‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 47 sur 52 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Ravissement où Dieu se fait connaître â la Sainte comme souveraine Vérité. Paroles qu'il lui adresse. Ce que c'est que d'aimer Dieu en vérité. Empreinte que cette Vérité laisse en son àrao , et lumières qu'elle lui communique. — Dans un autre ravissement, elle voit son ftme comme un clair miroir où elle découvre Notre- Seigncur, et réciproquement elle se voit en lui. Elle connaît que le péché mortel couvre ce miroir de noires ténèbres , et que l'hérésie le noircit et le brise tout ensemble. — Extase où il lui est montré comment toutes les choses se voient et sont contenues en Dieu. Pour donner une idée de ce grand spectacle, elle compare la Divinité à un diamant infiniment clair et infiniment plus grand que le monde. Elle voit l'énormité du péché mortel , commis dans cette clarté très-pure, et comment un seul péché mortel mérite l'enfer. — Prophéties sur les grands services que certains Ordres religieux doivent rendre à l'Eglise. — Diverses paroles par lesquelles Notre- Seigneur instruit et console la Sainte. Consumée par la soif des souffrances , elle lui dit souvent : Seigneur , ou souffrir , ou mourir ! — Ses sentiments en écrivant ces dernières pages de sa vie. Conclusion , lettre au Père Pierre Ybanez.

Un jour , inondée dans l'oraison de délices excessives , et me ré[)utant indigne d'une telle faveur , je considérai à combien plus juste titre je méritais la place qui m'avait été montrée dans l'enfer , et dont la vue , comme je l'ai dit , ne s'efface jamais do mon souvenir. Cette pensée m'enflamma d'une nouvelle ardeur, et j'entrai dans un ravissement que je ne puis exprimer. Abîmée et absorbée dans cette suprême Majesté que j'avais vue d'autres fois . je connus une Vérité qui est le complément de toutes les vérités. Je ne saurais dire comment cela se fit , parce que je ne vis rien. J'entendis alors ces paroles , sans voir qui les [)rolerait , mais comprenant que c'était la Vérité elle-même : « Ce que je fais pour toi en ce

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» moment n'est pas peu ; c'est une des plus grandes faveurs » dont tu me sois redevable ; car tous les malheurs qui arrivent » dans le monde viennent de ce que l'on n'y connaît pas claire- » ment les vérités de l'Ecriture , dans laquelle il n'est pourtant » pas un point qui ne doive s'accomplir. » Il me semblait que je l'avais toujours cru ainsi , et que tous les fidèles le croyaient de môme ; mais il me fut dit : « Ah ! ma fille, qu'il » y en a peu qui m'aiment véritablement ! s'ils m'aimaient, » je ne leur cacherais pas mes secrets. Sais-lu ce que c'est » que de m'aimer véritablement ? C'est de bien comprendre » que tout ce qui ne m'est pas agréable n'est que mensonge. •> Cette vérité que tu ne comprends pas maintenant, tu l'en- » tendras clairement un jour |3ar le profit qu'en retirera » ton âme. »

J'ai vu, en effet, l'accomplissement de ces paroles, et je ne pourrais trop en rendre grâces au Seigneur. Car depuis cette extase , je ne saurais dire jusqu'à quel point je découvre la vanité et le mensonge de tout ce qui ne tend pas au service de Dieu , ni jusqu'où va ma compassion pour ceux qui ignorent cette vérité. J'en tirai plusieurs autres avantages ; je ne vais en rapporter que quelques-uns, parce que, pour le plus grand nombre , les termes me manquent absolument. Mon adorable Maître me dit dans ce ravissement une parole de tendresse très-particulière : j'ignore comment cela se passa , car je ne vis rien ; mais elle opéra en moi une transformation que je ne puis non plus expliquer. Je me sentis armée d'un courage invincible pour accomplir de tout mon pouvoir jusqu'aux moindres choses de ce que l'Ecriture sainte nous ordonne ; et il me semblait qu'il n'y avait rien au monde que je ne fusse prêle à faire pour témoigner à Dieu ma fidélité en ce point.

