PREMIÈRE TENTATIVE DES ANGLAIS SUR QUÉBEC
I. Les Anglais à Tadoussac.— IT. Au cap Tourmente. — III, Ils demandent à Champlain la reddition de Québec. — IV. Réponse de Champlain. — V. La flotte de Roquemont est prise par les Anglais. — VI. Kertk renvoie en France ses prisonniers. — VII, Le voyage des Récollets.
I. — Telle était la situation au 9 juillet 1628, quand deux hommes, venus à pied du cap Tourmente, annoncèrent à Champlain l’arrivée à Tadoussac de six navires commandés par le capitaine Morel, associé des sieurs de Caen. Immense est la joie. Champlain réfléchit. Une flotte de six navires n’est pas dans les habitudes de la Compaguie et dépasserait les besoins de la Colonie. Il a des doutes et craint une attaque des Anglais !.
II. — Il envoie aux renseignements un truchement d’origine grecque déguisé en sauvage et deux montagnais. En même temps il met en état de défense le fort et l'habitation.
Le grec revient une heure après son départ avec deux
1 CHaAMPLAIN, Voyages, 1632, 2e part., pp.152-153,
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canots qui se sauvaient à Québec. Dans l’un d’eux se trouve Foucher, le chef de l'établissement du cap Tourmente.
Il raconte à Champlain qu’une barque, arrivée avant le jour, a mis à terre quinze ou seize soldats. Ces soldats vinrent le long du bois, en se dissimulant, dans l'espoir de trouver au lit tout le monde de l'habitation. Il les vit et leur cria de s'arrêter. Tous paraissaient français et tous étaient venus, l'année précédente, avec le sieur de Ja Ralde. Ils lui répondirent : « Nous sommes de vos » amis, ne nous cognoissez vous pas, nous estions l’an- » née passée icy, nous venons de la part de Monseigneur » le Cardinal, et de Rocquemont, allant à Quebec leur » porter des nouvelles, et en passant avions desir de » vous voir ». Sur ces douces paroles on se salua, et aussitôt ces faux français s’emparèrent de lui, Foucher, de trois hommes, d'une femme et d’une petite fille, tuèrent une partie du bétail, brülérent le reste dans les étables, incendièrent deux maisons, pillèrent tout, jusqu'aux béguins de la petite fille.
Le poste n’a fait aucune résistance parce que les Sauvages avaient assuré à Foucher que les navires arrivés à Tadoussac étaient français.
A cette nouvelle, Champlain met tout son monde aux remparts et désigne à chacun sa place de combat !.
IIT. — Le lendemain, 10, on voit une chaloupe qui manœuvre pour entrer dans la rivière Saint-Charles.
1 CnaAMPLaIN, Voyages, 1632, 2e part., pp. 154-155.
Elle est conduite par des pêcheurs basques. Ces pêcheurs montent au fort, disent à Champlain qu'ils sont prisonniers des Anglais, qu'ils viennent par force, le prient de les excuser, et lui remettent une lettre de David Kertk, général de la flotte anglaise. Kertk le somme, dans les termes les plus courtois, de lui livrer le fort et l’habitation de Québec. Cette lettre est datée du 18 juillet 1628 « stille vieux », 8 juillet « stille nouveau ».
On a vu plus haut quels étaient, au 18 juin, les approvisionnements de Québec. Au 10juillet, la ration journalière était de sept onces (0% 220%) de pois. Il y avait dans les magasins cinquante livres de poudre à canon et peu de mèche. Grâce au mauvais vouloir d'Emery de Caen, le fort était dans un état déplorable. Peu de jours avant l’arrivée des Anglais, deux tours du fort s'étaient écroulées. Mauvais augure. « Les plus dévôts » ne cherchent pas longtemps. N'ayant que quatre ans d'existence, elles ne tombent pas de vieillesse. Les indévôts répondent qu'elles ont été construites hâtivemen’ et très mal. N'importe, répliquent les autres, Dieu a voulu châtier, par le ravage des Anglais, l’indévotion des habitants!. Puissamment raisonné. Quand les animaux parlaient, ils ne disaient pas mieux.
IV. — Québec n’est pas défendable. Pourtant, Champlain ne veut pas le rendre avant d'avoir brûlé sa dernière charge de poudre et mangé sa dernière once de
1 SagarD, Hist., 1636, pp. 915-916.
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pois. Il prend l'avis de son Conseil et fait au général anglais une réponse très polie, très habile, qui peut se
résumer ainsi :
« Vous avez pris le navire de Noirot qui nous apportait des provisions. A la vérité, mieux une place est pourvue, plus elle est forte. Pourtant, même médiocrement approvisionnée, elle peut faire face à l'orage. Nous n'en sommes pas là. Nous avons du blé, du maïs, des pois, des fèves, sans compter ce que le pays fournit, outre l'avantage qu'ont nos soldats de se contenter de toute nourriture. Rendre le fort et l'habitation daus l’état où nous sommes, serait un crime devant Dieu, devant le roi et devant les hommes. Vous aurez même pour nous plus d'estime si nous vous attendons de pied ferme que si nous nous rendions « sans premier voir l’essay » de vos canons, approches, retranchement et batterie ». Vous avez détruit l'établissement du cap Tourmente ? C'est peu de chose : la mort de quelques bêtes et l’incendie d’une simple chaumière occupée par quatre ou cinq personnes. « Si vous fussiez venu un jour plus tard il n’y » avoit rien à faire pour vous, que nous atlendons » d'heure à autre pour vous recevoir et empescher » si nous pouvons les prelenlions qu'avez sur ces » lieux? »
Le général Kertk lit à ses officiers la lettre de Champlain, et ces messieurs jugent qu’il serait imprudent, pour le moment, de tenter la prise de Québec. Ils brûlent
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1636, 2e part., pp. 158-160. — Sagan, Hist., 1636, PP. 921-926.
ou emmènent toutes les barques qui sont à Tadoussac et vont pirater sur les côtes du golfe Saint-Laurent.
