‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 39 sur 52 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Le Provincial des Carmes change d'avis , et ne veut plus consentir à la fondation.

— Balthasar Alvarez , Confesseur de la Sainte , lui ordonne alors de ne plus s'en occuper. — Héroïque obéissance de Térèse pendant six mois. — Durant ce temps, Pierre Ybanez et Guiomar de Ulloa poursuivent avec ardeur la sainte entreprise.

— Gaspar de Salazar , nouveau Recteur du collège de la Compagnie de Jésus a Avila , met un terme aux peines de Térèse. — Notre-Seigneur la presse de nouveau de reprendre l'affaire de la fondation. — Sainte Claire lui promet de l'assister. — La très-sainte Vierge lui apparaît avec saint Joseph ; particularités admirables de cette apparition.

Ainsi , l'affaire allait se conclure , et l'on était à la veille de passer le contrat , lorsque notre Provincial changea d avis. Ce fut , je crois . par une conduite toute particulière de la Providence . comme les suites l'ont fait voir. Le Seigneur touché de tant de prières devait rendre son œuvre plus parfaite , en la faisant réussir d'une autre manière. Notre Supérieur n'eut pas plutôt retiré son consentement , que mon Confesseur m'ordonna de ne plus penser à cette affaire , et Dieu sait avec quelle peine je l'avais conduite jusqu'à ce point. Dès qu'on apprit en ville que nous l'avions abandonnée , on se conBrma dans la pensée que ce n'avait été qu'une rêverie de femmes ; et les murmures redoublèrent contre moi , quoique je n'eusse rien fait que de l'avis du Provincial.

J'étais très-mal vue de tout mon monastère pour avoir entrepris d'en établir un d'une observance plus étroite. Les Sœurs disaient que c'était leur faire affront ; que rien ne m'empêchait

'Jî'O VIE l)K SAINTE TKIIÈSE

lie hicn soivir Dion dans mon couvent , comme faisaient tant d'aulrcs meilleures que moi ; que je n'étais pas affectionnée à la maison , et que j'aurais mieux fait de lui procurer du revenu que de le vouloir porter ailleurs. Quelques-unes étaient d'avis qu'on me mît en prison ; d'autres , en petit nombre, prenaient faiblement ma défense. Je sentais que celles qui m'étaient opposées avaient raison en bien des choses : aussi , jeleurexposais quelquefois les motifs de ma conduite ; mais, ne pouvant leur déclarer le principal qui était le commandement queNotre- Seigneur m'avait fiiit, je ne leur répondais le plus souvent que par mon silence. Dieu m'accorda une très-i^rande grâce : cet orage ne troubla point ma paix, et je me désistai de mon entreprise avec autant de fiîcilité et de contentement que si elle ne m'eût rien coûté. Nul ne pouvait croire qu'il en fût ainsi , pas même les personnes d'oraison avec qui je traitais ; on s'imaginait , au contraire , que j'en étais extrêmement peinée et confuse ; et mon Confesseur lui-même était dans cette pensée. Pour moi , comme je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour mettre à exécution ce que Notre-Seigneur m'avait commandé , il me semblait que je n'étais pas obligée à davantage ; je demeurais donc tranquille et contente dans le monastère où j'étais , toujours fermement convaincue que ce dessein s'exécuterait , quoique je ne visse ni quand , ni par quel moyen cela pourrait être.

Mais je fus vivement touchée d'une lettre démon Confesseur (|ui me fit craindre d'avoir agi en quelque chose contre sa volonté , Notre-Seigneur voulant sans doute ajouter à tant d'autres peines celle qui devait m'être le plus sensible. .Au milieu de cette multitude de persécutions , lorsqu'il aurait dû . ce me semble , me consoler, il me disait que je devais enfin reconnaître , par ce qui venait d'arriver, que mon projet n'était qu'une rêverie ; qu'instruite par cette leçon . je ne devais plus m'en occuper à l'avenir ni môme en parler . puisque je voyais le scandale (|ui en était résulté . et d'autres choses semblables faites pour donner de la peine. Cette lettre m'affligea plus que

loul le reste eiisoinlilc ; je craignis (|u'à mon occasion et ()ar ma faute Dieu n'eût été offensé ; il me vint encore à l'esprit que , si mes visions étaient fausses , toute mon oraison n'était qu'une chimère . et que j'étais moi-môme bien abusée et bien misérable. Ces alarmes me serrèrent tellomeni le cœur que j'en étais toute troulilée et dans une incroyable affliction. Mais Notre-Seigneur qui ne m'avait jamais manqué dans toutes ces peines dont j'ai fait le récit , et de la bouche duquel j'avais souvent entendu des paroles de consolation et d encouragement qu'il n'est pas nécessaire de rapporter ici, vint alors aussi à mon secours , en me parlant de la sorte : » Ne t'afflige » point . ma fille; loin de m'avoir offensé par cette entre[)rise, 6 tu m'as rendu un grand service ; fais ce que ton Confesseur » te commande, en gardant maintenant le silence sur cette » affaire , jusqu'à ce qu'il soit temps de la reprendre. »

Ces paroles répandirent tant de calme et de joie dans mon âme , que je ne comptai plus pour rien la persécution soulevée contre moi. Notre-Seigneur me fît connaître le prix immense des peines et des persécutions que l'on souffre pour son service; car , sans parler de tant d'autres précieux avantages que j'en retirais . je vis dès cette époque mon amour pour Dieu prendre des accroissenients tels que j'en étais éprouvantée ; et voilà l'origine de ce désir des souffrances qui s'est allumé en moi , et que je ne puis plus éteindre (1). Tandis que je jouissais d'un si grand bonheur, l'on se figurait que j'étais confuse et abattue du mauvais succès de notre entreprise; il en eût été ainsi, je l'avoue, si Notre-Seigneur ne m'eût soutenue et favorisée par des grAces si extraordinaires. Ce fut à celte époque que commencèrent ces grands transports de l'amour de Dieu , et ces grands ravissements dont j'ai parlé ; mais je gardais pour moi le secret de ces étonnantes faveurs , sans le communiquer à personne.

Ce saint Religieux Dominicain (2) persistait à croire, comme

<] Elle exprimait ce désir par ce mot sublime qui scchappait sans cesse de son âme : .\ut pati , aut mori ! Ou souffrir , ou mourir ! li) Pierre Yl>anez.

