‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 44 sur 52 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Ravissements et visions; Notre-Seigneur lui révèle quelques-uns des secrets du Ciel ; effets de ces lumières. — La Sainte voit au-dessus de sa tétc le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe. Elle le voit sous la môme forme au-dessus de la tête d'un Religieux Dominicain. — Manteau blanc donné par la très-sainte Vierge au Père Ybanez ; mort de ce saint Religieux. — Vision touchant le Père Gaspar de Salazar , de la Compagnie de Jésus tout entière. — Extase où elle contemple Jcsus- Cbrist dans le sein de son Père. Souvent , au moment de communier , elle l'aperçoit glorieux dans la sainte hostie. — Elle connaît, par lumière surnaturelle , l'état de péché mortel d'une &me , et la réprobation d'une autre. — Elle voit plusieurs èmes sortir du Purgatoire.

Étant un soir fort recueillie dans un oratoire, mais si malade que je ne croyais pouvoir faire oraison , je pris mon Rosaire pour prier vocalemcnt et sans aucun effort d'esprit. Que nos petites industries sont inutiles . quand Dieu veut agir en nous! Quelques instants s'étaient à peine écoulés , qu'un ravissement vint, avec une irrésistible impétuosité, m'enlever à moi-même. Je fus transportée en esf)rit au Ciel ; les premières personnes que je vis furent mon père et ma mère , et , dans un très-court espace de temps, celui d'un Ave Maria , je découvris d'inénarrables merveilles. La vision fut peut-être de plus longue durée, mais le temps paraît alors très-court. Succombant sous le poids d'une faveur si excessive . je restai dans une extase profonde. Lorsque je fus revenue à moi , j'appréhendai que ce ne fût une illusion , sans trouver néanmoins aucun fondement à cette crainte. Je ne savais que faire . tant j'avais de honte d'en parler à mon Confesseur , non , ce me semble , par humilité , mais

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de peur qu'il ne se moquât de moi , et ne me demandât si j'étais un saint Paul ou un saint Jén^me, pour avoir connaissance des choses du Ciel. La pensée (jue de pareilles visions avaient été accordées à ces grands Saints , jointe au sentiment de mon indignité , augmentait encore ma crainte , et je ne faisais que répandre des larmes. Enfin , malgré ma répugnance , j'allai trouver mon Confesseur ; pour rien au monde , je n'aurais osé lui rien cacher, tant je tremblais d'être trompée. Il fui touché de mon afïliclion , me consola beaucoup , et me dit les choses les plus capables de me tranquilliser.

Depuis celte grande faveur , le Divin Maître . à certains intervalles, a daigné me révéler des secrets plus grands encore de son royaume , sans qu'il m'ait jamais été possible de rien voir au delà de ce qu'il lui plaisait de me découvrir. Le moindre de ces secrets suffit pour ravir l'âme d'admiration , et lui inspirer le plus profond mépris de toutes les choses de la terre ; je voudrais pouvoir donner une idée de la moins élevée de ces visions, mais je trouve que c'est impossible ; car il y a tant de différence entre la lumière de ce divin séjour où tout est lumière , et la lumière d'ici-bas , que celle du soleil ne semble que ténèbres. L'imagination la plus vive et la plus pénétrante ne peut s'en figurer l'éclat , ni se représenter aucune des merveilles que Noire-Seigneur me faisait alors connaître avec un tel excès de plaisir que tous mes sens en étaient ravis. Nul terme ne pouvant exprimer cette suavité et ces délices , je suis forcée de n'en pas dire davantage.

Je passai une fois plus d'une heure en cet état. Notre- Seigneur , se tenant toujours près de moi , me découvrait des choses admirables ; il me dit : « Vois , ma fille , ce « que per- » dent ceux qui sont contre moi ; ne manque pas de le leur » dire. » Hélas! mon cher Maître, lui répondis-je , que peuvent mes paroles auprès de ces aveugles , si vous ne les éclairez vous-même ? Vous avez fait connaître vos grandeurs à certaines âmes , et elles vous ont glorifié ; mais cette chétive et misérable créature à qui vous les manifestez , rencontrera-

l-elle une seule |)ersonne qui veuille lui donner créance? Du moins. Seigneur, je bénirai voire nom et j'exalterai voire miséricorde pour l'heureux changement que vous avez opéré en moi.

Mon i\me . en effet, depuis (juclle a contemplé ces merveilles du Paradis , voudrait toujours demeurer dans celle région de lumière sans revenir à la vie , tant elle a conçu de mépris pour toutes les choses de la terre. Elles ne sont , à ses yeux , qu'une vile boue . et elle regarde comme une souveraine bassesse de s'en laisser captiver.