La connaissance que me donna d'elle-même cette divine Vérité qui me fut représentée d'une manière ineffable, demeura empreinte dans mon âme ; elle me pénétra d'un nouveau respect pour Dieu , me manifestant sa majesté et son pouvoir, à une lumière si vive, qu'elle ne se peut exprimer ; on com-

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|)ron(l sonlcment que c'est une chose admirahle. J'aurais ardomrnonl souhaité de ne plus ni'enlretenir que de ces vérités si élevées au-dessus de ce dont on s'occupe dans le monde ; et ce fut pour moi dès ce moment une peine d'y vivre. D'autres fruits non moins précieux de cette vision furent une grande tendresse d'amour pour Dieu, une joie intime, une humilité [)rofondc. Quoi(]ue la manière dont Nolie-Scigneur m'enrichissait de tels trésors me fût cadiée. j'étais sans la moindre crainte qu'il v eût de l'illusion. Je ne vis rien, mais je connus combien il est avantageux flo n'estimer que ce qui nous approche de Dieu ; je com|)ris ce que c'est que de marcher dans la vérité en présence de la Vérité, c'est-à-dire, en présence de Notre-Seii^neur , qui est lui-même cette Vérité, comme il lui plut de me le faire connaître.

Toutes ces lumières me furent communiquées tantôt jiar des paroles qu'on m'adressait , et tantôt par un mode incompréhensible qui , sans parole . m'en donnait une intelligence encore plus claire. J'entendis sur cette Vérité de très-sublimes vérités que ne m'auraient |)as enseignées plusieurs Docteurs réunis : non , jamais ils n'auraient pu , ce me semble , les imprimer si [)rofondément en mon âme , ni me faire voir d'une manière si claire la vanité de ce monde, ('elte Vérité, qui daigna alors se montrer à moi , est en soi-même Vérité ; elle est sans commencement ni fin ; toutes les autres vérités déj)endcnt de cette Vérité, comme tous les autres Amours de cet amour , et toutes les autres grandeurs de cette Grandeur. Ce que j'en dis, je le sens , est obscur comparativement à la clarté avec laquelle Notre-Seigneur daigna me le faire entendre. Oh ! qu'il éclate admirablement le pouvoir de cette Majesté qui , en si peu de temps , enrichit de tant de biens , et laisse de si hautes vérités gravées dans l'Ame! 0 Grandeur, ô Majesté que j'ose appeler mienne ! que faites-vous , ô mon cher Maître ? Dieu tout puissant , considérez à qui vous accordez ces souveraines faveurs ! Ne vous souvenez-vous donc plus que j'ai été un abîme de mensonges et un océan de vanilé.s.

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et cela pureraenl par ma faute ? J'avais reçu de vous , Seigneur , un naturel qui abhorrait le mensonge, el combien de fois, néanmoins, ne m'en suis-je point faite l'esclave volontaire ! Comment , ô mon Dieu , comment pouvez-vous témoigner un tel excès d'amour el de faveur à une âme qui s'en est rendue si indigne ?

Un jour , pendant que nous étions toutes réunies au chœur pour les petites Heures , il plut à Dieu de me favoriser de cette grâce. Etant profondément recueillie , je vis tout à coup mon âme sous la forme d'un clair miroir , sans revers , sans côté , ni haut ni bas , mais resplendissant de toutes parts. Au centre m'apparaissait Notre-Seigneur Jésus-Christ , comme il le fait d'ordinaire ; je le voyais néanmoins dans toutes les parties de mon âme comme s il y était réfléchi ; et ce miroir de mon âme , à son tour , je ne puis dire comment , se gravait tout entier dans Noire-Seigneur par une communication inefifable , mais toute pleine d'amour. Je puis affirmer que cette vision me fut très-avantageuse, et qu'elle me fait encore le plus grand bien , toutes les fois que je me la rappelle , principalement après la communion. A l'aide de la lumière qui me fut donnée , je vis comment , dès que l'âme commet un péché mortel, ce miroir se couvre d'un grand nuage et demeure extrêmement noir ; en sorte que Noire-Seigneur ne peut s'y représenter ni y être vu, quoiqu'il soit toujours présent comme donnant l'être. Quant aux hérétiques , c'est comme si le miroir était brisé, malheur incomparablement plus aflFreux que s'il n'était qu'obscurci. Il y a une grande différence entre voir cela et le dire ; on ne peut que difficilement faire comprendre une pareille chose. Je le répète , j'en ai retiré les plus précieux avantages ; mais que de fois aussi n'ai-je pas été navrée de douleur , au souvenir de ces offenses par lesquelles j'ai si souvent obscurci mon âme , et me suis privée dr !a vue d'un si bon Maître !

