AVANT-PROPOS
J'ai reçu l'ordre d'écrire ma manière d'oraison et ies grâces dont le Seigneur m'a favorisée ; on me laisse en môme temps pleine liberté d'entrer dans les plus grands détails. Pourquoi faut-il que je ne sois pas également libre de révéler, dans tout leur jour , mes péchés et les infidélités de ma vie(1)!
(1) Pour apprécier au juste ce que sainte Térèse dit de ses péchés, le catholique doit connaître le jugement que l'Église a porté sur cette question.
Il faut , de plus , qu'il comprenne comment cette grande Sainte , qui garda toujours l'innocence baptismale , a pu parler d'elle-même comme d'une grande pécheresse.
Quel est donc le jugement porté par l'Eglise sur les péchés de sainte Térèse? Ce jugement solennel , régie sûre du nôtre , le voici formulé dans la bulle de canonisation de cette Sainte. Grégoire XV parle ainsi à toute l'Église Catholique : « Entre toutes les vertus dont le Seigneur avait orné son épouse , sa pureté sans tache brilla du plus vif éclat. Elle la cultivait avec tant de soin , que non-seulement elle ob.serva jusqu'à la mort le vœu de virginité qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse , mais encore elle conserva , exempte de toute tache , une angélique pureté de corps et de cœur. »
« Inter cœteras ejus virtutes , quibus quasi sponsa a Deo ornata mirifice excelluit , M integerrima eiïulsit castitas, quam adeo eximie coluit , ut non soium propusitum « virginitatis servanda^ a pueritia conccptum , u.sque ad mortem pcrduxerit , sed o omni$ txpertem maculœ angelicam in corde et corpore serfaverit puritatem fl). »
Écoutons le témoignage d'un autre Souverain Pontife , Urbain VIII. Lorsqu'on lui présenta le premier office imprimé en l'honneur de sainte Térèse , avec ces paroles
(1) Gregorius XV , /n Bulla canonitationis.
22 AVANT-PROl'OS.
Mon Ame en eCit éprouvé une joie si vive ! Mais loin de céder à mon désir, on m'a commandé, sur ces aveux, une extrême réserve. Ainsi , je conjure . pour l'amour de Noire-Seigneur, ceux qui me liront , de se souvenir toujours que je ne saurais donner assez de larmes à ma triste vie. Non , parmi tous les
à la Qn de la sixième leçon : « Le Seigneur la comblait de ses célestes dons avec tant de largesse , que souvent , avec un profond soupir , elle le conjurait de mettre une mesure à ses bienfaits divins, et de ne pas perdre si tôt le souvenir de ses crimes : « « Eam divinis charismatibus tam liberaliter locupletabat Dominus , ut sœpius ce exclamans peteret boneficiis in se divinis moduni imponi , nec tam céleri oblivione scelerum suorum memoriam aboleri : »
Urbain VIII, de crainte qu'aux yeux des èmes simples Térèse ne parût une pécheresse , prit la plume et effaça d'un trait cette expression : Scelerum suorum (de ses crimes) , et de sa main y substitua celle-ci : Culparum suarum (de ses fautes) , comme nous le lisons aujourd'hui dans le Bréviaire Romain ; et il prononça alors ces paroles mémorables : a Sainte Térèse n'a jamais commis de péché mortel ; il ne convient donc pas que les saintes exagérations de son humilité deviennent pour les fidèles une occasion de soupçonner qu'elle se soit jamais rendue coupable de péchés graves. »
« Sancta Teresia nunquam commisit peccatum mortale. Quare non convenit , ut « quae ipsa prae humilitate sibi attribuebat , vulgo fiant occasio suspicandi eam gra- « vium delictorum arguendam unquam fuisse. »
Voici maintenant ce qu'affirment dans le rapport qu'ils firent pour sa canonisation, les Auditeurs de Rote , ces juges si éclairés , si intègres et si sévères : « Quoiqu'elle exagère ses fautes dans la relation de sa vie , ce qui démontre la profonde humilité de son âme , jamais cependant elle n'a commis de péché mortel ; mais elle a trèsfidélement conservé la robe nuptiale de la grâce reçue au baptême. »
« Quamvis ipsa culpas suas in relatione vitoe suae exaggerarit fquod profundam « humilitatem arguit) , nunquam tamen peccatum lethale commisisse , sed nuptia- « lem gratiœ vestem in baptismo susceptam fidelissime custodisse (1). »
Enfin , la Sacrée Congrégation des rites, en approuvant l'oraison qu'on récite pour la fête de la Transverbération du cœur de la séraphique Térèse de Jésus , proclame de la manière la plus solennelle que ce cœur a toujours été un inviolable sanctuaire de candeur et de divin amour : « ODieu ! qui avez transpercé avec un dard enflammé le cœur virginal et sans tache de Térèse votre épouse , et qui avez fait de ce cœur une victime sainte de la charité , etc. »
« Deus, qui illibata prœcordia B. Virginis Teresiœ sponsae tuae ignito jaculo trans- » fixisti , et charitatis victimam consecrasti, etc. »
Le jugement solennel de l'Église est connu. Ainsi, que sainte Térèse ait emporté au ciel son innocence baptismale, qu'elle n'ait jamais commis de péché mortel, c'est pour tout catholique vérité acquise , c'est question jugée par le tribunal le plus élevé et le plus saint de l'univers. Le moindre doute serait un outrage à la Sainte , à Jésus-Christ et à son Eglise. Toute affirmation ou insinuation contraire, non-seulement blesserait la vérité historique , mais serait un mépris formel de l'autorité de
(1; In relatione de ejus virlulibus . art. viii.
