V.— Au jour, il examine de nouveau les lieux, et
juge que les chasseurs sont en amont, à la distance de quatre ou cinqglieues. Il se met en marche. Au bout de quelques heures, il voit onduler, dans la brume, la fumée du camp. Il ÿ revient enfin, après quatre jours d'absence, « avec beaucoup de contentement » de sa part, et de la part des Hurons qui étaient dans l’inquietude et n'avaient pas cessé de le chercher.
Ils ne lui permirent plus d’aller seul dans la forêt. Durantal lui dit : « Si tu ne fusses venu, et que nous » n’eussions peu te trouver, nous ne serions plus allez » aux François, de peur qu'ils ne nous eussent accusez » de t'avoir fait mourir ».
VI. — La chasse est finie. Les Hurons n’attendent, pour partir, que la congélation des lacs.
Le 4 décembre, la glace peut porter. Avec la le vient la neige. On chausse les raquettes, et en route!
Chaque sauvage porte un poids de cent livres. Champlain n’a que vingt livres et cela lui paraît lourd. Bien que ses compagnons lui viennent en aide, il fatigue beaucoup.
Pour passer les lacs et les rivières, les Hurons font des traîneaux, déposent dessus leurs charges et avancent rapidement.
Ils entendent un soir le sinistre craquement des glaces ; le lendemain, il dégèle. Il faut alors prendre à travers la forêt, qui est zébrée de rivières, tigrée d'étangs et de marais, jonchée d’arbres tombés les uns sur les autres. Quatre jours durant, ils marchent ayant, jusqu'aux
genoux, de l’eau, de la neige ou de la fange. Enfin les vents du nord-est se font sentir, les glaces se reforment, la route devient plus facile, et le 20 décembre, après seize jours de rudes travaux, les chasseurs sont de retour à Cahiagué!.
Ils flânent dans les loges, bavardent, rient, chantent, taquinent les filles, qui en sont bien aises, oublient leurs fatigues. Champlain pense à autre chose.
Le 14 janvier 1616, il prend congé de Durantal et part pour Caragouha, où il retrouve le P. Le Caron toujours priant, prêchant, catéchisant et luttant contre les difficultés de la langue huronne.
VII. — Le 15 janvier, Champlain, Le Caron et quelques Français partent pour la nation du Pétun, où ils arrivent deux jours après.
Les Pétuneux sont au sud de la baie de Nottawasaga, et la rivière du même nom les sépare des Hurons, leurs parents. Ils cultivent le mais et leurs cabanes sont construites sur le même plan que celles des Hurons. Il visite sept de leurs villages fait alliance avec eux et les décide à venir trafiquer avec les Français. Iis manifestent beaucoup de contentement de sa présence et le fournissent abondamment de vivres. Toutes les peuplades voisines le viennent visiter, lui faire des démonstrations d'amitié, l'escorter d’un village à l'autre?.
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 48-58.
2 CuaAMPLain, Voyages, 1620, fol, 58 et suiv.
VIII. — Le P. Le Caron eut plus de peine que de « consolation », fut froidement accueilli et repartit pour Caragouha fort mécontent du résultat de son voyage".
Le Caron, Sagard, Lallemant accusent de leur insuccès les Français qui, disent-ils, courent les filles.
Il serait plus juste de dire que les sauvages ne compre- “aient rien à leurs discours, et qu'ils se souciaient peu de changer leurs dieux, qui les laissaient tranquilles, contre ceux des moines, qui les menaçaient de flammes éternelles, voulaient leur enlever les plaisirs de la vie, et ne pouvaient mème pas leur assurer de bonnes chasses, de bonnes pêches, de bonnes récoltes et des femmes fecondes. Ils prenaient pour des fables les mystères de la religion. <
D'ailleurs, dit le P. Christian Le Clercq, « ils consen- » tiraient à se faire baptiser dix fois par jour, pour un » verre d'eau-de-vie ou pour une pipe de tabac; ils » offrent leurs enfants et veulent bien qu'on les baptise; » mais tout cela sans le moindre sentiment de reli- » gion? ».
Soyons indulgents. Dans des pays, chrétiens depuis des siècles, il y a des gens qui, comme les Pétuneux, « font de dévotion mestier et marchandise ».
IX. — Les Récollets désiraient établir des missions où les sauvages auraient pu se former à l'exemple des
1 Le Tac, op. cit., p. 99, — Sacarn, Hist., 1636, p. 29. ? Cu, Le CLercQ, op. cit., t. I, p. 145. — FaiLron, op. cit., t. I, pp. 154-155.
familles chrétiennes. L'idée était excellente, pratique. et souriait à Champlain, mais la Compagnie ne voulait pas en entendre parler. Pourquoi? Parce que les sauvages auraient négligé la chasse pour l’agriculture et réduit le trafic des pelleteries. « O mon Dieu », s’écrie douloureusement le P. Sagard, « le sang me gelle quand » je r'entre en moy-mesme, et considere qu'ils fai- » soient plus d’estat d’un castor que du salut d’un peu- » ple qui vous peut aymer! ».
X.— Champlain laisse le P. Le Caron retourner à son village. Je crois qu'il le trouvait encombrant. Le bonhomme paraissaitse prendre pour le chefde l'expédition, et cette prétention ne pouvait convenir au vieux gouverneur qui voulait, comme à son banc de quart, parler seul.
Le moine parti, il tourne à l’ouest, vers le pays des Cheveux Relevés.
