CHAPITRE XXXIV
Séjour à Toledo chez Louise de la Cerda , sœur du Duc de Médina Cœli. — En- Irfvue avec le Père Vincent Baron , Dominicain ; elle prie pour lui , et il est élevé en peu de temps aune haute contemplation. — Noire-Seigneur révèleà la Sainte des choses admirables sur ce Religieux , sur le Père Gaspar de Salazar de la Compagnie de Jésus , et sur deux autres Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique. — Il lui révèleà elle-même qu'elle est en état de grâce. — Excellents avis pour les Directeurs. — Térèse connaît par une lumière prophétique la mort de sa sœur Marie de Cepcda , et la prépare à bien mourir.
Malgré tous mes soins pour tenir la chose secrète , quelques personnes s'en doutaient ; les unes y croyaient , les autres refusaient d'v croire. Je craignais beaucoup que mon Provincial . à la moindre parole qu'on lui en dirait à .'^on arrivée , no me défendît de poursuivre mon dessein ; car à l'instant même ^j'aurais tout abandonné. Voici de quelle manière Noire-Seigneur y pourvut.
Dans une ville distante de plus de vingt lieues de celle où j'étais , une Dame de grande qualité venait de perdre son mari . et son extrême affliction l'avait réduite en tel état que l'on craignait môme pour sa vie. On lui parla de cette chétive pécheresse, et le Divin Maître permit fju'on lui dît du bien de moi pour d'autres biens qui devaient en résulter (1). Sachant
I) Cette Dame à qui Dieu inspira un si ardent désir de voir notre Sainte était Louise de la Cerda , sœur du Duc de Médina Co-li , et veuve de Don Arias Pardo , un des [dus grands seigneurs de Castille. Ce fut dans les premiers jours de janvier de I -in I5C2 quelle reçut dans sa maison . à Tulede , cet Ange de paix et de conso-
i08 VIE DE SAINTE TÉRÈsE
que les sorties étaient aulorisc^cs dans mon monastère, elfe sentit un irrésislihlc désir de me voir et de me faire venir ehez elle, dans l'espérance de trouver consolation auprès de moi ; soudain elle en écrivit au Provincial qu'elle connaissait beaucoup, et qui était alors fort éloigné d'elle. <>elui-ci m'cnvova un ordre en vertu de la sainte ohéissance de partir sans relard avec une Religieuse de mes compagnes. Sa lettre m'arriva la veille de Noël au soir. Connaissant toute la profondeur de ma misère, j'éprouvai une peine excessive de voir (jue la bonne opinion conçue de moi était la cause de ce voyage, et je ne pus me défendre d'un léger trouble. Je me recommandai instamment à Nolre-Seigrieur . et voilà qu'au milieu de ma prière, je fus saisie d'un grand ravissement qui dura presque tout le temps de matines. Cet adorable Maître m'adressa alors ces paroles : « Pars, ma fille, et n'écoule point les avis des autres, « car peu te conseilleront sans léraérilé : tu auras à souffrir « dans ce voyage , mais tes souffrances tourneront grandement « à ma gloire ; il convient pour l'affaire du monastère que tu «sois absente jusqucs à la réception du bref, parce que le
Fation. Par une faveur du Ciel, bien di.ane d'cnric , elle eut le bonheur, pendant |tlus (1« six mois , de jouir de la présence de la séraphique Térèse , de s'entretenir avec elfe , de répandre son àme dans la sienne , de respirer le parfum de ses vertus, d'être témoin de sa vie. Elle entendit les paroles enflammées qui parlaient de ce cœur que le Séraphin avait déjà blesse de son dard , et que le Saint-Esprit no cessait de dilater. Souvent , dans ces heures que la Sainte destinait à l'oraison , elle la vit dans son oratoire solitaire , ravie en extase , et tout éclatante de lumière et de beauté. L'illustre veuve , h une pareille école , apprit bientiH le néant de tout ce qui passe ; l'amour de Dieu lui apparut comme l'unique bien du Ciel et de la terre; et elle n'aspira jtIus qu'à brûler de cette sainte flamme. Sa maison , grâce à l'apostolat de Térèse, ne tarda pas à devenir un sonctuaire des vertus chrétiennes.
Térèse devait , ce semble , procurer toutes les consolations à sa nouvelle amie ; à sa prière , saint Pierre d'Alcantara que Louise de laCerda n'avait jamais vu, vint a Tolède , et pa-ssa quelques jwirs chez elle. Ainsi , privilège bien rare dans cet exil . il lui fut donné de posséder en même tea>ps dans sa maison deux Saints que TEglise devait placer sur les autels.