'.\0i VIE DK SAINTK TÉHKSE

moi , (|uc la londalion aurait lien. Me vovnnl fcrrrK.'tnont résolue (le ne plus m'en mùler pour ne pas aller conlre les ordres de mon Confesseur , il s'en occupait de concert avec cette Dame, mon amie , que Dieu m'avait associée dans cctteœuvre; ils écrivirent à Rome , et ne négligeaient rien pour en venir à l'exécution. I>e démon parvint, de son côté , à faire savoirque j'avais eu sur cela quelque révélation; ce bruit se communiquant d'une personne à l'autre , on vint me dire avec grand efîroi que les temps étaient fâcheux , qu'on pourrait bien intenter quelque accusation contre moi , et me dénoncer aux inquisiteurs. L'avis me parut plaisant ; et je ne pus m'empêcher d'en rire ; car j'étais siîre de mes dispositions intérieures pour tout ce qui regarde la foi , et je me sentais prête à donner mille fois ma vie non-seulement pour chacune des vérités de l'Ecriture sainte , mais encore pour la moindre des cérémonies de l'Eglise Ma réponse fut donc que, sur ce point, on pouvait être sans crainte ; mon âme serait en bien mauvais état , si j'avais quelque chose à redouter de l'inquisition ; si j'en avais le moindre soupçon, j'irais moi-même me présenter pour être examinée ; mais si l'on m'accusait faussement devant ce tribunal, Notre-Seigneur saurait me justifier , et faire tourner l'accusation à mon avantage.

Je rendis compte de ceci à ce Père Dominicain , notre ami dévoué et si savant que je pouvais être bien tranquille en suivant ses avis. Je lui fis connaître en même temps . avec le plus de clarté qu'il me fut possible , toutes les visions que j'avais eues , ma manière d'oraison , et les grâces extraordinaires que Dieu me faisait ; je le suppliai de tout examiner avec attention, et de me dire ensuite s'il y trouvait quelque chose de contraire à l'Écriture sainte. Il me rassura beaucoup, et j'ai lieu de croire que cette communication fut aussi très-utile à son âme. Car bien qu'il fût déjà excellent Religieux , il s'adonna dès ce moment beaucoup plus à l'oraison. Pour vaquer plus librement à ce saint exercice . il se retira dans un monastère de son Ordre bâti dans un endroit fort solitaire. Il y avait j)assé plus de

doux iius . lors(jiie . à son grand rpgret . l'obéissance vint l'en arracher, les besoins de l'Ordre appelant ailleurs un homme d'un tel mérite. Son éloignemenl qui me privait d'un si grand secours , me fut très-sensible ; néanmoins je n'y mis aucun obstacle . sachant combien cette retraite lui devait ôlre utile ; car Notre-Seigneur , me voyant fort affligée de son départ , m'avait dit : «Console-loi, et n'en aie point de peine; il * marche sous la conduite d'un bon Guide, o En effet , il était à son retour, si avancé dans la perfection et dans les voies intérieures , qu'il me disait que pour rien au monde il ne voudrait n'avoir pas été dans cette solitude. Je pouvais en dire autant de mon côté ; car si auparavant il ne me rassurait et ne me consolait que par les lumières de la science acquise , depuis son retour il le faisait encore par une grande expérience des choses surnaturelles. Noire-Seigneur , qui avait arrêté dans ses éternels desseins la fondation de ce monastère , nous ramena ce saint Religieu.x justement au moment où son concours nous était nécessaire pour consommer notre entreprise.

Je me renfermai durant cinq ou six mois dans un silence absolu , m'inlerdisant toute démarche et même toute parole sur celte affaire. Notre-Seigneur, dans cet intervalle, ne m'en dit jamais rien. Je n'en comprenais pas la cause ; mais je ne pouvais m'ôler de l'esprit que ce dessein s'accomplirait. Au bout de ce temps . le Recteur du collège de la Compagnie de Jésus (1) ayant quitté celle ville . Notre-Seigneur lui substitua

H: Le Père Denys Vasquez , né à Tolède en 1528. Il était déjà très-savant dans les lettres grecques et latines , lorsqu'en 1 550 il entra dans la Compagnie de Jésus. Il s'y distingua dans les sciences sacrées , et il gouverna successivement diverses maisons de la Société en Espagne . en Italie et en Allemagne. Il fut secrétaire de saint François de Borgia ; ayant par cet emploi les plus intimes rapports avec lui i il put l'étudier et l'approfondir. Aus.si nous a-t-il laissé une vie manuscrite de ce grand Saint , pins étendue que celle que le Père Ribadeneyra avait d'abord publiée. I^ Père Jean-Eusèbe Nieremberg déclare qu'il avait entre les mains ce précieux manuscrit , quand il composa la Vie de saint François de Borgia. Denys Vasquez est encore l'auteur d'une traduction espagnole du martyrologe romain de Grégoire XIII. Après une vie remplie de travaux , il ter^^na saintement sa carrière à

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dans celle charité un homme profondément versé dans les voies spinluellcs , el (|ui à im grand courage el à un excellent esprit joignait les lumières de la science (1). Unie) secours m était alors bien nécessaire ; car mon Confesseur dé[)endant du Recteur, et tous ceux de la Compagnie se faisant un devoir de ne prendre aucune détermination importante sans l'avis de leur Supérieur, il en résultait que malgré qu'il cùl une parfaite connaissance de mes dispositions et un grand désir de me faire avancer à grands pas , il n'osait néanmoins décider sur certaines choses , et il avait bien des rai:=ons d'agir de la sorte. D'un autre côté . mon âme se sentant comme emportée par l'impétuosité de ses transports . je souffrais beaucoup de la voir ainsi liée par mon Confesseur : cependant je ne m'écartais en rien de ce qu'il me commandait.

Tolède , au commencement de 1590. V. Biblioth Script. Soc. Jesu, et Jean- Eusèbe Nieremberg . Vie de saint François de Borgia.)

Denys Vasquez fit ce qu'il devait faire comme Recteur du collège d'Avila ; sa fermeté et sa prudence méritent des éloges. Il n'était que depuis peu de temps à la tête du collège de Saint-Gilles qu'il gouverna seulement un an et demi. Voyant que le projet de la Sainte soulevait une opposition générale dans la ville , il était de son devoir de prendre du temps , d'examiner et d'imposer au Père Balthasar Alvarez le même plan de conduite. On comprend qu'en présence d'un aussi grand projet que celui de Térese . et de la tempête qu'il excitait dans Avila , Denys Vasquez ait usé d'une sévère réserve, d'une sage lenteur, et qu'il y ait soumis le Père Balthasar. Ils étaient même obligés l'un et l'autre , quand le Père Ange de Salazar , Provincial de la Sainte , ne voulut plus entendre parler de la fondation , de dire à Térèse que la volonté de Dieu se manifestant par l'organe de son Supérieur , elle devait sur-lechamp cesser de poursuivre son entreprise.