Durant mon séjour chez cette Dame dont j*ai parlé (1) , je fus une fois saisie de ce grand mal de cœur auquel j'étais si sujette , et qui , maintenant, me fait moins souffrir. Comme cette Dame est d'une admirable charité , elle me fit apporter des joyau.x d'or , des pierreries de grand prix , et , en particulier , un diamant qu'elle estimait beaucoup , espérant que la vue de ces objets ferait une agréable diversion à mon mal. Je riais en moi-môme , et , comparant intérieurement ce que les hommes estiment , avec ce que Notre-Seigneur nous réserve, je ne pouvais me défendre d'un sentiment de com[)assion. Je sentais qu'il me serait impossible , quand je le voudrais , de faire le moindre cas de ces biens périssables, à moins que Dieu n'effaçât de mon esprit le souvenir des biens célestes.

Cet étal qui tient ainsi l'âme élevée au-dessus de tout le créé , est une espèce de souveraineté si haute, que je ne sais si on peut la comprendre , à moins de la posséder. C'est le vrai et pur détachement ; Dieu seul l'opère en nous , sans aucun travail de notre part. C'est lui qui nous découvre ces vérités ; c'est lui qui les imprime dans notre esprit ; et c'est lui qui nous fait voir avec évidence qu'il nous serait impossible par nous-mêmes d'arriver si promptemenl à un état si sublime.

(r Chez Lmiise do la Cerdn , a Tolède.

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Os (lixines lumières oui banni de mon cœur unocriiinlo forl vive que j avais toujours eue de la morl. Mourir me semble maintenant la chose du monde la plus facile pour l'âme lidèlc à Dieu . puisque, en un moment , elle se voit libre de sa pri son , et introduite dans l'élernel repos. Il existe , selon moi , une grande ressemblance entre l'extase et la mort. En effet . l'esprit ravi en Dieu contemple les ineffables merveilles qu'il lui découvre ; et l'âme , dès l'instant môme où elle est séparée du corps , est mise en possession de tous les biens du Ciel. Je ne parle point des douleurs de la séparation dont il faut faire très-peu de cas ; et ceux qui auront véritablement aimé Dieu et mé|)risé les vanités de la terre doivent , je pense , mourir avec plus de douceur.

J'appris aussi à connaître quelle est notre véritable patrie . et à regarder cette vie comme un pèlerinage. Heureuse l'âme à qui Dieu a ouvert le Ciel et montré d'avance le séjour où elle est appelée à vivre ! Elle est appelée à vivre ! Elle est comme le voyageur qui , allant s'établir dans une contrée lointaine , mais connue , charme les ennuis du chemin par la pensée du repos dont il est sûr de jouir au terme du voyage. Avec quelle facilité elle s'élève à la considération des choses divines ! On peut bien dire que déjà sa conversation est au Ciel. Pour se recueillir, il lui suffit d'y élever un regard. C'est à ce beau Paradis , dont Notre-Seigneur lui a fait entrevoir la gloire, que ses pensées vont d'elles-même se rattacher délicieusement. Souvent ceux qui forment ma société ici-bas , et auprès de qui je me console , sont ceux que je sais être vivants dans cette bienheureuse patrie ; eux seuls me paraissent jouir de la véritable vie. Quant à ceux qui traînent encore cette misérable existence , ils me semblent tellement morts, que le monde entier ne me saurait faire la moindre compagnie. Cela m'arrive surtout lorsque j'éprouve ces grandes impétuosités d'amour : dans cet état , tout ce que je vois des yeux du corps ne me paraît qu'une illusion et un songe, tandis que j'appelle de toute l'ardeur de mes vœux ce qui a frappé les

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yeux ilo mon âme ; et. coninie jcincn vois encore loin, je puis dire que je me sens mourir.

Enfin , ces visions sonl une des grâces les plus insignes dont Dieu puisse favoriser une àme ; elle y puise une force admirable pour porter une croix bien pesante , je veux dire l'ennui et le déi^oùt (jue tout lui inspire ici-bas. Et si le Seigneur ne suspendait de temps en temps le souvenir de ce qu'elle a vu, bien que ce souvenir ne tarde pas à se réveiller , je ne sais comment elle pourrait su|)[)orter la vie. Louange et bénédiction sans (in à ce Dieu de bonté ! Qu il ne permette point , je l'en supplie au nom du précieu.x sang versé pour moi par son Divin Fils . qu'après cette vue et cet avant-goût qu'il m'a donné des biens célestes , j'aie le malheur, comme Lucifer, de tout perdre par ma faute ! Ah ! qu'il ne le permette jamais, je l'en conjure encore au nom de lui-même ! Parfois, je l'avoue, la crainte que j'en ai n'est pas petite ; mais, le plus ordinairement , la miséricorde de mon Dieu me donne une douce assurance qu'après m'avoir retirée dotant de péchés, il ne voudra point cesser de me soutenir de sa main et m'exj)Oser ainsi à me perdre. Je vous prie très-instamment , mon Père , de joindre pour ce sujet vos prières aux miennes.

