CHAPITRE XXXVI
1-1 Sainte quitte Tolèdo et revient à Avila. — Concours de saint Pierre d'Alcantara. — Le monasti'TO de Saint-Joseph est fondé le 24 d'août de l'an 1562 , le jour de saint Barthélémy. — Joie de la Sainte; combat et trouble intérieur. — Elle est rappelée au couvent de l'Incarnation. —Opposition générale ; la ville veut détruire le nouveau monastère ; Dominique Banez en prend la défense. — Zèle et dévouement de Gonzalez de Aranda, François de Salcedo, Gaspar Daza. — Après six mois, l'orage se calme ; Pierre Ybanez agit en faveur de la Sainte ; enfin , au mois de mars 1 563 , le Père Ange de Salazar , son Provincial , lui permet d'aller habiter à Saint-Joseph. — Avant d'entrer au monastère , elle tombe en extase dans l'église ; Notre-Seigneur, pour gage de sa reconnaissance, lui met sur la tête une couronne. — Un autre jour , tandis qu'elle est au chœur avec ses Religieuses , la sainte Vierge lui apparaît avec un manteau blanc dont elle les couvre toutes. — Règle suivie au Carmel. — Vie tout angélique des premières Carmélites de Saint- Joseph d' Avila.
Etant partie de Tolède , je m'en revenais le plus joyeusement du monde , et j'acceptais de grand cœur tout ce qu'il plairait à mon Divin Maître de me faire souffrir. Le soir même de mon arrivée à .\vila , nous reçûmes les dépêches de Rome et le Bref (I) pour rétablissement de notre monastère. Ma sur-
(1) Le Bref pour la fondation était adressé à madame Guiomar de Ulloa , et à madame sa mère, .\ldonce de Guzman ; il est daté du 6 février de l'année 1562 , qui est la troisième du Pontificat de Pie IV. Il portait en substance la permission d'établir , dans la ville même d' Avila , ou hors de ses murs , et sous l'autorité de l'Evèque diocésain , un couvent de Religieuses de l'Ordre du Mont-Carmel , suivant la rigueur primitive. — On accordait aux Religieuses tous les droits et toutes les exemptions dont jouissaient les autres maisons de l'Ordre , avec défense à qui que ce fût de les troubler en rien. On commettait h son exécution le Prieur du couvent de Magacela qui ne relevait d'aucun diocèse, le grand Chapelain de l'église de Tolède , et l'Archidiacre de celle de Ségovie.
Ce Bref se trouve dans l'Histoire générale des Carmes-Déchaussés , liv. II , chap. IX.
vie DE s TÉHÈSE. 28
i'Ji VIK DR SAINTE TKKKSE
prise fui grande, et ceux qui savaient de quelle manière Nolro- Scignenr m'avait pressée de revenir , ne furent pas moin>^ étonnés (|uand ils virent combien ma présence était nécessaire . et dans (piclle favorable conjoncture le Divin Maître me ramenait. Je trouvai en ville l'Évéque , le saint Frère Pierre d'Alcantara et ce vertueux gentilhomme (1) qui le logeait chez lui , les serviteurs de Dieu trouvant toujours dans sa maison asile et bon accueil. Us s'employèrent tous deux auprès de l'Evéque pour l'engager à prendre sous sa juridiction le nouveau monastère ; comme il devait être fondé sans revenus , la faveur demandée au Prélat n'était pas petite ; mais il était si affectionné aux personnes en qui il voyait une ferme résolution de servir Dieu, qu'il accorda la demande, et nous protégea dès lors avec tout le dévouement et l'amour d'un père. Ce fut , je dois le dire, le bienheureux Pierre d'Alcantara qui 6t véritablement tout , soit en approuvant notre entreprise , soit en nous ménageant la faveur de plusieurs personnes. Si , comme je l'ai dit , je n'étais pas arrivée dans un moment si favorable , je ne vois pas comment notre dessein eût pu réussir. \ln effet . le saint vieillard ne passa ici que huit jours tout au plus , durant lesquels il fut fort malade , et Dieu l'appela à lui très-peu de temps après. 11 semble que sa Divine Majesté n'avait prolongé sa vie que pour conduire à terme cette entreprise ; car, depuis plus de deux ans, si mon souvenir est fidèle, ses forces étaient entièrement épuisées. Tout se fit dans le plus grand secret ; et, si l'on ne s'v fût pris de la sorte, je ne sais si on aurait pu rien faire, tant la ville était opposée à un tel dessein, comme la suite le fit voir.
A cette époque , Notre-Seigncur envoya une maladie à un de mes beaux-frères (2) ; sa femme étant absente de cette ville, il se trouvait dans un tel abandon, qu'on me permit de demeurer auprès de lui pour le soigner. Ainsi l'on ne se douta de rien. Il s'élevait bien quelques légers soupçons dans l'esprit de
(1) François de Salccdo.
(2) Jean de Ovallc , mari de Jeanne de Ahumada. Voir leur biographie au Chap XXXUI, page 401.
KCRITE l'Ail ELLE-MÊME. 435
cerlaines personnes , mais elles ne pouvaient y croire. Chose admirable ! la maladie de mon beau-frère ne dura que jusqu'au n)omcni précis où j'avais besoin de mon temps, el où la maison que nous faisions arranger devait rester libre. Ce moment venu , Noire-Seigneur lui rendit si soudainement la santé , qu'il en était tout émerveillé.
Ce que j'eus alors à souffrir ne fut pas [)cu de chose. J'avais en même temps mon malade à soigner, et bien des démarches à faire auprès d'un jjrand nombre de personnes pour obtenir leur approbation ; je devais , en outre , presser les ouvriers de donner au plus tôt à la maison quelque forme de monastère : car , lorsque j'arrivai , les travaux étaient encore bien loin d'être terminés. Ma com[)agne n'était point à Avila ; nous avions pensé que son absence couvrirait mieux notre dessein. Plusieurs raisons m'engageaient à hAler l'ouvrage; je craignais , en particulier , qu'à tout moment on ne m'ordonnât de retourner à mon monastère. J'eus tant de peines à essuyer . (ju'il me vint en [)cnsée si ce n'était pas là celte grande croix que Notre-Seigneur m'avait prédite ; je la trouvais néanmoins légère auprès de celle dont je m'étais fait l'idée.