Louise de la Cerda garda toute sa vie pour Térèse cette plénitude de dévouement et d'affection qu'il n'est qu'au pouvoir des Saints d'inspirer. Plus tard , pour qu'un lien céleste l'unit a la Sainte, elle établit une maison de son Ordre h Malagon.
Les six mois d'hospitalité à Tolède avaient été le prélude de l'entrevue éterncllp du Paradis. Là , sa plus belle gloire , pendant l'éternité , sera son titre d'amie d*" Térèse , et de Fondatrice d un monastère du Carmel.
KrUITK l'AR EI.I.E-MKMR. iflU
« démon a ourdi une grande Irame pour l'arrivée du Pro\ in- 0 L'ial : mais ne crains rien , je l'assisterai. »
Ces paroles me laissèrent pleine de courage et de consolation. Le Recteur du colléi^e de la Compagnie (1) , auquel j'en rendis compte , me dit qu'aucun motif ne pouvait me dispen ser de partir ; mais d'autres me disaient au contraire de m'en bien gariler ; que c'était une invention du démon [)Our me nuire, et que je devais en écrire à mon Provincial. J'obéis au Père Recteur , et , m'appuyant sur ce que Notre-Seigneur m'avait dit dans l'oraison, je partis sans crainte (2), mais avec une confusion extrême en voyant à quel titre on me faisait venir et combien on se trompait sur mon compte. C'est ce qui me portait à conjurer instamment mon Divin Maître de ne pas m'abandonner. Je puisais une grande consolation dans la pensée (ju'il y avait dans la ville où j'allais une maison de Religieux de la Compagnie de Jésus ; car il me semblait qu'en me soumettant , là comme ici, à ce qu'ils m'ordonneraient, j'y serais avec quelque siireté.
Il plut à Notre-Seigneur de faire éprouver à cette Dame tant de consolation auprès de moi , qu'elle commença aussitôt à se porter beaucoup mieux ; son âme se dilatait de jour en jour ; ce changement fra[)pa d'autant plus que l'excès de sa douleur l'avait réduite, comme je lai dit, à un étal dé|)lorable. Le Divin Maître accordait sans doute cette faveur aux prières redoublées que faisaient pour moi plusieurs personnes de piété (|ue je connaissais.
Celte Dame avait une très-grande crainte de Dieu , et elle était si vertueuse que sa foi et sa religion suppléaient à ce qui me manquait ; elle me prit en grande affection . cl ses bontés pour moi faisaient que je l'aimais beaucoup; mais tant de soins et d'égards dont j'étais l'objet me devenaient une croix et un supplice ; et . dans la crainte d'y être trop sensible, je veillais sans cesse sur mon iimc sans oser la perdre de vue un seul
f f ) I^ PtTP Gaspar de Salazar , Recteur du Collège de Saint-Gilles . à .\viin. (Sj Elle fut accompagnée dans ce voyage par Jean de Ovalle . son benu-frorc.
VIO VIE OE SAINIE TÉUfeSE
instant. Notre- Seii;neur do son colc veillait sur moi . cl . dtiranl mon séjour chez celte dame , il me combla de i^rûces extraordinaires ; il m'accorda une admirable liberté d'esprit et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs dc^ la terre : plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus jeu découvrais le néant. Ainsi , en conversant chaque jour avec des femmes d'une naissance si illustre que j'aurais pu tenir à honneur de les servir , je me sentais aussi libre que si j'avais été leur égale.
Je tirai de tout cela un grand proBt spirituel, et je ne craignais pas de déclarer , dans l'intimité de l'entretien , mes sentiments à cette Dame. Je ne tardai pas à reconnaître qu'elle était femme , et sujette comme moi à ses passions et à ses faiblesses. Je vis combien il faut faire peu de cas des grandeurs, puisque, plus on est élevé, plus on a de soucis et de peines. l.a seule sollicitude de soutenir la dii^nité de sa condition ne laisse pas vivre un moment en repos. On mange hors de temps et de règle, parce que tout doit aller selon l'état et non selon le tempérament ; et très-souvent , dans le choix des mets , il faut écouter son rang plutôt que son goût. En vérité j'eus souverainement en horreur le désir d'être grande dame, et je flisais au fond de mon cœur , Dieu m'en délivre !
Quoique celte Dame soit une des premières du royaume . je crois qu'il y en a peu de plus humbles ; et celte humilité s'allie chez elle à une admirable franchise de caractère. Je ne |)Ouvais néanmoins voir sans compassion en combien de circonstances elle immolait ses goûts pour soutenir la dignité do son rang ; et j'avoue que je la plains encore. Ses officiers et ses domestiques étaient bons : mais enfin, jusqu'à quel point pouvait-elle s'y confier ? il ne fallait point parler à l'un plus qu'à l'autre , sous peine de voir ce témoignage de faveur exciter la jalousie et le mécontentement de tous les autres. Certes, c'est là une servitude ; et , selon moi, un des mensonges du monde est de qualifier du nom de seigneur et de maître ces personnes qui sont esclaves en tant de manières.