Malgré la grandeur des grâces précédentes , celle dont je vais parler l'emporte , ce me semble , et par l'excellence des biens , et par la force qu'elle communiqua à mon âme. iNéanmoins , chacune de ces faveurs considérée à part , est d'un tel prix , qu'il n'y a point lieu de les comparer ensemble.

La veille de la Pentecôte , m'étant retirée après la messe dans un endroit fort solitaire où j'allais prier souvent , je me mis à lire dans l'ouvrage d'un Chartreux (1) , ce qui avait Irait

(I) L'ouvrage dont parle sainte Terèsc , et qu'elle lisait dans une tradurtion espagnole , est la Vie do Notrc-Seigneur Jésus-Christ , composée en latin par Ludolphe de Saxe. On trouve dans cette admirable Vie une science profonde unie à une onction céleste. L'auteur termine chaque chapitre par une prière qui respire la plus tendre dévotion. Il commence son livre par ces mots : Fundamentum aliud. ï^ Vie de Jésus-Christ n'est pas l'unique ouvrage sorti de la plume de cet écrivain;

au myslèro do c(3lkî fèlo. J'y lrouv;ii les niarqucs auxcjiiellt.'s coiix (jui commencent , ceux (|ui ont déjà fait des progrès dans la venu , et ceux qui ont atteint la perfection peuvent connaître si le Saint-Esprit est avec eux. Après avoir attentivement considéré ce qui était dit sur ces trois états . il me sembla que , par la bonté de Dieu , ce Divin Esprit étail avec moi. Je lui en rendis aussitôt de vives actions de grâces. Je me souvins en ce moment d'avoir lu autrefois les mêmes choses dans ce livre , et je vis que j'étais en ce temps-là bien éloignée de l'état où je me trouvais alors ; ainsi , la grandeur de la grâce que Dieu m'avait faite m'apparaissait dans tout son jour. Comparant alors la place que j'avais méritée dans l'enfer par mes péchés , avec cet admirable changement que je voyais en moi , je ne pouvais en donner à Dieu assez de bénédictions et de louanges.

Tandis que j'éîais occupée de ces pensées , soudain , sans en connaître la cause , je tombai dans un grand ravissement ; mon àme , n'étant pas capable de supporter dans un corps mortel l'excès d'une telle faveur, semblait en vouloir sortir ; l'impétuosité du mouvement extatique était excessive, et agissait sur moi d'une manière toute nouvelle. Mon àme était si profondément saisie, que je ne savais ni ce qu'elle avait , ni ce qu'elle voulait. Sentant toutes les forces naturelles m'abandonner, et ne pouvant me soutenir, quoique je fusse assise, je m'appuyai contre la muraille. A ce moment , je vis au-dessus de ma tête une colombe bien différente de celles d'ici-bas; car elle n'avait point de plumes , et ses ailes semblaient formées d'écaillés de nacre qui jetaient une vive splendeur ; il faut ajouter qu'elle était plus grande qu'une colombe ordinaire. H me semble que j'entendais le bruit qu'elle faisait avec ses ailes ; elle les agita à peu près l'espace d'un Ave Maria. .Mon âme se perdant alors dans le ravissement , perdit aussi de vue celle

il nous a encore légué une savante exposition des Psaumes. Il termine également chaque psaume par une touchante prière analogue au sujet.

Ce fut dans la Chartreuse de Strasbourg que ce saint Religieux passa les dernières années de sa vie.

Ludolphe de Saxe fleurit sous l'Empereur Louis IV , en 1 an du Seigneur 1330.

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divine coloiiik'. L esprit sapaisa avec la présence d un hôlc si excellent , tandis que , selon ma manière de voir, une faveur si merveilleuse aurait du le remplir de trouble et d'eirroi. Mais dès que je commençai à jouir, la crainte lit place à un repos céleste . et je rcs>iai en extase. La gloire de ce ravissement fut extraordinaire ; je demeurai la plus grande partie des fêles hors de moi , et aliénée de mes sens extérieurs ; je ne savais (|ue devenir, je ne pouvais comprendre comment je ne succombais point sous le poids d'une si étonnante faveur ; je n'entendais plus, je ne voyais plus, si je puis m'exprimer ainsi , tant j'étais absorbée par I excès de la joie intérieure. Depuis ce jour, je vois en moi un bien plus haut degré d'amour de Dieu , et je me sens beaucoup plus affermie dans la vertu. Hénédictionet louange sans fin à ce Dieu de l)onté. Ainsi soil-il!

