‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 43 sur 52 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

La Sainte reprend le récit des grâces qu'elle a reçues. Leur diversité et leurs effela. — Ce qu'est à ses yeux , un seul degré de gloire de plus dans le Ciel. — La divine beauté de Notre-Seigneur s'imprimant dans son âme la détache de tout , et l'embrase d'un nouvel amour. — Sa familiarité avec le Divin Maître. — Grandeur de Jésus-Christ , seule vraie ; celle des Rois n'est qu'empruntée. — Plainte amoureuse de la Sainte à Jésus-Christ de ce qu'il se cache. — Les Grands de la terre ne nous permettraient pas une telle liberté de langage. — Tyrannie et vanité des lois du monde.

J'ai de la peine à poursuivre le récit desgrâces dont Notre- Seigneur m'a comblée ; celles dont j'ai déjà parlé sont même si excessives , qu'on croira difficilement qu'il en ait favorisé une Ame aussi imparfaite. Mais, pour obéir à l'ordre que vous m'en avez donné , mes Pères , et au commandement du Divin Maître lui-même, j'en rapporterai encore quelques-unes, dans le seul but de lui rendre gloire. Puisse , c'est mon vœu le plus cher , le spectacle des bienfaits dont le Seigneur a enrichi ma misère , embraser quelque âme du désir d'être toute à lui ! Que ne fera-t-il pas pour ses véritables serviteurs ! Que tous s'animent donc à contenter un Dieu qui donne , dans cette vie même , de tels gages de son amour.

Je ferai d'abord observer qu'il y a dans ces grâces des degrés divers. Certaines visions l'emportent tellement sur d'autres par la gloire, les délices, la consolation , que je m'étonne que la jouissance de Dieu se fasse sentir , même en cette vie d'une manière si différente. Parfois , la douceur et le plaisir dont

l'âmc se trouve inondée dans une vision ou dans un ravissement , s'élèvent si fort au-dessus de tout ce qu'elle a éprouvé , qu'il lui semble impossible de pouvoir désirer quelque chose de plus ici-bas ; et de fait, elle ne le désire point, elle ne demande pas plus de bonheur. Cependant , depuis que Notre- Seigneur m'a fait connaître la prodigieuse inégalité qui existe dans le Ciel entre la félicité des uns et celle des autres , je vois bien que, sur la terre, il n'y a pas non plus, quand il le veut, de mesure à ses dons. Aussi ne voudrais-je jamais en voir mettre dans le dévouement à une si haute Majesté ; mon désir serait de consumer ma vie , mes forces , ma santé à son service , et de ne point perdre , par ma faute , le moindre degré de jouissance dans l'éternelle Patrie. Je ne crains pas de le dire , si l'on me demandait lequel j'aime mieux ou d'endurer toutes les peines de cet exil jusqu'au dernier jour du monde, à la condition de recevoir un degré de plus , si petit qu'il fût, de gloire dans le Ciel , ou d'y entrer dès maintenant sans rien souffrir, mais avec un peu moins de gloire, de très-grand cœur j'achèterais, au prix de toutes les peines d'ici-bas, le bonheur de contempler d'un peu plus près les grandeurs de mon Dieu ; car je vois que plus on le connaît , plus on l'aime et on le loue. Sans doute , je m'estimerais trop heureuse, après avoir mérité l'enfer , d'occuper même la dernière place du Paradis ; et plaise àNotre-Seigneur de me la donner un jour , sans considérer la grandeur de mes péchés , il userait envers moi de la plus grande miséricorde ; mais j'affirme que , si je le pouvais, et si mon adorable Maître me donnait sa grâce pour endurer de grandes souffrances , je ne voudrais , quoi qu'il dût m'en coûter, rien perdre par ma faute. Infortunée ! j'avais cependant , par mes nombreux péchés , tout perdu pour jamais.