ÉCRITE PAU ELLR-MÉME. ill
Pendant mon séjour en cette maison . tous ceux qui l'Iiahitiucnl s'avancèrent, gnuc à Dieu . (I;ms son service (I). Je ne pus néanmoins L'clia|»|)er à l'onvic <lc quelques personnes jalouses de l'atïcction que celte Dame me témoii^nail; elles s'imaginaient peut-être que j'avais en vue quelque intérêt humain. Dieu permit ces peines cl ces dégoùls |!0ur m'erapêcher de me laisser éblouir par tant d'égards dont j'claib entourée; ei par cette conduite il tit que mon âme tira avantage de tout.
, • ) Dte lors , dit Ribcra , il se fit un grand changement dans la maison de Louise de la Cerdii. Tous ceux qui en composaient le personnel commencèrent à se confesser aux Pères de la Compagnie de Jésus ; ils s'approchaient souvent des sacrements et faisaient d'abondantes aumônes. Ils avaient pour Térésc une vénération profonde, et étaient ravis de voir tant de sainteté. Plus d'une fois, dans le désir d'être témoins de ces merveilles de grâces qu'on disait que Dieu opérait en elle , ils cédèrent à une pieuse curiosité ; et, durant ces heures quelle donnait cha(iue joui- à l'oraison , entrouvrant doucement la porte de son oratoire, ils eurent le bonheur de la voir en extase , couronnée de lumière et belle comme un Ange. Leur admiration redoublait avec leur respect , quand ils la voyaient ensuite humble et sereine sortir de l'oratoire , et s'efforçant de tout son pouvoir de ne rien laisser paraître des faveurs reçues dans l'entretien céleste. Dans la maison de Louise de la Cerda se trouvait une demoiselle d'un rare mérite, qui y avait été élevée, et qui s'appelait Marie de Salazar. Ce fut elle qui mit le mieux à profit les leçons de la Sainte. Frappée du grand exemple qu'elle avait sous les yeux , elle vit bientôt le néant du monde , et forma le dessein d'être dé.sormais toute à Dieu. Pour établir sa piété sur un fondement solide , elle fit une confession générale de toute sa vie, et commença a s'adonner à la solitude et à l'oraison. Le germe de la vocation ë la vie religieuse était déjà dans son cœur ; et l'on peut regarder les six mois qu'elle passa avec la Sainte comme un véritable noviciat. Néanmoins elle devait acheter, par six années de con.stance et de fidélité , la grâce inestimable de se voir l'Epouse du Dieu des Vierges, (^e ne fut qu'en 1568 , lorsque la Sainte passait à Tolède pour aller établir |e Monastère de Malagon dont I^uise do la Cerda était Fondatrice , que Marie de Salazar conquit sa liberté pleine, et quitta le palais de la sœur du Duc de Mediiia Cœli , pour aller s'enfermer , sous l'humble titre de Marie de Saint-Joseph , daii.-^ la solitude du Carmel. Dieu avait de grands desseins sur elle , et la destinait à ètio une des plus fermes colonnes , comme un des plus beaux ornements de la Réforme naissante. Formée aux leçons vivantes et à la pratiijue , sous l'œil et par la main do la st'ra|ihique Térese , elle forma à son tour un grand nombre de Vierges à la sainteté. L'esprit du Carmel qu'elle avait puisé Ji .sa .source débordait de son âme. Aussi le Monastère de Séville , en Espagne . et celui de Lisbonne , en Portugal , furent ils, sous sa conduite, une fidèle image de celui de Saint-Joseph d'Avila. Sainte Torèsc accorda touli' sa vie à Marie de Saint-Joseph une confiance sans bornes , r.tima comme une des plus intimes amies <|ue Dieu lui eût données en cet exil , et entretint avec elle un commerce suivi de lettres jusqu'à sa mort. Ce sont ces lettres ipi'il faut lire, pour se former une juste idée de cette grande servante de Dieu. — Voir Ribera , Vie de sainte Térese , liv. I , chap. XVI ; et les Bollandistes , Aclu S'inriip Tfri'si'r.