AVANT-PUOPOS 23
Saillis qui se sonl convertis , je n'ai |)ab la consolation d en trouver un dont la misère égale la njienne. Pour eux , après avoir été appelés par le Seigneur, ils ne l'offensaient plus. Moi, non-seulement je devenais plus mauvaise , mais je m'étudiais à résister à ses grâces . redoutant la Udelité quelles m'im[)0-
l'Église. Il y aurait , jo no dis pas uno condainnahle ignorance , mais do la porfidiD et de l'impiété à juter lo moindre nuago sur une question désormais jugée sans appel. Aussi . c'est à juste litre que les Bollandistes , dans le monument immortel qu'ils viennent d'élever il la gloire de sainte Térése , condamnent et stigmatisent la témérité d'un de ses historiens , de Villefore , qui , se mettant en flagrante opposition avec le jugement de l'Église , donne un caractère de gravité aux péchés de Térése , et ose lui imputer des fautes qui seraient une flétrissure pour la sainte Réformatrice du Carmel.
Catholiques , c'est avec horreur que nous devons repousser toute parole , tout jugement , tout écrit sur les fautes de sainte Térése , qui ne se tro\ivent point conformes aux oracles de notre Sainte-Mère l'Eglise. C'est en particulier aux prédicateurs qui , tous les ans , abordent le panégyrique de la vierge d'Avila, qu'appartient la belle mission de mettre en lumière les glorieuses décisions de l'Église , de proclamer bien haut ce qu'affirment et les actes de la canonisation de sainte Térése , et les plus graves historiens de sa vie. qu'au temps de ses plus grandes infidélités, elle fut un modèle de vertu.
Qu'ils sachent bien que jamais , avec tous les efforts de leur éloquence , ils ne pourront assez mettre en relief aux yeux des fidèles , cette couronne de lis immaculés qui , du baptême à la mort , a resplendi , avec une croissante blancheur , sur le front pur et virginal de Térése. Qu'ils tremblent saintement de ne pas présenter dans tout le jour de la vérité un des plus augustes chefs-d'œuvre de l'Esprit-Saint , ^une des épouses les plus séraphiques du Verbe incarné , une des vierges qui entoureront de plus près dans le ciel la Vierge sans tache.
Terminons ce qui regarde le jugement de l'Église , en appliquant avec les doctes auteurs des Acla Sanctorum , à la séraphique Térése de Jésus, ce qu'écrivait autrefois do Job , un des plus grands Papes , saint Grégoire : « Que chacun admire cette grande àme dans ses vertus, à mes yeux elle se montre sublime jusque dans ses péchés ! n
« Videatur vir iste cuilibet magnus in virtutibus suis , mihi certe sublimis appa- » ret etiam in peccatis suis (I) ! »
Le jugement de l'Eglise une fois connu , il reste à expliquer comment Terèse , une si grande Sainte , a pu parler d'elle comme d'une si grande pécheresse. Or , pour comprendre un tel langage , il n'y a qu'à se souvenir de l'époque où elle écrivit sa vie.
