‹ Vie de Samuel Champlain [microforme]Chapitre 22 sur 112 · LE TE ET ET · texte numérisé non relu

LE TE ET ET

» heures de mon industrie à enseigner chrétiennement » notre petit peuple, pour ne vivre en bêtes, et pour » donner exemple de nôtre façon de vivre aux Sauvages, » je l’ay fait en la nécessité, et en estant requis, par » chacun Dimanche, et quelquefois extraordinairement, » préque tout le temps que nous y avons esté. Et bien me » vint que j’avoy porté ma bible et quelques livres, sans » y penser : car autrement une telle charge m'eust fort » fatigué, et eust esté cause que je m'en serois excusé. » Or cela ne fut point sans fruit, plusieurs m’ayant rendu » témoignage que jamais ils n’avoient tant oui parler de » Dieu en bonne part, et ne sçachant auparavant aucun » principe de ce qui est de la doctrine Chrétienne, qui » est l’état auquel vit la pluspart de la Chrétienté. Et » s’il y eut de l'édification d’un costé, il y eut aussi de la » medisance de l'autre, parce que d’une liberté gallicane » je disois volontiers la verité ! ».

Ce langage est celui d’un honnête homme et d'un chrétien convaincu. Il n’y a pas dans toute son œuvre un mot, je dis un seul, qui puisse faire supposer qu'il penchait vers le calvinisme. Qu'importe! L’abbe Faillon, sulpicien, écrira : « C'est-à-dire qu’il prenait occasion de » ses prédications pour déclamer impunément contre les » catholiques * ». Ce savant abbé l’accuse d’avoir eu les psaumes de Marot, mais il ne dit pas où il a pris ce

1 LescarBor, 0p. cit., 1612, pp. 489-490.

2? FaizLoN, Histoire de la colonie française en Cunada; Paris, 1865, t. I, p. 95.

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renseignement. Les eût-il eus, ce que rien ne prouve, où serait le mal de la part d’un poète? L'abbé Faillon dit encore, sans en rien savoir : « S’il affectait les dehors de » la piété catholique, il était calviniste de sentiment el » de cœur '».

Poutrincourt était sincèrement catholique. « Mais il » redoutait pour sa colonie le concours des Jésuites ? ». Lescarbot pensait comme lui, tout au moins il ne-tint compte du conseil que lui donna un prêtre de la Rochelle de s'adresser aux Réverends Pères. C’est pourquoi l’abbé Faillon ne manque pas une occasion de parler contre Lescarbot.

Le P. de Charlevoix, qui était jésuite, connaissait, : aussi bien que M. Faillon, je pense, le sieur Lescarbot, Il le juge ainsi : « Il animait les uns, il picquoit les » autres d'honneur, il se faisoit aimer de tous, et ne » s'épargnoit lui-même en rien. Il inventoit tous les jours » quelque chose de nouveau pour l'utilité publique, et » jamais on ne comprit mieux de quelle ressource peut » être dans un nouvel établissement un esprit cultivé par » l'étude, que le zèle de l'Etat engage à se servir de ses » connaissances et de ses réflexions. C’est à cet avocat » que nous sommes redevables des meilleurs Mémoires » que nous ayons de ce qui s’est passé sous ses yeux, et » d'une histoire de la Floride Françoise, On y voit un » auteur exact et judicieux, un homme qui a des vüëés, et

l FaizLor, op. cit., t. I, p. 94.

? Francis PARKMAN, op. cit., pp. 202, 253.

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» qui eût été aussi capable d'établir une colonie que d’en » écrire l'Histoire ! ».

XIV. — En cette année 1606, alors que Poutrincourt travaillait à l'établissement d'une France nouvelle, la France ancienne sortait de la Saint-Barthélemy et de la Ligue. On avait beaucoup souffert, eu bien peur. Savait-on, le soir, si le lendemain la famille ne serait pas dispersée, emprisonnée ou massacrée? Avec le bon roi Henri, tout change. Le fanatisme, monstre stupide, « enfant dénature de la religion », rentre ses griffes. Les gros nuages s’évanouissent, le bon soleil de France remonte dans le ciel, tous les cœurs renaissent à l’espérauce, Comme après toutes les pestes, les guerres, les grandes calamités sociales, la vie paraît douce et bonne, on en jouit avidemeut, on lui demande tout ce qu'elle peut donner de joies et de plaisirs.

