‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 46 sur 52 · ÉCRITE PAR EI.IH-WKMR · texte numérisé non relu

ÉCRITE PAR EI.IH-WKMR

arrivé , la fonclalion de ce monastère se trouvait complètement terminée. Mon Ame coûtait une consolation bien pure. Songeant nux travaux (jue j'avais soulTcrts , et remerciant Notre-Seigneur de la grâce qu'il m'avait faite de se servir un peu de moi , je me mis ticvant les yeux tout ce qui s'était passé dans cette afl'aire. Hélas ! je vis que ce que je paraissais avoir fait de bien était mêlé de fautes et d'imperfections ; souvent j'avais moniré peu de courage, et plus souvent encore peu de foi ; car , jusqu'à cette heure où je vois l'accomplissement de tout ce que Notre-Seigneur m'avait dit de la fondation du mona>tère, je n'avais pu gagner sur moi de le croire avec une foi absolue ; et d'un autre côté je ne pouvais pas non plus en douter. Je ne sais comment allier ces deux contraires, de regarder une chose comme impossible, et de conserver en même temps une ferme assurance de son succès. En6n , pour résultat de l'examen . trouvant que tout ce qu'il y avait eu en cela de bien venait de Notre-Seigneur , et que tout ce qu'il y avait eu de mal venait de moi , je me hâtai de détourner ma pensée d'un tel objet; et je serais heureuse de ne m'en souvenir jamais , afin de nôtre pas attristée par la vue de tant de fautes. Béni soit celui qui lire , quand il lui plaît , du bien de tout ! Ainsi soil-il.

Je disais qu'il est dangereux de compter ses années d'oraison ; car , bien qu'on soit humble, l'on doit toujours craindre de se complaire dans la pensée d'avoir mérité quelque chose. Ce n'est pas que je veuille dire que l'on n'ait rien mérité , et que l'on n'en doive être bien récompensé ; mais je tiens pour certain que toute personne qui, dans les voies spirituelles, se flattera d'avoir , par plusieurs années d'oraison , mérité des faveurs si relevées , n'arrivera point au comble de la perfection. Ne lui suflit-il pas que, [)Our prix de ses efforts, Dieu l'ait soutenue do sa main et [)réservée des offenses où elle tombait avant de faire oraison ? Faut-il encore qu'elle lui intente procès pour ses propres deniers , comme on dit ? Selon moi , ce n'est pas ainsi qu'agit une âme profondément humble;

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je puis me tromper ; mais enfin je trouve une grande témérité dans retlc conduite ; et, quoique j'aie bien peu d'humilité, je n'ai jamais osé en venir là. Cela peut venir, je l'avoue, de ce que je n'ai jam:ns servi Dieu comme je le devais ; si je l'avais mieux servi , j'aurais été peut-être plus empressée que tout autre à lui en demander le paiement.

Je ne nie pas qu'une ûme qui , pendant plusieurs années . persévère humblement dans l'oraison , ne fasse des progrès , et que Dieu ne lui accorde des faveurs ; je dis seulement qu'elle ne doit point se souvenir de ces années. Que sont , en effet , tous nos misérables services , en comparaison d'un goutte du sang adorable versé pour nous par le Divin Maître? Rt , s'il est vrai que plus nous le servons , plus nous lui sommes redevables , quelle n'est pas notre folie d'entrer en compte avec un Dieu qui , pour un denier que nous lui payons , nous donne en retour mille ducats ? Laissons là . je vous en supplie au nom de son amour , ce calcul qu'il n'appartient qu'à lui de faire. Les comparaisons sont odieuses même dans les choses d'ici-bas ; et à combien plus forte raison dans celles dont lui seul peut être juge ! Le Divin Sauveur ne nous a-t-il pas clairement enseigné à lui abandonner ce discernement des mérites, quand il donne à ceux qui sont venus à la dernière heure le même salaire qu'à ceux qui ont porté tout le poids de la chaleur et du jour ?