Enfin , tout étant prêt pour la fondation , il plut à Nolre- Seigncur que le jour même de la fête de saint Barthélémy cjuelques Filles (1) prissent l'habit , et que le Saint-Sacrement
M) Voici le nom décos quatre Vierges que Tércse avtiit choisies pour être les lolonnes de cet édifice spirituel. Ijh première s'appelait Antoinette de Enao. Saint Pierre d'Alcantara Tavait dirigée, et lui avait conseillé d'entrer en Religion. L'approbation de ce grand Saint fut , aux yeux de Térèse, la dot la plus magnifique , et elle la reçut avec bonheur pour sa première fille spirituelle. En lui donnant Thdbit du Carmel , la Sainte changea son nom en celui d'Antoinette du Saint-Esprit.
La seconde Religieuse s'api)elait Marie de la Paix. Madame Guiomqr de Ulloa lavait élevée. Li noble et pieuse veuve qui avait mis Térèse son amie sous la direction du Père Baltha.sar Alvarez , son Confesseur , n'avait pas manqué de confier 6 ce maître con.sommé dans les voies spirituelles , la conduite de sa chère fille adoptive. Lajeime Marie eut donc l'inestimable bonheur d'être cultivée ii la fois par Térèse, par le Père Ualthasar, (Confesseur de Térèse, et parGuiomar de Ulloa, l'intime amie de Térèse. La Fondatrice du Carmel , liée de la plus étroite amitié avec la sainte veuve depuis près de six ans , et ayant avec elle les plus fréquents rapports , avait eu le loisir de connaître à fond s.i future nnvirp ; fi.ippf-e de ses
lïil mis dans notre église ; et ainsi se trouva légitimement érigé , en l'année 1 562 , avec toutes les approbations requises (le l'aulorilé , le Monastère de notre glorieux Père saint Joseph. J'eus le bonheur de donner le saint habit à celles qui en devaient être les premières habitantes ; et deux Religieuses de l'Incarnation qui se trouvaient hors de leur couvent , assistèrent à celle cérémonie.
Ainsi que je l'ai dit , la maison où ce petit monastère venait d'être fondé, avait été achetée sous le nom de mon beau-frère,
grandes vertus et de ses rares qualités , elle la choisit pour être sa seconde fille spirituelle , et lui donna le nom de Marie de la Croix.
La troisième était une Demoiselle nommée Ursule des Saints. Comme elle avait toutes les qualités qui attirent les regards et les applaudissements du monde , elle n'avait pas su se défendre du désir d'y briller. Heureusement elle était sous la conduite de Gaspar Daza ; cet homme de Dieu lui montra le néant de tout ce qui passe , et l'embrasa du désir d'être toute à Jésus-Christ. Térèse, qui vit en elle une âme élevée , magnanime, capable des plus grands progrès dans la vertu , l'admit au nombre de ses filles , et lui laissa en Religion le nom d'Ursule des Saints.
La quatrième était Marie dAvila , sœur de Julien d'Avila , qui fut, dans la suite, chapelain du premier couvent de la Réforme, et qui suivit la Sainte dans la plupart de ses fondations. Dans le Carmel , Marie d'Avila porta le nom de Marie de Saint- Joseph.
A cette môme époque , la sainte Fondatrice changea son nom de Térèse de Ahumada en ce beau nom de Térèse de Jésus , sous lequel elle devait être connue et invoquée de toute l'Eglise catholique. Celte abdication du nom de famille qui éteint Jusqu'au dernier souvenir du siècle , devint dès lors une loi dans tout le Carmel ; et celte loi a été fidèlement observée jusqu'à nos jours.
Dieu avait réservé au Maître Gaspar Daza une grande consolation dans ce jour de la renaissance du Carmel. Délégué par l'Evoque , il eut le bonheur de dire la première messe et de mettre le très-saint Sacrement dans l'église de Saint-Joseph d'Avila. Après la messe , il fit la cérémonie de la prise d'habit des quatre novices.
Les deux Religieuses du couvent de l'Incarnation qui y assistèrent étaient Agnès et Anne de Tapia , cousines germaines de la Sainte. Gonzalez de Aranda , Julien d'Avila , François de Salcedo , Jean de Ovalle et Jeanne de Ahumada son épouse , étaient présents à la mémorable et sainte solennité de ce jour. Guiomar de UUoa , dont on avait jugé l'absence nécessaire , était en esprit à côté de sa sainte amie dans ce petit Cénacle.
Saiat Pierre d'Alcantara , Pierre Ybancz , et Balthasar Alvarez, qui représentaient les trois Ordres, de Saint-François , de Saint-Dominique , de Saint-Ignace . et qui avaient prêté un si puissant concours à la séraphique Térèse pour la fondation de Saint-Joseph d'Avila, otîraient en ce jour le divin sacrifice en action de grâces. Ils tressaillaient d'une joie sainte , ils étaient divinement payés de toutes leurs peines en voyant enfin établi sur d immortels fondements ce Carmel que Notre-Seigneur avait appelé le Paradis de «e* délices , et une étoile resplendissante dont l'éclat devait se répandre dans le monde entier.
nlin (le tenir l'alTaire sccrèle ; il y dcrueurail auparavant . et j V avais demeuré aussi , luais avec la [)erinission de nies Supérieurs. Toutefois , pour éviter le plus petit manquement à l'ohéissance. je ne faisais rien que de l'avis de savants théoloi;iens. Comme ils voyaient que , pour diverses raisons , mon dessein était très-avantageux à tout l'Ordre , ils m'assuraient que je pouvais en poursuivre l'exécution en secret , et à l'insu même de mes Supérieurs. S'ils m'eussent dit qu'il y avait en cela la moindre imperfection , j'aurais abandonné non-seulement ce monastère, mais mille monastères : ceci est certain. Car, quelque désir que j'eusse de cet établissement , pour y vivre entièrement sé[)arée du monde , selon toute la perfection de mon état . et dans une plus étroite clôture , je soumettais néanmoins tout au bon plaisir de Dieu ; et , si j'avais compris qu'il était plus de sa gloire de tout abandonner, je l'aurais fait sur I heure, comme je l'avais déjà fait une autre fois, avec une tranquillité et une paix parfaite.
