CHAPITRE XXXV
Entrevue de la Sainte avec la Mère Marie de Jésus à Tolède. — Elle veut fonder le nouveau monastère sans revenus ; saint Pierre d'Alcantara la confirme dans cette résolution. — Elle quitte Tolède ; combien son retour à Avila est utile pour le succès de son entreprise. — Dans un élan de reconnaissance pour Dieu , la Sainte, sans suivre l'ordre de sa narration , fait la peinture du bonheur des Religieuses de Saint-Joseph d'Avila. — Notre-Seigneur lui révèle que ce monastère est pour lui un paradis de délices.
Tandis que j'étais chez celte Darne auprès de laquelle je restai plus de si.\ mois , il arriva , par une disposition de la Providence, qu'une grande servante de Dieu, de notre Ordre, qui était de plus de soixante et dix lieues d'ici , entendit parler de moi. Il se trouvait qu'en la môme année et au même mois nous avions reçu l'une et l'autre de Notre-Seigneur l'inspiration d'établir un nouveau monastère de notre Ordre. La Irès-sainte Vierge lui était apparue , et lui avait ordonné de poursuivre cette entreprise. Désirant ohéir, elle vendit tout ce qu'elle avait , et prenant le costume de Carmélite Déchaussée , elle fit à pied le voyage de Rome pour en obtenir l'autorisation. A son retour, elle voulut bien faire un circuit de quelques lieues pour me venir voir. C'était une femme de grande pénitence , de grande oraison , et que Notre-Seigneur comblait de ses grâces ; elle me devançait si fort dans son service . que j'avais iionte de paraître devant elle (4). Elle me montra les
(I) Celle grande servante de Dieu était la Mère Marie de Jésus, d'une nobla famille de Grenade. Restée veuve de Irès-bonne heure, elle entra comme novice-
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cx|)(''(li(ions (inello appoi lail <le Ronio , cl «lurani (niiiizo jours que noui fûmes ensemble , nous arrôlàmes le plan sur le(|uel nous devions établir nos monastères.
Je ne savais point encore qu'avant la bulle de Miti;^ation . notre Uègle défendît de rien |)Ossédcr ; et mon intention était de fonder le nouveau monastère avec du revenu , afin d'éviter le soin de procurer le nécessaire, ne considérant pas tous les soucis qu'entraîne la propriété. J'avais pourtant lu bien des fois nos constitutions , mais je n'y avais point remarqué ce que Notre-Seigneur avait lui-môme fait connaître à celte bienheureuse femme , quoiqu'elle ne sût pas lire. Elle ne m'en eut pas plutôt parlé , que j'entrai dans son sentiment. Ma seule crainte était qu'on ne voulût pas me peimeltre de le suivre , qu'on ne le traitât de folie , et que d'autres n'eussent à souffrir à cause de moi. Car si j'avais été seule , je n'aurais pas balancé un instant ; Noire-Seigneur m'avait déjà donné de si ardents désirs d'être pauvre , que j'aurais été comblée de joie de |)0uvoir suivre exactement ses conseils. Je n'avais pas l'ombre de doute que ce ne fût là le plus parfait ; j'aurais même souhaité , si mon état me l'eût permis, demander l'aumôme pour l'amour
au couvent des Carmélites de cette ville. Là elle eut plusieurs visions, où il lui était enjoint do fonder un monastère réformé du môme Ordre. Le Père Gaspar de Salazar, te Recteur du Collège d'Avila dont la Sainte fait un si bel éloge au XXXIII» chapitre de sa vie , était alors à Grenade. Il approuva le |)rojet de Marie do Jésus (jui sortit du noviciat et partit pour Rome. Après avoir vu Térèse à Tolède , elle alla à Madrid pour faire lever par le Nonce les obstacles qu'elle rencontrait h sa fondation. Elle en vint à bout, grâce à la protection de Madame Eleonor de Mascarenhas qui avait été gouvernante de Philippe IL Le monastère de Marie de Jésus ne fut toutefois établi qu'environ un an après celui de sainte Térèse ; il fut fondé le 23 juillet 1 563 à Alcala de Honarez. Eleonor de Mascarenhas donna à cotte (in une maison et une église qu'elle possédait dans cette ville ; et comme il y avait dans cette église une très-belle image de la Vierge, les Carmélites d" Alcala furent connues sous le nom de Carmélites Déchaussées de V Image. Sainte Térèse, dans le chapitre suivant , fait l'éloge de la régularité parfaite de ce Couvent. En 1567 , elle alla y passer quelques jours et acheva d'y implanter cet admirable esprit du Carmel qui s'y est conservé jusiiu'îi nos jours. L'histoire générale des C]armes Déchaussés (liv. II, chap. XXIV) dit que , pendant les dix-sept ans que la Mère Marie do Jésus vécut encore dans le monastère qu'elle avait fondé , elle se distingua par son humilité, son esprit de pauvreté , son oraison , sa mortification , sa charité pour les pauvres et son entier abandon à la Providence. Elle y mourut en odeur de sainteté.