Leur conduite , au reste , secondait le plan de la Providence , qui avait fixé Ji une époque plus éloignée l'exécution du dessein conçu par Térèse. Aussi Notre-Seigneur semble l'approuver en disant à la Sainte ;«Fais ce que te dit ton Confesseur, » en ne l'occupant plus de cette affaire , jusqu'à ce que le moment de la reprendre soit venu. »

En ne permettant pas au Père Balthasar de donner les mains au projet de la fondation nouvelle , Denys Vasquez fait pratiquer au Confesseur et à sa pénitente une vertu fondamentale dans le christianisme : pendant six mois l'un et l'autre immolent leur volonté , leurs vues , et donnent l'exemple d'une obéissance héroïque. Chose admirable I Pendant ces six mois , Dieu qui demandait de ces deux âmes ce dernier sacrifice , ne fait pas entendre une seule parole à la Sainte touchant la fondation ; il se plait en quelque sorte à contempler du haut du Ciel Térèse et son Guide se couibant avec une soumission absolue sous l'autorité de ceux qui sont ses représentants sur la terre.

(1) Gaspar de Salazar , dont la Sainte parlera souvent encore, soit dans le livre de sa Vie , soit dans ses lettres.

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tianl un jour dans une profonde atlliclion . parce qu'il me ^emlllail (luc ce Père najoulail pas foi à mes paroles . Nolre- Seij;neur me dit : « Ne l'alUi^e point . celle peine finira bientôt. » Ces paroles me causèrent une vive allégresse . dans la pensée qu'elles annonçaient nui morl prochaine, et je ne pouvais me les rappeler, sans tressaillir do joie. Mais je ne tardai pas à voir clairement (jue c était de l'arrivée du Recteur mentionné plus liant . que le Divin Mailre entendait parler ; car il ne fut pas plutôt venu , (jue celle peine cessa sans que je l'aie jamais éfirouvéc depuis. En voici la raison : loin de vouloir restreindre la liberté du Père Ministre qui était mon Confesseur, le nouveau Recteur lui dit au contraire de me consoler, l'assurant qu'il n'y avait rien à craindre ; et de ne plus me conduire par une voie si resserrée , mais de laisser aj^ir en liberté l'esprit de Dieu dans mon ûme : car quelquefois , je dois le dire, au milieu des grands transports qui la saisissaient, elle pouvait à jieine respirer.

Ce Recteur me vint voir; je devais, d'après l'ordre de mon Confesseur, lui ouvrir mon àme avec toute la liberté et toute la clarté possibles. D'ordinaire j'éprouvais une extrême répugnance pour ces sortes d'ouvertures , il n'en fut pas de même celte fois : en entrant dans le confessionnal . je sentis dans l'intime de mon âme un je ne sais quoi , que je ne me souviens point d'avoir jamais senti ni auparavant ni de|)uis pour nulle autre personne. Je ne saurais re[)résenter ni faire comprendre par aucune comparaison de quelle manière cela se passait. Tout ce que j'en puis dire , est que ce fut une joie s[)irituelle et une vue intérieure que cet homme de Dieu me comprendrait . et qu'il V avait du rapport cnlre son Ame et la mienne. Ce que je trouvai là d'élonnant , et d'incompréhensible pour moi , c'est (|uc nous ne nous étions jamais parlé , et que personne ne m'avait jamais rien dit de son talent pour la conduite des âmes ; enfin , je ne le connaissais en aucune manière. J'ai parfaitement reconnu depuis que je ne m'étais |)as trompée , mon Ame avant sous tous les rapports tiré un très-grand profit

des communications que j'eus avec lui. Il dirige parfaiterncnl les Ames dt'jà avancées dans les voies de Dieu ; il ne se contente point de les faire marcher pas à pas , il les fait courir ; Dieu lui a accordé entre autres dons un talent très-particulier pour les porter à la mortification et à un détachement universel des choses de ce monde. Je n'eus pas plutôt commencé de traiter avec lui , que je compris sa manière d'agir; je vis que c'était une âme pure , sainte . et qui avait reçu du Seigneur une grâce toute spéciale pour discerner les esprits. Grande fut ma consolation d'être sous la conduite d'un te| Maître.

Il y avait peu de temps que je jouissais de cet avantage , lorsque Notre-Seigneur commença à me presser de nouveau de reprendre l'affaire de la fondation. Il me chargea d'en dire les raisons , et de faire part de certaines particularités à ce Père et à mon Confesseur, afin qu'ils ne m'en détournassent pas. Quelques-unes de ces raisons leur parurent si fortes , qu'ils auraient craint de ne pas s'y rendre , principalement le Recteur, qui , considérant avec soin et attention tout ce qui s'était passé , n'a'vait jamais douté que ce dessein ne vînt de Dieu.

Enfin, après bien des choses qui s'étaient passées , ils n'osèrent ni l'un ni l'autre me détourner de poursuivre mon entreprise , et mon Confesseur me permit de nouveau de m'y employer de tout mon pouvoir (1), Mais ce pouvoir étant fort

(1 Voici comment il piutk Notre-Seigneur de faire évanouir tous les doutes du Père Ballhasar Alvarez ; il dit un jour à la Sainte : « Dis à ton Confesseur de faire » demain sa méditation sur ce verset: Quam magnificata sunt opéra tua, Domine , » nimis profundœ /acte sunt cogitationes tuœ ! Que vos œuvres sont grandes et magni- » fiquet , ô mon Dieu ! et que vos pensées sont profondes ! » (Pîaume XCI).

La Sainte lui écrivit aussitôt un billet qui contenait ce que Notre-Seigneur lui avait dit. Le Père Balthasar ayant exécuté cet ordre du Divin Maître , fut éclairé d'une lumière toute céleste ; il vit que cette fondation était l'œuvre de Dieu, et que ce grand Dieu voulait se servir d'une femme pour faire éclater ses merveilles. Des ce moment , il dit à sa sainte pénitente ([u'il n'y avait plus à hésiter , mais qu'elle devait s'employer de toutes ses forces h exécuter un dessein dont Dieu était visiblement l'auteur.

Ribcra , "Vie de Sainte Térèsc , livre I , chap. XXIV.

Yepes , Vie de Sainte Térèse , ire partie , livre II , chap. III.

