‹ Vie de Samuel Champlain [microforme]Chapitre 68 sur 112 · LA COMPAGNIE DES CENT-ASSOCIÉS · texte numérisé non relu

LA COMPAGNIE DES CENT-ASSOCIÉS

I. Le cardinal de Richelieu. — II. Révocation de la Compagnie de Caen. — IT. Fondation de la Compagnie de la Nouvelle-France. — IV. La Nouvelle-France sera catholique. — V. Les Anglais prennent parti pour les Calvinistes de France. — VI. Des Français trahissent. — VII. Famine de 1628.

I. — En ce temps là, Richelieu gouvernait la France. Sous sa main de fer, le pouvoir royal s'affermissait, triomphait des factions, des protestants, des nobles, de tous les éléments d'anarchie qui, depuis l’assassinat de Henri le Grand, avaient repris une nouvelle vigueur. Il n'avait pas d'amis. La Grosse Marchande, les Italiens faméliques venus dans ses fourgons, les assassins du roi, les Raffinés d'honneur étaient ses mortels ennemis. Il brisait toutes les résistances et renversait tous les obstacles.

Il tenait dans sa main blanche, fluette et nerveuse, tous les rouages de l'administration et les modifiait à son gré.

Il remarque l'état d'affaissement du commerce et de la marine et va s'efforcer d'élever l'un par l'autre.

Il rachète à Montmorency la charge d'amiral de

de

France, la supprime et se fait nommer superintendant du commerce et de la navigation. Il rachète à Ventadour,

et prend pour soi, la vice-royauté de la Nouvelle- France.

IT. — Il reconnait vite que les diverses Compagnies ont exploité la Nouvelle-France sans se soucier des engagements pris envers la couronne. De Dieu et de la religion les Associés parlaient prou et doctement, mais ils n’avaient de tendresse que pour les peaux de castor et d’orignac. Ils abusaient de la faiblesse du gouvernement.

Richelieu veut peupler le pays de français catholiques qui, par leur exemple, prépareront à la religion catholique, à la vie civilisée, à l'établissement de l’autorite royale, les belles, intelligentes et nombreuses populations canadiennes.

III. — Il invite à former une nouvelle Compagnie les sieurs de Roquemont, Houel, Lataignant, Dablon, Duchesne et Castillon.

Cette Compagnie fera passer en Nouvelle-France, en 1628, deux à trois cents hommes de tous métiers. Les envois continueront les années suivantes et devront donner, à la fin de 1643, un total de quatre mille personnes, tant hommes que femmes. Ces gens seront nourris, logés, entretenus pendant trois ans, A la fin de cette période, la Compagnie pourra se décharger de toute dépense en

donnant à chaque famille, avec une étendue suffisante de terres défrichées, les semences et la nourriture d’une année.

Les Associés ne pourront transporter dans la colonie que des personnes d'origine française et catholiques.

Chaque village sera pourvu d’au moins trois ecclésiastiques qui seront nourris, loges, fournis de toutes les choses nécessaires à l'exercice du culte. Les Associés pourront remplacer, par l'allocation d'une surface suffisante de terres défrichées, la totalité de ces redevances.

Le roi, pour reconnaître ces sacrifices, donnera aux Associés « en toute propriété, Justice et Seigneurie, le » fort et habitation de Québecq avec tout ledit pays de » la Nouvelle France, dite Canada, et même au delà, » tantet si avant qu'ils pourront estendre et faire co- » gnoistre le nom de sa Majesté ».

Le roi se réserve le « ressort de la foy », la nomination des officiers de justice, des capitaines des navires, des commandants des places et des forts.

À chaque changement de règne, les Associés offriront une couronne d'or de huit marcs!.

Ils pourront créer, sous réserve de la confirmation royale, des baronnies, comtés, marquisats et duchés.

Du 1° janvier 1628 au 31 décembre 1643, ils auront le monopole du trafic de la Nouvelle-France, mais la pêche de la baleine et des morues sera libre.