J'ai écrit ces trois feuilles en tant de jours et de reprises , à cause de mon peu de loisir, que j'avais oublié une vision dont j'avais dessein de parler ; la voici. Étant en oraison , je me vis seule dans une vaste campagne, environnée d'une multitude de gens armés de lances, d'épées, de glaives, et d'estocs fort longs ; tandis qu'ils s'apprêtaient tous à fondre sur moi pour me donner la mort , je ne voyais ni aucune issue pour fuir, ni personne pour me défendre. Dans cet excès de détresse, levant les yeux vers le Ciel , je vis Jésus-Christ , non dans le Ciel . mais bien haut dans l'air, au-dessus de moi ; il me tendait la main , et me couvrait de sa protection. A l'instant

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mémi; toute ma crainte s'évanouit, et celte multitude, malgré sa furie . n avait plus le pouvoir de me faire aucun mal.

Cette vision . qui . au premier abord, paraît sans utilité, me fut ncaninoins ircs-avantageuse ; elle me fit connaître ce qui me devait arriver. C ar m'étant ensuite trouvée presque dans cet état, je reconnus que Dieu avait voulu me montrera l'avance un lidèle tableau du monde. Là, en effet, tout semble armé contre notre âme ; je ne parle pas de ceux qui ne sont pas fidèles à Dieu , ni des honneurs , des richesses , des plaisirs . ni de tant d'autres adversaires qui , manifestement, nous tendent des pièges et tâchent de nous y entraîner , si nous ne sommes pas sur nos gardes ; mais je parle des amis môme . des parents, et , ce qui m'étonne le plus, des personnes les plus vertueuses. Car tous me combattaient à l'envi , pensant bien faire ; et je me voyais réduite à une tulle exlrémilc, que je ne savais ni comment me défendre, ni que devenir. 0 mon Dieu ! si je raj^portais en particulier tout ce que j'endurai alors, quelle souveraine horreur un pareil récit ne nous donnerait-il pas du monde ! Non , tout ce que j'avais jusque-là éprouvé de peines et dangoisses n'était point comparable à cet assaut. Ce fut . selon moi , \.\ plus grande des persécutions auxquelles j'ai été en butte dans ma vie. Souvent j'étais tellement accablée de toutes parts , que mon unique remède était de lever les yeux au Ciel , et d'appeler Dieu à mon secours. Ce qui m'avait été montré dans cette vision était parfaitement présent à mon souvenir . et me servit beaucoup pour ne mettre ma confiance dans aucune créature , mais en Dieu qui seul est stable. Mon attente n'a pas été trompée ; car , durant le cours de cette grande tribulalion , mon adorable Maître , selon qu'il me l'avait montré dans cette vision , m'envoya toujours quelqu'un qui venait comme de sa part me tendre la main et me soutenir ; il me fortifiait ainsi dans la ré.«ïolution de ne m'appuyer sur aucune créature . et d'employer uniquement à son service ce peu de vertu qu'il m'avait donnée. Qu'il soit béni éternellement !

Élanl un jour dans une inquiétude et un trouble extrême , loin do pouvoir me recueillir et de sentir en moi ce délachemcnl parfait qui m'est ordinaire, je voyais mon imagination s'échapper malgré moi à mille pensées vaines ; je souffrais un véritable combat , et comme un déchirement intérieur ; et , pour comble d'épreuve, mon àme était obscurcie par d'épaisses ténèbres. La vue de cet excès de misère me fit appréhender que les grâces dont j'avais été comblée ne fussent des illusions. Lorsque j'étais en cette peine , Notre-Seigneur daignant m'adresscr la parole , me dit « de ne me point affliger ; qu'en me « voyant de la sorte . je devais comprendre dans quelle misère «je tomberais s'il s'éloignait de moi ; il ajouta que nous ne « pouvons être en assurance tant que nous vivons dans cette « chair mortelle. » II m'éclaira en ce moment sur les avantages et le mérite de cette guerre et de ces combats intérieurs auxquels il réserve une si belle récompense ; il laissa également lire dans son cœur la tendre compassion qu'il nous porte tant qu'il nous voit dans ce triste exil. Il me dit ensuite « que je ne « devais pas croire qu'il m'eût oubliée ; que jamais il ne m'a- « bandonnerait ; mais qu'il voulait que, de mon côté , je fisse « tout ce qui dépendrait de moi. •> A ces paroles prononcées avec un ineffable accent de bonté et d'amour . le Divin Maître daigna en ajouter d'autres qui étaient pour moi le comble de la grâce et de la faveur ; je ne vois aucune raison de les rapporter.