H 2 VIE DR SAINTE TÉRftSE
Il arriva alors en cette ville un Ueli^ieux dej^ramie considéralion , avec lc(|ucl j'avais traité un certain nombre de fois plusieurs années auparavant (1). Comme j'entendais un jour la messe dans un monastère voisin <Je la maison où j'étais, l'ardeur avec laquelle je souhaitais (ju'il lût un grand serviteur de Dieu , m'inspira le désir de connaître la disposition intérieure de son Ame. Ainsi , étant déjà recueillie dans l'oraison . je me levai pour aller lui parler. Mais , considérant ensuite de quoi je me mêlais, et craignant de perdre mon temps , je me rassis ; cela m'arriva , ce me semble , par trois fois. Enfin , mon bon
(1) Ce Religieux est Vincent Baron, d'après Ribera. Voici les paroles de cet historien :
(I La Sainte encouragea deux savants Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique , Pierre Ybanez et Vincent Baron , à s'adonner à l'oraison ; mais particulièrement le dernier , auquel elle rapporta certaines paroles de la part de Notre-Seigneur , et pour lequel elle pria avec instance , comme on le voit au XXXIV* chap. du Livre de sa Vie. Ribera , Vie de sainte Térèse , liv. IV , chap. XI. »
Yepes s'exprime tout aussi clairement :
« En ce temps arriva à Tolède le Père Vincent Baron , Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, personnage de grande considération, avec lequel la Sainte avait communiqué à diverses reprises, etc. Yepes, Vie de sainte Térèse, liv. II , chap. VI. »
Térèse en emportant d'assaut , comme on va le voir , par la vivacité de ses instances auprès de Notre-Seigneur , des grâces du premier [ordre pour le Père Vincent Baron , le payait noblement , et à la manière des Saints , de ce qu'il avait faif pour elle : et certes ce Religieux lui avait rendu des services signalés. N'invoquons ici que le témoignage de la Sainte elle-même :
» Le premier qui commença à me détromper sur certains points, fut un Religieux » très-savant de l'Ordre de Saint-Dominique , le Père Vincent Baron. » Au chap. V de sa vie , page 50.
Ce fut encore lui qui dirigea son Père , Alphonse de Cepeda , pendant plusieurs années , et qui reçut son dernier soupir.
La Sainte termine ainsi le récit de cette belle mort :
" Son Confesseur , Religieux Dominicain , dune éminente doctrine , disait qu'il » ne doutait point que mon père ne fût allé droit au Ciel. Il y avait déjà quelques » années qu'il le confessait , et il louait beaucoup sa pureté de conscience. » Chap VII , page 86.
Elle ajoute immédiatement après :
" Ce Père de l'Ordre de Saint-Dominicjue , homme de grande vertu et rempli de » la crainte du Seigneur, me fut très-utile. Je me confessai à lui. Il prit à cœur » mon avancement spirituel , m'ouvrit les yeux sur le danger <pie je courais , et me « fit communier tous les quinze jours. Peu à peu mes rapports devenant plus inti- » mes , je lui parlai de ma conduite au sujet do l'oraison. Il me dit que je ne devais u point l'abandonner ; elle ne pouvait me fnire que du bien. Je la repris donc , et , » depuis , je ne lai plus (initiée. »
ÉCRITE l'AR EI.LK-MKME. 4 I ;{
Ange fui le plus fort : je fis appeler ce Religieux , et il vinl me parler au confessionnal, (.onime il v avait plusieurs années (pic nous ne nous étions vus . nous commençâmes par nous demander réciprofiuemcnt les particularités de notre vie. Je fus la première à lui déclarer que la mienne avait été remplie de grandes peines intérieures. Il me pressa vivement de les lui faire connaître ; je lui ré|)ondis qu'elles élaient de nature à rosier secrètes, et que je ne les lui pouvais dire. Il me répliqua que. puisque ce Père Dominicain dont j'ai parlé (1) , et qui était son intime ami, les savait., il ne les lui cacherait pas, et (pi'ainsi je ne devais pas lui en faire naystère. La vérité est qu'il ne fut ni en son pouvoir de ne pas continuer ses instances , ni au mien de ne |)as céder à ses désirs. D'ordinaire de telles ouvertures me causaient beaucoup d ennui et de honte : je n'en éprouvai pas l'ombre avec lui, non plus qu'avec leRecleur du collège de la Compagnie dont j'ai parlé (2). Ce fut, au contraire, pour moi une consolation très-vive. Je lui déclarai, sous le sceau de la confession , tout ce qu'il souhaitait savoir. J'avais toujours eu une haute idée de ses lumières , mais il me parut alors plus habile que jamais. Je ne pouvais me lasser <le considérer les merveilleux talents et les excellentes dispositions naturelles qu'il avait pour servir utileraeni les âmes , s'il se donnait à Dieu sans réserve. Car depuis quelques années , je dois le dire , je ne saurais rencontrer une |)ersonne dont les heureuses qualités me charment, que je me sente soudain pressée d'un violent désir de la voir toute à Dieu, et cela avec une telle ardeur (jue j'en suis quelquefois hors de moi-même. Sans doute je forme ce désir pour tout le monde ; mais pour ces personnes que leur aptitude à faire aimer Dieu me rend si chères , je le sens si fort et si impétueux , que je ne puis m'empécher d'importuner sans cesse le Divin Maître en leur faveur. C'est ce (jui m'arriva à l'égard de ce Religieux. Il me pria de le reconamander instamment à Nolrc-Seigneur ; mais
[i, Pierre Ybanez.
