‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 45 sur 52 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Notre-Seigneur permet à la Sainte d'exaucer toutes ses demandes ; quelquesunes des innombrables .uraces accordées à sa prière. — L'avancement des ùmes ne se doit pas mesurer sur les années , mais sur les effets. — Sainteté des premières Carmélites. — Vision où Notre-Seigneur lui promet assistance pour la fondation de Saint-Joseph d'Avila. — Paroles de consolation et de tendresse qu'elle entend de la bouche du Divin Maître. — Désirs ardents de la communion; ravissement où elle se voit devant le trône de la Divinité ; elle sort de cette extase toute renouvelée par le feu de l'amour divin , comme un phénix qui renaît de ses cendres, — Intelligence du mystère de la très-sainte Trinité. — Elle voit comment la tres-sainte Vierge fut élevée au Ciel , et la place qu'elle y occupe. — Dans l'église d'un collège de la Compagnie de Jésus, elle aperçoit un riche dais sur la tête des jeunes Religieux, lorsqu'ils communiaient.

Une personne à qui j'avais de l'obligation ayant presque entièrement [)erdu la vue, j'en fus i-i aflligée que je conjurai instamment Notre-Seigneur de la lui rendre ; je craignais toutefois que mes péchés ne me rendissent indigne d'être e.xaucée. Cet adorable Sauveur m'apparut alors comme il l'avait fait tant d'autres fois , me montra la [)laic de sa main gauche , et en tira avec sa main droite un grand clou dont elle était percée , emportant en même temps la chair. Je fus émue de la plus tendre compassion en songeant à l'excès de douleur que devait endurer mon Divin Maître. Il me dit : « iSe doute point , » ma tille, qu'après avoir souffert cela pour ton amour, je ne » fasse , à [)lus forte raison , tout ce que tu peux me deman- » der ; je te promets d'exaucer toutes tes prières , sachant » bien que tu ne me demanderas rien que pour ma gloire ;

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w ainsi jc vais l'accorder ce que lu sollicites mainlcnanl do )» moi. ('onsidère que , dans les temps inôinc où lu ne me » servais pas encore , j'ai toujours exaucé les demandes au » delà de tes désirs. A coml)ien |)lus forte raison le ferai-jc , » maintenant que je suis s<!ir de ion amour : n'aie point le ») moindre doute là -dessus. »

Avant que huit jours se fussent écoulés , Notre-Seigneur rendit la vue à cette personne , et l'on se hâta d'en porter la nouvelle à mon Confesseur, il se peut que celle guérison ne fût pas due à mes prières ; quant à moi , néanmoins , après celle vision , je ne pus en douter, et j'en remerciai \e Divin Maître comme d'une grâce qu'il m'avait accordée

Un de mes parents , atteint de je ne sais quel mal , était depuis deux mois torturé de douleurs si insupportables qu'il se déchirait lui-même ; le Père Recteur dont j'ai parlé (1) , et qui me confessait alors , en eut tant de compassion , qu'il me commanda de l'aller voir, me disant que les liens de parenté autorisaient ma visite. Je me rendis donc auprès du malade, et demeurai si touchée de le voir en cet état , que je demandai instamment à Noire-Seigneur, de lui vouloir rendre la santé. Je vis clairement que ma prière avait été exaucée, puisque, dès le lendemain , il ne sentit plus aucune douleur.

Sachant qu'une personne à qui j'avais beaucoup d'obligation avait pris une détermination qui blessait à la fois l'honneur de Dieu et le sien , j'en fus profondément afiQigée ; pour comble de peine je ne voyais aucun moyen de la faire renoncer à son triste dessein. Je suppliai Dieu très-instamment d'y apporter remède , mais avec un déchirement de cœur que le changement seul de cette personne pouvait adoucir. Dans cet état . je me retirai dans un des ermitages de ce couvent construit dans un endroit fort solitaire ; c'était celui où Ton a peint Jésus- Christ attaché à la colonne. Là, conjurant mon cher Maître de

(1 ) Le Père Gaspar de Salazar , Recteur du collège de la Compagnie de Jésus , à Avila.

