‹ Vie de Samuel Champlain [microforme]Chapitre 56 sur 112 · DEP DPI ET TE · texte numérisé non relu

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croyances de ce peuple, qui ressemble, par plus d'un point, à nos ancêtres.

Champlain les appelle Ochasteguins, et les confond avec les Iroquois à cause de la conformité de leur langue. Leur véritable nom est Yendats!. « Celui de Hurons est de la façon des François, qui voyant ces barbares avec » des cheveux coupés fort courts et relevés d’une ma- » nière bizarre, et qui leur donnoit un air affreux, » s'écrièrent, la première fois qu'ils les aperçurent, » quelles hures! et s’accoutumèrent à les appeler » Hurons* ». Cette étymologie est étrange, et pourtant paraît vraie, car leur crâne en partie rasé, leurs cheveux courts tenus droits par un enduit de graisse, donnaient à leur tête l'aspect d’une Aure, et appelaient une mauvaise plaisanterie.

Ils se trouvaient beaux ainsi, ou plutôt d'apparence terrible, impressionnante, propre à effrayer l’ennemi.

Chez ce brave peüple, les enfants sont irès précoces.

Une fille de douze à quatorze ans pense sérieusement au mariage et prend en attendant, avec qui lui plait, des leçons d'amour.

Un jeune homme qui ne veut pas se marier, prend une fille à pot et à feu, et la garde aussi longtemps qu’ils se conviennent. Pendant cette union passagère, homme et femme conserve sa liberté de courir les cabanes et de s’en donner tant qu'il peut.

1 D'autres disent Hoenda ou, comme les Anglais, Wyandots, 2 CHARLEVOIX, op. cit. t. 1, p. 285;

Quand un garçon veut prendre femme, il se graisse les cheveux, se barbouille le visage de rouge, de noir et de jaune et va trouver sa belle, lui roucoule de doux propos, lui offre des colliers, des bracelets, des oreillettes faits d'os, de grands coquillages marins découpés, polis au grès et percés « avec grand’ peine et travail ».

Si elle accepte, ils dorment ensemble quatre, huit ou quinze nuits. Si l'homme convient, il fait sa demande au chef de famille, lui prouve qu'il est vaillant guerrier, bon chasseur, bon pêcheur, c’est-à-dire qu’il peut défendre la nation, nourrir une femme et des enfants.

L'affaire conclue, on prépare un festin de chien, d'ours}, d’élan ou de poisson. Quand les parents et les amis sont réunis, prêt à festiner, le père de la fille dit à haute voix : « Tel et Telle se prennent pour époux » les convives poussent un ho ko approbatif et vident la chaudière, ce qui n’est paslong. Chacune des jeunes filles du village apporte à la mariée une charge de bois, et la cérémonie est terminée,

Si la femme cesse de plaire, le mari lui dit doucement, sans colère : « Tu ne vaux rien ». Sans répliquer, sans s'étonner, sans manifester de mauvaise humeur, elle ramasse ses colliers, ses bracelets, sa robe, et va chercher un autre mari.

1 Les Hurons élevaient des ours pour les manger. Les pe:its ours sont gentils, gais, joueurs, intelligents. Au moment des repas, ils sautent sur le dos des convives, des dents et des pattes enlèvent les écuelles et en mangent le contenu. (Sacarp, ÆList., 1636, p. 804. — CirAMPi AIN; Voyages, 1620, fol. 83).

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L'amour de la femme pour son mari est vif et sincère, mais de courte durée. Sous le plus futile prétexte, ou parce qu’elle aime un autre homme, elle prononce la formule sacramentelle du divorce. Il n’est pas rare de voir uue jeune femme à son douzième ou quinzième mari, sans compter les amants que les hasards de la brune, les grandes ombres des cabanes, les effluves sylvestres ont jetés dans ses bras.

Les ruptures se font toujours amicalement. Pour avoir cessé de se plaire ils ne se croient pas obligés de s’en vouloir à mort.

Quand la femme a des enfants, le divorce n’a lieu que pour des choses très graves.