Ce fut pour moi un avant-goût de la gloire céleste , de voir cette petite maison honorée de la présence du très Saint-Sacreinont , et de procurer un état si saint à quatre pauvres orphelines (|ue je reçus sans dot , mais qui étaient de grandes servantes de Dieu. Je les trouvais telles que je les avais souhaitées; mon vœu le plus ardent , dès le principe , avait été que les premières qui entreraient , fussent par leur exemple le fondem(>nt de cet édilice spirituel , et propres à réaliser le dessein conçu par nous de mener une vie très-parfaite et de trèsgrande oraison. Je voyais enfin accomplie une œuvre qui devait , je le savais , glorifier Notre-Seigneur et tourner à l'honneur de l'habit de sa glorieuse Mère. C'était aussi pour moi une grande consolation d'avoir exécuté ce que Notre- Seigneur m'avait si particulièrement recommandé , et d'avoir élevé dans celte ville une église à mon glorieux Père saint Joseph qui n'y en avait point auparavant (1). Ce n'est pas que je
1) Voir il la page 75 ce que sainte Térèse a fait pour propager le culte du glolaux stint Joseph.
|;îH vie dk sainte tkrkse
crusse y avoir contribué en rien : une pareille pensée élait alors, connue elle l'est encore, bien loin de moi. .le le sais très bien , Notre-Seii;neiir seul finsait tout ; et , si je lui prélais ijuelque petit concours, j'y mêlais tant d'imperfections , (juii me devait plutôt des reproches que de la reconnaissance. Mais je ne pouvais ne pas me sentir inondée de joie en voyant (jue sa Divine Majesté avait daigné se servir d'un au.ssi faible instrument que moi pour une œuvre si grande; et cette joie remplissait tellement mon ûmc , que j'en étais comme liorsde moi , et tout al)sorbée dans une oraison profonde.
Trois ou quatre heures après la cérémonie , le démon me livra le combat intérieur dont je vais parler. Il me mit dans l'esprit que peut-être j'avais offensé Dieu dans ce que j'avais fait , et manqué à l'obéissance en fondant ce monastère sans l'ordre de mon Provincial. Celui-ci , je le sentais bien, devait voir avec quelque déplaisir que j'eusse mis le couvent sous la juridiction de I Évèque sans lui en avoir rien dit ; néanmoins, comme il avait refusé de le prendre sous la sienne , et que personnellement je restais sous son obéissance , il me semblait (ju'ii n'en serait point fâché. Le démon m'inspirait d'autres craintes : les Religieuses que je venais de recevoir, vivraientelles contentes dans une si étroite clôture ? Le nécessaire ne leur manquerait-il point ? Cette fondation n'était-elle pas une folie? Pourquoi m'étais-je engagée dans celte entreprise , moi (jui pouvais si bien servir Dieu dans mon monastère ? à ces craintes se mêlaient les plus cruelles incertitudes : avec tant d'inlirmités, pourrais-je m'enfeimer dans une maison si petite, et m'y assujettir à un genre de vie si austère, après avoir vécu dans un monastère si spacieux , si agréable , oii j'avais toujours été si contente, et où j'avais tant d'amies? Je ne me plairais peut-être pas avec celles qui composaient la nouvelle maison. Je m'étais en^a^ée à bien des choses , et la dilliculté de les accomplir pourrait me jeter dans le désespoir. Peutêtre le démon avait-il prétendu par là m'ôter la paix et la tran()uillilé d esprit ; en proie au trouble, comment pourrais |(^
ÉCRITE l'Ail ELLE-MKME. 439
im' livrer à loraison? Kiilin . na!lais-jc pas liasarilcr !e salut de mon ànie ?
Le démon proonlail loul cela à mon esprit , sans qu'il me fût possible de penser à autre chose ; et il répandait en même temps dans mon Ame une aûliction , une obscurité , des ténèbres, que je ne saurais dépeindre. Les ordres que j'avais reçus de Notre-Seigneur au sujet de ce nouveau monastère , les avis des personnes sages que j'avais consultées , les prières que depuis plus de deux ans on n'avait pour ainsi dire pas cessé de faire à celte intention , s'eiïacèrent tellement de ma mémoire qu'il ne m'en restait plus la moindre idée. Je me souvenais seulement des pensées que j'avais eues par m(»i-méme. Toutes les vertus et même la foi étaient alors suspendues en mon Ame , et je n'avais la force ni d en produire aucun acte , ni de me défendre contre tant d'attaques de l'ennemi. De plus je n'osais confier ma peine à personne, parce que nous n'avions pas encore de Confesseur assigné. Me voyant en cet état je m'en allai devant le très Saint-Sacrement , au moins pour élever les yeux vers le tabernacle ; car former une prière m était chose impossible , une personne à l'agonie n'étant pas dans une extrémité plus grande que celle où j'étais réduite.