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de Dieu , el n'avoir ni maison ni quoi que ce soit en propre. Mais j'.'ippréhenJais (|uc , si Dieu ne mettait pas au cœur de mes compniîiies les njômes disjtositions , cette pauvreté ne fût pour elles une source de peines et de distractions ; je voyais en effet certains monastères pauvres , qui ne vivaient pas dans un très-grand recueillement ; mais je ne m'apercevais pas que c'était la dissipation qui était la cause de la pauvreté , et non la pauvreté celle de la dissipation. Non , la di.s5i()ation ne rend pas les maisons plus riches ; Dieu ne manque jamais à ceux qui le servent. Enfin . ma foi était faible , et celle de cette Servante de Dieu était grande.
Je cherchai , selon ma coutume , à m'éclairer auprès d'un grand nombre de personnes, et je n'en trouvais presqu'aucune de mon avis. Mon Confesseur et les savants théologiens que je consultais , ne le partageaient point ; ils m'opposaient tant de raisons, que je ne savais que répondre. Je ne pouvais néanmoins me résoudre à fonder avec des revenus , sachant qu'il est plus parfait de n'en point avoir, et que notre Uègle nous les défend, l'arfois, il est vrai, j'étais ébranlée |)ar leurs raisons; mais, en retournant h mon oratoire et en considérant Jésus-Christ en croi.x, pauvre et dépouillé de tout, je ne pouvais souffrir d'être riche , el je le suppliais avec larmes de tout disposer de manière que je me visse pauvre comme lui. Je découvrais dans la propriété tant d'inconvénients, une si grande cause d'inquiétude et même de dissipation, (jue je ne faisais que disputer sur ce sujet avec les savants.
J'en écrivis à ce Religieux Dominicain qui nous était si dévoué (1). Il m'envoya deux feuilles de papier pleines de raisons de théologie pour me détourner de mon dessein , m'assurant (pi'il avait beaucouj) étudié celte matière. Je lui répondis que je ne prétendais point me prévaloir de la théologie pour me dispenser de vivre selon ma vocation , et d'accomplir le plus parfaitement que je pourrais le vœu de pauvreté que j'avais
;l) Lt' Pcre Pierre Ybanez.
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fait alin de suivre les conseils de Jésus-Chrisl ; qu'ainsi je le priais sur ce point de me faire grâce de sa science.
J'avoue que c'était un grand plaisir pour moi de renconlrer quel(ju'un qui fût de mon sentiment; celte Dame chez (jui j'étais m'y fortifiait : mais d'autres . approuvant d'abord mon dessein , y trouvaient , après un examen plus approfondi , tant d'inconvénients , qu'ils mettaient tout en œuvre pour m'en détourner. Je leur disais que , puisqu'ils changeaient si tôt de manière de voir, j'aimais mieux m'en tenir à leur premier avis.
Cette Dame désirant voir le saint Frère Pierre d'Alcantara qu'elle n'avait jamais vu, je lui écrivis pour le prier de venir passer quelques jours chez elle ; il voulut bien se rendre à ma prière. Cet homme de Dieu avait un grand amour pour la pauvreté ; il l'avait religieusement pratiquée durant plusieurs années, et il en comprenait les richesses : ainsi, non-seulement il approuva mon dessein , mais il m'ordonna de travailler de tout mon [)Ouvoir à le faire réussir. Regardant comme le plus sûr, le conseil d'un Saint instruit à l'école d'une si longue expérience , je résolus de le suivre , sans plus consulter personne.
