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Le pays est ravissant. Des deux côtés de la rivière s'étendent d'immenses prairies.
A une douzaine de lieues du Saint- Laurent, la Richelieu s’élargit et forme le petit lac Chambly. De ce lac on entend, la nuit, dit Francis Parkman, le bruit de chutes voisines, et le jour on voit, à travers le sombre feuillage des îles, des rapides dont les flots bondissent et fusent en gerbes d'écume qui retombent en poussière d'eau. Les Sauvages descendent ces rapides, mais ils ne peuvent les remonter.
Champlain prend terre avec cinq hommes et se porte le long de ces rapides pour voir s’il les pourra franchir. Il avance d'environ une lieueet demie et voit un courant, large de six cents pas, toujours également impétueux et dangereux. La sylve de la rive est épaisse, enchevêtrée, puissante, et six hommes ne peuvent songer à s’y ouvrir un chemin. Champlain prend conseil de ses compagnons et revient sur ses pas. Les Sauvages l'avaient assuré que la chaloupe passerait partout sans obstacle : ils croyaient sans doute que les Français portent sur l'épaule leurs navires comme eux portent leurs canots d’écorce.
« Estant de retour », dit Champlain, « et voyant Je » peu d'apparence qu'il y avoit de passer le saut avec » nostre chaloupe, cela m'afiligea et me donna beaucoup » de desplaisir de m’en retourner sans avoir veu un grand » lac rempli de belles isles, et quantité de beau pays, qui » bornele lac où habitent leurs ennemis, comme ils me » l’avoient figure. Après avoir bien pensé en moy mesme, » je me résolus d’y aller pour accomplir ma promesse, et
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» le désir que j’avois, et m'embarquay avec les Sauvages » dans leurs canaux, et prins avec moy deux hommes de » bonne volonté. Car quand ce fut à bon escient que nos » gens veirent que je me deliberay d'aller avec leurs ca- » naux, ils saignerent du nez, ce qui me les fit renvoyer » à Tadoussac! ».
VII. — Le 2 juillet, les Sauvages prennent sur leurs épaules les canots et les portent, « ce qui ne fut pas sans » peine », sur tout le parcours du canal qui réunit le lac Chambly à Saint-Jean, au delà des rapides, où la rivière redevient navizable.
Les alliés font la revue de leurs forces : ils comptent vingt-quatre canots et soixante guerriers.
Cette revue faite, ils remettent à flot. A vingt kilomètres au sud, la rivière s’élargit et forme une île longuede trois lieues « remplie », dit Champlain, « des plus beaux » pins que j'eusse jamais veu ». Trois lieues plus loin, ils décident de camper pour la nuit, rangent les canots sur la rive, côte à côte, dressent des huttes, amassent du bois mort pour le chauffage et abattent de gros arbres pour la construction de barricades autour des huttes. Ils savent si proprement faire ce travail « qu’en moins de deux » heures cinq cents de leurs ennemis auroient bien de la » peine de les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup » mourir ». Le côté de la rivière n’est pas fortifié. La ra-
! CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part, pp.136-141.
pidité de leurs travaux semble indiquerqu'ils possédaient des haches en fer.
Leur installation terminée, ils envoient à quelques lieues en avant, à la découverte de l'ennemi, neuf hommes dans trois canots. Cette précaution prise, ils s’endorment tranquillement. Cent fois ils ont été surpris et assommés avant d’avoir pu se mettre en défense : cela ne les corrige pas. Champlain leur recommande de veiller à tour de rôle, comme le font les Français : « Dans le jour, disent-ils, nous fatiguons beaucoup; la nuit nous faut dormir ».
En marche dans la forêt, ils se partagent en trois bandes : la première forme le gros de la troupe et reste toujours en armes ; la deuxième éclaire la marche, reconnaît les signes des amis et des ennemis; la troisième veille sur les flancs ; les chasseurs, pour ne pas donner l’alarme, se portent du côté opposé à l'ennemi et ne dépassent jamais la ligne des éclaireurs.
VIII. — S'ils négligent de se garder la nuit, ils ne manquent pas de consulter le pélotois, devin ou sorcier. Celui-ci construit une case magique, la couvre de sa robe, puis, par des gestes épileptiques et des incantations, il appelle le diable. Le diable vient, sous forme d’une pierre, et annonce, däns un langage qui n'est compris que du pilotois, le sort de l'entreprise.
Champlain voit tres bien que le devin est un maitre fripon et le dit aux Sauvages, qui n'en veulent rien croire.
Le bonhomme a toujours raison,
Car tous tant que nous sommes, Lynx envers nos pareils et taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout et rien aux autres hommes.
En France, la magie, la sorcellerie, les possessions, le sabbat étaient en pleine floraison. Gauffridi était brûlé vif à Aix, la maréchale d'Ancre à Paris, Urbain Grandier à Loudun ; eu l’an 1610, les juges du Châtelet voulurent brûler, comme sorciers, un cheval savant et son maître!; un peu partout on faisait flamber des sorciers ; le diable était à demeure dans les couvents de filles. Champlain trouvait cela tout naturel. Au Canada, ces abominations se réduisent à quelques tours de prestidigitation mal faits, à l'escroquerie de quelques peaux de castors, et cela choque sa raison.
Il semble bien d’ailleurs que la sorcellerie a fait le tour du monde. Elle a longtemps prospéré, elle prospère encore en beaucoup d’endroits, particulièrement, dit Francis Parkman, dans les tribus errantes de l'Amérique du Nord.
Les réponses du diable au pilotois donnèrent aux Sauveges pleine satisfaction.
IX. — Cette cérémonie terminée, le chef ramasse un paquet de bâtons, et rapidement, sans reprendre haleine,
1 VorraIRE, Siècle de Louis XIV, édit. de PAuL GAFFAREL ; Paris, Garnier, 1882, p. 28.