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petit, et me trouvant presque seule, je ne pouvais m'empôcher de voir claircnient les peines que j'allais rencontrer. Il fut convenu entre nous de conduire l'afFaire dans le plus grand secret ; dans ce dessein , je priai une de mes sœurs qui ne demeurait pas dans la ville d'acheter la maison et de la faire arranger comme si c'eût été pour elle ; quant à l'argent , il plut au Seigneur de nous l'envoyer par des voies admirables qu'il serait trop long de rapporter (1). En tout ceci . je veillais

(1 ) La Sainte fait surtout allusion ici à la sommo considérable que son frërb Laurent do Ce(>eda lui envoya du Pérou en 1561 . sans rien savoir du dessein que méditait sa sœur ; voilà pourquoi ce secours inespéré lui parut si miraculeux. Elle lui en témoigna toute sa reconnaissance par une charmante lettre du 31 décembre de la même année.

Laurent de C.epeda était parti pour l'Amérique vers l'an 1540 ; suivant comme ses frères la carrière des armes , il fut fait d'abord capitaine , et ensuite trésoriergénéral de la Province de Quito. Le 18 mars 1556 , il épousa Jeanne-Marie de Fuentes y Guzman , femme d'un rare mérite et d'une admirable piété. Pendant les onze années que dura leur sainte union , Don Laurent admira dans la compagne que Dieu lui avait donnée un type parfait de l'épouse et de la mère chrétienne. Jeanne- Marie de Fuentes y Guzman n'avait pas encore atteint sa trentième année , et déjà elle avait amassé d'immenses mérites pour le Ciel ; Dieu se hâta de poser sur son front la couronne de justice , et le 14 novembre de l'an 1 567 cette âme céleste et anpélique voyait s'ouvrir pour elle le séjour ûo la félicité.

Dieu , qui glorifie ceux qui l'ont glorifié ici-bas , a voulu que l'éloge de cette femme accomplie fût transmis aux ûges futurs par la séraphique Tén-se , et par l'époux chrétien témoin de la sainteté de sa vie.

Voici en quels termes , dans un mémoire écrit de sa propre main , Don Laurent de Cepeda nous parle d'elle : « La Bienheureuse 'la sainteté de sa vie et de sa mort me » permettent de la nommer ainsi, n'avait que 28 ans, 4 mois et 20 jours, quand Dieu » l'appela à lui. Sa mort fut si sainte, que je conjure le Seigneur, quand il daignera » me tirer de cet exil, de me faire mourir dans les mômes dispositions. Jusqu'à son » dernier soupir elle donna , comme elle l'avait fait toute sa vie , l'exemple des plus

■ belles vertus. Elle médit par deux fois ; Qu'un jour je la suivrais , et que sijevou- B lait être atec elle dans la gloire , je devais être fervent chrétien et servir fidèlement • NotreSetgneur . Elle voulut mourir revêtue de l'habit des Religieuses de Notre- » Dame de la Merci, et être enterrée dans l'église du monastère de cet Ordre, dans

■ la chapelle de Saint-Jean de Latran. Elle l'avait ainsi souhaité pour gagner les » grandes indulgences qui se gagnent dans ce sanctuaire. »

Après le témoin oculaire de tant de vertus , entendons la séraphique Térèse , dans une lettre à Jeanne de Ahumada sa sœur : o Je viens d'apprendre que Don » Laurent a perdu sa femme ; cette nouvelle ne nous doit point causer de peine , car

■ je connaissais la vie qu'elle menait : déjà depuis longtemps elle était adonnée à » l'oraison ; et , d'après ce qui m'a été dit , sa mort a été si belle qu'elle a jeté dans D l'admiration tous ceux qui en ont été témoins. » (Lettre XLII , tome IV).

Les dernières paroles de Jeanne-Marie de Fuentes y Guzman laissèrent dans r&me de Laurent de Cepeda une ineffaçable empreinte, et sainte Térèse noi.s apprend

à ne rien faire contre rol)éissancc ; mais je me {^ardais «J en parlera mes Siipcrieurà, sachant qu'ils s'opposeraient, comme la première fois , à mon dessein . el pourraient peut-être le ruiner entièrement. Il est incroyable combien j'eus de peines à essuyer soit pour me procurer cet ar}z;enl , soit pour trouver la maison , traiter du prix , et la faire accommoder. Je portais le poids de tout , quoique ma compagne fît ce qu'elle pouvait pour me soulager ; mais ce qu'elle faisait était peu de chose, et

dans ses écrits jusqu à quel point il fut fidèle à la recommandation de son épouse mourante. Après un séjour de plus de 34 ans en Amérique, sur le conseil de sa sœur Don Laurent revint en Espagne avec ses enfants, vers le milieu de l'année 1575 ; et pour pouvoir être tout à Dieu dans la solitude . il fixa son séjour h une lieue de distance d'Avila . dans une très-belle maison de campagne appelée la Sema. Il se mit sous la direction de sa sœur , consommée alors en sainteté , et en cinq années il s'éleva à la plus haute perfection. La Sainte avait une si haute idée de ses connaissances dans les choses de Dieu . qu'elle l'appela h une conférence spirituelle où se trouvaient saint Jean de la Croix , Julien d'Avila et François de Salcedo , et où l'on devait expliquer le sens de ces paroles : « cherche-toi enmoi » que Notre-Seigncur lui avait adressées dans l'oraison. C'est à cette célèbre conférence qu'a rapport la V' lettre du ^" volume adressée à Alvaro de Mendoza, évêque d'Avila , et une des plus spirituelles qui soient sorties de la plume de la Sainte. Laurent de Cepoda fut un insigne bienfaiteur du Carmel de Séville et de toutes les maisons fondées par sa sœur ; il s'endormit saintement dans le Seigneur le 26 juin 1580. Sainte Térèse , dans ses lettres et dans son livre des Fondations, nous a laissé de lui un portrait achevé ; il faut lire en particulier les deux lettres qu'elle écrivit sur sa mort , l'une à Marie de Saint-Joseph , Prieure du Carmel de Séville , l'autre à Don Laurent son neveu, fils de Laurent de Ccpeda. Nous renvoyons le lecteur à ces sources , il n'y a rien à ajouter à ce que la Sainte a dit.

Laurent de Cepeda , pour ne pas être séparé après sa mort de sa sainte sœur , voulut être inhumé dans l'église de Saint-Joseph d'Avila ; dans ce dessein , il fut le fondateur d'une des chapelles de cette église , qu'il dédia à saint Laurent son Patron , et c'est dans cette chapelle qu'il fut enterré. Voici l'inscription de son tombeau :

Le XXVI juin de l'an 1 580 , s'endormit dans le Seigneur Lanrent de Cepeda . frère de la sainte Fondatrice de cette maison , et de toutes les Carmélites Déchaussées. Il repose dans cette chapelle qu'il a fait ériger.

