CHAMPLAIN PASSE CHEZ LES HURONS L'HIVER DE
I. Départ pour les grandes chasses, — IT, Préparatifs de chasse. — IT, La chasse. — IV. Champlain se perd dans la forêt. — V. Il retrouve le campement des Hurons. — VI. Retour de la chasse, — VII, Visite à la nation du Pétun. — VIII. Le P. Le Caron et les Pétuneux. — IX. Les Récollets désirent fonder des missions sédentaires, la Compagnie ne le veut pas. — X. Champlain va chez les Cheveux-Relevés. — XI, Cham plain retourne chez les Nipissings. — XIT. Conflit entre des Algonquins et des Hurons. — XIIT. Champlain revient à Cahiagué et se fait choisir comme arbitre. — XIV, Mariages hurons. — XV. Les Hurons veulent marier les moines. — XVI. Les Enfants. — XVII, La femme huronne. — XVIII. Les Hurons, — XIX. Les Hurons en Conseil. — XX. Les Hurons sont joueurs et voleurs. — XXI. Guerre. — XXII, Croyances religieuses, — XXIIT, Les Sorciers. — XXIV. Retour de Champlain et départ pour la France.
I. — Tandis qu'Etienne Brulé se laissait prendre par les Iroquois, Champlain était contraint de passer, chez les Hurons, l'hiver de 1615-1616. L’inactivite lui est insupportable, et les jours lui paraissaient longs. Pour se donner de l'exercice, il prend part, avec ses hôtes, à la grande chasse d'hiver.
Novembre est arrivé. Le temps est froid, de grands nuages vaguent dans le ciel. Les lacs sont gelés, la forêt
nue, la terre jonchée de feuilles mortes. C'est le moment de partir.
Ils remontent des rivières, traversent des lacs, et toutes les nuits les loups leur donnent de lugubres concerts.
II. — A l’arrivée à l'endroit choisi pour la chasse, vingt-cinq guerriers construisent quelques cabanes en troncs d'arbres, calfeutrées de mousse et couvertes d’ecorces. D’autres dressent un piège dans la forêt.
Ce piège se compose d'une palissade très serrée, haute de huit à neuf pieds, formant un triangle de quinze cents pas de côtes, ouvert à la base. Le sommet laisse une ouverture de quatre à cinq pieds qui donne sur un petit enclos.
Pendant ces travaux, qui durent une dizaine de jours, ceux qui ne sont pas occupés vont à la pêche et rapportent des truites et des brochets « de grandeur monstrueuse ».
IIT. — La chasse a lieu tous les deux jours. Une demiheure avant le lever du soleil, les chasseurs partent, se déploient en tirailleurs à une demi-lieue du piège, puis s'avancent en ordre, à petits pas, en criant et frappant deux bâtons l’un contre l’autre. Les cerfs, effrayés par le bruit, s’engagent dans les palissades. Les chasseurs imitent le hurlement des loups, leur décochent des flèches, les affolent, les poussent dans le petit enclos, où ils les tuent à leur aise, comme dans un abattoir. « Je vous
» asseure », dit Champlain, « qu'il y a un singulier » plaisir en ceste chasse ».
En trente-huit jours, les sauvages ont tué cent vingt cerfs. Ils font du beurre avec la graisse, des festins avec les chairs, des vêtements avec les peaux.
IV. — Un matin des premiers jours de chasse, Champlain était dans les bois avec les autres, battant les fourrés, quand son attention fut attirée par un pivert à tête rouge. Il le poursuit. L'oiseau le voit, devine ses intentions criminelles, l’observe, saute debranche en branche, d'arbre en arbre, à droite, à gauche, en avant, en arrière; comme une fée Morgane, il l’attire peu à peu dans les profondeurs de la forêt, puis, tout d’un coup, file à tire d'ailes et disparaît.
Le chasseur est désappointeé; c’est là sa moindre peine. Il ne sait de quel côté diriger ses pas. Son compas de poche est resté au camp, le ciel est nuageux, la forèt est fermée autour de lui; il a le plaisir du « vaste silence » des bois, mais il préférerait entendre le bruit de la chasse, Il est égaré. Il erre tout le jour sans arriver à se reconnaître. À la nuit, il tombe de fatigue et de faim au pied d'un arbre.
À son réveil, il se remet en marche, à l’aventure. Sur les trois heures, il voit au-dessous de lui, au milieu d’un massif de pins, un étang, etsur les bords de cet étang, des poules d’eau. Il en tue trois ou quatre, allume du feu, les fait cuire, se réconforte, prie Dieuet, malgré une pluie glaciale qui le pénètre jusqu'aux os, il se laisse
aller au sonmeil. Un autre jour et une autre nuit se passent avec les mêmes fatigues et les mêmes inquiètudes.
À son réveil, il reconnaît des traces de fauves. Peutêtre aboutissent-elles à un cours d’eau. Il les suit. A la fin il entend, au fond d’un ravin, le murmure d’un ruisseau. Il prend pour guide ce ruisseau. Peut-être va-t-il se perdre dans la rivière qui passe sous le camp des chasseurs. Tantôt il disparaît sous des arbres abattus par la tempête ou tombés de vieillesse ; tantôt il se dissimule, se voile de verdure, mais il babille avec les roches qu’il heurte, avec les cailloux qu'il roule, et de temps en temps son clair filet brille à travers les herbes. Champlain le voit se jeter dans un petit lac. Sur ce lac, l’égaré tue quelques pièces de gibier et constate qu’il a encore huit à dix charges de poudre. Il contourne le lac, trouve un autre ruisseau et le longe jusqu’à cinq heures du soir. A ce moment il entend un grand bruit. Il colle une oreille contre terre et reconnaît que c’est celui d’une lointaine chute d'eau. Il avance, écoute encore; le bruit lui arrive plus distinctement. L'horizon s’élargit. Dans une prairie paissent des animaux sauvages. Sur la droite coule une rivière large et turbulente. Champlain y va, s'engage dans un sentier longitudinal et arrive à des collines rocheuses qu'il lui semble avoir déjà vues. Il s’arrête, allume son feu du soir, met à la broche le gibier qu’il a tué, soupe de bon cœur et s'endort plein d'espoir.