Un jour, tandis que je recommandais très-instamment cette affaire à Notre-Seigneur , il me dit : « Ne te désiste en aucune » manière de fonder le monastère sans revenus: c'est la volonté » de mon Père et la mienne , je me charge moi-même de )>t'assister. n Ces paroles me furent dites au milieu d'un grand ravissement , et elles produisirent sur moi une telle impression que je ne pus douter que le Divin Maître n'en fût l'auteur.
Une autre fois il me dit ; « C'est dans les revenus que se » trouve la confusion ; » il ajouta d'autres paroles à la louange delà pauvreté , m'assurant que ceux qui le servent ne manquent point du nécessaire : Pour moi j'en suis si fermement convaincue que jamais je n'ai éprouvé sur cela la moindre crainte.
Il plut également au Divin Maître de changer le cœur de ce Religieux Dominicain qui naguère m'avait écrit pour me dis-
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suader de fonder le couvent sans revenus. Après le suffrage de tels hommes et les paroles du Divin Maître, je n'avais plus rien à souhaiter ; ma joie était au comble ; avec ma résolution de vivre d'aum(^nes pour l'amour de Dieu , il me semblait que j'étais déjà maîtresse de tous les trésors du monde.
En ce temps-là mon Provincial révoqua l'ordre qu'il m'avait donné en vertu de la sainte obéissance , de me rendre auprès de celte Dame ; mais il me laissait libre de partir aussitôt ou de demeurer encore quelque temps avec elle. Précisément à cette époque , on devait faire l'élection d'une Prieure dans notre monastère , et l'on me donnait avis que plusieurs des Sœurs songeaient à ra'imposer le fardeau. La seule pensée de ce dessein me jeta dans une peine indicible ; je sentais que j'aurais souffert avec joie tout autre martyre pour l'amour de Dieu ; mais je ne pouvais me résoudre à m'exposer à celui-là. Que de raisons m'en éloignaient ! Sans parler de la peine de conduire un si grand nombre de Religieuses , ni de cette constante aversion pour les charges qui m'avait toujours portée à les refuser , j'y trouvais un grand danger pour ma conscience. Ainsi , je remerciai Dieu d'être absente dans le temps de celte élection , et j'écrivis à mes amies pour les conjurer de ne me point donner leurs voix.
Tandis que j'étais ainsi dans la joie de me trouver éloignée de mon monastère dans une pareille circonstance, Noire- Seigneur m'adressa ces paroles : a Ne manque pas de partir . » ma fille ; puisque tu désires des croix , en voici une bonne » qui t'est préparée , ne la refuse point. Pars avec courage et n sans délai , je viendrai à ton secours. » Ce commandement m'affligea beaucoup , et je ne faisais que pleurer, dans la pensée que cette croix était la charge de Prieure. Persuadée . comme je l'ai dit, qu'elle ne convenait en aucune façon au bien démon âme, je ne pouvais gagner sur moi de m'y résigner. J'en parlai à mon Confesseur, et il m'ordonna de hûter mon départ , me disant qu'évidemment c'était le parti le plus parfait ; néanmoins, comme il me suffisait d'être arrivée pour
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le temps de l'élection . je |)Ouvais , ajoutait-il , à cause de l'exlièniu chaleur et du danger de tomber malade en chemin , diflérer encore quelques jours. Mais Notre-Seigneur avait d'aulrcs desseins , et il fallut s'y soumettre. Un trouble extrême s'emparant tout à coup de mon âme me mit hors d'état de faire oraison. J'étais poursuivie par ces pensées : je n'exécutais pas le commandement que m'avait fait Notre-Seigneur ; je refusais d'aller m'ofîrir à la tribulation , et je restais pour mon j)Iaisir dans un endroit où j'étais bien traitée; tout mon dévouement pour Dieu se réduisait à des paroles ; pouvant ^ par mon retour, lui plaire davantage , pourquoi balancera partir ? Après tout , si je devais en mourir, que j'en mourusse ! Outre ces alarmes , j'éprouvais un serrement de cœur si cruel et un dégoût si absolu de l'oraison , que la vie m'était devenue un tourment intolérable. Témoin de mon état , et cédant sans doute comme moi à l'inspiration de Dieu , mon Confesseur me dit de ne plus différer mon départ. Je suppliai donc cette Dame de vouloir bien y consentir. La douleur qu'elle en eut lui fut si sensible, que ce fut pour elle un autre tourment; car elle n'avait obtenu de mon Provincial , qu'avec beaucoup de peine et de très-grandes instances , la permission de m'avoir auprès d'elle.