J'aperçus une autre fois sur la tête d'un Père de l'Ordre de Saint-Dominique la même colombe ; mais il me sembla que les rayons et la splendeur de ses ailes s'étendaient beaucoup plus loin. Il me fut dit que ce Religieux devait attirer au service du Seigneur un grand nombre d'àmcs.

La très-sainte Vierge m'apparut im jour mettant un manteau d'une éblouissante blancheur sur les épaules de ce Religieux du même Ordre dont j'ai parlé en divers endroits de cet ouvrage (I). «Ce manteau, me dit-elle, est le [)rix du service qu'il « m'a rendu en |)rêtant son concours pour l'établissement de » cette maison ; il est aussi la marque du soin que je prendrai )) désormais de conserver son Ame pure, et de la préserver du n péché mortel. » Cette promesse s'est accomplie , j'en ai la certitude; car. depuis cette époque jusqu'à sa mort arrivée peu d'années après, ce Père mena une vie si pénitcnic et si sainte, que je ne saurais concevoir le moindre doute sur son bonheur. Un Religieux présent à sa dernière heure m'a rapporté qu'il avait dit, un peu avant d'expirer, qu'il voyait à

I) Lt.' Père Pierre Vbancz. Il ét.nit Prieur du couvent de Trianos lorsqu'il termina il sainte vie. Sainte Térùsc affirme , à la fin du chapitre, qu'il alla droit au rie! sans passer par lo Purgatoire.

l'O vit I>L SAINTE TKnkSK

côté de lui saint Thomas qui l'assislail. Il Icriniiia ains.t scrii pMerinaij;e, plein de joie, et après avoir appelé de tous setj vœux le inonionl do sortir de cel exil. Il lu'csl 3p|)aru (juclqucfois depuis rayonnant de i^loire , el m'a révélé diverses choses. C'élail un homme de si haute oraison que , dans les derniers temps de sa maladie , voulant , à cause de son extrême faiblesse , se distraire de ce saint exercice , il ne le pouvait, tant ses ravissements étaient fréquents. Il m'écrivit même un peu avant sa mort pour demander par quels moyens il les pourrait prévenir, parce qu'en achevant de dire la messe, il entrait malgré lui en extase , et y demeurait très-longtemps. Enfin , Dieu lui donna la récompense des grands services qu'il lui avait rendus pendant toute sa vie.

J'ai également connu par vision quelques-unes des grâces extraordinaires que Psotre-Seigneur faisait au Recteur de la Compagnie de Jésus dont j'ai souvent fait mention (1); mais, pour ne pas m'étendre trop , je n'en parlerai point ici ; je dirai seulement ce qui m'arriva à une époque où ce Père avait une croix pesante à porter ; il se trouvait en butte à une grande persécution , et il en avait l'âme navrée de douleur. Un jour, en entendant la messe , je vis , au moment où on élevait la sainte Hostie , Noire-Seigneur Jésus-Christ en Croix ; il médit certaines paroles de consolation pour les lui rapporter, et il en ajouta d'autres |jar lesquelles je devais le prévenir de ce qui devait encore arriver. Le Divin Maître me chargeait de mettre sous ses yeux ce qu'il avait souffert pour lui , afin de I engager à se préparer généreusement à la souffrance. Cela lui donna beaucoup de consolation et de courage ; et l'évcnemenl confirma ensuite la vérité de tout ce que Notrc-Seigncur m'avait dit.

Noire-Seigneur m'a révélé de grandes choses sur les Religieux de rOrdreauquel appartient ce Père, je veux dire la Compagnie de Jésus , et sur 1 Ordre lui-môme tout entier. Plusieurs foisjc

(I) Le Pcrc Gaspar de Salnzar , Recteur du collège de la Compapiiii" dp Ji-sus . n Av)la

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li>8 ai VUS dans le Ciel tenant en leurs mains des bannières blanches. Je le répèle , j'ai vu , louchant cesReligieux , d'autres choses extrômement admirables. Aussi j'ai une grande vénéralion pour cet Ordre , |)arce qu'ayant eu beaucoup de rapports avec ses membres . je reconnais que leur vie est conforme à ce que Notre-Seigneur ni'a dit d'eu.x.