0 mon Dieu I qu'elle est grande la misère de cette vie ! Nul plaisir n'y est assuré ; et tout y est sujet au changement. ]l n'y avait qu'un moment que je n'aurais pas voulu changer n»on bonheur contre toutes les félicités de la terre ; et , un instant après , ce qui avait fait ma joie me causait un te! tourment , que je ne savais que devenir. Ah I si nous considérions attentivement les choses de cette vie, chacun de nous verrait par expérience combien il doit faire peu de cas du plaisir ou déplaisir qu'il y éprouve ! Ce fut là , je puis le dire , un des moments où j'ai le plus souffert dans ma vie ; mon esprit devinait , ce me semble, toutes les souffrances qui m'étaient réservées , dont aucune cependant neùt égalé celle-là si elle < ùt duré davantage. Mais Notre-Seigneur ne voulut pas laisser
4 iO VIE DE SAINTE TÉRKSE
souffrir longtemps sa pauvre servante , et il fut fidèle à m'assister dans celte tribulation comme il l'avait fait dans toutes les autres. Par un rayon de sa lumière il me découvrit la vérité; il me fît voir que le démon était l'auteur de cet orage , et qu'il prétendait m'épouvanler par toutes ces vaines terreurs. Rappelant alors à mon souvenir les grandes résolutions que j'avais formées de servir Dieu, et les ardents désirs que j'avais eus de souffrir pour lui , je considérai que si je voulais en venir aux effets , je ne devais pas chercher le repos ; si je rencontrais des travaux et des peines , j'aurais aussi plus de mérites ; el si j'endurais ces peines par amour pour Dieu , elles me tiendraient lieu de Purgatoire. Pourquoi craindre? J'avais désiré des croix , je devais me réjouir d'en trouver de si bonnes à porter ; plus la nature était immolée , plus le profit serait grand ; enfin , pourquoi devais-je manquer de courage dans le service de celui qui m'avait comblée de tant de grâces et de bienfaits? Animée par ces considérations , et faisant un grand effort sur moi-même, je promis en présence du très Saint-Sacrement , de solliciter, avec toutes les instances dont je serais capable , la permission de venir dans ce nouveau monastère , et , si je le pouvais , en sûreté de conscience , d'y faire vœu de clôture. A peine avais-je achevé de proférer ces paroles , (jue le démon s'enfuit , et me laissa dans un repos et un contentement qui n'ont jamais cessé depuis. La retraite profonde, les austérités et les diverses observances de celte maison ont pour moi une suavité extrême , et me semblent un joug bien léger. J'y goûte un si indicible bonheur que je me disquel- (|uefois à moi-même ; où aurais-je pu choisir sur la terre une vie plus agréable que celle que je mène ici? Je ne sais si cela est cause de ce que j'ai plus de santé que je n'en avais auparavant , ou si c'est Nolre-Seigncur qui , voyant qu'il est nécessaire et raisonnable que je donne l'exemple , veut me consoler en me donnant la force de supporter, quoiqu'avec peine , les mêmes austérités que les autres. Ce qui est certain. c'est que toutes les personnes qui savent quelles étaient mes infirmités, ne le peuvent voir sans étonncment. Béni soit
celui (jui est la ^ol^■ce de tous les biens et |»ar la puissance ciu()uel on peut tout.
Je restai très- fatiguée du combat que le démon me livra en celle occasion ; mais (juand je vis clairement que c'était un jeu de sa part . je ne fis qu'en rire. Notre-Seigneur , je crois , le permit pour me faire connaître la grâce signalée qu'il m'avait faite, et le tourment dont il m'avait délivrée, en ne permellant |)as que , depuis plus de vingt-huit ans que je suis Religieuse , j'aie jamais été un seul instant mécontente de mon état. Il voulait aussi m'apprendrc à voir sans crainte dans mes Sœurs une tentation de ce genre , et à les consoler avec une compassion toute maternelle.
Cette tempête étant calmée, j'aurais bien voulu prendre un peu de repos après midi , n'en ayant pas eu un moment dans toute la nuit, et ayant passé plusieurs des nuits précédentes ainsi que des journées entières, dans des travaux et des soucis qui m'avaient extrêmement fatiguée. Mais cela fut impossible. Déjà la nouvelle de ce qui venait d'avoir lieu excitait une incroyable rumeur tant dans la ville que dans mon ancien monastère ; et, comme je l'ai dit plus haut , ce n était pas sans quelque apparence de raison. La Prieure m'envoya l'ordre de revenir sur-le-champ ; je partis sans délai, laissant mes Religieuses plongées dans la peine. Je prévis bien des tribulations ; mais, comme le monastère était fondé, j'en étais fort peu émue. J'élevai mon âme à Dieu pour lui demander son assistance , et je suppliai mon Père saint Jo3ej)h de me ramener dans sa chère maison : j'offris à ce bien-aimé Protecteur ce que j'aurais à endurer, m'estimant fort heureuse de lesouffrii" pour son service. Ainsi je partis contente , dans la pensée qu'on mu mettrait aussitôt en prison ; j'avoue que j'en aurais été charmée pour ne plus parler à personne, et pour prendre un peu de re|)0s dans la solitude , car j'en avais un extrême besoin, épuisée comme jcl étais d'avoir eu à traiter avec tanl de monde.
442 VIE DE SAINTE lÉRÈSE
Lorsque je fus arrivée , j'exposai mes raisons à la Prieure , et elle s'apaisa un peu. CepcntlaiU la communauté lit prier le Provincial dose rendre au monastère, remettant toute l'alTairc à son jugement. Dès qu'il fut venu , je me présentai devant lui pour être jugée , souverainement contente de souffrir queKjue chose pour Notre-Seigneur , sans néanmoins avoir rien fait en cette occasion ni contre ma conscience, ni contre mon Ordre. Je désirais , au contraire , avec tant d'ardeur de travailler de toutes mes forces à son accroissement , et à faire refleurir sa perfection primitive, que j'aurais de bon cœur donné ma vie pour ce sujet. Je me rappelai le jugement que Notre-Seigneur eut à subir , et je vis que celui qui m'attendait n'était rien en comparaison. Je dis ma coulpe , comme si j'eusse été fort coupable, et je paraissais l'êire à ceux qui ignoraient de quelle manière je m'étais conduite. Le Provincial me fit une grande réprimande, non pas telle, toutefois, que le délit semblait le mériter , vu les rapports qu'on lui avait faits. J'avais pris la résolution dene rien dire pour me justifier, et je souhaitais réellement la tenir ; aussi . je n'ouvris la bouche que pour lui demander pardon, pénitence, el de n'être point fâché contre moi.
lin certaines choses , je le voyais , on me condamnait à tort ; en disant , par exemple . que je n'avais agi que par vanité , pour faire parler de moi , ou par de semblables motifs. Mais voici d'autres plaintes très-justes, à mes yeux ; j'étais, disait-on , moins parfaite que mes Sœurs ; n'ayant point fidèlement observé la Règle dans un couvent où elle était si bien en vigueur , c'était témérité de ma part d'entreprendre d'en garder une autre plus austère. A cela on ajoutait que j'avais scandalisé la ville et ne songeais qu'à introduire des nouveautés. Tout cela me laissait calme et ne me causait point de peine ; je témoignais cependant en avoir , pour ne pas donner sujet de croire que je méprisais ce qu'on me disait. Enfin le Provincial m'ayant commandé , en présence de toute la communauté, de rendre compte de ma conduite, je fus obligée d'obéir. Comme mon âme était tran(juille, et que Notre-Sci-
gnciir m assistait , j'oxposais mes raisons île manière (lue ni ce I*èie , ni les Kelii;ieuses ne trouvèrent de quoi me condamner. Je vis ensuite le Provincial en particulier, et j'entrai avec lui dans pins de détails (|tie je ne venais de faire ; il demeura si satisfait de moi , qu'il me promit de mautoriser à retourner dans le nouveau monastère , dès que la ville se serait apaisée ; car le trouble que celle affaire venait d'y exciter était fort grand , comme on va le voir.