En voyant combien elle avait le cœur déchiré par celle séparation , j'appréhendais qu'elle ne pût se résoudre à céder à ma prière ; mais comme elle avait une grande crainte du Seigneur, lorsque je lui dis entre autres choses qu'il y allait de son service , et lui donnai quelque espérance de la revenir voir , elle se rendit enfin , quoique avec beaucoup de peine. Pour moi je n'en avais point , ou plutôt elle était absorbée par le contentement que j'éprouvais de faire (juelque chose que je savais être du bon plaisir et du service de Dieu : ainsi je quittais sans douleur celle Dame si aflligée de mon éloigncment , et d'autres personnes à qui je devais beaucoup , particulièrement mon Confesseur, qui était un Religieux de la Compagnie de Jésus, de la direction ducjuel je me trouvais
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fort bien. Plus les consolations dont je me privais pour l'amour de Nolrc-Seigneur élaienl grandes , plus je sentais la joie pénétrer dans mon Ame. Ce sentiment simultané de joie et do douleur , et une allégrew^sc naissant de la peine , étaient (piclque chose d'incompréhensible pour moi. Le trouble avait fui ; j'étais sereine , consolée , et donnant sans effort plusieurs heures de suite à l'oraison. Notre-Seigneur venait de m'annoncer une grande croix que jamais , il faut le dire , je ne me serais figurée si pesante ; je voyais que j'allais en quelque sorte me jeter dans un feu ; et néanmoins je parlais non-seulement joyeuse . mais impatiente d'entrer dans ce combat où Dieu m'engageait , et pour lequel il animait ma faiblesse d'un si grand courage.
Ce que j'éprouvais étant , comme je viens de le dire, un mystère pour moi , cette comparaison me vint à Tesprit. Si j'avais un diamant de grand prix auquel je fusse très-atlachée, et qu'une personne qui me serait plus chère que moi-même en eût envie, le plaisir que j'aurais de le lui donner surpasserait celui de le posséder. Ainsi, quoiqu'il fallût s'éloigner de personnes si affligées de mon dé[)art , et que je sois de mon naturel si reconnaissante que cela m'aurait navré le cœur dans un autre temps, je n'aurais pu alors, quand je l'aurais voulu, en avoir aucune peine. Il était, au reste, si important pour l'affaire de cette sainte maison que j'avais dessein de fonder , de ne pas différer mon départ d'un seul jour , que je ne vois pas comment elle aurait pu se conclure, si j'eusse tant soit peu tardé.