Tandis que j'étais un soir en oraison , Notre-Seigncur commença par me dire quelques paroles qui retraçaient à mon souvenir les infldélités de ma vie ; elles me remplirent de confusion et de [)eine ; car, sans être prononcées d'un ton sévère, elles ont une telle puissance d'etîel que l'on se sent en quelque sorte mourir de regret et de douleur; et une seule de ces [)aroles nous donne de nous-mêmes une connaissance plus intime que plusieurs jours passés dans la considération de notre misère , j)arce qu'elles portent avec elles un caractère souverain de vérité , qu'il nous est impossible de nier. Cet adorable Sauveur me représenta alors les vanités auxquelles j'avais été attachées , el me dit : « Tu dois regarder comme une grande grâce que » je permette à un cœur aussi infidèle de s'attacher à moi , et » que je veuille le recevoir. »

Voici d'autres paroles que j'ai entendues de sa bouche : a Souviens-toi du temps où tu mettais ton honneur à aller » contre mon honneur. « Il m'a également adressé celles-ci : » Rappelle-toi ce dont lu m'es redevable ; alors que tu m'ofîeni) sais le plus, je m'en vengeais en te comblant de grâces. »

Ce Divin Maître me faisait voir à une lumière si vive mes imperfections et mes défauts , que j'en demeurais confondue. Comme j'en ai beaucoup , cela m'arrivait fort souvent ; et si (juclquefois je cherchais à me consoler auprès de lui dans l'oraison d'une réprimande qui m'avait été faite par mon Confesseur, j'en recevais une seconde auprès de laquelle la première n'était rien.

Notre-Seigneur ayant mis sous mes yeux, comme je disais , le tableau des infidélités de ma vie , je fondais en larmes, dans

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la pensée que je n'avais encore rien fait pour son service. Mais», an milieu de ma douleur, il me vint dans l'esprit qu'il voulait pcul-ètro me i)réparer parla à recevoir quelque i!;ràce , car d'ordinaire il choisit , pour m'accorder une faveur insigne . le temps où je viens de me confondre devant lui, sans doute pour me faire connaître plus clairement combien J'en suis indigne. Quelques instants s'élant écoulés , mon Ame entra dans un tel ravissement qu'elle me semblait avoir entièrement abandonné le corps ; du moins , si elle vivait encore en lui , elle n'en avait nul sentiment. Je vis alors la très-sainle Humanité de Jésus -Christ dans un excès de gloire où je ne l'avais point encore contemplée. A l'aide d'une lumière admirable . je l'aperçus clairement dans le sein de son Père ; à la vérité , je ne saurais dire de quelle manière il y est. Il me parut seulement que , sans la voir , je me trouvais en présence de la Divinité. Mon âme en resta plongée dans un tel étonnement , que je passai plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi ; il me semblait que j'avais sans cesse devant mes yeux cette majesté du Fils de Dieu , mais non pas comme la première fois ; je sentais que ce n'était qu'une vive image de ce que j'avais vu. Car , pour peu que dure une si haute vision , elle se grave si profondément dans l'esprit , qu'elle ne saurait en être effacée de longtemps ; j'y trouvais à la fois de grandes consolations et les plus précieux avantages.

J'ai eu trois autres fois la même vision ; et c'est, à mon avis , la plus sublime de toutes celles dont Notre-Seigneur m'a favorisée. Ses effets sont admirables ; elle puritie merveilleusement lame et enlève à la sensualité presque toute sa force ; c'est comme une grande flamme qui consume et anéantit tous les désirs de cette vie. Par la grâce de Dieu , je n'étais touchée de rien de mortel ; mais la vanité des choses delà terre et le néant des grandeurs humaines m'apparurent dans un nouveau jour, cl je compris que la vérité pure devait être le terme de lou.s mes désirs. De plus, cela imprima dans mon âme un ineffable respect pour Dieu , fort différent de celui que nous pouvon.=

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acquérir par nous-mômos ; je ne pouvais voir sans eiïroi que l'on eût la hardiesse d'offenser une si grande et si redoutable Majesté.