Cette vision est excellente , à mon gré, pour apprendre aux personnes habituellement recueillies à considérer Notre-

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Seigneur dans le plus inlinio de leur Ame ; celte manière est [)lus attachante et plus utile que de le contempler hors de soi, comme je lai déjà dit ailleurs, d'accord sur ce point avec les livres d'oraison qui traitent de la manière de chercher Dieu. C'est en particulier l'avis du ijiorieux saint Aui^ustin , qui dit de lui-même que, cherchant Dieu dans les places publiques , dans les plaisirs . partout dans cet univers , nulle part il ne l'avait trouvé comme au dedans de son cœur. L'avantage d'une pareille méthode est visible, elle nous fait trouver Dieu en nous-mêmes . sans qu'il soit nécessaire de nous élever par la pensée jusqu'au Ciel , nous épargnant ainsi un effort (|ui fatigue l'esprit , distrait l'ûme , et nous fait recueillir moins de fruit.

Je crois utile de faire observer ici un fait qui , de tcm|)s en temps , se manifeste . surtout dans les commencements ; il arrive dans les grands ravissements qu'au sortir de celle union avec Dieu , qui dure peu , et dans laquelle toutes les puissances sont suspendues et absorbées , l'âme demeure dans un tel recueillement, même à l'extérieur , qu'elle a de la [)eine de retourner à ses occupations ordinaires ; la mémoire et l'entendement sont encore tellement égarés , qu'ils paraissent en [)roie à une sorte de délire. Cela pourrait bien procéder de la faiblesse môme de notre nature : comme elle ne peut supporter une action si forte de I esprit , l'imagination, par contre-coup, se trouve affaiblie ; je sais du moins que quelques personnes l'ont éprouvé de la sorte. Elles devraient alors se faire violence pour laisser l'oraison pendant quelque temps, avec dessein de la reprendre ensuite ; parce qu'autrement . la santé en pourrait être gravement altérée. L'on en voit assez d'exem[)Ies pour se convaincre (ju'il est de la prudence de regarder jusqu'où peu\ent aller nos forces.

Si l'expérience est nécessaire à une âme arrivée à cet état . un bon Guide spirituel ne l'est pas moins ; car elle devra le consulter sur bien des choses. Que si , après en avoir cherché un , rlle ne le trouve point , Noire-Seigneur ne man([uera pas^

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de suppléera ce défaut, puisque, malgré toute ma misère , il n'a pns laissé de m'assistcr en de semblables occasions. Les Maîtres spirituels qui ont une connaissance expérimentale de choses si élevées , sont , je crois , en petit nombre ; et , cepen dant , sans cette expérience, ils ne peuvent qu'inquiéter et affliger les âmes , au lieu de les soulager ; mais le Divin Maître ne laissera pas de leur tenir compte d'une pareille épreuve. Ainsi, le meilleur , selon moi . est de tout soumettre à celui qui nous dirige, comme je l'ai peut-être dit ailleurs ; mais , ne m'en souvenant pas bien, je ne crains pas de le répéter , tant cela est important. H y a une obligation plus stricte encore pour les femmes de communiquer ainsi avec leur Guide spirituel , et il est à souhaiter qu'il ail cette connaissance expérimentale dont j'ai parlé. C'est une vérité que le nombre des femmes à qui Dieu fait de semblables faveurs est beaucoup plus grand que celui des hommes : je l'ai entendu de la bouche même du saint Frère Pierre d'Alcanlara , et je l'ai vu de mes propres yeux. Ce grand serviteur de Dieu me disait que les femmes avançaient beaucoup plus que les hommes dans ce chemin , et il en donnait d'excellentes raisons qu'il est inutile de rapporter ici , mais qui étaient toutes en faveur des femmes.