Depuis longtemps elle était arrivée au sommet de la perfection , elle pratiquait ce vœu héroïque do faire toujours ce qui serait le plus parfait ; déjà , depuis quelques années , le Séraphin , avec le dard enflammé , avait fait à son cœur cette blessure (\m devait transformer sa vie en un perpétuel miracle d'amour; par ses ravissements «■t par ses extases , elle habitait pour ainsi dire au Ciel ; ce divin s«ii«i.r lui avait ele
li Moral, lib XXII , cap. xv.
av.\nt-im;ufo<.
suieiil , et ino senUinl d'ailleurs dans l'impuissance de recoiinailre tant de bienfaits. Qu'il soit béni à jamais do m'avoir si longtemps attendue! J implore en ce njoment , du fond de mon cœur, le recours de sa lumière pour (juc la clarté et la vérité régnent dans cette relation. En l'écrivant, j'obéis à mes confesseurs ; je me rends aussi , je lo sais , à la volonté du Divin .Maître (jui depuis longtemps exigeait de moi cet
montré ; son àme avait vu tomber devant elle les voiles augustes qui couvrent l'incompréhensible et adorable Trinité. La gloire de ce mystère était sans cesse comme présente à ses regards'sur cette terre d"cxil ; elle jouissait de la présence pres(|uc habituelle de Notre-Seigneur , et contemplait de l'œil interne de l'àme cette inénarrable beauté du Verbe incarné ; déjà elle avait reçu ces grâces si étonnantes qu'elle va nous faire connaître dans sa vie, et d'autres plus étonnantes encore qu'elle a cru devoir passer sous silence , ne jugeant pas l'esprit humain capable d'en porter la connaissance dans cet exil. C'est quand elle est élevée à ce comble de sainteté, c'est quand elle brûle , comme ces esprits célestes (|ui entourent le trône de Dieu , des plus saintes ardeurs du divin amour , que la séraphique 'iTérèse ,de Jésus prend la plume , et rend l'Eglise catholique confidente des mystères de son cœur. Sa vie (|u'elle va nous décrire , elle la voit , « illuminée par la lumière de la face même du Très-Haut ; » elle la voit dans le miroir de la sainteté infinie de Dieu ; c'est à cette divine lumière (]u"elle écrit. Dès lors les atomes des moindres imperfections sontâ ses yeux des montagnes ; les fautes vénielles sont mortelles pour ce cœur aimant. Ellejfrissonne d'elfroi en voyant que par de légères infidélités , elle avait fait un pas vers la pente'qui conduit à l'abîme ; au jugement de son amour , c'est avoir mérité l'enfer, .\ussi . pour venger l'honneur de Dieu , Térèse ne cessera d'exagérer ces infidélités. La langue du repentir chrétien ne lui fournira aucun terme assez fort. Comme elle contemple de si près la Sainteté infinie et qu'elle brûle des ardeurs d'un Séraphin , elle s'indigne contre elle-même de n'avoir été qu'un Ange de temps en temps distrait de la vue de son Dieu, d'avoir perdu dans des entretiens terrestres, l)ieux et honnêtes d'ailleurs, des heures où elle aurait pu s'embraser d'amour dans le céleste entretien. °,Car voilà ses plus grandes fautes, et ce qu'elle appelle une impardonnable trahison. Elle voudrait mourir de honte et de regret ; elle se juge un objet de juste horreur pour tout le genre humain , et souhaiterait de s'anéantir jusqu'au centre de la terre. Ces taches légères feront couler d'intarissables torrents de larmes de ses^yeux. Elle aura d'inconsolables regrets, et les accents de repentir qu'exhalera ce cœur pur de la pureté d'un ange égaleront en tendresse et en douleui' ceux d'Augustin.
Voilà tout le secret de ce langage. On l'a compris , quand avec Térèse on s'élève à cette hauteur des pures lumières du Ciel et de cet amour qui consume les Séraphins.
Maintenant que le jugement de l'Eglise est connu, on saura apprécier au juste les saintes exagérations de l'humble Térèse, et on lira avec autant d'admiration que de bonheur ces pages de sa vie embaumées du plus pur parfum de l'humilité chrétienne.
AVA.M-FIIOI'OS. 4u
écrit; mais jii:>(|ii'ù ce jour, ju n'avais osé l'enlreprendre. Puissc-l-il tourner à sa gloire, el faire bénir son nom ! Puisset-il donner une nouvelle lumière à ceux qui rae dirigent ! Me connaissant mieux désormais , ils prêteront un plus ferme appui à ma faiblesse , el je commencerai enfln à payer de quelque retour les faveurs dont mon Dieu m'a comblée. Que
utes les créalu
Ainsi boil-il !