1 La valeur du marc d'or dépasse aujourd’hui 800 francs.

Le

ie

bnt

on

le he

Les Français qui vivront à leurs frais pourront trafiquer avec les Sauvages, mais ils ne pourront vendre qu'à la Compagnie les peaux de castor qu’ils achèteront.

Le roi donnera aux Associés deux navires de 209 à 300 tonneaux et quatre couleuvrines de fonte verte.

Les artisans qui exerceront leurs métiers en Canada, pendant six ans, seront tenus pour maîtres de chefsd'œuvre et pourront tenir boutique ouverte dans toutes les villes du royaume, même à Paris.

Les marchandises de provenance canadienne seront dégrevées, pendant quinze ans, de tous droits à leur entrée en France.

Les ecclésiastiques, les nobles, les officiers peuvent, sans déroger, entrer dans la Compagnie.

Le roi ennoblira douze des Associés.

Les Sauvages qui pratiqueront la religion catholique seront tenus pour Français.

Cet acte, qui révolutionnait le régime le la Nouvelle- France, a été signé par Richelieu le 29 avril 1627. Un edit daté du camp de la Rochelle, le 6 mai 1628, supprime la Compagnie de Caen et confirme celle des Cent- Associés. La Socièté est constituée sous le nom de Compagnie de la Nouvelle-France. Les Associés sont au nombre de cent et chacun verse trois mille livres!.

La listes des Cent-Associes a èté publiée intégrale-

1 Mercure François, t. XIV, 1628, pp. 232 et suiv. — Edits et Ordonnances royaux; Québec, 1854, pp. 5 et suiv.

nm

ment par J.-0. Dion !, reproduite par Benjamin Sulte* et par la législature de Québec ?.

Aprèsles grands noms de Richelieu et de Champlain, on lit ceux de dix Rouennais, de six Dieppois, de deux Havrais, et de deux fonctionnaires, l’un de Mauny, l'autre de Montivilliers.

Ces noms sont un témoignage de l'esprit d'entreprise de nos anciens, un honneur pour la région et je ne résiste pas au plaisir de les citer.

Adam Mannessier, bourgeois et marchand de la ville du Havre-de-Grâce ;

André Daniel, médecin à Dieppe;

Charles Daniel, capitaine pour le roi en la marine;

Pierre Boulanger, conseiller du roi et élu à Montivilliers ;

Jean Ferron, conseiller du roi et payeur de Messieurs du Parlement de Rouen ;

Henry Cavelier, marchand à Rouen;

Jean Papavoyne, marchand à Rouen;

Simon Le Maistre, marchand à Rouen:

Jeau Guënet, marchand à Rouen ;

David Duchesne, conseiller et eschevin de la ville Françoise du Havre-de-Grâce ;

Maistre Michel Jean, avocat à Dieppe;

1 Revue Canadienne, 1870, p. 850.

? Histoire des Uanadiens-Français, t. II, pp. 81 et suiv.

3 Collection de manuscrits contenant lettres, mémoires et autres documents relatifs à la Nouvelle-France; Québec, A. Coté et Cle, 1883, t. I, pp. 80 et suiv.

Le

ti

ille

tres Cie,

Jean Vincent, conseiller et eschevin de Dieppe;

Nicholle Langlois, veuve de Nicholas Bloudel, conseiller et eschevin de Dieppe ;

Jean Rozée, marchand de Rouen ;

Nicholas Esly, sieur du Pin, lieutenant général en la haute-justice de Mauny ;

Claude Girardin, marchand à Rouen;

Maistre Simon Dablon, syndic de la ville de Dieppe;

Antoine Nozereau, marchand de Rouen;

François Mouret, marchand de Rouen;

Jacques Du Hamel, marchand de Rouen.

