CHAMPLAIN EN ACADIE
I. Le sieur de Monts fonde une Société, — II. Départ de Monts pour l'Acadie, — III, Prêtre et ministre. — IV. Arrivée en Acadie, — V, Champlain explore la côte du port au Mouton au cap de Sable. — VI. Du cap Nègre au cap Sainte-Marie. — VII. Les falaises acadiennes et la baie de Port-Royal. — VIII. Coup d'œil sur l’Acadie. — IX. De Port-Royal à la rivière Saint-Jean. — X. La rivière Saint-Jean. — XI. Ile et rivière Sainte-Croix. — XIE Monts au port au Mouton. — XIII. Départ du port au Mouton. — Monts donne à Poutrincourt la baie de Port-Royal. — XIV. Découverte d'une mine de cuivre. — XV. Arrivée à Sainte Croix et installations. — XVI. Hivernage. — XVII. Voyage au Penobscot, — XVIII. Le Kennebec, Norambègue des Scandinaves. — XIX. L'Eden transatlantique. — XX. Explorations de Jean Parmentier et de Jean Alfonse. — XXI. La grande ville de Norambègue, — XXII. Traces du séjour des Scandinaves. — XXIIT. Le Gougou et le Gygjar. — XXIV. De la rivière Charles et des établissements des Normands sur cette rivière. — XXV. De lu baie de Plymouth et du voyage de Thorvald. — XXVI. Le cap Cod et le port Malbarre.
I. — Au moment où Champlain revenait à la cour, ne sachant trop que faire, Pierre de Guast, sieur de Monts, gouverneur de Pons, gentilhomme ordinaire de la Chambre, lui proposa de l’accompagner au Nouveau- Monde.
Monts était huguenot, pourtant « fort honnête Homme, » dont les vuës étaient droites, qui avoit du zele pour
» l'Etat, et toute la capacité nécessaire pour réussir dans » l’entreprise dont il s’étoit chargé ! ».
Il avait fait avec Chauvin un voyage en Canada, mais il n’avait pas dû dépasser Talloussac, car il trouva que c'était « un fascheux pays ». Il veut fonder une colonie dans une contrée moins rigoureuse, plus aimée du soleil et propre à l’agriculture. Pour le choix, il ne ticndra aucun compte des récits des voyageurs et ne S'en rapportera qu'à soi-même. Il s’installera provisoirement dans la Cadie ou Acadie*, maintenant Nova Scotia ou Nouvelle-Ecosse. De là, il cherchera un emplacement définitif.
Son plan arrêté, il va trouver le roi, et le roi lui accorde, d'un trait de plume, par lettres-patentes des S novembre et 18 décembre 1603, le titre de lieutenantgénéral, une moitie de l'Amérique du Nord, le monopole du trafic et l'annulation des anciennes concessions.
Les marchands de Rouen, de Dieppe, de Saint-Malo, de la Rochelle, lésés dans leurs intérêts, déçus dans leurs espérances, poussent des cris terribles et le RUE de Rouen remontre au roi :
Que le sieur de Monts est de la religion prétendue réformée.
Qu'on porte atteinte aux cours de parlement en leur enlevant la connaissance des conflits que peut soulever l'exécution des ordonnances relatives au peuplement et à
l CnarLEVoIx, op. cit., t. I, p. 173.
? Cody ou Quoddy « contrée ».
3 Marc LescarBor, Z/ist. de la Nouv.-France, 1612, p. 432,
l'habitation de l’Acadie et des provinces circonvoisines ;
Que la liberté du commerce est compromise.
Le 17 janvier 1604, Henri IV répond à ses « amez et feaulx et genz » tenant sa cour de parlement à Rouen :
J'ai donné l'ordre au sieur de Monts d'emmener quelques gens d'église de bonne vie, doctrine et édification pour prévenir ce qui se pourrait produire de « contraire profession ».
L'entreprise ayant pour objet le « seul bien et advan- » cement de nostre puissance, autorite et service », les inconvénients qui pourraient en résulter ne regardent que nous et notre conseil.
Il ajoute ce coup droit :
« Nous sçavons assez que le seul moyen d'interrompre » ce desseing et d’empescher led. sieur de Montz de le » poursuivre et mestre à fin est de luy former plusieurs » procez, instances et actions à quelque prix que ce soit, » valables ou non, en diverses juridictions et par diverses > personnes, auxquelles ses moyens, ny son assidue et » continuelle occupation ne pourroient suffire, s’il estoit » de le traicter confusement et diversement ».
En ce qui concerne la liberté du commerce, nous avons permis à nos sujets, il y a déjà longtemps, de s'associer avec le sieur de Monts.
Il n'y a donc pas lieu de rompre une entreprise qui doit donner dans l'avenir un «trafic commun et facile au > général de nos subjectz et pour leur seule utilité, accez » et liberté ».
: STE CL Re M PT ME sa
Le roi enjoint donc très expressément, à ses amés et féaux, de cesser toutes oppositions, tous empêchements qui pourraient nuire à l’entreprise !.
Le Parlement s'est soumis. Monts a partie gagnée, mais connaissant le terrain mouvant de la cour, il s'efforce d’intéresser à son entreprise les armateurs ennemis.
II. — Sa commission lui impose de « provoquer et » émouvoir à la connoissance de Dieu et à la lumiere de » la Foy et religion Chrétienne » les populations des pays à découvrir. Pour répondre à cet engagement, il emmène un prêtre et un ministre calviniste.