De sept enfants que Dieu avait donnés à Laurent de Cepeda et a Jeanne Marie de Fuentes y Guzman son épouse . quatre ayant été moissonnés dans l'ôge d'innocence avaient précédé leur mère au Ciel. Elle laissait deux fils , Laurent et François de Cepeda , qui se montrèrent dignes de leurs parenls; mais la perte de la famille fut la candide Térésita , à la naissance de laquelle sa mère ne snrvécnt qoe de quelques jours.

Lorsque Laurent de Cepeda , de retour des Indes , alla avec ses trois enfants voir sa sœur à Séville . au mois d'août 1575 , Térésita n'avait que sept ans accomplis, et Térèse, de son côté, n'avait plus que sept ans h passer en cet exil. Lii Sainte qui , du premier coup d'œil, vit dans la fille de son frère un ange d'innoc«nce

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si peu de chose que ce n'était presque rien. Elle prêtait seulement son nom ri son onlremise ; loul le reste retombait sur moi . et je ne comprends pas aujourd hui comment j'ai pu y résister. Quelquefois, tout affligée, je disais à Notre-Seigneur: Mon Divin Maître , pourquoi me commandez-vous des choses qui semblent impossibles? Que si n'étant qu'une femme, au moins . j'étais libre ; mais liée en tant de manières , sans argent et sans savoir où en trouver pour le bref ni pour tout le reste, que puis-je faire . Seigneur?

et une future cpousf de Jésus-Christ . lui voua dés ce moment la tendresse d'une mère. Elle l'adopta dés cet âge si tendre pour sa fille spirituelle; et après l'avoir gardée quelque temps avec elle a Séville et a Tnlède , elle confia son éducation aux Carmélites de Saint-Joseph d'Avila. Là, celte tendre fleur, loin de l'orage, fut cultivée avec des soins infinis ; mais en retour elle embaumait de ses parfums la solitude du Carmel. L'on vil bientôt Térésita , dans un âge si peu avancé , alliera la candeur et h l'innocence les mâles vertus du christianisme : son humilité , son obéissance, son goût pour la prière, son exactitude à remplir tous ses devoirs jetaient dans l'admiration les Religieuses de Saint-Joseph d'Avila.

('e qui achevait de les ravir était de voir l'amour dont elle brûlait pour Dieu. Ce divin amour semblait colorer son front , animer ses regards et donner à tous ses traits une beauté céleste. Une étincelle du grand incendie allumé dans le cœur de la séraphique Térèse était tombée dans ce jeune cœur, et Térésita n'aspirait plus qu'à se consacrer tout entière à l'Epoux des vierges. Une vertu si précoce , tant de précieuses qualités la rendaient extrêmement chère ii Tércsc : aussi la Sainte l'aima d'un amour de prédilection ; elle a voulu , ce semble , faire connaître cet amour par ces paroles écrites à son frère Laurent de Cepeda : « Dites , s'il vous plait , à votre » chère Térèse, de ne pas craindre que j'en aime aucune autre autant qu'elle. A » Teresa diga V. m. que no haya miedo quiera a ninguna , como a ella. (Lettre XXXI , tom L) Elle se plaisait à lui faire raconter , en présence des Religieuses , sa traversée sur mer du Pérou en Espagne , et toutes étaient enchantées par la grâce naïve de son récit ; faisant allusion b cela , elle dit de sa nièce dans une lettre : « Elle a la grâce d'un Ange : tiene una gracia como un Angel. » La Sainte voyant une si admirable fidélité h la grâce , sentait croître aussi de jour en jour son amour de prédilection pour son angélique Térésita. A peine la voit-elle entrer dans sa treizième année, qu'elle l'admet comme novice du Carmel. La jeune vierge au comble de ses vœux , justifie par ses progrès dans la perfection . le privilège qu'on lui a accordé en la recevant si jeune.

Voici le beau témoignage que la sainte Fondatrice lui rend dans une lettre à son neveu Don Laurent , fils de I^aurent de Cepeda : « C'est auprès de la sœur Térèse n de Jésus que je trouve ma consolation ; elle est déjà une femme , et elle ne cesse I) de croître en vertu. Vous pouvez en toute sûreté prendre ses conseils. « Lettre .. XLIII, tomelV.)

^juelque temps après , annonçant à son neveu la mort de son père Laurent de Cepeda, elle disait : Celte séparation m'a été infiniment sensible , ainsi qu'à la I) bonne Térésita de Jésus , qui a néanmoins reçu ce coup du Ciel comme un Ange, 11 ce qu'elle est en effet. Elle a fait paraître en cette amère conjoncture une vertu

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Me liouviinl un jour dans l'impuissance de rien donner à certains ouvriers . je ne savais que devenir : Saint Joseph, naon véritable père et bien-aimé protecteur , nrap|)arut et oie dit de ne point craindre de faire marché avec eux . et (jue j'aurais de quoi les payer. Je le fis , sans avoir un denier dans ma bourse, et Notre-Seigneur y pourvut d'une manière qui étonna ceux qui le surent.

La maison me paraissait tellement petite , que je désespé-

» consommée. Elle est excellente Religieuse et fort contente du saint état qu'elle ;i » embrassé. Ainsi j'espère de la bonté de Dieu qu'elle sera la vivante image de son » père. » (Lettre LV , tome II.) »

La Sainte voulant lui prodiguer ses soins jusqu'à la fin , l'emmena avec elle à sa dernière Fondation , qui fut celle de Burgos. Le 6 juillet i 582 , elle écrivit de cette ville à Marie de Saint-Joseph , Prieure de Séville : Avec toutes vos filles, recom- » mandez instamment à Notre-Seigneur la Sœur Térèse , qui est une petite sainte , » et qui brûle du désir de faire profession. Enconmiendenme a Dios a Teresa , que » esta muy santita , y con mucho deseo de verse ya profesa. » (Lettre CIII, tome IL,

Enfin une autre lettre également écrite de Burgos , à la mère Marie de Saint- .loseph , renfermait comme le testament de sa tendresse maternelle pour sa chère Térésita : « Je devrai bientôt retourner à Avila pour recevoir la profession de ma » nièce Térèse. L'année de son noviciat s'avance fort , et elle souhaite ardemment » d'en voir la fin pour se consacrer à Dieu. Je vous conjure donc vous et toutes vos » filles , d'ici à cette époque , d'adresser à Notre-Seigneur de ferventes prières, afin » qu'il lui accorde la grâce d'être une sainte Religieuse. Considérez qu'elle en a » besoin : sans doute elle est charmante , accomplie , mais enfin elle est encore » bien jeune. » (Lettre CIV, tome IL)

Lorsque Térèse se préparait à revenir à Avila pour les noces spirituelles de sa nièce , l'obéissance la séparant d'elle dirigea ses pas vers Albe , où Dieu avait marqué la fin de son pèlerinage. C'était du haut du Ciel qu'elle devait , avec le père et la mère de Térésita , être témoin de sa profession religieuse qui eut lieu au Monastère de saint-Joseph d' Avila , le 5 novembre 1582.