Deux ou trois jours après, le Gouverneur , quelques magistrats du conseil de ville, et quelques membres du chapitre de la cathédrale s'assemblèrent pour délibérer ; et ils prononcèrent tous d'une voix unanime que ce nouveau monastère étant manifestement nuisible au bien public , ne devait point être toléré, qu'il fallait en ôter le très Saint-Sacrement, et qu'ils ne souffriraieut en aucune façon qu'on passât outre. Ils ne tardèrent pas à convoquer une nouvelle assemblée de tous les Ordres ; deux députés de chaque Ordre, choisis parmi les hommes les plus capables, devaient dire leur sentiment. Les uns gardaient le silence , les autres nous condamnaient ; cl la conclusion fut qu'il fallaitsans délai détruire le monastère. Seul , un Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, qui , tout en approuvant la nouvelle fondation, n'était pas d'avis qu'elle fût sans revenus , se leva pour prendre notre défense (I). H leur fit entendre qu'il ne fallait pas tant se presser dans une affaire si grave ; qu'on devait réfléchir prudemment à ce qu'on ferait, cju'on avait tout le temps li'altendre, et que cela regardait la juridiction de I Evoque. Par ces raisons et d'autres de
t; C'était le Père Dominique Banez , un dos pl\is célèbres théologiens de son siècle. Né ii Médina del Campo , il entra fort jeune , en 1544 , dans l'Ordre de Saint-Dominique , à Snlamanque. Il professa la théologie avec le plus grand éclat pendant prL»s de cinquante ans. Il est l'auteur de plusieurs savants ouvrages , parmi lesquels on cite son commentaire sur saint Thomas, en 6 vol. in-fol. Depuis la fondation de Saint-Joseph, sainte Térese conserva constamment avec lui les plus intimes rapports , et pendant R années qu'il passa à Avila , elle le choisit pour son ('.onfesseur. Ce fut par son ordre qu'elle écrivit le Chemin de la perfection. Nous avons plusieurs lettres de la Sainte qui lui sont adressées direclemcut. el un grand nombre d'autres où elle fait son éloge. Ce grand théologien mourut en If)fl4, âgé de 77 ans. (Voyez , les BoU. , Acia s. Teresia? , pag. 62U.;
444 VIE DE SAINTE TÉIlÇSE
celle nature, il calma beaucoup les esprits ; ils étaient tellement emportes, que Ion regarda comme une merveille (|ue le dessein de démolir le monastère ne fût pas sur-le-champ exécnlé. Mais la véritable cause qui les retint , fut que Noire- Seigneur voulait que cet établissement se fît ; et tous nos adversaires ensemble ne pouvaient rien coniie une telle volonté. Sans doute ils n'offensaient point Dieu , parce qu'ils étaient animés d'un bon zèle , et croyaient avoir de justes raisons ; mais ils me firent beaucoup souffrir, ainsi que les personnes en petit nombre qui nous favorisaient ; car elles eurent une bien rude persécution à essuyer.
L'émotion du peuple était si grande , que l'on ne parlait point d'autre chose ; tous me condamnaient. Les uns accouraient auprès du Provincial , les autres auprès des Religieuses de mon couvent , pour s'élever contre ma conduite. En mon particulier , je n'étais pas plus affectée de tout cela , que si l'on n'eût rien dit. J'en avais même plutôt de la joie que de la peine. Ma seule crainte était qu'on ne détruisît la maison. Je ne pouvais non plus voir sans douleur que les personnes qui nous assistaient perdissent dans l'estime publique , et fussent exposées à tant de tribulations à cause de nous. Si j'avais une foi plus vive , la paix de mon âme n'en aurait pas été troublée. Mais hélas ! il suffit d'un léger manquement à une vertu, pour rendre tous les autres languissantes et comme endormies. C'est pourquoi j'éprouvai une très -grande peine pendant les deux jours oîi l'on tint en ville ces assemblées. Mais au plus fort de ma douleur , le Divin Maître me dit : « Ne sais-tu pas que je « suis tout-puissant ? que crains-tu ? » Et il m'assura que le monastère ne serait pas détruit. Ainsi je demeurai très-consolée.
La ville porta l'affaire au conseil du Roi ; il en vint un ordre de dresser une enquête exacte de tout ce qui s'était fait : et voilà un grand procès commencé. La ville envoya ses députés à la Cour ; notre monastère devait aussi envoyer les siens ; mais nous n'avions point d'argent, et je ne savais que faire. Le Divin .Maître y pourvut ; car mon Provincial ne me
ÉCRITE PAU KI.I.E-MKME. iio
fil jamais défense tic m'occupcr de celte affaire. Ami comme il lostdo tout co (|ui lient à la vorlu, s'il no nous prt'Iait pas son concours , il no voulait point nous traverser; il n'attendait môme que de voir l'issue de ce débat , pour me permettre de venir habiter dansce[)etit monastère. Cependant ces servantes de Dieu ipii y étaient restées seules {\). faisaient plus par leurs prières , que moi par toutes mes négociations (jui ne me demandèrent pas peu d'activité. Il semblait quelquefois que tout lût perdu , et particulièrement le jour qui précéda l'arrivée du Provincial : car la Prieure me défendit de ne plus me mêler de rien, ce qui était tout ruiner. Je m'en allai alors trouver Noire- Soigneur , et je lui dis : Mon Divin Maître . cette maison n'est pas à moi , c'est pour vous qu'elle a été faite. Maintenant que personne ne défend ses intérêts, c'est à vous de le faire. Après cela , je demeurai aussi tranquille et aussi joyeuse, que si tout l'univers eût travaillé à ma place , et je ne doutai plus du succès de cette affaire.