Le baron de Poutrincourt, les sieurs Champlain, de Champdoré, plusieurs gentilshommes, des gens de qualité, des artisans, se joignent à lui. Il a le droit de réquisitionner « les vagabonds, personnes oyseuses et sans » aveu », et il en use. Il pouvait objecter que les pères de la Ville Eternelle étaient des voleurs. Soit. Mais c'était une graine mauvaise qui, heureusement, n'a pu prendre racine dans les colonies françaises de l'Amérique.
Monts, ainsi organisé, part du Havre le 7 mars 1604. Pontgravé le suit à petite distance avec des vivres ?.
1 Cette pièce, qui porte la signature de Henry et celle de Potier, est comprise, en original, dans le Registre secret du parlement de Normandie, 1603-1604, t. II (Archives de la Seine-Inférieure),
? Lescarsor, Hist. de la Nouv.-France, 1612, pp. 447, 448. — CuaMpPLaix, Voyages ; 1632, Lre part., pp. 42, 43.
IT. — À peine embarqués, le prêtre et le ministre se mettent à discuter. Ils n'arrivent pas à se convaincre, passent de la discussion à la dispute, de la dispute aux injures et des injures aux coups. Arrivés au Nouveau Monde, ils continuent et souvent le ministre se plaint d'avoirété battu. « J'ai veu », ditChamplain, «le Ministre » et notre Curé s'entre-battre à coups de poing, sur le » différend de la religion. Je ne sçay pas qui estoit le » plus vaillant, et qui donnoit le meilleur coup, mais je » sçay tres-bien que le Ministre se plaignoit quelquefois » au Sieur de Mons d’avoir esté battu, et vuidoient en » ceste façon les points de controverse. Je vous laisse » à penser si cela étoit beau à voir; les Sauvages » estoient tantost d’un costé, tantost de l’autre, et les » François meslez selon leur diverse croyance, disoient » pis que pendre de l’une et de l'autre religion ! ». Dès le milieu du xvi° siècle le bon Jou-lle disait :
« Plus de Dieu l'on dispute, et moins l'on y fait croire ».
Les deux imprudents adversaires moururent presque en même temps, et les matelotsles mirent dans une même fosse « pour veoir si morts ils demeureroient en paix * ».
IV.— Le sieur de Monts devait laisser à Canso, clouées à un arbre, à l'adresse de Pontgravé, une lettre et une croix. La mer étant mauvaise, encombrée de glaces flot-
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., pp. 46, 47. 2 SAGARD, Hist. du Canada, 1636, p. 9.
tantes, il passa au large, et ne prit terre que plus au sud, dans le port au Mouton, sur la côte orientale de l’Acadie, où il s'installa dans des cabanes faites sur le modèle de celles des Sauvages. Il attend là Morel et Pontgravé, et perd ainsi une bonne partie de la saison ?. Il aurait pu se dispenser d’aller plus loiu. Il se trouvait entre Canso et la Hève, les deux meilleurs ports de l’Acadie et les mieux situés pour le commerce ?.
V. — Champlain avait promis au roi de lui rapporter des cartes et des rapports. Il reçoit donc avec plaisir l'ordre de prendre une chaloupe et d'aller à la découverte.
Il navigue au sud, à distance des côtes, à cause des profondeurs. Du port au Mouton au cap de Sable, il remarque un rocher qu'il nomme, à cause de sa forme et de sa couleur, cap Nègre.
VI. — À une lieue du cap de Sable, il rencontre une île où vivaient paisiblement d'innombrables familles de Cormorans. Il leur dérobe une barrique d'œufs.
Au mois de mai, Monts a capturé un navire du Havre qui faisait sur les côtes un trafic illicite. Pour atténuer le chagrin du capitaine, il a donne au lieu du drame le nom de « Port Rossignol * ».
C'est maintenant Liverpool Harbor, mais le nom de
1 LescarBor, Hist. de lu Nouv.-Fr., 1612, p. 451. 2 CrarLevoix, op. cit., t. I, p. 179.
3 LescarBoT, Æist, de la Nouv.-France, 1612, p. 449.
un
« Rossignol » a été conservé au plus beau lac de la péninsule acadienne.
Champlain traite les oiseaux comme Monts a traité le capitaine Rossignol, et donne à leur retraite le nom d’ «ile des Cormorans ».
Un peu plus loin il reconnaît des îles couvertes de hauts arbres et peuplées d’un nombre infini d'oiseaux. Les gentilles bêtes ne connaissaient pas encore l’homme et regardaient curieusement, sans défiance, ce bipède sans plumes. Les tangueux surtout,comme les pigeons de Saint-Marc, se laissaient approcher sans crainte et, cruellement, les compagnons de Champlain les tuaient à coups de bâton.
Il signale ensuite le cap Fourchu, où la pêche à la morue est fructueuse, puis des terres boisées qui paraissent propres à la culture, puis une île encore nommée « Longue », que la mer ou quelque commotion tellurique a détachée de la péuinsule Digby. Il explore la belle baie Sainte-Marie et découvre dans son voisinage des mines de fer dont une dans des « terres rouges comme sang ». Cette reconnaissance terminée, il passe par la brèche qui sépare l’île Longue de la péninsule Digby, et entre dans le vaste bassin que Monts nommera « baie Française », et les Anglais, à cause de sa profondeur, Fundy Bay! ».
VII. — La côte acadienne, que longe maintenant Champlain, est peu articulée, presque rigide, et forme,
l CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., pp. 51-53.