(2j Le Père Gaspar de Saiazar , Recteur du Collège de Saint-Gilles , a Avila. La Sainte parle de sa première entrevue avec lui , au chap. XXXIII.
k I l VIE DE SAINTE TÉRÈSE
il n'avait pa? l)Csoin de me le dire . allcndu (|ij'il m'eût été impossiljle de faire autrement. En le quillaiil , je me retirai dans l'endroit solitaire où j'avais coutume de faire oraison. Là, [iiofondément recueillie . je commençai , comme je le fais irès-souvenl, à m'adresser à Notre-Seij^near avec le plus grand abandon et du style d'une personne qui , étant hors d'elle-même, ne sait pas ce qu'elle dit. Car alors c'est l'amour qui parle; l'àmc est dans un tel transport qu'elle n'aperçoit plus la distance qui la sépare de celui auquel elle s'adresse ; elle se voit aimée de son Dieu , et cette vue fait qu'elle s'oublie ellemême ; s'imaginant être loufe en lui , et ne faire qu'un avec lui sans ombre de division , elle dit des folies. Ainsi je me souviens qu'après avoir demandé au Divin Maître, avec beaucoup de larmes, d'enchaîner sans réserve à son service ce Religieux que j'avais toujours estimé bon , mais que je voulais voir parfait , je lui dis sans détour : Seigneur, vous ne devez point me refuser cette grâce ; considérez que c'est là un excellent sujet pour être de nos amis.
0 bonté , ô condescendance infinie de mon Dieu , de souffrir qu'une aussi misérable créature lui parle avec tant de hardiesse ! Il paraît bien qu'il ne prend pas garde aux paroles , mais qu'il considère seulement les désirs et 1 amour qui les dictent. Qu'il en soit à jamais béni !
Le soir même de ce jour , pendant les heures que je donnais à l'oraison , je me souviens que je me trouvai tout à coup saisie d'une accablante tristesse. La cause en fut la crainte dôtre dans l'inimitié de mon Dieu, et l'impossibilité de savoir si j'étais ou non en état de grâce : non que j'eusse la curiosité de l'apprendre, mais parce que je désirais de mourir pour ne plus me voir dans une vie où je n'étais pas sûre de n'être pas morte, il ne pouvait y avoir pour moi de mort plus cruelle, que cette incertilude.siquelqueoffense ne m'avait pas enlevé l'amitié de mon Dieu. Tandis qu'accablée de cette peine je le suppliais en versant un torrent de larmes, et toute transportée d'amour, de me vouloir préserver d'un tel malheur, j'entendis ces parc-
KCIUrE l'Ail ELLE-MÊME. lî)
les ; tt Tu peux bien lo consoler, el être certaine (1) que lu es « en étal de grâce : car un si grand amour de Dieu , «les « faveurs aussi exlraonlinaires (jue celles qu'il te fait , el des « senlimenls tels (jue ceux qu'il te donne , ne peuvent coinpa- « tir avec le péché mortel. »
Quant à la grâce que j'avais si instamment demandée pour ce Religieux , j'avais la plus ferme confiance qu'elle lui serait accorilée. Noire-Seigneur me chargea de lui dire de sa part certaines |)aroIes. Cela me mit en grande peine , parce que je ne sa sais comment m'v prendre ; d'ailleurs il m'en coûte toujours beaucoup d'avoir à transmettre à un autre des paroles de ce genre , surtout quand j'ignore comment elles seront reçues . et si l'on ne se mo(juera point de moi. Un tel message me jetait donc dans une étrange angoisse. Enfin, vovant si clairement que Dieu voulait cela de moi , je lui promis de le faire ; mais j'en avais tant de confusion , qu'au lieu de transmettre ces paroles de vive voix, je les mis par éi-rit et les donnai à ce Religieux. L'im|)ression profonde qu'elles firent sur lui montra bien d'où elles venaient : il résolut de s'adonner dé>ormais à l'oraison de la manière la plus sérieuse , sans toutefois en venir à l'exécution à l'instant même. Comme Notre-Seigneur le voulait à son service sans aucune réserve , il se servait de moi pour lui dire certaines vérités qui , a mon insu et à son grand étonnement , répondaient aux besoins les |)lus intimes de son âme ; il le disposait sans doute en mènie tempsà croire que ces avis émanaient de lui. De mon côté , malgré toute un misère, je suppliais le Divin Maître de l'attirer entièrement à lui el de lui donner de l'horreur pour lous les biens et les contentements de cette vie. Qu'il soit béni à jamais d'avoir si pleinement exaucé ma prière ! En très-peu de temps ce Religieux s'est vu comblé de grâces extraordinaires ; et toutes les fois (ju'à partir de celte époque il s'est entretenu
, I / Voici un endroit où le texte de la Sainte a été arbitrairement changé. 11 y a dan.s le manuscrit eslar cierla , tu peux être certaine ; et l'on y a substitué confiar , tu peux avoir la confiance. Ce qui est bien difierent.