Si après les essais le jeune homme ne plait pas, la jeune fille le renvoie, mais garde ses cadeaux. Elle en essaie d’autres. À force de faire des essais et d’accumuler les cadeaux, elle finit par tomber enceinte. Tous les maris provisoires accourent. Chacun lui rappelle ses amours, démontre et soutient qu'il est le père de l'enfant à naître. La bonne commère s’est tant prodiguée qu’elle ne se peut prononcer avec certitude. Cela ne l’'embarrasse guère. Elle passe la revue de ses amants et désigne, comme étant l’heureux père, celui qu'elle aime le plus.

Le joug qu’elle se donne est d’ailleurs d’une légèreté idéale. Après, comme avant le mariage, elle est maîtresse de sa perscnne et toute à qui lui plaît. Le bon mari sait tout, ne ditrien et se venge sur ses voisines !.

1 CHAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 89 et suiv. — Sagarp, Hist., 1636, pp. 316 et suiv.

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XV.— Les Hurons ne comprennent pas que les moines, qui sont de solides gaillards, restent célibataires et soi-disant chastes. Tous les jours ils les pressent de se marier, tout au moins de prendre des petites amies. Les bons moines résistent. C’est si doux de jouir des bienfaits de la Société, de vivre à ses dépens, de n'avoir pas les charges, les tourments, les chagrins, les angoisses de la famille !

Les femmes sont plus pressantes, plus harcelantes que les hommes. Elles veulent à toute force qu’ils les épousent ou les prennent pour amies.

Le P. Sagard assure que les Récollets sont sortis, comme Joseph, victorieux de ces épreuves. Il le dit, c'est imprimé, il le faut croire. Mais ces épreuves étaient terribles, car, dit Champlain, il y a chez les Hurons « des » filles et des femmes fort belles et agréables, tant en la » taille, couleur (bien qu'olivastre), qu'aux traits du » visage, le tout à proportion, et n’ont point le sein » ravalé que fort peu si elles ne sont vieilles ! ».

D’après ses dessins, si elles avaient eu des bas, elles auraient mis dedans de fort jolies jambes.

XVI. — Chez les Hurons, comme dans certaines parties de l'Afrique, la paternité est tellement indécise que les pères de famille ont pour héritiers les enfants de

1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., pp. 292-294. — CHAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 8X-91, — Sacarp, Hist., 1636, pp. 316 et suiv. et 878. — Sacarn, Le grand voyage au pays des Hurons, 1632, pp. 160 et suiv,

leurs sœurs, non cenx de leurs femmes. Néanmoins ils adorent les enfants. Jamais ils ne les reprennent, ne les grondent ou ne les réprimaudent.

Les garçons deviennent des vauriens qui ne respectent ni l’âge ni la qualité, ne reçoivent d'ordres de personne et finissent par battre père et mère.

Les filles, qui ont sous les yeux les plus mauvais exemples, sont pires que les garçons et se livrent au libertinage dès qu'elles le peuvent et se vantent effrontément du nombre de leurs amants.

Souvent, pour un petit cadeau, le mari prête sa femme et la mère sa fille. Les mots pudeur, chasteté, virginité n’ont pas d'équivalents dans la langue huronne.

Des filles demandent aux Récollets de les conduire en France. Les Pères se gardent bien d’accueillr cette demande. « C'est », dit le P. Sagard, « une marchandise trop dangereuse à conduire! ».

XVII. — Tandis que le Huron, tranchant du gentilhomme, s'occupe exclusivement de guerre, de chasse et de pèche, les femmes, sans y être forcées ni contraintes, font le ménage, la cuisine, le jardin, travaillent le chanvre, les écorces, les peaux, fabriquent üe la poterie, des nattes, des paniers, des hnttes, des tonneaux, font la provision de bois. Tout cela ne leur demande pas grand

1 Sacar», Le grand voyage au pays des Ilurons, 1632, pp. 176- . 177. — Histoire du Canada, 1636, p. 878.

temps. Le reste de la journée elles jouent, dansent, festinent, bavardent et courent les hommes.

Elles sont douces, ne se querellent jamais avec leurs voisines, ne crient jamais après les enfants ; elles ne rient pas à gorge déployée, ne pleurent pas bruyamment, mais « se font et tiennent toujours dans un modeste et » honneste comportement de la voix et des pieds, telle- » ment que s'ils estoient chrestiens, il n’y a point de » doute que Dieu se plairoit mieux avec eux qu'avec » nous | ».