J'ai déjà fait observer que les avantages que l'on retire des visions sont plus ou moins grands. Je dois dire que celle dont je parle en produit de merveilleux. Lorsqu'en allant communier . la foi me montrait présente sous les voiles eucharistiques cette Majesté suprême que j'avais vue; quand surtout Notre- Seigneur. ce qui arrivait souvent , m'apparaissait dans la sainte IIo»-lie , les cheveux se dressaient sur ma tête , et je me sentais tout anéantie. 0 mon adorable Maître! si dans ce sacrement vous ne couvriez votre grandeur d'un voile , qui oserait si souvent s'en approcher pour recevoir , dans une umc pleine de souillures et de misères , celui qui est la Sainteté infinie ? Que les Anges et toutes les créatures vous louent à jamais. Seigneur, de ce que vous daignez ainsi vous accommoder à notre faiblesse! Pour nous laisser jouir en paix de si étonnantes faveurs, vous tempérez l'éclat de votre pouvoir suprême; car s'il se déployait dans toute son étendue , frôles et pauvres créatures que nous sommes, nous n'oserions plus nous présenter à ce banquet de vos délices.

Sans cette condescendance de notre Dieu , il pourrait nous arriver ce qu'une très-véridique histoire raconte d'un laboureur. Ayant trouvé un trésor qui dépassait de beaucoup les basses pensées de son esprit , il eut un tel chagrin de ne savoir à quoi l'employer , que la tristesse le conduisit lentement au tombeau. Si , au lieu de se voir soudainement possesseur de tout ce trésor, il eût seulement reçu de temps en temps quelque partie de sa valeur, il se serait estimé heureux, et il ne lui en aurait pas coûté la vie.

Mais vous, Seigneur , qui êtes la richesse des pauvres , vous savez admirablement pourvoir aux besoins de leurs Ames ; pour ménager leur faiblesse , vous ne leur montrez que peu à peu ces inépuisables trésors degrAce dont il vous plaît de les enrichir. J'avoue que , lorsque je contemple cette souveraine

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inajesic d'un Dieu cachée dans une petite hostie , je demeurtî ravie d'admiration devant une si incom[)réhensible sagesse. Non , je n'aurais point le courage , je ne pourrais prendre sur moi de m'approcher de lui . si aux grandes grâces dont il n'a cessé de me combler , il n'ajoutait celle de soutenir ma faiblesse ; et sans un secours visible de sa niain , je ne pourrais ni concentrer en mon cœur ce que j'éprouve , ni mempôcher de publier à haute voix de si élonnantes merveilles. Que doit donc éprouver une misérable comme moi, chargée d'abominations et dont la vie s'est passée avec si peu de crainte de Dieu, au moment de s'unir à ce souverain Seigneur , les jours où il veut que mon âme le voie dans sa majesté ! Comment ma bou-che, qui l'a offensé par tant de paroles, ose-t-elle s'approcher de ce corps couronné d'une gloire infinie et où tout respire une pureté, une bonté divine ? Ah ! pour l'âme autrefois infidèle , l'effroi qu'inspire une majesté si haute , n'est rien auprès du regret et de la douleur qu'elle éprouve en lisant sur ce visage d'ineffable beauté , l'amour de son Dieu pour elle , tant de tendresse et de douceur ! Mais qu'ai-je dû sentir , deux fois témoin de ce que je vais rapporter ! Certes , mon Seigneur et ma gloire , je ne crains pas de l'affirmer : dans ces grandes douleurs de mon âme , j'ai , d'une certaine manière , fait quelque chose pour votre service ! Mais que dis-je ? Je ne le sais plus ; ce n'est presque plus moi qui parle en écrivant ceci ; je me sens troublée, et comme hors de moi par de tels souvenirs. 0 mon cher Maître , j'aurais eu raison de dire que j'avais fait quelque chose pour vous , si ce sentiment de douleur venait de moi ; mais puisque je ne puis avoir une bonne pensée, si vous ne me la donnez , vous ne devez m'en garder aucune reconnaissance; de mon côté se trouve la dette , et c'est vous , Seigneur , qui êtes l'offensé.

Une fois , en allant communier , je vis des yeux de l'âme , plus clairement que je n'aurais fait des yeux du cor[)S , deux démons d'une figure horrible qui serraient avec leurs cornes la gorge du pauvre Prêtre ; et je vis en même lenjps dans l'IIostio

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qu'il élail prôl à me donner Nolre-Seigncur Jésus-Clirisl avec celle majesté dont je viens de parler. Ce qui me fil connaître que mon Dieu était entre des mains criminelles, et (jue le péché mortel souillait l'Ame de cet infortuné. Quel spectacle , ô mon Sauveur , de voir votre divine beauté au milieu de ces abominablcs figures, et ces démons saisis d'im tel effroi devant vous, (ju'ils auront soudain pris la fuite, si vous le leur eussiez permis ! Dans le trouble extrême qui s'empara de moi , je ne sais comment j'eus la force de communier, .l'étais également agitée d'une crainte très-vive; il me semblait que si cette vision venait de Dieu , il n'aurait pas permis que je visse le mauvais étal de cet Kcclésiastiquo. Mais Notre-Seigncur me dit : « Prie » pour lui , ma fille ; je l'ai permis pour te faire comprendre la » force des paroles de la consécration , et comment , quelque » niauvais que soit le Prêtre qui les profère , Dieu ne laisse pas » d être présent sur l'autel. C'est aussi afin que tu voies l'excès » de ma bonté qui fait que je me mets entre les mains mêmes » d'un ennemi , et cela pour ton bien et pour le bien de tous. »