Un Ecclésiastique (îi) , grand serviteur de Dieu, ami de tout «•e qui respire la perfection , et qui m'avait toujours assistée , se rendit à la Cour |)Our y défendre notre cause , et il le fit avec le plus grand zèle. D'un autre côté, ce saint gentilhomme (3) , que j'ai toujours considéré et considère encore comme mon père, s'y employait avec une bonté incroyable sans tenir nul compte des peines ni des persécutions que lui attirait son dévouement. C'était une chose merveilleuse de voir le zèle de ceux qui nous défendaient ; ils avaient fait leur cause de la nôtre ; et l'on eut dit qu'il v allait de leur vie et de leur honneur , quoiqu'il n'y eût au fond que le motif de la gloire de Dieu qui les fil agir-
(I) Gaspar Daza , que l'Evéque fl".\vila avait chargé de leur procurer les secours spirituels, ne les en laissait pas manquer. Il leur disait tous les jours la messe , il les prêchait et leur administrait les sacrements. On tenait le Chapitre selon l'usage; on faisait les pénitences prescrites dans l'Ordre. Au chœur , on récitait le petit "fTiio de la très-sainte Vierge , en attendant que Tércse vint leur apprendre à dire le grand oITice.
2) Gonzalez de Aranda.
i3j François de Salcedo.
iiO VIE DE SAINTE TKUESR
Noire-Seigneur daigna aussi soutenir d'une manière visible ce vertueux Ecclésiastique (1) dont j'ai parlé . et qui émit l'un de ceux de qui je recevais le plus d'assistance. L'tvéquc l'envoya pour parler en son nom dans une grande assemblée qui se tint à notre sujet. Il s'y trouva seul contre tous ; enûn, après de longues contestations, il les apaisa un peu par certains expédients qu'il proposa ; et s'il ne put les empêcher de poursuivre bientôt avec plus de chaleur que jamais la ruine de notre monastère , ses discours servirent au moins à gagner du temps. C'était ce serviteur de Dieu qui avait mis le très Saint-Sacrement dans l'église de notre petit monastère , et donné l'habit à ces Filles ; ce qui lui valut une grande persécution. Celte batterie dura près de six mois ; mais comme le détail de nos souffrances dans cet intervalle serait trop long, je le supprimerai.
Je ne pouvais assez m'étonner de voir tous les obstacles que soulevait le démon contre quelques petites femmes, et comment il pouvait mettre dans l'esprit de tout le monde , j'entends de ceux qui nous étaient contraires, que douze pauvres Religieuses seulement , avec leur Prieure . car elles ne peuvent pas être davantage , fussent capables d'apporter un si grand préjudice à la ville , en menant une vie si austère et si retirée. L'inconvénient ou le mécompte , s'il y en avait , ne pouvait retomber que sur elles ; mais quant au dommage de la ville, en vérité , c'était une chimère. Et néanmoins il était si grand , à leur avis, qu'ils pouvaient en bonne conscience nous faire une aussi forte opposition. Enfin ils en vinrent à dire que . pourvu que le monastère eiit des revenus, ils consentiraient à le laisser subsister. J'étais , je l'avoue, bien lasse de la peine que cette affaire donnait à tous nos amis ; aussi , pour leur repos plutôt que pour le mien , j'entrai dans la pensée qu'il n'y aurait pas de mal à avoir des rentes jusqu'à ce que le trouble fût apaisé , sauf à y renoncer ensuite. Quelquefois même, à cause de mon imperfection et de mon peu de vertu Je me
(1) Gaspar Daza.
ÉCRITE PAR tl.LE-MKME. 447
figurais que celait la volonlédo Nolrc-Seigneur. puisque sans ct'la noire dessein ne pouvail s'exéculer ; je n'étais donc pas loin de souscrire à cet accoininodeinent. Mais la veille du jour où on devait le conclure , Noire-Seigneur me dit durant l'oraison du soir : « Garde-loi d'accepter cette condition, ma n fille ; car si une fois vous commencez à avoir des revenus, 0 on ne vous permcllra plus d'y renoncer. » Le Divin Maître me donna encore quelques autres avis.
La même nuit , le saint Frère Pierre d'.Mcantara , qui était déjà mort . m'apparut et me confirma dans cette pensée. Ouelquc temps avanl de quitter cet exil (1), il m'avait écrit qu'ayant appris la vive opposition faite à notre établissement , et la grande persécution suscitée contre nous, il en avait ressenti une joie extrême , parce que cette tourmente et ces efforts du démon étaient un signe que Notre-Seigneur y serait fidèlement servi , mais que je devais me garder de jamais consentir à posséder des revenus ; ce qu'il me répétait deux ou trois fois dans la même lettre : et il m'assurait que si j'étais fidèle à son conseil , tout réussirait au gré de mes désirs. Depuis que Dieu l'avait appelé à lui , je l'avais vu deux autres fois et j'avais élé témoin de la grandeur de sa gloire. Son aspect , loin de m'impriraer aucune terreur , avait inondé mon Ame de joie ; car il m'apparaissait toujours dans l'état d'un corps glorieux , environné d'une lumière céleste dont j'étais moi-même toute pénétrée. Je me souviens que la première fois , en me parlant de l'excès de son bonheur, il me dil entre autres choses : « 0 heureuse pénitence qui m'a mérité une « récompense si belle ! » Je ne répéterai point ce que je crois avoir déjà écrit ailleurs de ces apparitions ; je me contenterai d'ajouler que, cette troisième fois, il me montra un visage sévère et disparut après m avoir dit seulement : « Gardcz- « vous bien d'accepter des revenus ; et pourquoi donc ne « voulez-vous pas suivre mon conseil ? » J'en demeurai épouvantée, et après l'avoir raconté le lendemain à ce saint gentil-
I, C'est-à-dire peu avant le 19 octobre 1562 Jour de la mort du Saint.
homme (4) qui s'employait pour nous plus que loul autre , je lui (lis (ju'il ne fallait en aucune manière consentir à avoir des revenus, mais plutôt continuer à poursuivre le procès. Il en eut une grande joie , sa résolution sur ce point étant plus ferme que la mienne ; et il m'a avoué depuis qu'il n'était entré qu'à contre-cœur dans cet accommodement.