Voici celles qu'il me dit souvent en me témoignant beaucoup d'amour : « Désormais tu es mienne , et moi je suis «tien. » Je lui réponds d'ordinaire, et avec vérité, ce me semble , par celles-ci : « Ce n'est pas de moi , Seigneur , mais « de vous seul que je m'occupe. »

Lorsque je considère qui je suis , ces paroles et ces caresses de mon adorable Maître me jettent dans une indicible confusion; et j'ai besoin, comme je l'ai déjà remarqué et le dis quelquefois à mon Confesseur . de plus de force pour recevoir de telles grâces , que pour porter les plus grandes croix. Dans ces moments , le souvenir de mes bonnes œuvres est comme

effacé ; le tableau de mes inûdélilcs et de mes misères est seul devant moi , et mon esprit , sans avoir besoin de discourir , l'embra^-sc d'un regard : ce (jui me semble surnaturel.

De temps en temps je me sens saisie d'un si ardent désir de communier, que nulles paroles nesont capables de l'exprimer. Cela m'arriva un malin où la[)luie tombant [)ar torrents semblait m'interdire de faire un pas hors de la maison. Je sortis néanmoins , et je me trouvai bientôt tellement hors de moi par la véhémence de ce désir , que . quand on aurait dressé des lances contre ma poitrine , j'aurais passé outre ; qu'on juge si la pluie pouvait m'arréter. A peine arrivée à l'église , j'entrai dans un grand ravissement. Le Ciel qui , les autres fois , no s'était ouvert que par une porte . s'ouvrit à mes yeux dans toute son étendue ; et alors, mon Père , parut à ma vue le trône dont je vous ai parlé ; au-dessus de ce trône j'en aperçus un autre où , sans rien voir , et par une connaissance qui ne se peut exprimer, je compris que résidait la Divinité. Ce trône était soutenu par des animaux mystérieux dont j'avais entendu expliquer les figures , et je m'imaginai que c'étaient les Évangélistes ; mais je ne pus voir ni comment il était fait, ni qui y siégeait. Je vis seulement une grande multitude d'Anges qui me semblèrent incom[)arablement plus beaux que ceux que j'avais auparavant vus dans le Ciel. Je pensai que c'étaient des <>hérubins ou des Séraphins, parce que leur gloire , comme je viens de le dire , l'emporte de beaucoup sur celle des autres ; et ils paraissaient tout enflammés. Le bonheur céleste dont je me sentis inondée ne se peut exprimer ; c'est quelque chose d'inelTable ; et, à moins de l'avoir senti, on ne peut s'en former aucune idée. Je compris que tout le bien qu'on peut soiihaiter se rencontrait là , et néanmoins je ne vis rien. Il me fut dit , par qui , je l'ignore , que ce qui était alors uniquement en mon pouvoir était de comprendre que je ne pouvais rien comprendre , et de considérer comment toutes choses ne sont qu'un pur néant en comparaison de ce bien invisible. La vérité est qu'à partir de celte époque j'étais rem-