0 miracle de la bonté divine ! je ne puis me rappeler sans ravissement le secours si particulier que mon adorable Maître se plaisait h m'accorder pour la fondation de ce petit monastère. 11 aime, j'en suis sûre, ce petit coin de la terre ; il y prend ses divines complaisances . puisque lui-même me dit un jour dans loraison : « Ma fille, cette maison est pour moi un Para- 0 dis de délices. » Il a choisi lui-même, on le voit , les âmes qu'il y a altiré»es. Elles sont si vertueuses que je ne puis sans
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confusion me voir on leur compagnie. Mon dessein étant de vivre en ce monastère dans une très-étroite clôture, dans une grande pauvreté, et d'employer beaucoup de temps à l'oraison, je n'aurais osé espérer rencontrer des personnes si parfaites pour un tel genre dévie. Elles portent le joug avec tant d'allégresse el de bonheur, qu'elles se trouvent indignes d'avoir été reçues en ce saint asile: c'est là surtout le sentiment de quelquesunes d'entre elles que le Divin Maître a appelées du milieu des vanités et des fôtes du monde où elles pouvaient vivre heureuses, à en juger selon ses maximes. Ce divin Epoux leur a rendu avec tant d'usure, en véritables contentements, les fausses joies qu'elles ont quittées , qu'elles se reconnaissent manifestement payées au centuple , et ne peuvent se lasser de lui en rendre les plus vives actions de grâce. Quant à celles qui menaient déjà une vie exemplaire, il les a changées de bien en mieux. Il donne aux jeunes du courage, el leur montre par une lumière si vive que le comble du bonheur , même dès cette vie, se trouve dans cette séparation du monde, qu'elles ne peuvent plus rien désirer sous le Ciel. Enfin , à celles qui sont plus âgées , et qui ont peu de santé , il a constamment donné jusqu'ici la force de supporter, comme les autres , les austérités en vigueur dans celte sainte maison.
0 Dieu de mon âme , avec quel éclat se montre votre toutepuissance ! Et qu'il est superflu de chercher les raisons de ce qu'elle veut ! Ce qui paraît le plus impossible , selon nos lumières , n'est qu'un jeu pour elle. Vous nous montrez par là , mon Divin Maître , que pour nous rendre tout facile , vous n'attendez que d'être véritablement aimé de nous , et de nous voir tout quitter pour votre amour. Qu'elle est vraie cette parole du Roi Prophète ! « Il n'y a qu'une peine apparente dans l'ob- « servation de vos préceptes. » Pour moi , Seigneur , je ne l'aperçois point ; et je ne comprends pas comment on peut trouver étroit le chemin qui conduit à vous. A mes yeux, c'est un chemin royal , un chemin souverainement sijr, pour ceux qui y marchent avec courage. Là , point de passages dan-
gereux, ni de pierres de scandale ; j'appelle ainsi les occasions de vous offenser. Ce que je nomme sentier , et dangereux sentier , c'est ce chemin étroit pratique au liane d'une montagne escarpée cl suspendu sur un l'HVo\ able abîme : il suffit d'un faux pas pour y tomber et pour être en lambeaux. Celui qui vous aime véritablement , ô mon souverain Bien . marche avec assurance , par un chemin large et royal , loin de tout précipice. Vient-il à chanceler , aussitôt , Seigneur , vous lui tendez la main ; et si son cœur ne bat que pour vous , et non pour le monde, une chute, ni même plusieurs ne sauraient le perdre , car il chemine dans la vallée de l'humilité.
Je ne puis comprendre de quoi ont peur ceux qui redoutent de s'engager dans le chemin de la perfection. Daigne le Seigneur dans sa bonté leur faire connaître les manifestes dangers de cette voie du monde où l'on suit la foule en aveugle, et tout ce qu'il y a au contraire de sécurité à marcher avec ardeur dans la voie des Saints. Tenons sans cesse nos regards attachés sur notre Divin Chef, et ne craignons pas que ce Soleil de justice se cache, ni qu'il nous laisse au milieu des ténèbres, en danger de nous perdre. Jamais notre adorable Maître n'abandonne ceux qui le suivent. Hélas ! pourquoi faut-il que les partisans du siècle soient sans peur au milieu de lions impatients de les déchirer, je veux dire au milieu des joies, des fêtes et des honneurs ; et que , trompés par le démon , ils se laissent aller aux plus ridicules terreurs , devant le plus léger sacriûce de la vertu ! Qu'un tel aveuglement m'épouvante ! Quand je songe que j'en ai été moi-même victime , je ne puis me rassasier de pleurer ; je voudrais, d'une voix qui fût entendue de l'univers , dire à tous ces infortunés de s'instruire à mon exemple et d'ouvrir enfin les yeux à la lumière. Mon Dieu, au nom de votre infinie bonté, daignez dissiper leurs ténèbres, et ne permettez pas , je vous en conjure, que je retombe jamais dans un si lamentable aveuglement.