Ces bonnes gens sont enchantés de le revoir et promettent de venir à Montréal.
Ils sont grands guerriers, chasseurs, pêcheurs et trafiquent avec la nation Neutre et celle du Feu, éloignées de quatre à cinq cents lieues.
Leurs ménages sont les plus propres que Champlain ait vus. Les femmes sont vêtues. Les hommes vont nus en été, Quand il fait froid, ils se jettent sur les épaules
1 Cu. Le CLerca, op. cit., t. I, p. 96. — Sacann, Hist., 1636, pp. 168-169.
un manteau de fourrure. La pudeur des femmes n’est point offensée de la nudité des hommes. La pudeur varie avec les latitudes et, chez nous, avec les heures du jour.
Les Cheveux Relevés prient Champlain de les aider contre leurs ennemis, mais ces ennemis sont à deux cents lieues de là et le commandant leur dit que ce sera pour une autre fois.
XI. — Il les quitte pour retourner chez les Nipissings, qui lui ont promis de le conduire plus loin, vers la mer qu’il a si grand désir de voir. Ces bons sauvages le reçoivent bien et sont disposés à tenir leur promesse.
XII. = À ce moment, il reçoit des Hurons de mauvaises nouvelles.
Des Algonquins de l'ile des Allumettes ont passé l'hiver près de Cahiagué. Les Hurons leur ont envoyé, pour qu'ils puissent se donner du plaisir à le supplicier, un prisonnier Iroquois. Les Algonquins couvrent, nourrissent et adoptent ce prisonnier. Les Hurons voient dans cette adoption, une grave injure et chargent l’un des leurs de la venger. Le guerrier huron tue le guerrier iroquois, les chefs algonquins tuent le guerrier huron; les Hurons prennent les armes; le dieu de la guerre, toujours juste, donne la victoire aux Hurons, et les Algonquins sont obligés de racheter par un lourd wampun, le droit de continuer à vivre en paix.
1 Le wampun était un collier anciennement composé de coquillages de diverses couleurs, Les Français ont remplacé les coquillages par ‘le
XIII. — De ces deux groupes, la guerre vas'étendreaux nations huronnes et algonquines. Les Algonquins sont maîtres du cours de l'Ottawa, la seule route vers Montréal qui ne soit pas coupée par les Iroquois. Si les Algonquins la fermaient, tout le commerce du haut Canada serait perdu pour les Français. Champlain voit le danger. « Qui fut bien afiligé », dit-il, « ce fut moy, m'at- » tendant bien de voir en ceste année, ce qu’en plusieurs » autres précédentes j’avois recherché avec beaucoup » desoing et de labeur, par tant de fatigues et de ha- » zards de ma vie ».
Au lieu de s'engager dans l’ouest à la recherche de la mer de Chine, il part, le 15 février 1616, avec six de ses
grosses perles en verre ou en porcelaine. Ces perles servaient de monnaie, de parure et d'archives. « Formées en colliers de diverses couleurs, chaque couleur ayant sa signification, ils conservaient, de génération en génération, la substance des traités et des contrats ». (FRANCIS PARKMAN, Pioneers of France in the New World, p. 885, note).
Ce n'est pas faire tort aux wampuns que de les comparer aux quipos des Incas. Or, les quipos qui étaient une combinaison très ingénieuse de ficelles et de fils de diverses couleurs, noués de diverses façons, exprimaient tous les nombres, permettaient des additions et des multiplications, mais ne pouvaient reproduire une combinaison alphabétique ou phonétique. Ils rappelaient la nature et le montant des impôts perçus, le nombre de batailles gagnées ou perdues, le nombre de traités consentis ; mais le récit des faits était confié à la mémoireet se conservait par tradition. (GARcILLASSO DE LA VEGA, Hist. des Incas, trad. de Jean Baudoin, 1715, t. II, p. 30. — D'OrBieny, L'Homme américain, t. 1, p. 129. — WI1ENER, Pérou et Bolivie; Paris, Hachette, 1880, pp. 276 et suiv.). C’est par tradition, non par des wampuns, que les Hurons et les Algonquins, comme les Incas, conservaient le texte de leurs traités.
compagnons, pour Cahiagué. Dès son arrivée, il prend
connaissance du différend et réussit à se faire choisir comme arbitre.
Quand il arrive, avec les Hurons, dans la grande cabane du conseil des Algonquins, les chefs ont un visage impassible, marmoréen. Tous cependant lui font bon accueil et promettent de se soumettre à sa décision.
C’est folie, leur dit-il, de vous entre-tuer, alors que
l'ennemi commun vous guette, prêt à profitér de vos dissensions, pour vous dévorer tous les deux. Il leur vante les bienfaits de la paix, les engage à oublier leurs griefs réciproques, qui se compensent, et à vivre bons amis, comme devant. Il les invite à faire alliance avec les Français et leur vante les avantages d’un commerce qui leur procurera les choses dont ils ont besoin. « Alors », ajoute Champlain, « ils commencerent à dire que j'avois bien parlé, et qu’ils tiendroient tout ce que je leur avois dict, et tous contents en apparence, » sinon les Algommequins qui deslogerent pour faire » retraicte en leur Village, mais selon mon oppinion ils » faisoient démonstration de n’estre pas trop contens, » d'autant qu’ils disoient entr’eux que ils ne viendroient » plus hyverner en ces-lieux! ».