Etant un jour en oraison , il nie fut en un instant représenté de quelle manière toutes les choses se voient et sont contenues en Dieu. Je ne les apercevais pas dans leurs propres formes , et néanmoins la vue que j'en avais était d'une souveraine clarté : tenter de la décrire me serait impossible. Elle est pourtant restée vivement empreinte dans mon âme. C'est une des grâces insignes que le Seigneur m'ait faites , et qui m'ont le plus servi à m'humilier et à me confondre au souvenir des péchés que j'ai commis. Si le Seigneur eiJt daigné m'accorder plus tôt celte lumière, s'il l'eût accordée à ceux qui l'offensent, jamais ni eux ni moi n'eussions eu le cœur et la hardiesse de l'outrager. J'eus bien ce spectacle , mais dans quelle lumière m'a[)paraissail-ii .'* Je ne saurais l'affirmer. Cependant, il fallait

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bien alors en Siiisir (juclcjne chose, puisque je vais pouvoir en donner une comparaison. Mais celle vue esl si suhlile cl si déliée , que I enlendenienl ne saurait l'allcindre. Ou liien , c'est que je ne sais me comprendre dans les visions qui semblent défiourvucs d'images , telles qu'il en existe sans doute. A moins qu'on ne dise que les puissances étant alors dans le ravissement . elles ne peuvent hors de là ressaisir la manière dont Dieu leur niontre les choses . et veut qu'elles en jouissent.

Je dirai donc que la Divinité est comme un diamant d'une lrans})arcnce souverainement limpide el beaucouf) plus grand que le monde, ou bien comme un miroir semblable à celui où l'âme mêlait montrée dans la vision [)récédenle : seulement, c'esl d'une manière incomparablement plus sublime, el je sens que je n'ai point de termes pour l'exprimer. Chacune de nos actions se voit dans ce diamant , parce que rien ne saurait exister en dehors d'une grandeur qui enferme tout en soi. .Mon étonnemcnl fui au comble de voir , dans un espace (le temps si court , tant de choses représentées dans ce diamant admirable, elje ne saurais me souvenir sans une extrême douleur des taches alîreuses que mes péchés imprimaient dans celle clarté ménarrablemcnt pure. Oui , toutes les fois que ce tableau ^vient s'offrir à ma pensée , je ne sais comment je n'y succombe pas Aussi , après cette vision . j'étais lellement mourante de honte , que je ne savais en quoique sorte où me mettre. Oh ! que ne m'est-il donné de communiquer une pareille lumière à ceux (jui commellenldes péchés déshonnêles et infâmes, pour leur faire comprendre que leurs attentats ne sont point secrels, el que Dieu en esl justement blessé, puisqu'ils sont commis sous ses yeux même , et d'une manière si insultante pour une si haute Majesté. Je vis à combien juste litre on mérite lenfer pour un seul péché mortel , tant est énorme el incompréhensible l'outrage qu'on fait à Dieu en le commellant en sa présence, et tant sa sainteiê intinie repousse de tels actes. C'est aussi ce ([ui fait briller davantage sa miser»-

corde ; car , sachant que ces vérités sont connues de nous , il Délaisse pas de nous souffrir. Je me suis souvent dit : si une telle vision imprime à I ame tant de terreur , que sera-ce au jour dujugement, quand celte Majesté se montrera clairement à nous , et que nous verrons pleinement à découvert toutes nos offenses ! 0 Dieu ! quel aveuglement a donc éié le mien ! Souvent j'ai été saisie de frayeur en écrivant ceci ; mon Père, vous n'en serez point étonné ; ce qui uniquement doit vous surprendre , cest qu'ayant ces lumières, et me regardant ensuite moimême , je puisse encore vivre. Qu'il soit béni à jamais celui qui m'a supportée avec une si infatigable patience 1

J'étais profondément recueillie dans l'oraison, y goûtant beaucoup de douceur et un calme très-pur, lorsque je me trouvai tout à coup environnée d'Anges et fort proche de Dieu. Je me mis à prier de toute mon âme [)Our les besoins de l'Eglise : sa Divine Majesté me fit voir alors les grands services que devait rendre un certain Ordre dans les derniers temps , et le mâle courage avec lequel les Religieux de cet Ordre devaient défendre la foi.