L affaire étant ainsi en bons termes , voilà qu'une personne fort vertueuse et animée d'un bon zèle proposa d'en remettre la décision à des hommes savants. Quelques-uns de ceux qui m'assistaient se rangèrent de cet avis ; et de là pour moi une nouvelle source d'inquiétudes. Je puis dire avec vérité que de tous les artifices dont le démon traversa mon dessein , nul ne me causa plus de peine ; mais Notre-Seigneur vint à mon secours dans cette circonstance comme dans toutes les autres. Il ne m'est pas possible , dans une relation aussi succincte que celle-ci, de faire connaître tout ce qu'il y eut à souffrir durant les deux ans qui s'écoulèrent depuis que cette maison fut commencée jusqu'à ce qu'elle fut achevée ; mais les six premiers mois et les six derniers furent les plus pénibles.
L'émotion de la ville commençait à se calmer; le Père Dominicain , auquel nous nous étions d'abord adressées (2) , sut alors , quoique absent . si bien ménager les esprits , qu'il nous fut d'un très-grand secours. Notre-Seigneur l'avait amené ici quelque temps auparavant dans une conjoncture où son concours et son appui nous avaient été extrêmement utiles ; le Divin Maître sembla même ne l'y avoir appelé que pour nous. Car ce Père m'a dit depuis qu'il n'avait eu nul sujet de venir, et que c'était comme par hasard qu'il avait entendu parler de notre dessein ; il ne resta ici que le temps nécessaire pour nos intérêts , et il partit. Mais, malgré l'éloignement , il négocia si bien auprès de notre Père Provincial , que , contre toute espérance , celui-ci me permit de venir, avec quelques Reli-
(1) François de Salcedo.
(2; Le Père Pierre Ybancz , dont la Sainte parle au chap. XXXII.
KCnrTR PAR ELI.K-MÊMB. 4 40
gieuses (1) , habiter le nouveau monastère , afin d'y célébrer l'office divin , ot d'instruire celles qui v étaient déjà.
De quelle inexprimable joie mon Ame fut inondée le jour où je vis enfin s'ouvrir les portes de Saint-Joseph ! Avant d'entrer dans le monastère , je m'arrêtai à l'église pour faire oraison: là. étant presque en extase, je vis Notre-Scii^neur Jésus-Christ qui me recevait avec un grand amour, et qui , en me mettant une couronne sur la télé . me témoi|^nait sa satisfaction de ce que j'avais fait pour sa trés-sainte Mère.
Un autre jour , tandis qu'après Complies nous étions toutes en oraison dans le chœur, la très-sainte Vierge m'a|)parut ; elle était environnée d'une très-grande gloire , et porlait un manteau blanc sous lequel elle nous abritait toutes. Elle me fit en môme temps connaître le haut degré de gloire où son Divin Fils devait élever les Religieuses de cette maison.
Nous n'eûmes pas plutôt commencé à faire l'office dans notre })etilc église, que le peuple en fut touché d'une grande dévotion. Nous reçûmes de nouvelles Religieuses. Notre adorable Maître changea le cœur de ceux qui nous avaient le plus
(1) Coqui acheva de déterminer le Père .\Jige de Salazar à céder au désir do la Sainte , fut cette parole qu'elle lui dit : vVrenez garde , mon Père, de résister au i> Satnt-Espril. <> Ce fait que l'humilité de la Sainte a passé sous silence est affirmé par le Provincial lui-même , dans les actes du procès de la canonisation.
Selon Ribera , on était alors au milieu du Carême de l'année 1563 ; c'est-à-dire vers le 18 de mars de cette année. On voit par là que s.iint Joseph ramena sa bienaimée Térèse au milieu de ses filles , pour le jour où l'Eglise célèbre sa fôte.
Les Religieuses que Térèse prit avec elle du couvent de l'Incarnation étaient .\nnc de Saint-Jean , Anne des Anges, Marie-Isabelle , et Isabelle de Saint-Paul. Celle-ci était parente de la Sainte qui l'avait gardée quelques années avec elle dans le couvent de l'Incarnation ; elle était alors novico , elle n'avait point voulu faire profession dans ce monastère , parce qu'elle était fermement résolue de ne se lier h Jésus-Christ par des liens éternels , que dans le monastère de Saint-Joseph d'Avila.
La Sainte rendue au milieu de ses filles donna un grand exemple d'humilité ; au lieu de prendre le gnuvernement du monastère comme son titre de Fondatrice semblait l'y obliger , elle établit Prieure la Sœur Anne de Saint-Jean , et Sous-Prieure la Sœur .\nne des Anges. Mais ces dispositions ne furent pas longtemps suivies ; l'Evéque d'Avila et le Provincial des Carmes, sans avoir égard à l'humilité de la Sainte , la chargèrent de la londuito de la maison.
VIF. HE s. TÉRÈSE. 29
450 V'E DB SAINTE TKRfeSE
persécutées ; ils se monlraieni pleins de dévouement à notre écard , et nous faisaient l'aumône, approuvant ainsi ce qu'ils avaient tant condamne, lis se désistèrent peu h peu du procès intente contre nous , et ils reconnaissaient que ce monastère était visiblement l'œuvre de Dieu , puisque sa souveraine Majesté l'avait fait triompher d'une si étonnante opposition.
Il est certain qu'il ne se trouve plus personne aujourd'hui qui pense qu'il eut été sage d'abandonner une pareille entreprise. Les habitants de la ville sont d'une charité admirable envers nous ; sans faire de quête , et sans rien demander à personne, nous nous trouvons pourvues du nécessaire, le bon Maître les portant à nous l'envoyer d'eux-mêmes. J'ai l'intime confiance qu'il en sera toujours ainsi. Les Religieuses étant en petit nombre , pourvu qu'elles remplissent bien leurs devoirs , comme leur Divin Epoux leur en fait maintenant la grâce , je suis assurée qu'il prendra d'elles le même soin à l'avenir, et qu'ainsi elles ne seront jamais à charge ni importunes à qui que ce soit.
