans le prochain ; et comme j'éprouve tant de joie à entendre louer les autres , et à les voir riches des trésors du Ciel , je n'aurais pas dû m'attrister que Dieu fît également éclaler en moi les merveilles de sa grâce.

Je tombai dans un autre extrême ; j'adressais des prières particulières à Dieu pour le conjurer de faire connaître mes péchés aux personnes qui auraient bonne opinion de moi , afin qu'elles vissent combien j'étais indigne des faveurs que je recevais de lui. Mon Confesseur me défendit de continuer. Voici néanmoins ce que j'ai fait jusque dans ces derniers temps. Lorsque je voyais une personne me juger très-favorablement , je tâchais par d'habiles détours de lui donner con-

naissance de mes péchés , et par là mon âme se sentait soulagée ; mais l'on a également improuvé ma conduite sur ce point. Je vois maintenant que cela ne procédait pas d'humilité, mais d'une véritable tentation. Il me semblait que je trom|)ais tout le monde . et de fait l'on s'abuse si l'on se persuade qu'il V ait quelque bien en moi ; néanmoins je n'eus jamais le dessein de tromper [lersonne. Notre-Seigneur l'a permis sans doute pour quelque raison qui m'est cachée. Je n'ai jamais parlé , même à mes Confesseurs , d'aucune de ces grâces à moins de le croire nécessaire , et je m'en serais fait un grand scrupule.

Aujourd'hui je vois clairement que ces craintes, ces peines, et cette prétendue humilité ne sont que des imperfections qui montrent que l'on n'est pas assez mortifié., Une âme qui s'abandonne entièrement à Dieu , n'est pas plus touchée du bien que du mal qu'on dit d'elle ; instruite par le Divin Maître , elle a trop bien compris que de son propre fonds elle n'a rien. Ainsi, qu'elle s'abandonne sans réserve à sa conduite. S'il lui [)lait de rendre publiques ses faveurs , qu'elle adore ses desseins ; mais en même temps qu'elle se prépare à la persécution ; car de nos jours elle est inévitable pour ceux en qui éclatent de semblables grâces. Mille yeux seront ouverts sur une de ces âmes, tandis que mille autres marchant dans une voie différente ne seront remarquées de personne. A la vérité, une certaine crainte que l'humilité inspire est alors bien légitime , mais la mienne procédait moins de ce principe que d'un défaut de courage. L'âme que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du monde ; et si de son propre choix elle ne meurt a tout ce qui est de lui , il saura bien la faire mourir. L'unique mérite du monde . à mes yeux , c'est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien , et de les contraindre, à force de murmures , à devenir meilleurs. J'ose le dire, il faut plus de courage pour parcourir le chemin de la perfection que pour se dévouer à un prompt martyre , parce qu'à moins d'une faveur toute particulière de Dieu, l'on

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ne devifiil parfait qu'en boaucou|» de temps. Les }j;ens du monde , néanmoins , ne voient pas plutôt une personne entrer dans ce chemin , qu'ils veulent qu'elle soit sans aucun défaut : de mille lieues loin , ils découvrent la moindre faute qui lui échappe . et qui est peut-être en elle une vertu ; mais comme chez eux une pareille faute viendrait d'un vice , ils jugent des autres par eux-mêmes . et se hâtent de les condamner. Vraiment , à les entendre , l'aspirant à la perfection ne devrait plus ni manger, ni dormir, ni même respirer, comme on dit . Plus le monde accorde d'estime à ces âmes , plus il oublie que, malgré toute leur perfection , elles sont enchaînées dans un corps et forcément assujetties à ses misères , tant qu'elles vivent sur cette terre que du reste elles dominent de si haut. 11 leur faut donc , je le répète , un grand courage ; car elles n'ont pas encore commencé a marcher, et on veut qu'elles volent ; elles n'ont pas encore vaincu leurs passions , et on veut que dans les combats les plus difficiles elles restent aussi fermes que les Saints confirmés en grâce , dont on a lu la vie. Il y a de quoi louer Dieu de voir ce qu'elles ont alors à souffrir ; mais en même temps quel sujet d'affliction ! Combien de ces pauvres âmes retournent en arrière, parce qu'elles n'ont point . hélas ! la force de soutenir ces assauts. Ainsi , je crois bien , se serait découragée la mienne , si , dans sa trèsgrande miséricorde . Notre-Seigneur n'eût tout fait de son côté ; et jusqu'au jour où cet adorable Maître , par pure bonté , a enrichi mon néant de ses biens , vous verrez , mon Père, que je n'ai fait que tomber et me relever. Combien je souhaiterais éclairer ces âmes et les prémunir contre le découragement ! J'emploierai dans ce but une comparaison dont je me suis déjà servie , mais qui rend parfaitement ma pensée : ce qui les trompe et les jette dans l'abattement . c'est qu'elles veulent voler avant que Dieu leur ait donné des ailes. Elles commencent par de grands désirs , une grande ferveur et une ferme résolution d'avancer dans la vertu. Mais qu'arrive-t-il ensuite ? Elles voient d'autres âmes plus avancées, déjà élevées par la grâce du Seigneur à des vertus héroïques ,