V. — Tandis que Champlain attend, sous les armes, l'attaque des Anglais, le sieur Desdames vient lui annoncer l’arrivée à Gaspé du sieur de Roquemont, général des vaisseaux envoyés par la Compagnie des Cent- Associés.
En venant, il a vu la flotte anglaise et l'a évitée. Sa mission était de s'assurer de l’état de Québec, car les Sauvages ont dit à Roquemont que les Anglais l'avaient pris et mis à sac. Le lendemain de sa rencontre avec les Anglais, il a entendu le canon, ce qui lui fait croire que Roquemont était aux prises avec eux.
A Québec on attendait anxieusement des nouvelles du combat. Quelques jours après, des Sauvages apprennent à Champlain que tous les navires de Roquemont sont au pouvoir de l'ennemi.
La lutte a duré quinze heures. On a tire, de part et d'autre, plus de douze cents coups de canon. Les Français, dit le P. Sagard, ont tiré jusqu’au plomb de leurs lignes. Malgré cette énorme dépense de projectiles, nous n'avons eu que deux tués et quelque blessés.
Leurs munitions épuisées, les Français se rendirent. Kertk prit les navires et leur contenu, mais traita les personnes avec assez d'humanité.
Champlain accuse Roquemont d'imprudence, de présomption et de méconnaissance de ses devoirs. Il devait secourir Québec, non, dit-il, risquer, par gloriole, la vie
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d’une centaine d'hommeset l'existence même de la colonie.
Sagard dit qu'il n’a pu éviter le combat. Ce Père doit avoir raison. Roquemont, lourdement chargé, manœuvrait avec peine; il savait que les forces anglaises, de beaucoup supérieures aux siennes, évoluaient facilement : attaquer dans ces conditions, ce n’était pas de la témérité, mais de la folie !.
VI. — Kertk donne aux Français, pour se rapatrier, deux navires capturés sur les côtes.
Ses vaisseaux étant surchargés de butin, il en fait sortir vingt-quatre ou vingt-cinq personnes et les Récollets, qui avaient tout perdu et n'auraient pu payer « une once de bonne monnoye ».
Illeur donne un navire pris aux Basques. Sur ce navire, on « n’oyoit chanter que des marottes ».
À cela près, les passagers ne s’y trouvaient pas mal.
VII. — Aussitôt les Anglais partis, les anciens maîtres du navire accourent, reprennent leur bien, mettent dans une chaloupe, avec du cidre et du biscuit, et envoient à la grâce de Dieu, les matelots et les passagers. Les moines et une famille sont reçus par un autre navire basque; le reste des passagers est recueilli par deux vaisseaux en partance.
Au commencement du voyage, Les trois navires ont des vents favorables. Puisle ciel se voile de gros nuages noirs.
1 CHaMmPLAIx, Voyages, 1632, 2° part, pp. 161-166, — Sacarp, Hist., 1636, pp. 950-952.
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Les vents font rage. La mer est démontée, rugissaute, Le navire craque sinistrement. Tantôt il est porté sur la crête d’une vague alpestre, tantôt il plonge dans un gouffre, entre deux murailles liquides qui menacent de l’engloutir. Cette situation, entre la vie et la mort, dure quatre ou cinq jours. Les passagers sontaffolés, se lamentent et, comme Panurge, invoquent à leur aide « tous les benoitz saincts et sainctes ». Chose étrange ! plus on prie plus la tempête devient violente, « comme si le Diable » eust voulu debatre contre eux ».
« Les moines », dit le P. Sagard, « firent faire un vœu » à nostre Seraphique Pere Saint François, lequel estant » fait, la tempeste tout aussi tost cessa ». Ils sont sauvés. Les deux autres navires, qui n’ont pas fait de vœu à saint François, disparurent, et jamais plus le P. Sagard n’en eut de nouvelles.
Le navire des moines, après ces cruelles alarmes, vogue gaiement. Déjà ses passagers saluaient avec bonheur les côtes d’Espagne qui montaient à l'horizon, quand tout à coup se dresse devant eux un corsaire turc. Ils se précipitent tumultueusement dans une chaloupe, et rament de toutes leurs forces. Ils voient les Turcs prendre, mettre à sac et incendier le navire. Ils réussissent enfin à prendre terre, mais ils n’ont plus ni sou, ni maille.
Les bons moines, heureusement, ne sont jamais embarrassés. Ils conduisent leurs compagnons à Bayona, en Galice, leur font obtenir un repos bien nécessaire et les moyens de passer en France !.
1 SaGaRD, Hist., 1686, pp. 953-060.