i\{\ VIE DB SAINTE TF.nfeSB
nvoc moi, sa parole m'a laissée comme ravie ; si je n'avais vu (le mes yeux ses ailmiraliles progrès dans la [)erfeclion . j'lu>ilerais à y croire. Il est liahilucllement si absorbé en Dieu , (|iril paraît mort à toutes les choses de la terre. Je ptie la suprême Bonté qui l'a déjà tant favorisé , de le soutenir toujours de sa puissante main ; et, s'il travaille à se perfectionner (le plus en plus, comme la profonde connaissance qu'il a de lui-même donne sujet de I espérer , il sera un dès plus remarquables serviteurs de Dieu, et rendra des services signalés aux limes par l'expérience qu'il a si promptement acquise des choses spirituelles. Cette expérience est un don du Seigneur , qu'il accorde à qui il lui plaît et quand il lui plaît ; les temps ni les services n'y font rien, .le ne nie pas qu'ils n'y puissent contribuer beaucoup, mais je disque souvent Dieu dans l'espace d'un an élève certaines âmes à une plus haute contenjplation que d'autres en vingt années. Lui seul en sait la raison. C'est une erreur de croire que le temj s puisse nous faire comprendre ce que nous ne pouvons absolument savoir que par l'expérience. .Ainsi il ne faut point s'éionner si plusieurs se trompent, en voulant prononcer sur la spiritualité, sans être spirituels. Je ne dis pas qu'un savant qui n'est pas dans ces voies élevées ne puisse conduire les âmes qui y sont, pourvu que, pour les choses ordinaires , tant intérieures qu'extérieures , il se règle d'après les lumières de la raison , et que , pour les surnaturelles , il se conforme à l'Ecriture sainte. Quant au reste, qu'il ne se mette pas la tête à la torture, et ne se flatte pas d'entendre ce qu'il n'entend point. Qu'il se garde d'étouffer les attraits extraordinaires dans lésâmes, et de gêner leur liberté ; elles ont dans ces voies un plus grand .Maître qui les régit, et elles ne sont point sans Supérieur. H doit . au lieu de s'en étonner et de considérer cela comme impossible , se souvenir que tout est possible à Dieu , agir par la foi , et s'humilier en voyant que , dans cette science sublime. Notre-Seigneur donne parfois à une pauvre petite vieille plus de lumière qu'à lui malgré toute sa doctrine, l'ar ces sentiments d'humilité il fera plus de bien aux âmes qu'il conduit , et à lui-môme, que s'il faisait leçon-
KCHITE l'AK EI.LK-MÉMi:. 41 7
t('m|>latir , ne IClnnl pas. Je le rcpoto : si le Dirccleur n'a pas (l'expérience, el s'il n'a une profonde lunnilité pour reconnaître que . bien que ces choses soient au-dessus de sa portée, elles ne sont pourtant pas impossibles, il gagnera peu pour son propre compte , et donnera encore moins à gagner aux Ames sounuses à sa conduite. Mais s'il est vraiment humble , il ne doit pas craindre que Dieu permette (ju'il se trompe, ni qu'il trompe les autres.