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el elli's sentent qu'elles ne peuvent y atteindre. Ce n'est pas tout : elles lisent dans les traités d'oraison divers moyens pour s'élever à la coiiteinplalion la plus sublime , el , n'ayant pas encore la force de les mettre en |)ratique, elles s'aflligent et perdent courage. Il faut , leur disent ces livres , mépriser les jugements du monde , et être plus content qu'il dise du mal que du bien do nous; on ne doit faire aucun cas de l'honneur ; le détachement des |)arents doit être absolu , en sorte que s'ils ne s'ailonnenl à l'oraison . leurs rapports n'aient pour nous aucun attrait , et nous causent plutôt du déplaisir, et [)lusieurs autres choses de ce genre. Mais , à mon avis , ce sont là de purs dons du Seigneur; et des sentiments si contraires à nos inclinations doivent être mis au rang des biens surnaturels. Ainsi que ces ûmes ne s'aflligent point , si elles ne peuvent tout à coup s'élever si haut; qu'elles se conBent sans réserve en la bonté de Dieu : un jour il changera leurs désirs en effets , pourvu qu'elles persévèrent dans l'oraison et fassent de leur côté tout ce qui est en leur pouvoir. Etant si faibles . nous avons un extrême besoin d'ouvrir notre âme à une grande confiance; ne nous laissons jamais abattre, et animons-nous sans cesse par la pensée que de constants efforts nous assurent la victoire.

Voici, mon l*ère, ce que m'a appris une longue expérience, et qu'il me semble utile de dire ici , c'est qu'on ne doit pas se natter de posséder une vertu avant de l'avoir éprouvée par son contraire. Nous devons toujours dans cette vie nous déBer de nous-mêmes , el nous tenir sur nos gardes ; nous sommes bien vile entraînés vers la terre , si Dieu ne nous a pas entièrement donné sa grâce pour nous faire connaître le néant de toutes choses ; enBn il n'y a jamais de pleine sûrelé dans ce monde. Il me semblait, il y a peu d'années, que j'étais non-seulement détachée de mes parents , mais que leurs visites me causaient de la peine ; et il était vrai que c'était un sacrifice pour moi de m'enlretenir avec eux. Vers celte épo(jue . je me vis obligée , à cause d'une affaire impor-

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tante , d'aller passer quelques jours clie/ tinc de mes sœurs qui est mariée, et que j'aimais autrefois delà plus tendre affection. Quoiqu'elle eiit plus de vertu que moi , nos conversations n'étaient pas néanmoins très-fréquentes ; le sujet de l'enlrclien , vu la difTérence de notre état , ne pouvant toujours être au gré de mes désirs. Je restais donc le plus que je pouvais dans la solitude. Cependant je vis que ses peines me louchaient beaucoup plus vivement que ne l'auraient fait celles d'une autre personne , et ne laissaient [)as de me donner quelque souci. En6n je fus forcée de reconnaître que je n'étais pas aussi libre que je pensais , mais que j'avais encore besoin de fuir les occasions, afin de me fortifier dans celte vertu de détachement dont le Seigneur avait mis en moi le germe ; et avec le secours de sa grâce, j'ai toujours tâché depuis cette époque d'y être fidèle.

