AVENTURES D'ÉTIENNE BRULÉ
1. Son départ pour le pays des Eriés, Rencontre en forêt. — II. À Carantouan. — IIT. Brulé arrive trop tard à Canandaigua, retourne à Carantouan et descend la Susquehanna, — IV. Il est attaqué, s'égare dans la forêt. Conduit à un village Iroquois, il est attaché au poteau du supplice. —" V. Un Agnus Dei et un orage. — VI. Il revoit Champlain, passe aux Anglais, est tué par les Hurons.
I. — Quand la grande armée huronne a quitté le lac Simcoe pour aller chez les Iroquois, Etienne Brulé est parti, avec douze sauvages, pour rallier les cinq cents Eriés qui devaient s’associer à l'expédition.
Champlain ne l’a revu qu'en 1618, à Trois-Rivières.
Après avoir traversé le lac Ontario, il se trouva sur le territoire des Sénécas, ennemis vigilants et féroces. Pour les éviter, il prit par les fourrés les plus épais et les ma-récages les moins fréquentés. Malgré ces précautions, il rencontre dans une plaine, près de Carantouan, quelques ennemis qui retournaient à leur village. Il est le plus fort, il les attaque, en tue quatre et fait deux prisonniers.
II. — Carantouan était palissadée comme les villes huronnes. Elle comptait 800 guerriers, soit environ 4,000 âmes.
L'arrivée de Brulé est l’occasion de danses, de festins, de harangues. Les 500 guerriers se préparent, mais avec si peu d'empressement qu’ils arrivent à Canandaigua, distant de trois jours de marche, deux jours après le départ des assiégeants,
III. — Brulé retourne à Carantouan et passe l'hiver à explorer, jusqu’à la mer, la rivière Susquehanna. Il y voit, comme partout, de nombreuses tribus qui se massacrent et se mangent les unes les autres.
L'ours a-t-il dans les bois la guerre avec les ours ? Le vautour dans les airs fond-il sur le vautour ?
L'homme est le roi de la création, je le veux bien, mais il en est la bête la plus stupidement cruelle. Quand on dit : Homo homini lupus, on reste au-dessous de la vérité. Le loup ne mange pas le loup et ne tüe que pour vivre ; l'homme mange l’homme et tue pour le plaisir de tuer.
Au printemps, ayant vu ces belles choses, Brulé revient à Carantouan, et en repart peu après, avec cinq ou six sauvages, pour le saut Saint-Louis.
IV. — Il rencontre une bande d'Iroquois qui l'attaque. Son escorte se disperse. Il se sauve, se cache, dépiste les ennemis et se perd dans la forêt. 11 errait de côte et
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d'autre, depuis trois jours, mourant de faim, à bout de forces, quand il découvrit un sentier. Que faire ? Il a le choix entre mourir d’inauition ou tomber entre les mains des Iroquois. Entre une mort certaine et une mort probable, il n'hésite pas et s'engage désespérément dans le sentier. Bientôt il aperçoit trois sauvages chargés de poisson. Il court après eux et, en approchant, crie, « comme est leur coutume ». Les Indiens font mine de s'enfuir et se mettent sur la défensive. Il leur parle dans leur langue, les rassure, et leur fait comprendre qu'il est torturé par la taim. Après avoir fumé ensemble le calumet de paix, ils le conduisent à leur village et lui donnent à manger.
Bientôt tout le monde sait qu’un Adoresetoüy, c’està-dire un Français, est dans le village. La foule accourt, le saisit, le conduit à la cabane du chef et lui pose des questions très gênantes : D'où viens-tu? A quelle occasion es-tu là ? Comment as-tu pu t’égarer par là ? N'es-tu pas de la nation française qui nous fait la guerre? — Je suis, répond-il, d’une nation meilleure qui désire votre amitié. Ils ne sont pas assez simples pour le croire, se jettent sur lui, l’attachent à un arbre, lui arrachent les ongles avec les dents, la barbe poil à poil, et lui passent sur le corps des charbons ardents. Le chef s’interpose, mais on ne l'écoute pas.
V. — Brulé porte un Agnus Dei. Un sauvage voit cette amulette et veut s’en saisir. — « Si tu la prends et » me fais mourir », dit-le patient, « tu verras que tout
» incontinent apres tu mourras subitement et tous ceux » de ta maison ». L’Iroquois persiste dans son dessein, et les autres continuent le supplice.
Juste à ce moment, le ciel, qui était « serein et beau », se charge de nuages noirs, épais; il tonne effroyablement, de livides éclairs zigzaguent sur la forêt. Il paraît que jamais les sauvages n'avaient vu pareille chose. Pris de panique, ils se sauvent, sans même oser approcher du supplicié pour le délier.
Brulé a tué quatre Iroquois et en a livré deux à la vengeance des Eriés. Le Dieu juste a vu cela d’un œil paterne ; mais il ne peut voir, sans colère, les Iroquois supplicier Brulé, son serviteur, qui, pieusement, porte un Agnus Dei. Faisant ainsi Dieu à son image d’imbécile, Brulé appelle doucement, avec un superbe aplomb, ceux qui se sauvent, « leur remonstrant le mal qu'ils » lui faisoient sans cause, leur faisans entendre com- » bien nostre Dieu estoit courroucé contr'eux pour » l'avoir ainsi maltraicté ».
Le chef revient, le délivre, l’'emmène dans sa loge et panse ses blessures.
Il fut dès lors bien vu, bien traité, appelé à toutes les fêtes, mais il ne paraît pas avoir usé de sa situation pour tenter d'amener à nous les Iroquois. Quand il voulut revenir parmi les siens, des jeunes geus lui firent escorte pendant quatre jours. Il arriva chez les Hurons au momeut de leur voyage annuel et descendit avec eux au saut Saint-Louis.
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VI. — Champlain lui fait espérer une récompense et l’engage à continuer ses découvertes.
En 1629, iltrahit au profit des Anglais. Trois ans plus tard, il est assassiné chez les Hurons.
Six cents hommes de cette nation, venus à Quebec, en 1633, craignent d’être inquiétés pour ce meurtre. Champlain les rassure. Etienne Brulé, leur dit-il, s’est rebellé contre son roi et sa patrie. Il a livré à nos ennemis le secret de nos affaires et de notre situation. I! devait, comme traître, mourir en France. Envoyé chez vous par les Anglais pour desservir la France, il a été tué comme Anglais; c’est une paille qu'emporte le vent, un traître, un ennemi mort. Nous ne songions plus à cela. Notre amitié n'en sera pas affaiblie, au contraire.
l'CuampLaiN, Voyages, 1620, fol. 146 et suiv. — Voyages, 1682, 2e part., pp. 239 et suiv.— P, Lx Jeuxr, lelation de 1633, passim.— Bri- BEUr, Relation de 1635, passim.