La jeune Térèse de Jésus , qui , dans sa quatorzième année , venait de se lieipar des nœuds éternels au céleste Epoux , se montra !a fidèle imitatrice de celle dont elle portait le nom. Elle justifia , par ses vertus et par la sainteté de sa vie , cet amour de prédilection que la sainte Fondatrice avait eu pour elle. Le 10 septembre de l'année 16-10,3 l'âge de 42 ans , elle quittait l'exil et allait s'asseoir avec Térèfee et les auteurs de ses jours au banquet de l'éternelle vie. Au moment même de sa mort , elle apparaissait rayonnante de gloire à la 'Vénérable mère Anne de Saint-Barthélémy qu'elle avait toujours tendrement aimée, et qui se trouvait alors en France. La dépouille virginale de cette Epouse de Jésus-Christ fut déposée dans les caveaux du Monastère de Saint-Joseph d' Avila.

Ainsi le même sanctuaire abrite les tombes du père et de la fille ; et si Laurent de Cepeda ne repose point , comme il l'avait souhaité , à côté de Térèse , sa sainte sœur , il repose du moins à côté de sa fille bien-aimée , l'angélique Térésita de Jésus.

ÉCRITE PAR ELI.E-MÈMF. iOI

rais d'en pouvoir faire un cotivent ; je voulais en acheter une autre également fort petite, (jiii était adjacente, et dont nous aurions fait l'église ; mais je n'avais pas de quoi , et je ne savais comment m'y prendre pour en venir à bout. Je venais un jour de communier . lors(|ue Noire-Seigneur me dit : u Je t'ai «' déjà commandé d entrer comme tu pourras.» Puis, par forme d'exclamation , il ajouta : « 0 cupidité du genre hu- « main , (jui as peur cpie même la terre te manque ! Com-

La &o>ur de la S,iint« qui acheta la maison , était Jeanne de Ahumada , le dernier des enfants d'Alphons*' de Cepeda. Térese lui servit de mère et l'éleva elie-miime dans le Monastère de llncunalion. Formée à la piété par une main si habile , Jeanne fut dans le monde un modèle de vertu. La Sainte, dans ses lettres, se plaît à lui rendre ce leraoignape. Dieu qui forme dans le Ciel les alliances chrétiennes , avait réservé à Jeanne de Ahumada un époux digne délie, Jean de Ovalle Cjodinez, };entilhomme deSalamanque , qui avait fait la guerre avec distinction sous les drapeaux de Charles-Quint. Une si sainte union fut bénie du Ciel. La vie de ces époux « hretiens fut féconde en bonnes œu\res ; mais leur plus beau litre de gloire devant Dieu est sans contredit le concours qu'ils prêtèrent à Térèse pour la fondation de Saint-Joseph d'Avila. A sa prière , ils ne balancèrent pas à quitter Aibe où ils fai- .■^alent leur séjour ; Jean de Ovalle se rendit le premier à Avila ; son épouse n'y .irri>a que le 10 août de 1 an 1561. Leur 2éle a seconder un dessein si agréable à Dieu mérita d'être récompensé par un grand miracle. Ce fait , sur lequel l'humilité <le la Sainte a soigneusement jeté le voile du silence , est attesté par tous les historiens et par les actes de la canonisation.

Un jour, pendant qu'on était occupé à faire dans la maison les réparations nécessaires , le jeune Gonzalve , fils unique de la sœur de Térèse , et à peine âgé de cinq ans, fut atteint par des débris d'un mur qui s'écroulait. Jean de Ovalle qui était .sorti , rentrant quelques instants après , voit son petit Gonzalve étendu au travers iju seuil de la |K)rte , privé de tout sentiment , les membres raides et glacés. Le prenant soudain dans ses bras , il l'appelle ; c'est en vain ; l'enfant ne donne aucun .signe de vie. Désolé, mais plein de foi, il I apporte à Térèse. En ce moment, •ieannede Ahumada se trouvait dans un ajjpartement voisin. Elle entend le bruit , lin secret pressentiment l'agite , elle commence à s'alarmer : heureusement une Dame accourue auprès d'elle, comme pour lui rendre visite, tâche avec adresse de lui cacher le teriible accident. Mais au trouble des domestiques qui entrent , son cœur de mère soupçonnant quelque malheur arrivé à son fils , elle se lève , court à l'appartemunt de sa sœur, fondant en larmes et jetant des cris déchirants et demanilant son fils. L.a Sainte , qui tenait sur ses genoux le jeune Gonzalve , fait signe à sa mère et a tous ceux qui étaient présents de se calmer. Baissant alors son voile, elle ;ippro(:he sa tête de celle de l'enfant , et reste ainsi quelque temps sans proférer a I extérieur aucune |)arole , mais priant du fond de l'iinie , comme un autre Moise , et > oiijurant Dieu d'épargner une si grande aflliction a ceux qui se dévouaient pour sa I ause. Sa prière ne larde pas it être exaucée. L'enfant rappelé des ombres de la mort , et comme reveillé d'un sommeil ordinaire , porte ses mains au visage de sa tante , et l'embrasse tendrement. La Sainte s'iidressant alors à la mère ressuscitée en quelque sorte avec l'enfant : « Eh ! grand Dieu ! ma sœur, lui dit-elle, it quel

\h. HE s. TLKLSE. i'>

iOi VIK UK SAINTE TÉKÈSK

« bion (le fois ai-jo dormi en plein air, pour n avoir pa> oii «< me inelln' ! » Klîrayéc cJ un si juste reproche , )e dirij^eai mes pas vers la maisonnette , j en pris le plan, et je trouvai (|u'on pouvait y établir un monastère c|uoi(|ue bien petit ; san> plus penser à acheter une autre maison, je lis arranger celle-là grossièrement et sans recherche , me contentant qu'on y pût vivre, et qu elle ne fijt pas malsaine ; ce à quoi il faut toujours [(rendre garde.

(rouble tabandonnais-tu? Voilà ton fils , embrasse-le. »Le petit Gonzalve éprouvi' irabord quelque faiblesse dans ses membres , mqis bientôt, recouvrant toutes ses forces , il court d'un pas joyeux dans l'appartement , et , à diverses reprises , vient se jeter dans les bras de Térèse , l'embrasse , et par ses candides caresses veut , ce semble , témoigner sa reconnaissance à celle qui vient de le rendre à la vie.