Je dois dire aussi que chacune des visions ou révélations dont j'étais favorisée m'apportait de grands avantages ; que même certaines visions opéraient en moi des effets extraordinaires. Ainsi , la vue de Jésus-Christ laissa l'ineffable beauté de cet Ilomme-Dicu empreinte en mon âme ; et , jusqu'à ce jour,

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cllo n'a point cessé de m\^tro [trésonlo. Il eût suffi , pour un tel effet , tie le voir une seule fois ; (ju'on juge de ce qu'a dû produire en moi une pareille faveur si souvent accordée. Un de> fruits les |)Ius précieux que j'en relirai fut de me corriger d'un défaut très-nuisible h mon avancement. Ce défaut, le voici : venais-jeà m'apercevoir qu'une personne dont j'appréciais le mérite m'était cordialement dévouée , je l'affectionnais de telle sorte , que mon esprit était tout occupé de son souvenir ; je me représentais avec plaisir les bonnes qualités qui me frappaient en elle , et j'éprouvais une grande joie à lui parler , sans avoir en tout cela la moindre intention d'offenser Dieu. Mais , depuis que j'eus le bonheur de voir la beauté adorable de Notre-Seigneur , nul mortel n'a plus rien offert à ma vue qui pût me toucher ni occuper ma pensée. Un simple regard sur la divine image que je porte gravée au fond de mon âme me rend souverainement libre. Tout ce que je vois , loin de me captiver , excite mon dégoût, quand je le compare aux grâces et aux excellences que je découvre en mon Jésus. Non , il n'y a ni science ni félicité sur la lerre qui soit de quelque prix à mes yeux , auprès du bonheur d'entendre une seule parole proférée par cette bouche divine : que ne doit donc pas éprouver une âme qui a eu le bonheur d'en entendre un si grand nombre ! Aussi je tiens pour impossible, à moins que, par une juste punition de mes péchés, je ne vienne à perdre ce souvenir , que personne désormais puisse tellement occuper mon esprit . qu'il ne me suffise , pour être libre , de penser un moment à mon Divin Maître.

Je rapporterai à ce sujet ce qui m'est arrivé. Voyant Dieu , môme dans ceux qui gouvernent mon âme, j'ai toujours eu pour eux un sincère attachement. Mais Noire-Seigneur me les ayant rendus plus chers , depuis que je leur obéis avec une soumission absolue , je ne faisais pas difficulté de leur témoigner mes sentiments, bien sûre qu'il n'y avait nul danger pour moi. Ces grands serviteurs de Dieu, craignant que celle affection toute sainte que je leur portais ne nuisît à ma liberté

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intérieure , me Iraitaienl assez durement. Je riais en moimôme tle voir combien ils étaient trompés . et je ne leur disais pas toujours combien je me sentais détachée de toutes les créatures Je me contentais de les rassurer ; et bientôt, par leurs rapports plus intimes avec moi , découvrant l'admirable liberté de cœur dont le Divin Maîtro m'avait favorisée, ils perdaient ces craintes qu'ils n'avaient , du reste , que dans les commencements.

Plus Notre- Seigneur se montrait à moi , plus je sentais croître mon amour pour lui et ma conûance en sa bonté. Ses fréquents entretiens me le faisaient connaître d'une manière plus intime ; je voyais qu'étant Dieu et homme tout ensemble, il ne s'étonnait pas des faiblesses des hommes ; il sait toute la profondeur de notre misère , et à combien de chutes nous sommes exposés par suite du péché de nos premiers parents qu'il est venu réparer. Je sentais que je pouvais traiter avec ce Souverain Seigneur comme avec un ami , parce qu'il ne ressemble pas à ceux de la terre qui mettent toute leur grandeur dans l'appareil d'une puissance empruntée. On ne leur parle qu'à certaines heures , et il n'y a que les personnes qualifiées qui les approchent : et si un homme de petite condition se trouve obligé d'implorer leur assistance, que de peines, que de détours lui faut-il prendre , et de combien de faveurs n'a-t-il pas besoin pour en obtenir audience ! Mais si c'était au Roi lui-même qu'on eût affaire , oh ! alors point d'accès à espérer si vous êtes pauvre, et si vous n'êtes point geniilhomme. Il faut avoir recours aux favoris , et on peut être sûr que ce ne sont pas des hommes qui foulent le monde aux pieds , ni qui disent hardiment et sans crainte la vérité ; de tels caractères ne sont pas propres pour la Cour où une si mâle franchise est inconnue. Il faut savoir taire le mal qu'on voit , et à peine ose-t-on le condamner dans sa pensée, de peur d'une disgrâce.

0 Roi de gloire et Seigneur de tous les Rois ! votre empire n'est point défendu par de frêles barrières , car il est éternel ! Oh ! comme , sans introducteur, on peut arriver jusqu'à vous!

