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Au retour, ils attaquent la réserve d’anguille, qui ne dure guère.
Ils partent alors pour la chasse, font des courses énormes, et si la neige est peu abondante, le gibier est inabordable : c'est la famine. Ils mangent leurs chiens, leurs robes de peau, des animaux immondes, des charognes, tout ce qui leur tombe sous la main !.
En 1626 ou 1627, deux femmes ont tué leurs maris pour manger et faire manger leurs enfants. Il est vrai que ce crime épouvanta la tribu qui, chose sans exemple, jugea les coupables et les punit *.
Deux femmes ont peur que leur frère ne les tue pour les manger et se proposent de le prévenir ÿ.
Quand les Montagnais partent pour la chasse dans les montagnes, ils répartissent dans les familles les veuves et les orphelins; les familles qui ont trop de chasseurs en prêtent à celles qui en manquent {.
Ils sont entre eux très libéraux, mais ils veulent don pour don. Les Jésuites soignaïent chez eux un vieillard. Les fils du bonhomme leur apportent un quartier d’élan. Que voulez-vous en échange? dirent les Pères. — Du vin et de la poudre à canon. — Nous n’en avons pas. Demandez autre chose. — Les Jésuites leur offrent de la nourriture ; ils mangent, reprennent leur viande et s'en
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., p. 125. ? SAGARD, Hist., 1636, pp. 681-699.
3 Le JEUNE, Relation de 1635, édit. de Québec, p, 16. 4 Sagarp, Hist., 1636, p. 262.
vont!! Ce qu’il y a de bon, c’est que les Jésuites leur apprennent à dire à Dieu dans leurs prières : « Donnes- » nous à manger, nous croirons en toi ? ». C'est toujours donnant donnant.
Dans les cases, qui sont occupées par plusieurs familles, les hommes ne se querellent pas et s’entraident volontiers, les femmes vivent en paix et ne crient pas après les enfants. Bien que les portes ne ferment pas, on ne signale jamais de vols ?.
Ils font la guerre par guet-apens, pour se venger, tuer des ennemis et faire des prisonniers.
Dés que les femmes aperçoivent les canots ou entendent les chants de triomphe des guerriers, elles courent au fleuve, dénouent leur ceinture et détachent leur robe. Quand les canots ne sont plus qu'à une centaine de pas, elles vont, entièrement nues, les prendre d’assaut. Les hommes se jettent à l’eau et se rendent à la case du chef où l'on exalte, dans de belles harangues, leur courage, leur adresse et leurs succès.
Les femmes s'emparent des scalpes, débarquent les prisonniers, les fêtent, les soignent, les bourrent de nourriture. Elles sont femmes à ne leur refuser rien. Elles pensent qu’un prisonnier fatigué, anémié, triste, suc-
1 Le JEUNE, Relation de 1634, édii. de Québec, p. 33.
2 Le Jeune, Relation de 1634, édit. de Québec, p. 76.
3 Lettre du P. Lallemant, dans le Merc. Franç., t. XIX, 1633, pp. 7171, 183, — P. Le Jeux, Relation de 1633, édit. de Québec, p. 6; — Relation de 1634, p. 31.
comberait trop vite aux tortures et donnerait une chair moins savoureuse.
Au poteau du supplice, le captif est superbe d'orgueil. Il excite et provoque ses bourreaux. « J'ai mangé, leur dit-il, plusieurs des vôtres. Mes frères, mes oncles, mes cousins, mes parents me vengeront, et vous feront souffrir des tourments que vous ne sauriez inventer pour moi ».
Quand il est prêt d'expirer, ils lui coupent la tête, lui ouvrent le ventre, jettent aux enfants, pour s'amuser, ses entrailles; du cadavre, mis dans la chaudière, ils font un festin !. En mangeant les chairs d'un ennemi, ils ont la satisfaction bien grande de se prendre pour des héros.
Ces gens qui tuent si pieusement père et mère, torturent si artistement et mangent avec tant d’orgueil un prisonnier, ont le respect des morts et croient à une vie extraterrestre. Ils ensevelissent les morts avec les robes, fourrures, haches, arcs, flèches, couteaux qui leur ont appartenu *.
Le P. Lallemant leur fait un jour remarquer que tous ces objets restent intacts dans les tombes. — « Évidemment, répondent les sauvages : les corps de ces objets restent avec le corps du mort, mais leurs âmes vont avec la sienne et lui servent ». Ils croient que les hommes, les
1 SacarD, Hist., 1636, pp. 456-464.
? Le JEUNE, Relation de 1633, p. 11.
$ Lettre du P. Lallemant, dans le Merc. Franç., t. XIII, 1627- 1628, p. 18.
bêtes et les choses ont une âme immortelle; que l'âme d’un homme, avec l’âme d'une flèche, chasse celle d’un castor.