J'ai souvent vu , ditRibera , le jeune Gonzalve, et j.'ai entendu de sa propre bouche qu'il avait coutume de dire à la Sainte qu'elle était tenue en conscience de lui obtenir de Notre-Seigneur la grâce d'aller au Ciel , parce que , sans elle , il y serait déjà depuis longtemps. Térèse ne trompa j)oinl son espoir ; soutenu par ses puissantes prières , Gonzalve traversa pur les années de sa jeunesse, et mena à la cour des Ducs d'Albe la vie fervente d'un habitant du cloître. En 1587 , à la vingthuitième année do sa vie , et cinq ans après la mort de la séraphique Térèse , Gonzalve , près de recevoir la palme , purifie une dernière fois son ùme par une confession générale , et reçoit avec une foi et une piété ravissante les sacrements de l'Eglise. Dès ce moment . il ne cesse de s'entretenir doucement avec son Dieu ; il parle du ciel aux gentilshommes agenouillés autour de sa couche , et les avertit du néant des choses himiaines. Il se plaint ijuc la mort est trop lente à venir , non (|u'il aspire à être affranchi de ses souffrances , mais parce qu'il brûle du désir de voir Dieu. 11 envoie demander à sa sœur Beatrix , déjà Carmélite au Monaslèri' d'Albe, le saint habit du Carmel. Il se rovét avec joie de l'habit de la Reine du Ciel , demande qu'on lui récite ses litanies , auxquelles il répond lui-môme ora pro nobis , et rend doucement son dernier soupir. Au même instant son corps inanimé répand une suave odeur semblable à celle qui s'était exhalée du corps virginal de Térèse au moment de sa mort.

Heureux Gonzalve , qui ne te donnera des larmes d'envie !

Un mois s'était à peine écoulé depuis la miraculeuse résurrection du jeune Gonzalve , lorsque Jeanne de Ahumada donna le jour à son second fils. Elle voulut l'appeler Joseph à cause de la grande dévotion de sa sœur pour le glorieux saint Joseph. Térèse tenant de temps en temps le nouveau-né dans ses bras , disait .uJc prie Dieu, mon fils, si lu devais un jour l'éloigner de son service, qu'il le prenne ainsi petit Anye , avant que tu l'offenses. » Le petit Ange n'avait vécu ici-bas que trois semaines, lorsqu'il fut atteint d'une maladie mortelle. Térèse voyant qu'il allait s'envoler vers la Patrie , le prit dans ses bras et le regardait fixement. De son côte, Jeanne de Ahumada tenant ses regards attachés sur la Sainte , vit tout à coup son visage s'enflammer et devenir beau comme celui d'un Ange. En ce moment l'enfant expirait. Térèse veut s éloigner pour tempérer l'aflliction de la mère ; mais celle-ci tiouvant une force surhumaine dans la pensée que son fils est devant Dieu dit à .»i.i sœur :« Ne vous en allez pas : je vois bien (juc mon petit Joseph a cessé de vivre. ■>

KCRITK PAR ELl.E-MKMR. 'lO'.i

Le jour de la ftUe de sainte Claire (1) . comme j'allais communier , celle Sainle m'apparul tout é:;latante de beauté , oi me dit « de poursuivre avec courage ce que j'avais commencé, « et qu'elle m'assisterait. » Je conçus une grande dévotion pour elle , et j'ai vu par les effets la vérité de sa promesse : car un monastère de son Ordre, qui est |)roche du nôtre, nous aide ù vivre ; et , ce (jui est beaucoup plus important , elle a peu à peu si bien contribué à l'accomplissement do mon dé-

1^ Sainte cnccyc ravie de ce qu'elle vient de contempler, lui repond avec un visage rianl : « Oh ! (ju'il y a de quoi louer Dieu , quand on voit quelle multitude d'Anges » vient recueillir l'àme d'un de ces petits enfants qui leur ressemblent ! w C'était cette scène céleste qui venait de frapper les regards de Térésc. »

Pour consoler Jeanne de Ahumada, Dieu lui donna une fille qui devait être un des plus beaux ornements du Carmel.Ellc porta dans le siècle le nom de Béatrix de Ahumada , qu'elle échangea contre celui de Béatrix de Jésus , le jour de sa profession. Térése l'aimait beaucoup ; une lumière surnaturelle lui avait fait connaître ce que serait un jour cet enfant de bénédiction. Elle unit ses soins à ceux de sa mère , pour (luelle répondit aux desseins de Dieu sur elle. Grâce à une culture si intelligente et si sainte, la piété germa dans cette âme et y jeta de profondes racines. Cependant, à l'âge où elle eût pu commencer à avoir des pensées sérieuses sur sa vocation, Béatrix témoignait de l'éloignement pour l'état religieux. La Sainte lui dit une fois : " Vous avez beau faire , Béatrix , vous serez un jour Carmélite Déchaussée. wCette prophétie n'eut son accomplissement qu'après la mort de Térése. et voici comment. I.a Duchesse d'Albe , Marie de Toledo , ayant fait célébrer une neuvaine solennelle nu tombeau de la Sainte , Béatrix vint souvent prier auprès du corps virginal de la séraphique Térése : ce fut là qu'elle vit le néant du monde , et entendit la voix qu| rappelait à se consacrer à l'Epoux des Vierges. Fidèle à la grâce, elle entra au monastère d'Albe où elle prit le saint habit et fit profession. Béatrix de Jésus fut longtemps Prieure de ce Monastère , et l'on put admirer quels fruits de grâce et de sainteté produisait une âme cultivée autrefois par Térése. Le Seigneur voulut que le Carmcl de Madrid jouit de l'exemple de ses vertus durant les dernières années de sa vie. C'est là que , pleine de jours et de mérites , elle vit la fin de son pèlerinage en l'année 1639. Au rapport des Annalistes de Carmel, Béatrix de Jésus fut assistée à ses derniers moments par saint Joseph et par sainte Térése, et, après une longue extase , elle rendit son àme entre les bras de son Sauveur.

Jeanne de .\humada et son époux terminèrent une vie consacrée au service de Dieu par une mort prorieuse devant le Seigneur. Fortunés parents, ils sont maintenant au Ciel , pour une éternité , avec leur bien-aimé Gonzalve, leur petit Ange Joseph , avec leur cherc Péatrix de Jésus !