Un jour, pendant que j'étais en prière devant le très Saint- Sacrement, un Saint dont l'Ordre a été un peu déchu , m'apparut tenant en main un grand livre ; l'ayant ouvert, il me dit d'y lire certaines paroles écrites en caractères grands et trèsdistincts, et j'y lus ces mots : « Dans les temps à venir , cet « Ordre sera florissant , et il aura beaucoup de martyrs. »>

Une autre fois étant au chœur , à Matines , éclairée d'une semblable lumière, je vis devant moi six ou sept Religieux de ce même Ordre tenant des épées en main : ce qui veut dire . à mon avis , qu'ils sont appelés à défendre la Foi. Car , dans un autre ravissement , transportée en esprit dans une vaste plaine où se livrait un grand combat , je vis les Religieux de cet Ordre , avec un visage admirablement beau et tout en feu, combattre si vaillamment qu'ils renversaient à terre plusieurs de leurs ennemis , et en tuaient un grand nombre. Je connus que cette bataille était livrée contre des hérétiques. Ce glorieux

Saint m'est apparu un certain nombre de fois, et m'a dit plusieurs choses importantes. Il m'a témoigné me savoir gré des prières (pie je fais pour sou Ordre , et m'a promis de me recommander h Notre-Seigneur. Je ne désigne point les Ordres dont je parle . de crainte (juc d'autres ne s'en offensent ; si Notre-Seigneur veut qu'ils soient connus, il saura les faire connaître. Mais une gloire à laquelle tous les Ordres et chacun de leurs membres devraient aspirer à l'envi , c'est de devenir entre les mains de Dieu de dignes instruments pour servir l'Eglise dans les grands besoins où elle se trouve de nos jours. Heureuses les vies qui se consumeraient pour une si belle cause!

Quelqu'un ra'ayant priée de demander à Dieu qu'il voulût lui faire connaître s'il était de son bon plaisir qu'il acceptât un évôché . Noire-Seigneur me dit après la communion : « Lorsqu'il aura compris et clairement reconnu que la vraie 0 domination est de ne rien posséder . alors il pourra l'accep- » ter ; » me donnant à entendre que ceux qui sont élevés aux dignités de l'Kglise doivent être éloignés de les désirer , ou au moins de les rechercher.

Telles sont les grâces que Notre-Seigneur a accordées et accorde encore d'une manière presque continuelle à cette pécheresse : je pourrais en rapporter un grand nombre d'autres ; mais je supprime ce récit , parce qu'on peut , d'après ce qui a été dit jusqu'à présent, comprendre l'état démon âme et la manière dont il a plu a Notre-Seigneur de me conduire. Qu'il soit béni à jamais d'avoir pris tant de soin de moi !

Un jour cet adorable Maître , voulant me consoler de mes peines , me dit avec l'accent de la plus tendre affection : « Ne l'afflige point , ma fille , lésâmes en cette vie ne peu- » vent être toujours dans le même état ; tantôt tu seras fcr- » vente et tantôt sans ferveur , tantôt dans la paix et tantôt » dans le trouble et les tentations ; mais espère en moi , et ne j) crains rien. »

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Pensant un jour s'il n'y avait pas quelque attache soit dans mon affection pour les Maîtres spirituels de mon âme , et tous les grands serviteurs de Dieu , soit dans le plaisir et la consolation queje trouvais dans leurs entretiens , Noire-Seigneur me dit : « Ma fille , si un malade en danger de mort se » voyait guéri |)ar un médecin , ce ne serait pas en lui une » vertu de ne pas témoigner de la reconnaissance à son bien- » faitcur, et de ne pas l'aimer. Qu'aurais-tu fait sans le secours » de ces personnes? La conversation dos bons ne nuit point ; » aie soin seulement que tes paroles soient pesées et saintes. » Avec cette précaution , continue de traiter avec eux ; loin » de t'apporter aucun dommage , leurs entretiens seront irès- » utiles à ton âme. » Ces paroles me consolèrent beaucoup ; car souvent , crainte de quelque attache , j'aurais souhaité n'avoir plus de rapport avec eux. C'est ainsi que Notre-Seigneur m'assistait en tout de ses conseils , allant jusqu'à me dire de quelle manière je devais me conduire avec les faibles . et avec certaines personnes. Enfin cet adorable Maître s'occupe sans cesse de moi . sans jamais me perdre de vue.