C'est pour moi une indicible consolation de vivre au milieu de ces âmes si détachées de tout. L'unique objet qui les occupe est de faire toujours de nouveaux progrès dans le service de Dieu. La solitude fait leurs délices. Une visite même de leurs proches parents leur est à charge , à moins qu'elles n'y trouvent de quoi enflammer davantage l'amour qu'elles ont pour leur Epoux. Aussi il ne vient à cette maison que des personnes qui ont soif comme elles de ce divin amour : les autres n'y goûteraient aucune satisfaction , et n'en donneraient aucune à ces âmes célestes. Tous leurs discours ne sont que de Dieu ; et quiconque voudrait leur parler d'autre chose ne serait point entendu d'elles , et ne les entendrait pas.
Nous observons la Règle de Notre-Dame du Monl-Carmel sans aucune mitigation , telle qu'elle a été rédigée par Hugues, Cardinal de Sainte-Sabine, et approuvée l'an mil deux cent quarante-huit par le Pape Innocent IV , en la cinquième année de son Pontificat.
ÉCRITE l'Ail ELLE-MÊME. 45!
Il me semble mainlenanl que lous les travaux que nous avons souiïerls pour rélablir l'observance primitive , ne pouvaient être mieux c'ni[)loyés. Il y a , je l'avoue, de l'austérité dans notre genre de vie , nous ne mangeons jamais de viande sans nécessité . nous jeûnons huit mois de l'année , et nous pratiquons beaucoup d autres choses que l'on [)eut voir dans la Règle primitive. Néanmoins , les Sœurs comptent tout cela pour si peu , qu'elles gardent encore d'autres observances qui nous ont paru nécessaires pour accomplir celte Règle avec plus de perfection. J'espère de la bonté de Notre-Seigneur qu'il donnera de très-grands accroissements à ce qui est commencé, puisqu'il lui a plu de me le promettre.
L'autre maison que celte bénie femme dont j'ai parlé plus haut (I) voulait fonder, a été également favorisée de Notre- Seigneur , et se trouve heureusement établie à Alcala; mais ce n'a pas été non plus sans de grandes oppositions , ni sans qu'il y ait eu bien des peines à souffrir. Je sais que l'on y vil dans l'entière observance de notre première Règle. Plaise à Notre- Seigneur que tout soit à son honneur et à sa louange , comme à l'honneur el à la louange de la glorieuse Vierge Marie dont nous portons l'habit. Ainsi soit-il.
Je crains , mon Père , de vous avoir causé de l'ennui par une si longue relation de ce qui s'est passé touchant ce monastère. Elle est néanmoins fort brève en comparaison des travaux que l'on a soufferts, et des merveilles que Notre-Seigneur a faites pour l'établir. Plusieurs personnes ont été témoins de ces merveilles, et les peuvent aflirmer avec serment. C'est pourquoi je vous supplie pour l'amour de Dieu , dans le cas où vous jugeriez à propos de détruire toutes les autres parties de cet écrit . de conserver fidèlement celle qui regarde ce monastère, et de la remettre , après ma mort , entre les mains des Religieuses qui me suivivront. Toutes celles qui viendront dans la suite des temps se sentiront merveilleusement excitées à servir
(I , La Mère Marie de Jésus , dont la Sainte pari»» au commencement tlu chapitre préci'ilent.
Dieu, et puissamment encouragées non-seulement à maintenir, mais h accroître ce qui a été commencé . lorsqu'elles liront dans ce récit tout ce que Notrc-Scigneur a fait pour celte maison , par une main aussi faible et aussi misérable que la mienne.
Notre adorable Maître ayant montré par des faveurs si éclatantes et une protection si visible , combien il avait à cœur la fondation de ce monastère , quel mal ne feraient point, et quels châtiments ne mériteraient pas celles qui commenceraient à se relùcher de la perfection qu'il y a lui-même établie ! Il comble de grâces ses fidèles épouses qui , maintenant , y mènent une vie si parfaite ; il leur rend ce joug si léger , qu'elles le portent sans fatigue , et y trouvent même une ineffable douceur. N'aspirant qu'à jouir , dans la solitude, de Jésus-Christ leur Epoux , elles rencontrent en cet asile toutes les facilités pour vivre constamment en sa compagnie : demeurer seules avec lui seul , tel doit être le but continuel de leurs désirs. Dans ce dessein , qu'elles ne cherchent point à être plus de treize ; je sais par expérience , et par les avis de plusieurs personnes fort habiles, que pour conserver l'esprit de notre Règle , et pour vivre d'aumônes, sans rien demander , il ne faut pas dépasser ce nombre (1). Que là-dessus l'on croie de préférence celle qui , avec tant de travaux et l'assistance de tant de prières , a tâché d'établir ce qu'elle a jugé le meilleur. On peut encore se convaincre que c'est là ce qui convient , en voyant le contentement parfait , la sainte allégresse , et la santé plus forte dont nous jouissons toutes depuis que nous sommes dans ce monastère , sans que , durant ces heureuses années , le joug des observances nous ait jamais pesé le moins du monde.
Ainsi , si cette vie paraît trop austère à quelques personnes
(1) La Sainte dérogea ensuite elle-même à cette règle , et admit dans ses monastères un plus grand nombre de Religieuses ; mais l'on conçoit que dans un monastère aussi petit que 1 était d'abord Saint-Joseph d'Avila , elle n'ait voulu en recevoir que treize.
ÉCRITE PAR BLLB-MÊMB. 453
désireuses d'embrasser l'étal religieux , elles doivent l'allribuer h leur peu de ferveur , cl non à la Règle qui s'observe ici , puisque des femmes délicates el de peu de santé , soutenues seulement par cei esprit intérieur , l'observent avec tant de satisfaction. Je conseille à ces personnes de s'en aller en d'autres monastères , où elles se souveront en vivant conformément à leur institut.