Cette furieuse envie de vivre, de vivre en liesse, les Français la portent en Amérique. Quand l'avancement de la saison force les colons à prendre leurs quartiers d'hiver, le pieux, grave et honnête Champlain propose à Poutrincourt la création d’un ordre nouveau qu'il appelle l'Ordre de Bo:-Temps. En devaient être membres les quinze officiers ou assimilés de la colonie. Il avait pour but l’approvisionnement et le service de la table de ces messieurs. Chacun d'eux, à son tour, enétait, pour un

1 CHARLEVOIX, op. cit., t. I, pp. 185, 186,

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jour, architriclin ou maître d'hôtel. Ils tenaient à se surpasser l’un l’autre, et, deux jours avant leur entrée en fonctions, ils allaient chasser, pêcher, visiter les sauvages et les jardins. Toute leur récolte était déposée à la cuisine, et la préparation en était surveillée avec une religieuse attention.

Au moment solennel du principal repas, l'architriclin arrive, la serviette sur l'épaule, le bâton d'office en main, le collier de l'Ordre au col. Tous les membres suivent, chacun portant son plat. A la fin du repas, « avant de rendre grâces à Dieu », l’architriclin en fonctions remet à son successeur les insignes de l'Ordre, et ils boivent « l’un à l’autre » un verre de vin.

« Quoiquelesgourmands de deça nous disent souvent », s'écrie Lescarbot, « que nous n'avions point là la rué > aux Ours, nous y avons fait ordinairement aussi bonne » chère que nous sçaurions faire en cette ruë aux Ours, » et à moins de frais! ».

Comme dans la rue aux Ours, quand la grosse faim était apaisée, que la « purée septembrale » perlait dans les gobelets, on contait de ces charmantes, fines, hardies, spirituelles historiettes qui réjouissaient nos aïeux et nos aïeules du xvu‘ siècle; Français et Sauvages chantaient et Marc Lescarbot reécitait des vers de sa façon.

Que manquait-il à Port-Royal pour être une seconde France? Rien

1 LescarBoT, op. cit., 1612, pp. 581 et suiv.

Sinon d'avoir prés soy un chacun sa mignone!,

Les artisans, les marins et les soldats vivaient aussi largement et, comme les chefs, faisaient provision de force et de bonne humeur pour affronter les fatigues et les dangers de la saison prochaine.

A la fin de mars, les neiges étant fondues, tout le monde se remet au jardinage. Tout vient à souhait et « ce commencement de bonne esperance », dit Lescarbot, « nous faisoit préque oublier notre païs originaire ».

Poutrincourt construit des bâtiments pour les nouvelles recrues qu’il attend, remplace par un moulin à eau son vieux moulin à bras, met en chantier une grande et une petite barque pour aller, au besoin, à Canso ou à Terre-Neuve.

XV. — Le 25 mai 1607, jour de l’Ascension, arrive un navire de France. Le fort brûle beaucoup de poudre, le navire ne l'épargne pas. On était si heureux de recevoir des nouvelles du pays !

La joie est de courte durée. La Société fait savoir à Poutrincourt que le privilège du sieur de Monts est revoqué, qu’elle a subi des pertes en Canada et ne peut plus rien faire pour la colonie de Port-Royal.

Que reprochait-on à Monts pour le traiter si rigoureusement? D’avoir fait hausser le prix des castors ;

1 LuscarBor, À Dieu à la Nouvelle-France du 30 juillet 1607, dans les Muses de la Nouvelle-France; Paris, Millot, 1612.

d’avoir privé les sujets du roi d’un droit de trafiquer dont ils jouissaient de temps immémorial; enfin « Joint à ceci » que ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit privilege, » il n’avoit encore fait aucuns Chrétiens. « Je ne suis » point », dit Lescarbot, « aux gages d'icelui pour dé- » fendre sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui depuis » la liberté remise lesdits castors se vendent au double » de ce qu’il en retiroit ».

Au reproche hypocrite de n'avoir pas fait de conversions, le même Lescarbot répond, une page plus loin, avec assez de raison : « Pour n'avoir fait des chrétiens il » n'y a sujet de blame. Le caractère chrétien est trop » digne pour l'appliquer de premier abord en une contrée » inconnuëé à des barbares qui n'ont aucun sentiment de » religion ! ».

L'abbé Faillon interprète ce passage avec une liberté que ne saurait se permettre un simple laïque. La phrase : « Je ne suis point aux gages d'icelui... » se rapporte à la vente du castor. Le savant abbé l’applique à la .nonconversion des sauvages.

Il a ainsi le plaisir de faire dire une sottise à Lescarbot et de mettre en suspicion la loyauté du huguenot de Monts ?.

Champlain, qui connaît la cour et ses bas-fonds, explique ainsi la révocation du privilège du sieur deMonts. Les Basques, les Bretons et autres se plaignent des mau-

1 LescarBoT, Hist. de la Nouv.-France, 1612, pp. 619, 620. ? FaiLLoN, op. cit., t. I, p. 95.

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