le Religieux dont je [)arle a reçu de Noire-Seigneur une grande connaissance expérimentale des choses spirituelles ; et, comme il est fort instruit , il joint à ces lumières toutes celles qu'il pouvait acquérir par l'étude. Ce qu'il n'entend pas, faute d'ex|)érience, il le demande à ceux qui en ont. Dieu lui a aussi donné une foi très-vive : il a fait ainsi de grands progrès , et en a fait faire à quelques araes, du nombre desquelles est la mienne. Le Divin Maître voyant les peines qui m'attendaient , et devant appeler à lui quelques-uns de mes guides spirituels, a voulu, dans sa bonté, m'en donner d'autres pour alléger mes épreuves , el pour me faire un très-grand bien. Il a tellement changé celui dont je parle , qu'il ne se reconnaît pour ainsi dire plus lui-même. 11 lui a enlevé les infirmités (ju'il avait , el lui a donné des forces pour faire pénitence ; le courage dont il l'a rempli po'^t entreprendre toutes sortes de bonnes œuvres montre manifestement une vocation extrordinaire : que sa souveraine Majesté en soit louée à jamais ! Je crois que tous ces avantages lui sont venus des grAccs que Noire-Seigneur lui a faites dans l'oraison. Ces faveurs sont réelles, cl non pas apparenles ; car les é[)reuvcs aux(|uclles il a été soumis et dont il est sorti vainqueur ont fait voir qu'il |)Ossédait une vertu solide . et qu'il comprenait l'inelTable trésor caché dans la souffrance. J'espère de la divine bonté , qu'il sera l'instrument d'un très-grand bien , non-seulement pour quelques membres de son Ordre , mais pour r<)rdrc tout entier : déjà même on commence ù s'en apercevoir.
Dans des visions Irès-élevées que j'ai eues , Nolrc-Seigneur
VIE DE S. TÉRESE. 27
^■18 VIE 1»E SAINTE TKnfeSR
m'a dit dos choses admirahlo.s de lui , du Pôro Recteur de In Compagnie de Jésus (I). ci de deux autres Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique : sur l'un de ces derniers , il m'a révélé certaines choses importantes que l'on a vues depuis s'accom- [)lir, et qui ont mis au grand jour sa haute vertu.
J'ai néanmoins reçu sur le compte de celui dont je parle en ce chapitre , un plus grand nombre de lumières. Je veux rapporter ici un fait qui le concerne.
Étant un jour au parloir avec lui, mon âme vit la sienne brûler d'un tel amour de Dieu , que j'en étais presque hors de moi. J'étais ravie à la vue de l'état sublime auquel ce grand Dieu l'avait si promptement élevé , et de l'humilité avec laquelle ce Religieux écoutait certaines choses que je lui disais sur l'oraison. Mais en même temps j'étais extrêmement confuse de me voir si peu humble que d'oser traiter d'un sujet si élevé avec un homme d'un tel mérite : Notre-Seigneur le pardonnait, je veux le croire , à mon grand désir de le voir marcher à pas rapides dans le chemin de la sainteté. Sa conversation m'était si utile qu'il me semblait qu'elle excitait en mon âme une nouvelle ardeur de servir Dieu , comme si je n'eusse fait que commencer. 0 mon adorable Jésus ! qu'elle est puissante l'action qu'exerce une âme em'^rasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous pas faire d'elle ! Et avec quelles instances nous devons vous supplier de la laisser longtemps en cette vie ! Quiconque briile du môme amour devrait s'en aller à la suite de ces âmes; et , s'il était possible, ne s'arracher jamais d'une société si sainte. Quel avantage immense pour un malade du divin amour, d'en trouver un autre blessé du même mal ! Quelle consolation pour lui de n'être plus seul ! Comme ils s'excitent l'un l'autre à souffrir et à mériter ! Comme ils se fortifient dans le désir d'exposer et de perdre pour Dieu mille vies , si c'était en leur pouvoir ! Ils ressemblent à ces soldats qui , impatients de s'enrichir par
[i) Le Père Gaspar de Salazar , Recteur du collège d'Avila.
la dépouille des ennemis , appellent la guerre de tous leurs vœux , comme l'unique moyen d'arriver à leur but. Souffrir, voilà l'office de ces grandes âmes ! Oh ! de quelle inestimable grâce Dieu nous favorise , quand il nous révèle par sa lumière ce que l'on gagne à souffrir pour lui ! Mais on ne peut le bien comprendre (|u'après avoir tout quitté : car tandis que l'on demeure attaché à quehjue chose , c'est une mar(jue qu'on l'estime ; cl l'on ne saurait l'estimer sans avoir de la peine à la quitter : ce qui est une imperfection qui ruine tout. 0 combien perd une âme qui met ainsi des réserves à son détachement ! Quel aveuglement lamentable , et quel malheur d'estimer beaucoup ce qui n'est rien !