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Il suffit de VOUS voir, pour comprendre que vous seul méritez de porter le nom de Seii^neur, Sans cortège et sans gardes , la majesté de voire [)crsonno révMc on vous le Souverain. II n'en est pas ainsi d'un Uoi mortel : en vain , quand il est seul , voudrait-il se faire reconnaître ; comme il n'a rien de plus que les autres , il faut voir les insignes de sa royauté pour y croire. Aussi s'entoure-t-il , à juste titre , de cette autorité d'emprunt, sans laquelle il n'obtiendrait pas un regard. Aucun rejaillissement de [)uissance n'émanant de sa personne, l'autorité lui doit venir des autres. 0 mon Seigneur ! ô mon Roi ! que ne puis-je peindre en ce moment l'éclat de votre gloire ! Il est impossible de ne pas voir que la source de votre suprême puissance est en vous-même. L'effroi saisit , quand on contemple une Majesté si haute ; mais combien cet effroi redouble quand on vous voit , Seigneur, malgré toute cette majesté , vous humilier si profondément , et témoigner tant d'amour à une créature aussi abjecte que moi ! Toutefois . après ce premier saisissement , nous pouvons traiter avec vous de tous nos intérêts, et vous parler au gré de nos désirs. A la crainte causée d'abord par la vue de votre gloire , en succède une autre plus grande , celle de vous offenser ; et ce n'est pas la frayeur du châtiment qui la fait naître ; non , Seigneur, mais la frayeur incomparablement plus grande de vous perdre vous-même.

Voilà , sans parler des autres , quelques-uns des précieux avantages de cette vision ; les effets font connaître si elle vient de Dieu , lorsqu'il daigne éclairer l'ame ; mais , comme je l'ai souvent dit, Notre-Seigneur veut que , de temps en temps, elle soit dans les ténèbres et privée de sa divine lumière. Cela étant ainsi , on ne doit pas trouver étrange que , me voyant si imparfaite, je conçoive quelque crainte.

Je viens de passer huit jours dans celte obscurité ; je ne trouvais plus en moi ni sentiment de mes obligations envers Dieu , ni souvenir de ses grâces ; mon esprit était frappé d'impuissance, et absorbé par je ne sais quoi. Je n'avais assuré-

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menl nulle mauvaise pensée ; mais je me sentais si incapable d'en avoir (io bonnes , que je riais de moi-môme et prenais plaisir à voir la bassesse dune àme , quand Dieu suspend en elle son opération. Elle voit bien qu'elle n'est pas sans |^i dans cet état ; car ce n'est point comme dans ces grandes peines intérieures que j'ai éprouvées de temps en temps , et dont j'ai parlé plus haut. Néanmoins elle a beau mettre du bois et faire de son côté le peu qui est en mon pouvoir, pour allumer le feu de l'amour divin , aucune flamme ne monte. C'est déjà une grande miséricorde de la part de Dieu , que la fumée paraisse et montre qu'il n'est pas entièrement éteint. Notre-Seigneur l'allume ensuite de nouveau ; mais jusque-là , quand on se romprait la tète à souffler et à arranger le bois, on ne ferait que l'étouffer davantage. Je crois que le meilleur, alors , est de capituler de bonne grâce, d'avouer franchement que l'on ne peut rien par soi-même , et de s'employer, comme j'ai dit, à d'autres œuvres méritoires. Notre-Seigneur n'enlève peutêtre à l'âme l'oraison et ne s'enfuit , qu'afîn qu'elle se livre à ces œuvres et connaisse par expérience le peu dont elle est capable par elle-même.

Mais il est certain qu'aujourd'hui je me suis délicieusement dédommagée auprès de Notre-Seigneur de ses absences ; j'ai osé me plaindre de lui , et je lui ai dit : Eh quoi ! mon Dieu , n'est-ce donc pas assez que vous me teniez dans cette misérable vie ; que pour Tamour de vous , je m'y soumette , et que je veuille vivre dans cet exil où tout m'empêche de jouir de vous , le manger, le dormir, les affaires, les rapports avec le monde? Vous seul connaissez la grandeur de ce tourment ; et , néanmoins , ô bien-aimé de mon âme , je l'endure pour l'amour de vous : faut-il encore que , dans ces rares instants où je pourrais goûter les délices de votre présence , vous vous dérobiez à ma vue ? Comment cela peut-il s'allier avec votre miséricorde ? Comment l'amour que vous avez pour moi le peut-il tolérer ? Seigneur, s'il m'était possible de me cacher de vous , comme vous de moi , votre amour, j'en suis sûre ,

KCnnt: par Ei,LE-Mh*:ME. ICI

ne le souffrirait jamais. Mais vous c^fcs toujours avec moi . et vous me vovc/ toujours. Mon tondre Maître , une pareille inégalité est tro[t cruelle ; considérez , je vous en sup[)lie , qu'elle n'est pas juste envers celle qui vous aime d'un si ardent amour.