IV. — Par la fondation de la nouvelle Compaguie, dit Francis Parkman!, « la Nouvelle-France fut pour toujours préservée d’hérésie. Les souillures de son enfance furent effacées. Elle devint une terre à part, une bergerie de fidèles. I1 fut interdit aux huguenots, la seule classe d’émigrants français, de toucher ses rives. Quand, plus tard, ils seront chassés par les Dr'agonnades, ils porteront aux pays étrangers et aux colonies britanniques, pour les enrichir, leurs industries et leur habileté. Il n’y a rien d’improbable dans la supposition que, si la Nouvelle-France avait été ouverte à l'émigration huguenote, le Canada n'aurait jamais été une province britannique, que le champ de l'établissement anglo-américain aurait été grandement réduit, et qu'une grande

1 Francis PARKMAN, Pioncers of France in the New World, p. 399.

NA Le

partie des États-Unis serait maintenant occupée par une vigoureuse population française ».

Il en serait peut-être ainsi, mais alors, grâce aux moines, une haine profonde, implacable, séparait les Catholiques des Protestants. La religion était considérée comme « le plus solide fondement d'un État». Rien ne touchait de si près les hommes « que l’âme et le salut ». Marc Lescarbot, homme de grand sens et point fanatique, était convaincu qu’une colonie ne peut naître, vivre et prospérer qu'avec un seul Dieu, une seule foi, une seule religion. Richelieu non plus n'était pas fanatique; il savait que les Protestants étaient les meilleurs des colons. Il a voulu pourtant une Nouvelle-France exclusivement catholique parce que les moines, gens d'esprit borné, sans famille et sans patrie, avivaient le fanatisme et armaient les uns contre les autres les enfants d’un même pays. Richelieu, malgré sa puissance, ne pouvait remonter le courant ; il le suivit, bien triste de ne pas trouver une solution plus humaine et plus française.

V.— Le premier soin de la nouvelle Compagnie est d'envoyer à Québec des colons, des vivres et des munitions. Au mois d'avril 1628, le sieur de Roquemont part de Dieppe avec quatre navires.

Au même moment partait de la Grande-Bretagne, aussi à destination de Québec, une flotte armée en guerre.

Richelieu assiégeait la Rochelle. Charles I‘ d’Angle-

terre se déclarait pour les Huguenots et envoyait une flotte à leur secours!. Charles 1% a des Huguenots une pieuse horreur et leur interdit le séjour de ses États, mais il les protège en France parce qu’ils sont, pour sa Majesté Très Chrétienne, une cause d’affaiblissement. Richelieu écrase les Protestants de France et favorise ceux (le la Germanie. Des princes catholiques s'unissent contre des princes catholiques, avec les protestants, même avec les Turcs. On dirait qu’au fond la religion ne leur pèse guère et qu’ils s’en servent comme d’une machine politique.

En prenant parti pour les Huguenots, Charles If avait le plaisir de nuire à la France; il avait aussi l'espoir que nos embarras lui permettraient de tenter un coup de main sur nos colonies du Nouveau-Monde. Il profite donc de l’occasion pour envoyer à la conquête de Québec un nommé David Kertk?.

1 Cette intervention amena la rupture du traité de commerce conclu, le 24 février 1606, entre la France et l'Angleterre. Les relations ne furent rétablies que par le traité de Suze, 1629. (A. HÉroN, Documents concernant la Normandie; Rouen, 1883, Soc. de l'Hist. de Normandie, p. 203, note I).

? Le nom de cette famille est écrit : par Champlain, Quer, comme il l'entendait prononcer, et Merthk d'après des signatures; par Francis Parkmau, Airk; par W. Kingsford, Kirke; par Charlevoix, Garneau et B. Sulte, Kertk.

Gervase Kertk est né à Norton, dans le Derbyshire. Il vint s'établir à Dieppe où il épousa, en 1596, Elisabeth Goudon, et en eut cinq garçons et deux filles, Il est mort en 1629, à Londres, et a été inhumé dans l'église AU Hallow ou de « Tous les Saints ». On ignore la date de son retour en Angleterre. Avait-il avec soi ses enfants ? C’est probable, car ils avaient une éducation anglaise. Ses fils, devenus hommes,

Page 1