Lorsque le Seigneur commence à nous donner quelque vertu , nous devons la cultiver avec le plus grand soin , et ne pas nous exposer au danger de la perdre. Je ne prendrai qu'un exemple , celui du mépris de l'honneur ; car , croyez-moi , mon Père, tous ceux qui pensent en être entièrement détachés ne le sont pas. Il faut se tenir sans cesse sur ses gardes , et pour peu qu'une personne s'y sente encore attachée , elle ne doit pas espérer d'avancer dans le chemin de la vertu. C'est une chaîne si forte que Dieu seul peut la rompre , mais pour cela il exige de nous de courageux efforts et de la constance dans l'oraison. Le mal causé par un tel esclavage m'épouvante. Je vois des personnes qui , par la sainteté et l'éclat de leurs œuvres, jettent les peuples dans l'admiration. Grand Dieu! pourquoi de telles âmes tiennent-elles encore à la terre? Comment ne sont-elles pas déjà à la cime de la perfection? Quel est ce mystère? Qui donc les retient , les empêche de prendre leur essor? Ah! c'est qu'elles sont encore attachées à quelque malheureux point d'honneur ; et , ce qui est pis, c'est qu'elles ne veulent pas en convenir , le démon leur persuadant qu'elles sont obligées de le conserver. Mais , pour l'amour de Notre-

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Seigneur, (ju'clles ajoutent foi à mes paroles; qu'elles écoulent celte petite fourmi à qui ce Divin Maître lui-même commande de parler : si elles ne se corrigent de ce défaul , il sera comme une chenille qui . sans endonimii;;er tout l'arbre, lui enlèvera la beauté , le fera lanj;uir , et le rendra ainsi nuisible à ceux qui l'avoisinenl. Les fruits qu'il produira seront gitcs et sans valeur ; c'est-à-dire que le bon exemple donné par ces personnes , partant d'une vertu imparfaite, sera sans force et de j)eu de durée.

Je l'yi dit bien des fois : pour petit que soit cet attachement à l'honneur, c'est comme un faux ton dans un jeu d'orgues qui en déconcerte toute l'harmonie. Il nuit toujours beaucoup dans les divers états de la vie chrétienne , mais on peut le considérer comme une véritable peste pour les âmes qui marchent dans les voies de l'oraison. Votre désir , dites-vous , est de vous unir étroitement à Dieu et de suivre les conseils de Jésus- Christ ; mais . tandis que ce Divin Maître est chargé d'injures et de faux témoignages , vous prétendez conserver votre honneur et votre réputation sans qu'ils souffrent la moindre tache. Peut-on se rencontrer en marchant par deux routes si différentes ? L'âme que Notre-Seigneur élève à cette divine union est celle qui fait de généreux efforts pour lui ressembler , et qui , en beaucoup de choses , est contente de perdre de son droit. Mais dira quelqu'un : Je n'ai aucune occasion de donner à Dieu de telles preuves de ma Gdélité. Je réponds que si vous êtes fermement résolu de marcher à la suite d'un Dieu humilié , il ne permettra pas que, faute d'occasions, vous perdiez le mérite de partager ses divins abaissements ; il vous les ménagera même de telle .«^orte , que vous les trouverez peutêtre trop nombreuses ; il n'y a seulement qu'à mettre la main à l'œuvre. Je veux à ce propos rapporter quelques-unes des petites choses que je faisais au commencement ; ces riens sont, conmie je l'ai dit , les petites pailles que je jetais dans le feu , n'ayant pas une matière plus considérable pour alimenter sa flamme : l'on verra par là que Notre-Seigneur reçoit tout ; qu'il en soit béni à jamais !