Il y a des temps où je ne puis sans douleur me voir si inutile pour son service , et contrainte de donner au soin d'un corps aussi faible et aussi infirme que le mien , plus de temps que je ne voudrais. Un soir, pendant que j'étais en oraison, l'heure du repos étant venue , je me trouvais assaillie de grandes douleurs, et le temps de mon vomissement ordinaire approchait. Me voyant enchaînée par la faiblesse du corps , et mon esprit , d'un autre côté , voulant s'occuper de Dieu . je sentis dans ce combat une telle afiliction , que je me rais à répandre d'abondantes larmes. Cela m'est arrivé bien des fois , et me cause tant de tourments , que j'éprouve alors une véritable horreur de moi-même. Mais hélas ! dans le cours ordinaire de la vie , je ne m'abhorre pas autant que je devrais, etje ne manque pas à prendre les soins qui me sont nécessaires ; et Dieu veuille que souvent je n'excède pas , comme j'ai sujet de le craindre ! Tandis que j'étais dans cette angoisse

que je viens de (lécrirc. Noire-Seigneur m'apparul ; il me consola avec heaucoup tie bonté el me dit : « Ma lille , prends » ces soins el endure celle soullVance pour l'amour de moi ; la » vie est encore nécessaire pour mon service. » Ainsi jamais . je puis le dire . je ne me suislrouvée dans une angoisse vraimenl pénible . de})uis le jour où je pris la ferme résolution de sers ir de toutes mes forces un si bon Maître, un si tendre consolateur. Car s'il me l.iisse d'abord un peu souffrir , il me comble ensuite de lanl de consolation , qu'en vérité je n'ai aucun mérite a désirer les souffrances. Elles seules peuvent désormais me rendre celle vie supportable. Souffrir , voilà où tendent mes vœux les plus chers ; que de fois , du [)lus intime de mon âme , j'élève ce cri vers Dieu : Soigneur , ou souffrir . ou mourir ! c'est la seule chose que je vous demande. Dévorée de la soif de voir Dieu . lorscjue j'entends sonner l'horloge , je tressaille de joie , dans la pensée que je touche d un peu plus près à ce fortuné moment , et que c'est une heure de moins à passer dans cette vie. A cet état d'âme en succède néanmoins parfois un autre où je ne sens ni peine de vivre , ni envie de mourir. C'est une absence de ferveur , et je ne sais quel obscurcissement à l'égard de tout, qui peut provenir , comme je l'ai dit , des grandes souffrances que j'endure.

Lorsque Notre-Seigneur me dit . il y a quelques années , que son dessein était de rendre i)ubliques les grâces dont il me favorisait . j'en éprouvai une peine très-sensible. Et de fait , comme vous le savez , mon Père , je n'ai pas eu peu à souffrir jusqu'à ce moment , parce que chacun les interprèle à sa façon. Mais ce qui me console , c'est qu'il n'y a point eu de ma faute, car j'ai eu un soinevtréine de n'en parler qu'aux Guides éclairés qui en étaient juges , ou à des personnes à qui je savais qu'ils en avaient eux-mêmes parlé ; cette réserve , comme je m'en suis déjà expliquée , procédait moins de mon humilité que de la peine excessive que je ressentais de les déclarer même à mes Confesseurs. Maintenant , quoique quelquesuns murmurent contre moi par un bon zèle , que d'autres