Le P. Le Jeune combat ces croyances d’une façon qu'il pense fort habile, et s’attire cette réponse un peu dure et très juste : « Tais toy, tu n'as point d'esprit, tu. » demandes des choses que tu ne sçais pas toy-mesme ; » si j’avois esté en ces pays-là je te répondrois ! ».
Le psychologisme des Montagnais s’étendait bien plus loin : la mer a une âme et ce sont les palpitations de cette àme qui produisent les mouvements rythmiques des marées ?.
Ils croient que les morts sont sensibles aux honneurs et aux variations de la température.
Un jour un sauvage vint à Québec, où son frère était enterré. « Monsieur », dit-il au capitaine anglais, « vous » n'avez point de pitié de mon pauvre frère. L'air est » beau et le soleil chaud, et pourtant vous ne faites point » enlever la neige de dessus sa fosse pour le réchauffer » un petit ». Il ne veut pas comprendre que les morts sont insensibles à la chaleur comme au froid, et il faut se rendre à son désir *.
Quaud un montagnais est amoureux, il se fait beau (ce qui consiste à se barbouiller le visage de jaune, de rouge et de noir), et va faire sa déclaration. S'il est
1 Le Jeune, Relation de 1634, pp. 16-18.
2 SagarD, Hist., 1636, p. 513.
3 Relation du voyage fait en Canada pour la prise de possession du fort de Quebek, dans le Merc. Franç., 1632, t. XVIII, p. 72.
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agréé, il se rend à la case des parents de la jeune fille, et on l'enveloppe avec elle dans une couverture pour qu'ils puissent causer de leurs amours. S'ils s'accordent, les deux familles font des enquêtes. Des renseignements favorables étant recueillis de part et d'autre, on prépare la dot des futurs époux, ce qui est tôt fait. Celle de la jeune fille se compose d'une robe, d'une couverture, d'une chaudiere et de quelques écuelles d’écorce ; celle du jeune homme consiste ea un canot muni de ses avirons, quelques rêts, quelques filets, une hache, un arc et des flèches.
Les parents et les amis vont à la chasse et préparent un festin. Ce festin constitue toute la cérémonie nuptiale. Le sorcier ne prononce aucune parole cabalistique, les commères ne donnent pas de conseils inutiles, la mère ne pleure pas : la sagamité mangée, les deux jeunes gens sont mari et femme pour tant qu'ils se plairont !.
Désormais Madame devra être sage et féconde, car Monsieur est jaloux et veut des enfants. S'il n’y a pas trace de grossesse après quelque temps de vie commune, Monsieur dit que Madame « ne vaut rien », la renvoie et prend une autre femme.
Pour la Montagnaise, la stérilité est le plus grand des malheurs. Tant qu’elle n’est pas mère, elle est sans autorité dans la famille, servie comme les enfants, indigne de manger dans les plats des hommes.
Tandis que l’homme n’a, du matin äu soir, « autre
1 Sagan, Hist., 1636, pp. 320 et suiv.
» souci que de remplir son ventre », la femme fait la cuisine, porte le bois, traîne le gibier, répare la hutte, cultive le jardin, boucane la viande et le poisson. La gestation même ne la dispense d'aucun de ces travaux.
L'homme, cependant, la consulté .et reconnaît son autorité !.
Quand les maris vont à la chasse, les femmes se donnent le mot, choisissent leurs plus beaux quartiers de viande, se réunissent et s’en donnent à cœur joie, gloutonnement. Puis chacune conte ses prouesses, en les exagérant pour montrer qu’elle n’a pas toujours été niaise et a su se donner du bon temps. :
D'aucuns prétendent que les femmes mariées sont sages et que les filles font souvent des faux pas. « Pour » moy », dit le P. Sagard, « je doute encor qu'elles soient » libertines, en ayant veu de si modestes, et point du » tout d'impertinentes, soit de paroles ou de gestes ». Le Père savait un peu de la langue montagnaise et avait passé plusieurs jours dans les cabanes sans avoir rien vu ni rien enten:lu d'inconveuant ?. Le jésuite Le Jeune tient un autre langage. Il trouve plus qu'intolérable que filles, femmes, hommes et garçons vivent pêlent-mèle dans un trou enufumé, Tandis que le Recollet n’a rien entendu d'inconvenant, le Jésuite trouve que « plus on avance en » la langue et plus on entend de saletés ». Le bon Père retrouvait là le langage réaliste, épicé, précis de Ja cour
1 Lettre du P. Lallemant dans le Merc. Francç., t. XIII, pp. 16-21. — Saaarp, Aist., 1636, p. 274.
2 Saaaro, Hist., 1636, p. 413.