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m'accorder celle grâce . j'enlendis une voix ir^s-siiave et Irès-doucc . semblable au son d'un mélodieux instrument. J'aurais voulu saisir d'une manière distincte ce qu'elle me disait , ce fut impossible , elle cessa trop tôt de se faire entendre. Mon effroi fut dabord tel que les cheveux se dressèrent sur ma tète ; mais bicnlùl la crainte faisant place au calme , au bonheur, au plaisir intérieur, je ne jiouvais assez admirer comment le son d'une voix . sensible seulement à l'oreille du corps , et sans parole articulée , pouvait produire un si étonnant effet dans mon ûme. Je connus par là que ma prière était exaucée , et je me sentis aussi libre de toute peine que si j'eusse vu à l'instant même celte personne renoncer à son dessein . comme elle y renonça , en effet , peu après. J'en rendis compte à mes Confesseurs ; car j'en avais deux à cette époque , tous deux fort savants et grands serviteurs de Dieu.

Une personne qui était résolue de servir Dieu , et qui déjà , depuis quelques jours, recevait dans l'oraison de grandes grâces , abandonna ce saint exercice , à cause de certaines occasions fort dangereuses dont elle ne voulait point s'éloigner. J'en ressentis une peine très-vive , [larceque je l'aimais beaucoup et lui avais de particulières obligations. Je suppliai le Seigneur, durant plus d'un mois , de ramener à lui celte Ame infidèle; enfin . étant un jour en oraison . je vis près de moi un démon qui déchirait avec un grand dépit certains papiers qu'il avait entre les mains. Je jugeai par là que Dieu avait exaucé ma prière , et j'en eus une joie extrême. L'effet fit voir que mes pressentiments ne m'avaient \^as trompée : j'appris bientôt que celte personne avait eu le bonheur de se confesser avec une grande contrition, et était sincèrement revenue à Dieu. J'espère de son infinie bonté qu il lui fera la grâce de s'avancer toujours de plus en plus dans son service. Qu'il soit béni de toul ! Ainsi soit-il.

Je pourrais rapporter une infinité d'exemples de pareilles grâces que Notre-Scigneur a accordées à mes prières , soit en retirant des âmes de l'état du péché, soit en faisant avancer

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les unes dans le chemin de la perfection , soit en délivrant les autres du Purgatoire , soit enfin en opérant en leur faveur des prodiges non moins signalés. Mais le nombre de ces grâces est tel que je ne pourrais en offrir un récit complet sans fatiguer le lecteur et sans me fatiguer moi-même. Je ferai observer que j'ai bien |)lus souvent obtenu la guérison des âmes que celle des corps. C'est, au reste, une chose si connue, que plusieurs personnes peuvent en rendre témoignage. Dans le principe, c'était pour moi un grand sujet de scrupule, parce que, tout en regardant ces grâces comme un pur effet de la bonté de Notre-Seigneur, jene pouvais m'empêcher de croire qu'il les accordait à mes prières. Mais maintenant elles sont en si grand nombre , et connues de tant de personnes, que celte croyance ne me cause plus de peine. Je bénis mon Divin Maître de tant de bienfaits, et j'en suis toute confuse ; mais plus je me vois redevable à son égard , plus aussi je raim.e et brûle du désir de le glorifier.

Voici ce qui me surprend le plus : ma prière a-t-elle pour objet des choses que Notre-Seigneur voit ne pas convenir , je ne puis , malgré mon désir et tous mes efforts , les lui demander que faiblement . presque sans zèle et sans ardeur. Quant à celles que sa Majesté doit accorder, je vois que je les lui peu,\ demander souvent , et même avec grande importunité ; et , sans nul souci de ma part, la pensée s'en présente d'elle-même à mon esprit. Il existe entre ces deux manières de demander une dillérence si grande . que je ne sais comment l'exprimer. Car , lorsque je sollicite les unes , bien qu'elles me touchent de près et que j'y emploie tous mes efforts , ce n'est point avec ferveur; mais comme une personne qui, ayant la langue liée, essaierait en vain de parler, ou qui parle de telle sorte qu'elle connaît bien qu'on ne l'entend pas. Quand je demande les autres, je suis au contraire comme une personne qui parle distinctement, et avec vivacité , à une autre dont elle se voit écoutée avec bonheur. Je puis encore , ce me semble , comparer la première manière à l'oraison vocale , et la seconde à ^ette contemplation élevée où Notre-Seigneur se montre à nous