Cette vision me fit comprendre l'obligation où sont les Prêtres d'être plus vertueux que les autres, ce qu'il y a de terrible dans la réception indigne d'un sacrement si saint , et le grand pouvoir du démon sur une âme qui est en péché mortel. En outre, elle me donna une connaissance plus intime de ce que je dois à Dieu. Qu'il soit béni à jamais , béni dans les siècles des siècles !

V^oici un autre fait dont j'ai été témoin et qui me causa une étrange épouvante. Dans un endroit où je me trouvais, mourut sans se confesser une personne qui avait , durant plusieurs aimées, fort mal Nécu , mais qui toujours malade les deux dernières années de sa vie , j)araissait s'être amendée en quelque chose; ainsi je ne croyais pas qu'elle se damnerait. Mais pendant qu'on l'ensevelissait , je vis un grand nombre de démons (jui prirent ce corps , qui s'en jouaient , le maltraitaient , et à Taille de grands crocs le tramaient de côté et d'autre. Au moiiicnt où on le portait en terre a\ec l'honneur •'! les cérémo-

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nies accoutumées , j'admirais la grande bonlc de Dion . (|iii ne [wrmeltait pas que cette ûme fût déslionorée , ni que l'on sût qu'elle était son ennemie. J'étais tout interdite de ce f|iii venait de frapper mes regards. Je n'aperçus aucun démon durant l'office ; mais quand on mit le corps dans la fosse, j'en vis une grande multitude qui étaient là pour le recevoir. Je fus comme hors de moi à ce spectacle , et il ne me fallut pas peu de courage pour ne rien laisser paraître au dehors. Je considérais en moi-même à quelles tortures ces esprits de ténèbres livreraient l'ame dont ils traitaient ainsi le malheureux cor[)s. Plût au Seigneur que tous ceux qui sont en mauvais état vissent de leurs yeux comme moi une scène si épouvantable ; elle les exciterait puissamment à embrasser une meilleure vie. Je connus alors de plus en plus combien j'étais redevable à Dieu et de quel malheur il m'avait délivrée. Quant à la crainte qui m'avait saisie , elle dura jusqu'à ce que j'en eusse parlé à mon Confesseur ; il me venait en pensée si ce n'était pas un artifice de l'esprit ennemi pour déshonorer cette personne , qui du reste ne passait pas pour avoir beaucoup de religion. Ce qui est vrai, c'est que ce malheur n'ayant été que trop réel, jamais je ne m'en rappelle le souvenir sans que l'effroi ne s'empare de mon àine.

Puisque j'ai commencé à parler de visions touchant les morts , je veux faire connaître les lumières que Dieu m'a données sur quelques âmes. Mais pour abréger , je ne rapporterai qu'un très-petit nombre de faits ; d'ailleurs il ne me paraît ni nécessaire , ni utile , d'en dire davantage.

On m'annonça la mort d'un Religieux qui avait été jadis Provincial de cette province , et qui I était alors d'une autre ; j'avais eu des rapports avec lui, et il m'avait rendu de bons offices. Cette nouvelle me causa un grand trouble. Quoique ce fût un homme rccommandable par bien des vertus , j'appréhendais pour le salut de son âme , parce qu'il avait été durant vingt ans Supérieur , et que je crains toujours beaucoup pour ceux qui ont charire d'âmes. Je m'en allai fort triste à un