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plie de honle à la seule pensée que je fusse encore capable , je je ne dis pas de m'affeclionner , mais do in'arrôlor inùmr à quelque chose de créé , le monde ne me paraissant (|u une fourmilière. J'assistai à la messe et je communiai ; mais je ne saurais dire comment je fus durant tout ce temps : car il me parut très-court, et je fus extrêmement surprime devoir, quand l'horloge sonna . que j'avais été deux heures dans ce ravissement et dans celte gloire. Je ne pouvais ensuite me lasser d'admirer ce feu qui, du brasier même de l'amour divin, tombe dans l'âme. Il est tellement surnaluiel, qu'avec tous mes désirs et mes efforts , je ne saurais en obtenir une seule étincelle , si le Divin Maître, comme je l'ai dit ailleurs, ne me l'accorde en pur don. Sa puissante ardeur consumant le vieil homme avec toutes ses imperfections , ses langueurs et ses misères, le fait en quelque sorte renaître de ses cendres, comme je l'ai lu du phénix ; l'âme ne paraît plus la même , tant elle a changé de désirs et acquis de vigueur ; aussi elle commence k marcher dans le chemin du Ciel avec une pureté toute nouvelle. Comme je souhaitais ardemment de me voir ainsi transformée, je suppliai le Divin Maître de m'embraser de celte nouvelle ferveur pour commencer à le servir ; il me répondit : « La comparaison que lu viens d'employer est très-juste ; « prends garde de l'oublier , afin qu'elle l'excite à faire sans « cesse de nouveaux efforts pour devenir plus parfaite. •)

Dans un de ces moments où j'étais dans ce même doute dont j'ai parlé naguère , si ces visions venaient de Dieu , Notre-Seigneur m'apparut et me dit d'un Ion sévère : « 0 enfants des « hommes 1 jusqu'à quand aurez-vous le cœur dur ? » Il ajouta «que je ne devais examiner en moi qu'une chose : était- il ft vrai, oui ou non, que je me fusse entièrement donnée à lui ; a si je m'étais donnée toute à lui , ce qui était vrai, je devais a croire qu'il ne me laisserait point perdre. » Celte exclamalion par laquelle il avait commencé à me parler , m'ayant extrêmement touchée , il me dit , avec beaucoup de tendresse et de douceur : « De ne me point affliger ; j'étais, il le savait

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« bien , préle à loul [)our son service ; aussi m'accorderait-il a tout ce que je lui demanderais : et . de fait , il m'accorda ce « que je lui demandais alors. Je n'avais qu'à voir ce continuel « accroissement de mon amour pour lui : il était la preuve que « ces visions ne venaient point du démon. Je ne devais pas a croire que Dieu permît à cet esprit de ténèbres d'exercer un « tel empire sur les âmes de ses serviteurs. Non , coniinuaa t-il , il n'est pas en son pouvoir de te donner cette lumière « de l'esprit , et ce calme profond dont lu jouis. » Cet adorable Maître termina en me disant : « Que tant de personnes , « surtout d'un tel caractère , mayant assuré que ces faveurs • venaient de Dieu . je ferais mal de ne pas le croire. »

Un jour, tandis que je récitais le symbole de saint Athanase. qui commence par ces mots : Quicumque vult salvits esse , Notre-Seigncur me fit comprendre de quelle manière un seul Dieu est en trois personnes , et me le fil voir si clairement , que j'en demeurai tout à la fois extrêmement surprise et consolée. Cela me servit beaucoup pour mieux connaître la grandeur de Dieu et ses merveilles ; et comme , lorsque je pense à la très-Sainte Trinité, ou que j'en entends parler, je comprends comment les trois adorables personnes ne font qu'un seul Dieu, j'en éprouve un inexprimable contentement.

Un jour de IWssomplion de Notre Dame, il plut à Notre-Seigneur de me montrer dans un ravissement comment cette Reine des Anges était montée au Ciel, avec quelle joie et quelle solennité elle y avait été reçue, et la place qu'elle y occupait. Mais de ra[»porter comment cela se passa , c'est ce qui m'est impossible ; tout ce que j'en puis dire est que la vue d'une telle gloire en faisait rejaillir une très-grande sur mon âme. Cette grâce [)roduisit en moi les plus heureux effets ; elle me donna une soif plus insatiable de souffrances, et un désir plus ardent de servir cette souveraine Dame élevée par ses mérites à un tel comble de gloire.

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Me trouvant dans l'église d'un Collège de la Compagnie de Jésus, je vis deux fois un dais fort riche sur la lôte des Religieux de ce Collège , quand ils recevaient la communion ; je cessais de le voir, lorsque les autres personnes communiaient.

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