Avant de proférer ces paroles et d'autres de ce genre , je venais de considérer que la place où je m'étais vue dans l'enfer était trop douce pour une péchercs.-;e comme moi. Souvent l'amour me transporte de telle manière , que je ne me possède plus ; c'est alors qu'avec le plus libre abandon j'ose adresser ces plaintes à Notre-Seigneur, et il veut bien souffrir tout cela de ma part. Bénédiction et louange sans fin à ce Roi si plein de bonté !

Approcherions-nous de ceux de la terre avec une pareille hardiesse? Certes , que l'on n'ose parler au Roi , je n'en suis point surprise ; je trouve juste qu'on craigne le Souverain et les premiers Seigneurs du royaume. Mais , de nos jours , les choses en sont venues à tels termes , que la vie n'est plus assez longue pour apprendre les devoirs , les déférences , les respects introduits par l'usage, quand, avec cela, on veut se réserver un peu de temps [)Our servir Dieu. Un tel spectacle me confond , el j'avoue qu'à l'époque où je vins m'abriter dans ce' monastère , je ne savais plus comment traiter avec les Grands. Pour peu que l'on rende à d'autres , sans y penser , plus d honneur que leur qualité n'exige , ils s'en offensent tellement qu'il faut s'en justifier et leur en faire satisfaction; et encore Dieu veuille qu'ils s'en contentent. Je le répète , je ne savais plus comment vivre dans le monde. Lne pauvre âme s'y trouve battue et fatiguée de toutes parts ; car on lui dit d un côté que, pour se garantir des dangers qui l'environnent , elle doit con^ tinuellement élever ses pensées vers Dieu ; et on veut de l'autre qu'elle ne manque à aucun de ces devoirs de civilité qui se pratiquent dans le monde , afin de ne point blesser ceux qui se font un point d'honneur de ces bagatelles. C'était pour moi une source dennui ; je ne finissais jamais de faire des satisfactions ; j'avais beau étudier , il m'échappait toujours bien de ces

'lG2 VIK OF, SAINTR TÉRÈSE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME.

fautes que le monde ne rcgarilo point comme légères. La vérité est que la vie religieuse nous excuse , et qu'on doit , si l'on veut être juste , nous ()ardonner des fautes de ce genre. Mais on n'en demeure pas d'accord , et l'on dit , au contraire , que les monastères doivent être une école et une Cour de politesse. Pour moi , je ne puis le comprendre ; et un langage si faux vient sans doute de ce qu'on a pris tout de travers ces paroles de quelque Saint : Les maisons religieuses doivent ôlre une Cour où l'on forme des courtisans pour le Ciel. Et comment ceux dont l'unique étude doit être de plaire en tout à Dieu et d'abhorrer le monde , peuvent-ils s'occuper avec tant de soin à contenter les gens du monde en des choses si sujettes à changer? Encore si on pouvait les apprendre une fois pour toutes , patience ; mais les seuls titres des lettres demandent aujourd'hui un enseignement tout spécial , et il nous faut de doctes leçons pour apprendre quand nous devons laisser du papier de tel côté, ou bien de tel autre ; et quand nous devons donner le titre d'illustre à celui qui n'avait pas auparavant le titre de magnifique. J'ignore où l'on en viendra ; car , bien que je n'aie pas encore cinquante ans , j'ai vu cela changer tant de fois, que je ne sais plus où j'en suis. Que feront donc ceux qui ne viennent que de naître , si Dieu leur donne une longue vie ? En vérité , je plains les personnes spirituelles qui , pour de saints motifs , doivent rester au milieu du monde ; elles portent une croix terrible. Si elles se déterminaient, d'un commun accord , à vouloir passer pour ignorantes dans une science si frivole , s'estimant même heureuses d'être tenues pour telles . elles se délivreraient d'un bien pesant fardeau.

Dans quelles folies me suis-je engagée? Voilà qu'en parlant des grandeurs de Dieu , j'en suis venue à discourir des bassesses du monde ! Mais , puisque je l'ai abandonné sans retour par la grâce de Notre-Seigneur , je veux en sortir tout à fait. Qu'ils s'arrangent avec lui , ceux qui se donnent tant de peine pour des choses si futiles. Dieu veuille que , dans la vie future où rien ne change , nous n'ayons pas à les payer bien cher!

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