Elles sont follement amoureuses. C’est un bien. La population mâle est, chaque année, décimée par la guerre ; le mot « homme » est synonyme du mot « guerrier ». Si les filles ne connaissaient l'amour que dans le mariage, la plupart resteraient vierges et la nation s’éteindrait rapidement ?.

XVIII. — D’après le P. Sagard, les Hurons sont les nobles du Canada, tandis que les Algonquins en sont les bourgeois, et les Montagnais la plèbe.

Ils sont grands, droits, bien proportionnes, agiles, point efféminés. Je vois ici sur les épaules de ce peuple, dit le P. Le Jeune, les têtes de Jules César, de Pompée, d’Auguste, d'Othon et des autres que j’ai vues, en France, tirées sur le papier ou relevées en médailles.

€ Pour l'esprit des sauvages, il est de bonne trempe.

1 Saaar», Hist., 1636, pp. 272-278.

2 Sacarp, Hist., 1636, p. 316.

» Je crois que les âmes sont de mesme estoc, et qu’elles » ne difiérent point substantiellement; c’est pourquoy » ces barbares ayans un corps bien fait, et les organes » bien rangez et bien disposez, leur esprit doit opérer » avec facilité; la seule éducation et instruction leur » manque. Leur âme est un sol très bon de sa nature, » mais chargé de toutes les malices qu’une terre délais- » sée peut porter ».

Le Père assure enfin que les sauvages du Canada ont plus d’esprit que les paysans de France !,

Ils ont une qualité qui nous manque absolument. Ils savent écouter, ne s'interrompent jamais, parlent posément, avec réflexion, à leur tour. Ils disent que les Français, qui parlent vite, tous ensemble, sans s'écouter, sont des femmes, et que les Montagnaiïs sont des oies babillardes ?.

Ils ont sur leurs passions un pouvoir absolu. Dans les circonstances les plus graves, ils manifestent leur impatience par un sourire et un petit ho ho ho. Ils encourageaient, par leur exemple, le P. Sagard à supporter gaiement les déplaisirs, les fatigues et les privations de sa rude existence {.

Ils vont à leurs festins gravement, n’y prononcent que des paroles de paix, et quand ils retournent chez eux,

1 Le JEUNE, Relation de 1634, édit. de Québec, pp. 27-28.

2 SagarD, Hist., 1636, pp. 395-398. — CnaAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 88-89,

3 SaAGarD, Hist., 1636, p. 408.

4 SaGarp, Le gran voyage, 1632, p. 65.

« vous diriez voir en ces Messieurs-là, les vieillards de « Lacedemone, allans à leur broüet! ».

Ils ne savent ce que c’est que procès, noises, débats, juges, gendarmes, amendes, prisons. Ils n'ont ni lois, ni chefs. Chacun fait ce qu’il veut « Pleust à Dieu », dit le P. Sagard, « qu’ils fussent convertis, mais à mesme » temps qu'ils seront faits Chrestiens, je crains bien » qu'ils perdent leur simplicité et repos? ».

Personne plus que le Huron n'est charitable et bon pour son prochain. Il possède ce que ses voisins veulent bien ne pas lui demander.

Un capitaine avait un jeune chat que lui avait donné le P. Le Caron. Il l’aimait infinimentet sa fille en était folle. Un malade réva que, si on le lui donnait, sa guérison ne se ferait pas attendre. On ne pouvait demander au capitaine et à a fille un plus grand sacrifice. L'idée d’un refus ne leur vint même pas. La fille, privée de son chat, tombe malade et meurt de chagrin *.

Un autre malade rêve qu’il serait guéri si toutes les jeunes filles du village venaient dormir dans sa cabane, chacune avec un jeune homme du bourg voisin. Le /ok2 ou oki « médecin et sorcier » prévient ces demoiselles. Les unes sont contentes, les autres non, mais toutes viennent et chacune donue le nom d’un jeune homme. Le loi fait prévenir les élus. Ils arrivent sur le soir, et

1 SaGAR», Le grand voyage, 1632, pp. 146, 147, 184. 2 SagarD, Hist., 1636, p. 255, 3 SAGARD, Le grand voy., 1632, p. 156.

filles et garçons dorment ensemble, par couple, jusqu’au matin, tandis que deux capitaines, armés de carapaces de tortues, font aux deux bouts de la cabane un vacarne de tous les diables!.