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appréhendent de me parler cl môme de me confesser , el que d'autres tnc fassent bien des observations , je n'en suis , grAce à Dieu , nullement émue. Voyant très-clairement que Nolrc-Scigneur a voulu se servir de ce moyen pour l'avancement de plusieurs âmes , et me souvenant de tout ce qu'il a souffert pour chiicune d'elles , je me mets fort peu en peine de tout ce que l'on peut dire et penser sur ce sujet. Peut-être suis-je redevable jusqu'à un certain point de cette liberté intérieure , à la retraite profonde où j'ai le bonheur de vivre. J'espérais , dès qu'il plut au Divin Maître de m'enfermer dans ce petit coin de terre , que le monde , pour qui j'étais comme morte, ne se souviendrait plus de moi ; mon es[)érance n'a pas été entièrement réalisée, et contre mon désir , je suis forcée de parler encore à quelques personnes. Néanmoins, comme on ne peut me voir dans ma chère solitude , je me considère comme dans un port où la bonté de Dieu m'a jetée , et j'espère de sa miséricorde qu'y vivant si loin du monde , avec une petite et si sainte compagnie , j'y serai à l'abri de tout orage. Je regarde de là . comme d'une hauteur où rien ne saurait m'atteindre , tout ce qui se passe dans le monde, et je ne suis nullement touchée de l'opinion qu'on se forme de moi. Mais je le serai toujours extrêmement du moindre petit avanlage que je pourrai procurera une âme , et c'est le but où tendent tous mes désirs depuis que je suis dans ce bienheureux asile. Ma vie est maintenant comme une espèce de sommeil extatique; tout ce qui à l'extérieur frappe mes regards ne me semble qu'un rêve , et ne me cause ni plaisir ni peine. Que si j'en éprouve de temps en temps , cela passe si vite que j'en suis tout étonnée , et mon âme n'en est pas plus émue que d'un rêve. C'est la pure vérité ; et quand je voudrais quelqiiefois me réjouir ou m'attristerde quelque sujet particulier de plaisir ou de peine , c'est pour moi chose aussi impossible qu'à une personne sage de concevoir de la joie ou du chagrin d'un songe qu'elle aurait eu. Notre-Seigneur a daigné amortir en moi ces sentiments qui n'étaient autrefois si vifs que parce que je n'étais ni mortifiée, ni morte aux choses de ce monde.

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Plaise à sa Divine Majesté que je ne retombe plus dans un pareil aveuglement !

Voilà , mon Père , la vie que je mène maintenant ; demandez . je vous en conjure , h Dieu pour moi ou qu'il m'appelle h lui , ou qu'il me donne les moyens de le servir. Plaise à sa Majesté que cet écrit vous soit de quelque utilité! Faute de loisir il m'a bien coûté quelque peine ; mais que cette peine serait suave h mon cœur , si j'avais réussi à dire quelque chose qui fît louer Dieu une seule fois ! Oh ! qu'avec un pareil salaire je me tiendrais pour bien payée , quand môme aussitôt après , vous devriez jeter l'ouvrage au feu ! Je souhaiterais néanmoins qu'auparavant il fut examiné par les trois serviteurs de Dieu connus de vous, qui ont été et sont encore mes Confesseurs. Si c'est mal , il estjusle qu'ils perdent la bonne opinion qu'ils ont de moi ; si c'est bien , éclairés et vertueux comme ils sont , ils sauront , j'en suis sûre , remonter au principe , et ils loueront celui qui a daigné parler par moi. Je supplie Notre-Seigneur de vous soutenir toujours de sa main divine , et de faire de vous un si grand Saint , que, rempli de l'esprit et de la lumière d'en haut , vous puissiez éclairer cette misérable créature , dépourvue d'humilité et pleine de hardiesse , qui a osé se résoudre à écrire des choses si relevées. Dieu veuille que je n'y aie point commis d'erreur ; mon intention du moins a été droite : j'ai souhaité bien faire, obéir et porter ceux qui liront ces pages à donner quelques louanges au Seigneur. Déjà , depuis |)lusieurs années , je lui demande instamment celte grâce ; et , comme les œuvres me manquent , le désir de contribuer tant soit peu à sa gloire m'a fait prendre la hardiesse de mettre en ordre le récit d'une vie où mes infidélités ont , hélas ! introduit tant de désordre. Je l'ai fait sans aucune étude ou prétention ; je n'y ai mis que le temps de l'écrire, disant ce qui s'est passé en moi , avec toute la naïveté et toute la vérité dont j'étais capable. Daigne mon Dieu qui est tout-puissant el pour qui vouloir c'est faire , m'accorder la grâce d'accomplir en tout sa volonté sainte ! Je l'en conjure ,

VIK PK SAINTE TKRF.SK

qu'il ne permette point la perte de celle âme que son amour . par tant (l'.irtifices , a si souvent arrachée à l'enfer et ramenée dans la voie du salut. Ainsi soit-il !

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