DISETTE ET TROUBLES
I. Disette de 1626. — IL. Jésuites et Huguenots. — HI. Le Commerce en 1626. — IV. Dix jeunes Algonquins font aux Iroquois deux prisonniers. — V. Les Algonquins envoient une ambassade aux Iroquois. — VI. Les Algonquins vengent le meurtre des ambassadeurs. — VII. Assassinat de deux Français.
I. — Cette agitation malsaine produit ses effets. La Compagnie se défie de Champlain, et s’efforce, par tous les moyens, de réduire son autorité. Le gouverneur ne cesse de lui dire, avec beaucoup de raison : « laisseznous cultiver la terre et envoyez-nous des vivres pour deux ans ». Elle n’en fera rien, parce que ce serait donner au gouverneur une plus grande liberté d'action.
Ce désaccord devait finir par un désastre.
En 1626, par suite de mauvais temps, les vaisseaux n'arrivent que le 5 juillet, Depuis deux mois, Tadoussac, Québec et Trois-Rivières souffraient de la disette. Pontgravé, qui commandait alors à Québec, était dans une grande inquiétude, craignait que les navires n’eussent été détruits par une tempête ou pris par des forbans. I] ne lui restait plus que deux poinçons de farine qu’il gar-
dait pour les malades, et les colons en étaient réduits au migan des sauvages. Une chaloupe avait été envoyée à Gaspé pour avoir des nouvelles et, si possible, des vivres.
En 1627, le P. Noirot équipe à Honfleur un vaisseau chargé de vivres pour vingt-sept ou vingt-huit hommes. Ce vaisseau est pris par un corsaire anglais et les Jésuites de Québec n’ont plus rien à manger. Le P. Lallemant est forcé de renvoyer en France ses confrères et vingt de ses ouvriers. Il conserve seulement, pour ne pas abandonner la maison, les PP. Masse et de la Noûe, un frère et cinq ouvriers. Il achète, pour leur nourriture, une dizaine de barriques de biscuit, et les commis les lui font payer, comme aux Sauvages, sept castors la barrique?,
II. — La Ralde, qui se trouvait à Québec, disait qu’il u’avait d'ordres ni pour aider les Jésuites ni pour les transporter en France.
Le P. Noirot a desservi, de tout son pouvoir, les Calvinistes du Canada. Emery de Caen et la Ralde le savent et ne croient pas devoir reconnaître, par des services, le mal que leur à fait ce révérend Père. Champlain de s'écrier : « Mais tous les Peres qui estoient par delà n’en » devoient pâtir, n’estant cause de ce qui s’estoit passé
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 2e part., pp. 87, 110, 111.
? La peau du castor était prise pour un écu. Si l'on évalue à 7 le pouvoir de l'argent, le prix de chaque barrique était de 147 fr. de notre monnaie.
» en France ». Il nous la baille belle. Est-ce que Noirot n'a pas été envoyé par le P. Lallemant, son chef, pour porter plainte contre les huguenots? N'a-t-il pas parlé au nom de tous? Est-ce que tous les Jésuites ne sont pas solidaires? Rendre le bien pour le mal à un ennemi mortel, implacable, irréductible, c'est être dupe.
Pourtant le sieur de la Ralde reçoit à son bord le P. Lallemant « et lui fait faire bonne chère! ».
III. — A cette époque, 1626-1627, les stations commerciales sont à Tadoussac, Québec, Trois-Rivières et le saut Saint-Louis.
A Tadoussac s'arrêtent les navires de France, et l’on transporte à Québec, dans de petites embarcations, les vivres et les marchandises. Les Récollets y possèdent une chapelle et les traitants des comptoirs. Au printemps, les Indiens arrivent en foule, couvrent le rivage de leurs wigwams et le golfe de leurs canots. Ils apportent le produit de leur chasse d'hiver. En une seule campagne, les sieurs de Caen ont traité vingt-deux mille peaux de castor, mais le nombre habituel était de 15 000 à 20 000, à une pistole pièce. Ils entretenaient quarante hommes en Canada et cent cinquante sur leurs navires ?.
IV. — A la Compagnie tous les profits, à Champlain tous les tracas, et il n’en a faute.
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 2° part., pp. 130, 131. 2 Cu, LazLemaxT, Relation de 1626, édit. de Québec, p. 5.
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Au mois de juin 1627, une dizaine de jeunes Alsonquins décident d'aller en guerre chez les Iroquois. Les anciens déconseillent cette folle équipée qui peut avoir des conséquence désastreuses. Mais les Sauvages ne reconnaissent aucune antorité, aucune loi, et les jeunes gens en font à leur tête.
Ils remontent la rivière des Iroquois et entrent dans le lac Champlain. Ils rencontrent dans ce lac trois Iroquois, les abordent « sous feinte d’estre encore amis » et les font prisonriers. L'un des [roquois leur échappe; ils amènent à Trois-Rivières les deux autres, et toute la nation va faire la traite au confluent de la Richelieu.
Ils maltraitent les captifs, les veulent faire mourir, les font chanter leur chanson de mort. Emery de Caen et le Frère Gervais intercèdent, mais en vain. Caen écrit à Champlain, qui se met de suite en route. Dès son arrivée, il réunit les chefs, leur expose la sottise et la lâcheté des jeunes gens, leur montre les Iroquois les guettant sur toutes les rivières, les surprenant et les assommant dans leurs habitations !.