Ils ont pour les valides le mème dévoûment que pour les malades. Si l'un d’eux n’a pas de cabane, tous viennent l'aider à s'en bâtir une. C’est ce qu’ils ont fait pour les Récollets, mais par exception, car aux Français qu’ils nomment agnonha « gens de fer », ils ne donnent rien pour rien. Ils s’aident si bien l'un l’autre, qu'ils n'ont nécessiteux ni mendiants « J’ay receu tant de » secours d'aucuns », dit le P. Sagard, « que je ferois » plus volontiers le tour du monde avec eux qu'avec » beaucoup de Chrestiens et d'Ecclésiastiques mesmes ?».

Dans leurs loisirs sans fin, beaucoup de Hurons sculptent sur pierre et sur bois, pour les calumets et la devanture des cabanes, des hommes, des oiseaux, des quadrupèdes et des grotesques. Ils se font sur le corps, pour s’embellir, des peintures qui ne manquent pas d’originalité$.

XIX. — Ils se croyaient supérieurs à tous les autres hommes, et disaient souvent aux Français, même aux moines, sans penser leur faire tort, qu’ils n’avaient point d'esprit. En tout cas,ils auraient pu donner à nos députés

1 Sagarp, Le grand voy., 1632, pp. 158-159.

2 Sacarp, Le grand voy. 1632, pp. 97, 98, 112. — Hist., 1636, p. 108. 3 SacarD, Hist., 1636, p. 258.

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des leçons de calme, de discipline, de dignité, même de bon sens.

Les chefs, réunis en Conseil, allumaient les calumets et fumaient longuement, en méditant. Ils se groupaient par village afin de se communiquer leurs impressions et de s'entendre sur la conduite à tenir. Le grand capitaine prenait la parole, exposait clairement, par le menu, l’objet de la réunion. Après lui parlait qui voulait, à son tour, posément, courtoisement, sans être jamais interrompu !.

« Quasi tous ces esprits », dit le P. Le Jeune, « sont » naturellement d’une assez bonne trempe, ratiocinent » fort bien, et ne bronchent point en leurs discours ; » aussi font-ils estat de se mocquer de ceux qui bron- » chent; quelques-uns semblent nés à l’éloquence ? ».

Le même Père dit aussi qu’un capitaine, répondant à un discours de Champlain, s'est exprimé « avec une » réthorique aussi fine et déliée, qu’il en sçauroit sortir » de l’escolle d’Aristote, ou de Ciceron. Il gagna au » commencement de son discours la bienveillance de » tous les François par une profonde humilité, qui pa- » roissoit avec bonne grace dans ses gestes et dans ses » paroles ÿ ».

Le P. Le Jeune est étonné de leur « singulière douceur et discrétion ».

1 SAGARD, Hist., 1636, pp. 423 et suiv.

? Le Jeuxe, Relation de 1636, édit. de Québec, p.127.— Voir Relu= tion de 1633, pp. 36-37.

3 Le Jeune, Relation de 1633, p. 26.

Champlain aussi trouve qu’ils ont très bon jugement

et qu’ils répondent toujours juste. Il en donne une preuve qui mérite d’être rappelée.

Il leur parlait de nos lois, croyances et coutumes, et

souvent, dit-il, ils me répondaient : « Tu dis chose qui

intrépides. Ils risquent et perdent, sans aucune émotion apparente, tout ce qu'ils possèdent. Dépouillés de tous

espérances, et il avait bien raison.

passent notre esprit, et que nous ne pouvons comprandre par discours, comme chose qui surpasse nostre entendement; Mais si tu veus bien faire est d’habiter ce pays, et amener femmes et enfans, lesquels venant en ces régions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu adore, et de la façon que tu vis avec tes femmes et enfans, de la maniere que tu cultive les terres, et en semant, et comme tu obeys à tes loix, et de la façon que l'on nourrit les animaux, et comme tu fabrique tout ce que nous voyons sortir de tes inveutions : Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt à oüyr discourir, et si nous ne pouvons comprandre, tu prendras nos enfans, qui seront les tiens: et ainsi jugeant nostre vie misérable, au pris de la tienne, il est aisé à croire que nous la prendront pour laisser la nostre! ».

Champlain les aimait, fondait sur eux de grandes

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