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de manière à nous faire sentir qu'il nous enten'l , qu'il agrée notre prière et se plaît à l'exaucer. Louange éternelle à cet adorable Maître (jui nous donne tant , et à qui je donne si peu ' Car que fait, à mon Divin Epoux, une Ame qui ne se consume pas tout entière pour votre service ? Mais , hélas ! que je suis loiti . que je suis loin, je [)uis le dire mille fois encore, que je suis loin d'une pareille fidélité ! La vue seule de ma négligence à rem[)lir mes devoirs envers vous , ne devrait-elle pas suffire, indépendamment de tant d'autres motifs , pour me faire souhaiter de sortir de cet exil ? Que d'imperfections je découvre en moi ! Que je suis li\clie dans votre service ! En vérité , je voudrais [jarfois avoir perdu le sentiment, afin de n'avoir pas à contempler de mes yeux l'excès de ma misère. Vous seul êtes capable , mon adorable Maître , d'y apporter le remède , et je vous conjure de ne pas me refuser cette grâce.

Durant mon séjour chez cette Dame dont j'ai parlé (1) , j'avais besoin de veiller continuellement sur moi, et de considérer sans cesse la vanité de toutes les choses de la vie. Que de fois la grande estime dont j'étais l'objet et les louanges qu'on me prodiguait auraientpu incliner mon âme vers la terre , si je me fusse seulement regardée moi -môme ! Mais j'avais l'œil fixé sur celui qui , étant la vérité môme , pénètre tout de son regard , et je le sup[)liais de me soutenir de sa paternelle main. Cela me rappelle le martyre qu'endurent les âmes a qui Dieu a fait connaître la vérité, lorsque le devoir les contraint de s'occuper des choses d'ici-bas où elle est , selon que Notre-Seigneur me le dit un jour, couverte d'un épais voile. Je loferai, du reste, observer en passant : la plupart des choses consignées par moi dans ce livre ne sont [)as tirées de ma tôte, je les ai écrites sous la dictée môme de ce Maître céleste. Ainsi l'on doit se souvenir que toutes les fois que je me sers de ces expressions : J'entendis ces paroles , ou Notre-Seigneur me dit ceci , je me ferais un très-grand scrupule d'y ajouter ou d'en retrancher une seule syllabe. Mais lorscjue je n'ai pas un souvenir précis de ce

( I J Chez Louise de la Cerda , à Tolcdc.

iju'il m'a (iil , ju parle comme de inoi-mômo , parce qu'il peut y avoir quelque chose du mien. A vrai dire . il n'y a rien de bon qui m'appartienne, puisi|ijc Dieu me l'a donné par pure bonté et sans mérite de ma part. J'appelle donc mien ce qu'il ne m'a pas fait connaître par une révélation.

Hélas ! pourquoi fa it-il qu'il nous arrive si souvent d'apprécier, selon nos faibles vues, je ne dis pas les choses de ce monde , mais les choses spirituelles elles-mêmes , et d'en porter un jugement si éloigné de la vérité ! Nous mesurons , par exemple , notre avancement spirituel sur les années marquées par quelque exercice d'oraison , comme si nous voulions poser des limites à la munificence de celui qui , quand il veut , prodigue ses faveurs sans mesure , et peut , en six mois , plus enrichir une âme qu'une autre en plusieurs années. J'en ai vu des preuves en tant de personnes , que je ne comprends pas comment on peut en douter. Celui qui a reçu de Notre-Seigneur le don du discernement des esprits et une véritable humilité ne s'y trompera pas : éclairé d'en haut , il juge de l'avancement des âmes par les effets , par leur résolution de servir Dieu , et par leur amour pour lui. Voilà ce qu'il considère, et non le nombre des années, persuadé qu'une âme peut , comme je l'ai dit, faire en six mois plus de progrès dans la vertu que d'autres en vingt ans. Notre-Seigneur accorde ses dons à qui il veut, et j'ajouterais volontiers , à qui se dispose le mieux à les recevoir. J'en vois une preuve admirable dans ces jeunes personnes de qualité qui entrent maintenant dans ce monastère (1). A peine Notre-Seigneur les a-t-il éclairées de sa lumière, et embrasées des premières étincelles de son amour, que soudain , sans ombre de délai , renversant tous les obstacles , elles sont venues se donner tout entières à cet adorable Sauveur. Elevées au-dessus de tout souci du temporel , elles s'enferment pour toujours dans une maison sans revenus ; elles ont méprisé leur vie pour l'amour de ce Divin Epoux dont elles savent qu'elles sont aimées ; elles ont tout abandonné , et ne

(l) Saint-Joseph d'Avila.