Un Algonquin se lève et dit : « Tu veux que l’on déli- » vre ces gens là qui sont nos ennemis, et je ne le veux » pas, moi, qui suis capitaine, il y a trop longtemps » que Je mange maigre, Je veux manger gras, particu- » lièrement de la chair des Hiroquois, de laquelle j'ai grande envie et partant deporte-toi de tes poursuites,
1 CuampLaix, Voyages, 1632, 2e part., pp. 123-125.
» et nous laisse faire justice de nos ennemis, car nous ne » nous meslons point de tes affaires ».
Sur le soir, un capitaine montaguais essaie de faire évader les captifs. Champlain est irrité de cette tentative, car il pense que leur délivrance par ses soins servirait les intérèts des Français!.
V. — Il réunit de nouveau les chefs, les tourne, les retourne, les décide à renvoyer aux Iroquois, avec une ambassade, l'un des prisonniers ?.
Les chefs le remercient de son intervention, et lui reprochent amicalement de n'avoir pas appris leur langue depuis vingt hivers qu'il est dans le pays. Il pourrait conver-er directement avec eux, sans le secours des truchemnents qui souvent, par ignorance ou mauvaise foi, ne rendent pas exactement les paroles prononcées *,
Ils choisissent pour cette mission Cherououni‘, le montagrais qui tua deux Français au cap Tourmente; Magnan, de Touques, près de Lisieux, qui aväit tué un homme à coups de bâton, et se montrait d’ailleurs « prodigue de sa vie »; un Iroquois pris tout jeune, adopté par une veuve et très affectionné à sa nouvelle nation; un montagnais appelé maître Simon.
Au départ, Cherououny dit à Champlain : « Nous reviendrons dans vingt nuits; si nous tardons plus de
SAGARD, IHist., 1636, pp. 480-481.
CnaMPLaiN, Voyages, 1632, 2e part., pp. 125-126. 3 SAGARD, Hist., 1636, p. 482.
4 LeP. Sacanp écrit Chimeouriniou.
vingt-cinq nuits, c'est que nous serons arrêtés, malades ou morts ! ».
Un Algonquin, ennemi de Cherououny, va secrètement aux Iroquois et leur dit : « Cherououny ne vient pas pour faire la paix, mais pour étudier votre pays, vos forces, vos moyens de défense et revenir avec vos ennemis ». Les Iroquois se promettent de le bien recevoir.
Quand l'ambassade est signalée, ils mettent sur le feu, dans une cabane, une marmite pleine d’eau, puis vont aux ambassadeurs, les accueillent bien, les conduisent à la cabaneet les invitent à s'asseoir auprès du feu.
« Avez-vous faim ? » leur disent-ils. — « Mais oui, car nous avons longtemps cheminé sans manger ». L’un des Iroquois s'adressant à Cherououni : «Il est bien juste qu'on te fasse un festin pour la peine que tu as prise ». En même temps il tire son couteau, lui coupe des morceaux sur les bras, lui dit de chanter et lui fait manger sa propre chair demi-cuite. — « En veux-tu encore ? » demande l'Iroquois. — « Oui », répond le patient. L’Iroquois lui coupe et lui fait manger, jusqu’à ce qu’il dise en avoir assez, des morceaux de ses cuisses et d’autres parties de son corps. Ainsi périt misérablement le pauvre Cherououni.
Le français Magnan, brûlé vif avec des tisons ardents et des torches d'écorce de bouleau, mourut dans des souffrances épouvantables.
1 Sagan, Hist., 1636, pp. 483-484. — CrraMPLAIN, Voyages, 1632, 2e part., pp. 128, 174, 175.
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Maitre Simon ayant tenté de fuir, fut assommé à coups de hache.
Le sauvage de nation iroquoise fut retenu prisonnier. Ses compatriotes espéraient, qu'avec le temps, il oublierait ses amis de Québec.
Champlain ajoute avec componction : « Dieu, juste juge » punit ainsi Cherououni du crime qu’il à cominis".
C'est « matière de bréviaire », comme aurait dit Frère Jean de Entommeures. Champlain aurait bien fait de laisser à quelque moine imbécile le soin de formuler cette monstrueuse ineptie.
La vérité est que les sagamos et les vieillards n’ont pas plus d'autorité que les chefs de famille, que la paix est toujours à la merci du premier venu, que la guerre est l'état normal, que le Sauvage ne vit que pour tuer. Letraitant, l'explorateur, le missionnaire peut chaque jour, à toute heure, à toute minute tomber dans un guet-appens ou sous la hache d'un malade qui aura rêvé qu'il doit, pour se guérir, tuer un français. « Aussi », dit Benjamin Sulte, « ne voit-on pas sans une » sorte d’étonnement mêle d'admiration les entreprises » de ces hommes de fer qui ont pénétré partout et qui » se sont maintenus au milieu des dangers continuels de » leur étrange situation ? ».
Ils avaient donc un talisman ? Fh !sans doute. C’étaient leur bonté, leur gaieté, leur loyauté. Iis venaient les
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 2e part., pp. 174-175. 2 BENJAMIN SULTE, op. cit.,t. II, p. 25.