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oratoire ; là je conjurai Nolrc-Seigncur d'appliquer à ce Religieux le peu de bien (juc j'avais fait en ma vie. cl de suppléer au reste par ses mérites infinis, afin délirer son a me du Purgatoire. Pendant que je demandais cette grâce avec toute la ferveur dont j'étais capable , je vis, à mon côté droit, cette ikme sortir du fond de la terre et monter au Ciel dans des transports d'allégresse ; bien que ce Père fût fort Agé , il m ap|)arut sous les traits d'un homme qui n'avait pas encore trente ans , et avec un visage tout resplendissant de lumière. Cette vision , fort courte dans sa durée, me laissa inondée de joie et sans ombre de doute sur la vérité de ce que j'avais vu. Dès ce moment , il me fut im[)05sible de partager la douleur de plusieurs autres personnes qui regrettaient en lui un ami extrêmement cher. Il n'y avait pas alors plus de quinze jours (ju'il avait cessé de vivre, et je ne laissais pas de demander des prières pour lui , et d'en offrir aussi à Dieu. A la vérité, je ne [)Ouvais plus le faire avec la même ardeur ; car, lorsque Notre-Seigneur ma ainsi fait voir une âme s'élevant au Ciel , il me semble que prier pour elle, c'est vouloir donner l'aumône à un riche. Comme j'étais séparée par une grande distance de l'endroit où ce serviteur de Dieu avait fini ses jours, je n'appris qu'après un certain temps les particularités de sa mort édifiante ; tous ceux qui en furent témoins ne purent voir sans admiration la connaissance qu'il garda jusqu'au dernier moment, les larmes qu'il versait , et les sentiments d'humilité dans lesquels il rendit son ùme à Dieu.

Une Religieuse de ce monastère, grande servante de Dieu , était décédée il n'y avait pas encore deux jours ; on célébrait l'oflîce des morts pour elle dans le chœur ; une Sœur disait une leçon , el j'étais debout pour dire le verset ; à la moitié de la leçon, je vis l'âme de celte Religieuse sortir, comme celle dont je viens do parler , du fond de la terre , et s'en aller au Ciel. Celte vision fut purement intellectuelle, tandis que la précédente s'était présentée à moi sous des images. Mais l'une et l'autre laissent à l'âme une égale certitude.

Dans ce môme monastère venait de mourir , à l'Age de dix-huit ou vingt ans , une autre Ueligieuse , vrai modrlc de ferveur , de régularité et de vertu. Sa vie n'avait été ({u'un tissu de maladies et de souffrances patiemment supportées. Je ne doutais point qu'après avoir ainsi vécu , elle n'eût plus de mérites qu'il ne lui en fallait pour être exempte du Purgatoire. Cependant , tandis que j'étais à l'office , avant qu'on la portât en terre, et environ quatre heures après sa mort , je vis son Ame sortir également de terre et aller au Ciel.

Un jour où j'endurais, comme il ra'arrive de tem[)S en temps , ces grandes souffrances de corps et d'esprit qui me mettent dans l'impuissance d'avoir la moindre bonne pensée , je me trouvais dans l'église d'un collège de la Compagnie de Jésus. Un Frère de celte maison était mort la nuit môme , et je le recommandais à Dieu comme je pouvais. Tandis que j'entendais une messe qu'un Père de la Compagnie disait pour lui , j'entrai dans un profond recueillement, et je vis ce Religieux monter au Ciel , tout éclatant de gloire , et accompagné de Notre-Seigneur. Le Divin Maître me dit que c'était par une faveur particulière qu'il le conduisait ainsi lui-même au séjour des Bienheureux.

Dieu me donna une semblable lumière sur un très-bon Religieux appartenant à notre Ordre , et malade à l'extrémité. Pendant la messe , étant profondément recueillie , je vis ce Père rendre l'esprit et monter au Ciel sans entrer en Purgatoire ; et j'ai appris depuis qu'il était mort à l'heure même où j'avais eu cette vision. Je fus fort étonnée de ce qu'il n'avait point passé par le Purgatoire ; mais il me fut dit qu'ayant été très-fidèle observateur de sa Règle , il avait joui de la grâce accordée à l'Ordre par des Bulles particulières touchant les peines du Purgatoire. J'ignore à quelle fin cela me fut dit ; ce fut sans doute pour me faire comprendre que ce n'est pas l'habit qui fait le Religieux , mais que , pour jouir des biens d'un état aussi parfait , il faut en accomplir fidèlement tous les devoirs.

Je |)Ourrais rapporter un très-grand nombre de vi>ions do ce genre dont il a plu à Notre-Seigneur de nie favoriser ; mais n'en voyant pas l'utilité , je mo borne à ce qui a été dit. Seulement je ferai observer que, parmi tant d'Ames, je n'en ai vu (jue trois aller droit au Ciel sans passer par le Purgatoire : celle de ce Religieux dont je viens de parler, celle de saint Pierre d'Alcanlara , et celle de ce Père Dominicain plus haut mentionné (1). Le Divin Maître a aussi daigné me faire voir la |>lace de quelques-unes de ces âmes dans le Ciel , et les degrés de gloire dont elles jouissent. L'inégalité de cette gloire est fort grande.

H) Le Père Pierre Ybanez.

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