Pour revenir à mon sujet , j'étais au comble de la joie en voyant que Notre-Seigneur voulait me faire connaître de combien de trésors il avait enrichi cette âme , et quelle était la grâce qu'il m'avait faite de se servir en cela de moi , quoique j'en fusse si indigne.J'étais plus heureuse et plus reconnaissante des faveurs dont il comblait ce Religieux , que s'il me les eût accordées à moi-même ; je ne pouvais me lasser de le remercier d'avoir accompli mes désirs et exaucé la prière que je lui avais faite , de vouloir donner à son Église des personnes si capables de servir sa cause. Succombant alors à l'excès de sa joie , mon â-ne sortit d'elle-même , pour se perdre dans une plus haute jouissance. Les considérations cessèrent pour elle, et elle n'entendit plus cette langue divine par laquelle l'Esprit- Saint lui-même semblait parler. J'entrai dans un grand Ravissement qui m'enleva presque entièrement la connaissance , mais (jui fut de courte durée. Jésus-Christ m'apparut avec une majesté et une gloire ineffables , me témoignant qu'il était très-conlcnt de notre entretien ; il me fît clairement connaître qu'il se trouvait toujours présent à de semblables conversations , et que c'était une excellente manière de le glorifier, que de mettre ainsi ses délices à s'entretenir de lui.
Une autre fois, me trouvant fort éloignée de ce Religieux , je le vis tout éclatant de gloire et élevée de terre par les
420 VIE on; saimk tkrkse
Anges. Jo connus par celle vision qu'il marchait à grands pas dans la saintclc. Il venait en effet d'en donner une preuve cclatanlc. Une personne (jiii lui était inlinimcnt redevable et dont il avait sauvé lame et l'honneur, ayant porté, de lui un faux témoignage capable de ruiner sa réputation , il avait soutenu l'épreuve non-seulement avec patience mais avec joie. Il avait supporté avec un égal courage d'autres persécutions , et avait fait plusieurs choses extrêmement utiles au service de Dieu.
J'aurais , mon Père, bien d'autres traits à rapporter, si je ne croyais devoir me borner à ce qui a été dit. Comme vous ne les ignorez pas , ce sera à vous de me dire plus tard, s'il est h propos pour la gloire de Dieu que je les écrive.
Toutes les prédictions dont jai parlé et dont je dois parler touchant cette maison et d'autres sujets , ont été accomplies ; certains événements m'étaient révélés par Noire-Seigneur trois ans à l'avance , et d'autres plus tôt ou plus tard. Je les rapportais tous à mon Confesseur et à cette veuve mon amie (1) à qui l'on m'avait permis d'en parler ; j'ai su depuis qu'elle les disait h d'autres personnes qui sont encore vivantes et qui peuvent en rendre témoignage. Ces personnes savent bien que je ne mens pas ; Dieu me préserve de m'écarter jamais en quoi que ce soit , mais surtout en ues choses si graves , de la simple et pure vérité !
Un de mes beaux-frères étant mort subitement , j'en fus irès-affligée , parce qu'il ne s'était pas confessé. Noire-Seigneur me dit dans l'oraison que ma sœur (2) devant mourir de la même manière, je me rendisse auprès d'elle, pour la disposer à ce dernier moment. Je le dis à mon Confesseur , et il ne voulut pas me le permettre; mais le même commandement m'ayantété renouvelé plusieurs fois , il me dit de partir. J'allai
(1) Guiomarde Ulloa.
(2) Cette sœur était Marie de Cepeda qui habitait h Castcllanos de la Canada avec Don Martin de Guzman v Barricnfos , dont la Sainte mentionne ici la mort subite.
donc trouver ma sœur à la campagne où eile habitait ; et . sans lui rien dire du motif qui m'amenait auprès d'elle, je lui donnai toutes les lumières que je pus , et la disposai à se confesser souvent et à veiller avec grand soin sur elle-même. Comme elle était très-vertueuse , elle suivit mes conseils ; et après avoir vécu quatre ou cinq ans , dans une grande pureté de conscience , elle mourut sans témoin et sans confession. Mais grâce à la bonne coutume de se confesser souvent , il n'y avait guère plus de huit jours qu'elle l'avait fait , circonstance qui me donna une grande consolation. Elle resta très-peu de temps en Purgatoire. Car huit jours s'étaient à peine écoulés depuis sa mort , lorsque Notre-Seigneur m'apparaissant au moment où je venais de communier , daigna me la faire voir s'élevant avec lui au séjour de la gloire. Ce qu'il m'avait dit tant d'années auparavant sur son sujet n'était jamais sorti de mon esprit , ni de celui de ma compagne à qui j'en avais fait confidence ; aussi , elle n'eut pas plutôt appris la nouvelle de sa mort , qu'elle me vint trouver tout épouvantée d'en voir la prédiction si littéralement accomplie. Louange et louange sans Qn à ce Dieu de bonté qui prend un si grand soin des aines pour les empêcher de se perdre I