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veulent plus avoir de volonté propre ; n'ayant pas nu^nic la pensée qu'elles puissent é[)rouver un uionienUie déplaisir dans une clôlure si austère, elles s'oirronl toutes à l'envi en sacri- Gce pour Dieu. Que je reconnais volontiers, mon Divin Maître, l'avantaiic (]u'ont sur moi vos épouses chéries ! et quelle ne devrait pas être ma honte en votre divine [)résoncc ! H y a tant d'années que je fais oraison , et que vous me comblez de vos grAccs ; cependant , vous n'avez pu encore obtenir de moi ce qu'avec de moindres faveurs vous avez obtenu de ces âmes généreuses dans l'espace de trois mois , et d'une d'entre elles dans l'espace de trois jours. Mais que vous savez admirablement les récompenser de leur fidélité ! Aussi n'ont-elles point de regret d avoir tout abandonné pour ne vivre que pour vous.

Rappelons , je le veux bien , pour nous confondre devant Dieu , nos longues années d oraison ou de vie religieuse ; mais gardons-nous d'inquiéter ces âmes d'élite qui ont fait en peu de temps de si admirables progrès , en les obligeant de retourner en arrière pour suivre la lenteur de notre pas. JNe prétendons point que ces aigles , à qui le souffle de la grâce a fait prendre leur essor , n'aillent pas plus vite qu'un petit oiseau (|ui aurait les pieds liés. Adorons [)lutôt avec humilité la manière dont Notre-Seigneur les conduit ; et , tandis qu'elles s'élèvent si haut sur les ailes de l'amour , ne craignons pas (|ue celui qui les comble de tant de grâces, les laisse tomber dans le précipice. Fortes des vérités de la foi , ces âmes se jettent avec un abandon sublime dans les bras de Dieu ; et pourquoi ne les lui abandonneiions-nous pas de même? Pourquoi vouloir les mesurer à notre faiblesse et à notre peu de courage? Non . cela ne doit pas être. Et puisque, sans être arrivés au même état , nous ne pouvons comprendre ni la grandeur de leur amour , ni l'héroïsme de leur zèle pour Dieu, humilions-nous , mais ne les condamnons pas. Car ce ne serait pas nous intéresser à leur progrès spirituel , mais bien négliger le nôtre ; ce serait perdre une excellente occasion que nous présente Notre-Seigneur , de nous confondre

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devant lui à la vue de nos défauts, et de reconnaître combien remportent sur nous . en amour et en détachement . des âmes auxquelles il se communique d'une manière si intime.

J'aime, je le déclare, une oraison qui en très-peu de temps embrase l'ûme de cet amour fort qui seul peut la déterminer à se consacrer à Dieu sans réserve ; et puisque celle dont je viens de parler produit cet effet , je la préfère, quoiqu'elle soit de fraîche date , à ces oraisons qui , après plusieurs années , ne nous portent à rien entreprendre de grand pour la gloire de notre Divin Maître. Sans doute elles nous font produire quelques petits actes de vertu , de mortification ; mais ces actes fussent-ils nombreux , ne méritent-ils pas d'être comparés à ces légers grains de sable qu'un oiseau emporte avec son bec ? Ainsi . loin de leur donner quelque valeur dans notre pensée , nous devons plutôt en rougir devant Dieu. C'est à moi surtout que convient cette honte , à moi qui , pour comble de misère , oublie encore à tous moments les grâces que j'ai reçues. Je ne prétends pas nier néanmoins que Notre-Seigneur , dans sa bonté infinie , ne nous tienne compte de ces petites choses ; mais comme elles ne sont rien , je ne voudrais ni leur accorder quelque estime , ni même m'apercevoir que je les fais. Pardonnez-moi , mon cher Maître, et ne m'imputez pas à faute si par là je cherche à me consoler un peu de mon inutilité dans votre service. Si j'étais capable de plus grandes choses , je ne m'amuserais pas à réfléchir sur ces riens. Qu'heureuses sont les personnes qui vous glorifient par de grandes œuvres ! Ah ! si pour leur ressembler , il suffisait de le désirer avec ardeur et de leur porter envie , je les suivrais , ce me semble , de bien près. .ûais , hélas ! je suis inutile à tout. 0 mon très-cher Maître ! ayez compassion de moi ; et puisque vous m'aimez tant , rendez-moi capable , je vous en supplie , de travailler à votre gloire.

Je rapporterai à ce sujet ce que j'éprouvai un de ces jours. Le bref de Rome qui nous autorisait à vivre sans revenu étant

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