Sur la terre. Dieu a donne à leur tombeau une place d'honneur. C'est dans l'Eglise même du Girmel d .Xlbe qui possède la dépouille mortelle de la séraphique Térése, que reposent les cendres de ces deux époux chrétiens. Leur tombeau en marbre se trouve au fond de l'église , dans une chapelle latérale , en face de la porte d'entrée, f ' est là qu'ils attendent avec Térèsc le réveil de la résurrection.

r l2aoi^t de l'année 1561.

4Ui VIE DE SAINTE TÉRÉSE

sir, que l'on praliqno dan.^ coite nouvclK^ mai?on la paiivretc <]ui s'ol)Scrvc dans les siennes. Nous ne vivons (juc (raumùnes. cl il ne m'en a pas peu coulé de faire confirmer ce poinl par l'autorité du Saint-Père (1) dételle sorte qu'on n'y puisse contrevenir ni nous imposer jamais des revenus. C'est sans doute aux prières de cette aimable Sainte que nous sommes encore redevables de cette délicate et paternelle attention avec laquelle Notre-Seigneur nous procure le nécessaire , sans que nous demandions rien à personne. Qu'il soit béni de tout ! Ainsi soit-il ! . '

A quelques jours de là , le jour même de l'Assomption de Notre Dame , étant dans l'Eglise d'un monastère du glorieux saint Dominique (2) , et pensant aux nombreux péchés de ma vie que j'y avais confessés autrefois , je fus tout à coup saisie d'un grand ravissement. Me trouvant presque hors de moimême , je m'assis ; et il me semble que je ne pus voir la sainte Hostie , ni être attentive à la messe , ce qui me laissa du scrupule. Durant cette extase, je me vis revêtir d'une robe éblouissante de blancheur et de lumière : je ne vis pas d'abord par qui , mais bientôt j'aperçus la très-sainte Vierge à mon côté droit , et mon Père saint Joseph à mon côté gauche ; ils me firent connaître « que j'étais purifiée de mes péchés. » A peine étais-je entièrement revêtue de cette robe, que, pour comble de bonheur et de gloire , la très-sainte Vierge me prenant par les mains , me dit : u que je lui causais un grand « plaisir par ma dévotion au glorieux saint Joseph ; je devais « croire que mon dessein concernant la fondation s'exécute- « rait ; que Notre-Seigneur ainsi qu'elle el»saint Joseph se- « raient très-bien servis dans ce monastère ; je ne devais pas «craindre de voir jamais se refroidir la première ferveur , « quoique je me misse sous une obéissance qui n'était pas de v< mon goût , parce qu'elle et son glorieux Epoux nous prolé- « géraient. Son fils nous avait déjà promis d'être toujours au

(1) Pie IV. Ce bref fut cxpciiié le 5 décembre 1362.

(2) Au monastère de Saint-Thomas, à Avila , l'an 1561.

ECHUE PAR ELl.E-UKME. 405

# milieu de nous ; or , pour gage do la vérité de t»a divine « promesse , elle me faisait don de ce joyau. »

En achevant ces paroles . elle mit à mon cou un collier d'or Irès-heau , d'où pciulait une croix d'une valeur inestimable. Cet or et ces [)ierreriesdilTéraicnl infiniment de tout ce que l'œil voit ici-bas; et l'imagination même ne saurait rien concevoir i|ui approche d'une telle beauté. Il était également impossible de comprendre de que! tissu était celle robe , et de donner la moindre idée de son incomparable blancheur : à côté d'elle . lout ce que la nature a de plus éclatant est noir comme la suie. Je ne pus saisir rien de particulier dans les traits du visage de la sainte Vierge ; je vis seulement en général qu'il était d'une ravissante beauté. Elle était aussi vêtue de blanc, dont l'éclat, cpielque extraordinaire qu'il fût , réjouissait la vue au lieu de l'éblouir. Je ne vis pas si clairement .saint Joseph ; il m'était présent néanmoins , mais comme on l'est dans ces visions où nulle image ne frappe les sens , et dont j'ai [)arlé plus haut. La très-sainte Mère de Dieu me parut être dans toute la llcur de la jeunesse. Après qu'ils eurent resté quelques moments avec moi , versant dans mon âme un bonheur qu'elle n'avait pas encore senti, et dont elle eut voulu jouir sans fin, je les vis remonter au Ciel . accompagnés d'une grande multitude d'Anges. Je me trouvai , par leur absence , dans une extrême solitude ; mais je goûtais une consolation si pure , mon âme se sentait si élevée , si recueillie en Dieu , si attendrie , que je fus quelque temps comme hors de moi , sans pouvoir faire aucun mouvement, ni proférer une parole. J'en demeurai transportée du désir de me consumer tout entière ()Our la gloire de Dieu ; et celte vision produisit en moi de si heureux effets que jamais je n'ai pu douter qu'elle ne vînt de lui , malgré tous mes efforts pour me persuader le contraire.

Je trouvai une source de consolation et de paix dans ce que cette Reine des Anges venait de me dire sur l'obéissance : car j'avais de la peine de me soustraire à celle de mon Ordre. Cependant Noire-Seigneur m'avait dit qu'il ne convenait point

•S0() VIB I>E SAINTE TKRÈSE ÉCniTE PAR ELLE -MÉWF:.

de lui soumullro le nouveau inoiiaslère , en avait inOtne far( enlcndrc les raisons. Il m'avait ordonné d'envoyer à Hotiic par une cerlaine voie, m'assurant qu'il nous en ferait venir unr réponse favorable. Cet ordre ayant été fidèlement excculé, tout réussit au gré de nos désirs ; mais si nous n'avions pas suivi te parti , jamais nous ne venions à bout d'une pareille négociation.

Ce qui est arrivé depuis a fait voir combien il était important de nous mettre sous l'obéissance de l'Evêque (1 ) ; mais je ne le connaissais pas alors, et je ne savais pas quel supérieur nous trouverions en lui. Notre-Seigneur a voulu qu'il fijt nonseulement plein de bonté , mais encore tel qu'il nous le fallait pour soutenir cette petite maison au milieu de la grande tempête dont j'ai à parler, et pour la mettre dans l'état où elle est aujourd'hui. Béni soit celui qui a tout conduit si heureusement ! Ainsi soit-il.

(I) Don Alvaro de Mendoza , de la maison des Comtes de Ribadavia ; il fut successivement Evéque d'Avila et de Palencia. Sainte Térèse en parle très-souvenf avec le plus grand éloge. On a plusieurs lettres de la Sainte qui lui sont adressées. Il conserva un si grand attachement pour la Réforme , qu'il voulut être enterré au Couvent de Saint-Joseph d'Avila , où l'on voit encore son tombeau et sa statue en marbre bïanc, près du maître-autel , du coté de l'Epitre et en face du chœur des- Religieuses.

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