vit DE S. 7KUISE. 2*

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Kntro mes autres imperfections , j'avais celle de savoir peu les rubriques du bréviaire , le chant et les cérénnonies du chœur : c'était par pure négligence , et parce que je donnais mon temps à de vaines occupations. Je voyais de simples novices qui étaient capables de m'instruire . et je me gardais bien de leur demander ce que je ne savais pas , de peur de leur faire connaître mon ignorance ; puis le prétexte du bon exemple (pie je leur devais ne manquait pas , comme c'est d'ordinaire , de venir au secours de ma vanité. Mais lorsque l(> Seigneur m'eut un peu ouvert les yeux , je changeai bien de conduite; car dès que j'hésitais tant soit peu sur les choses mé.ne que je savais , je ne balançais pas à les demander aux plus jeunes : et Dieu permit qu'au lieu de m'attirer par là du mépris , on m'en estima davantage.

Pour le chant , à moins d'avoir étudié à l'avance , comme on me le recommandait, je m'en tirais mal. J'en étais bien fâchée , non de crainte d'y faire des fautes en la présence de Dieu , ce qui aurait été une vertu , mais à cause des personnes qui m'écoutaioiii ; et ce sentiment de vanité me troublait de telle sorte que jo chantais encore moins bien que je ne savais, lîlnfin je m'arrêtai à ce parti ; lorsque je n'étais pas très-bien préparée , je disais que je ne savais pas. Il m'en coûta beaucoup au commencement ; ensuite je le faisais avec plaisir. Mais dès que je commençai à ne me soucier plus que l'on connût mon ignorance . et à fouler aux pieds ce malheureux point d'honneur que je me flgurais en cela et que chacun met où il veut, je chantai beaucoup mieux qu'auparavant.

Voilà des riens, je l'avoue, et ils sont la preuve que je ne suis rien moi-même , puisqu'ils me donnaient de la peine. Ils ne laissent pas néanmoins de nous faire pratiquer des actes de vertu. Ces petites choses , quand on les fait par amour , ont leur prix aux yeux de Dieu, et il nous assiste pour en entreprendre de plus grandes.

Encore un de mes riens. Toutes les Sœurs , excepté moi , faisant des progrès dans la vertu , car j'ai toujours été très-

KCKirii l'Ail ËLLt-MtME. .'{71

imparfaite, je m'avisai de ce pelit exercice d'humilité : je pliais secrèlemcnt leurs manloaux lorsqu'elles étaient sorties du chœur, et il rue semblait servir en cela ces Anges qui venaient déchanter les louanges de Dieu. Elles le découvrirent, je ne sais comment , el je n'en eus pas peu de confusion : car ma vertu n'allait pas jusqu'à voir avec [ilaisir qu'elles en eussent connaissance , non [)ar humilité , mais de crainte que de si petites choses ne leur prélassent à rire sur mon compte.

O mon adorable Sauveur, quelle n'est pas ma honte de me voir coupable de tant d'offenses, el de rapporter ces petits actes de vertu , vrais grains de sable que je n'avais pas môme la force de soulever de terre, et qui étaient mêlés de tant de fange el de tant d'imperfections ! L'eau de votre grâce n'avait pas encore jailli pour les purifier et les élancer jusqu'à vous ! 0 mon Créateur , pourquoi faut-il que parmi les infidélités sans nombre de ma vie , je ne trouve pas une seule action tant soil peu digne de figurer dans ce récit des grâces insignes que j'ai reçues de vous ! Je ne sais, ô mon tendre Maître, comment mon cœur ne se brise pas de regret , ni comment ceux qui liront ces pages pourront se défendre d'un sentiment d'horreur pour moi , en voyant qu'après avoir si mal répondu à de si grands bienfaits , je n'ai pas rougi de raconter de si misérables services , venus de moi , c'est tout dire ! J'en meurs de honte , Seigneur, mais faute de mieux , je les ai «l'crits pour montrer à ceux qui vous en rendront de plus signalés quel magnifique salaire ils doivent attendre de cette munificence qui n"a pas dédaigné les miens. Faites, Grand Dieu . que je n'en demeure pas toujours là , el que désormais mes services vous procurent un peu plus de gloire ! Ainsi soit-il.

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