CHAPITRE XXI RESTITUTION DE QUÉBEC
I, Kertk retourne en Angleterre. — IT. Le capitaine Daniel. — III, Champlain à Londres. — IV. Négociations pour la restitution de Québec. — V. Les Anglais à Québec. — VI. Le traité de Saint-Germain-en-Laye. — VII. Reprise de possession de Québec. — VIIT. Les Anglais et les Sauvages. — IX. Retour de Champlain à Québec. — X. Son arrivée à Québec. — XI. Expulsion des Huguenots. — XII. Expulsion des Récollets. — XIIT. Champlain prend un directeur de conscicaice. — XIV. Affaire avec les Anglais. — XV. Les Iroquois font des incursions sur le fleuve. — XVI. Les Sauvages reviennent à Québec. — XVII. Sauvage blessé par un enfant. — XVIII. Les Hurons à la chapelle des Jésuites. — XIX. Assassinat d’un Français.
I. — Kertk se décide à retourneren Angleterre. Il sait que le commandeur de Razilly doit venir au secours de Québec. En apparence, cela ne le trouble guère; à l’entendre, il désirerait même se mesurer aveclui. Cependant, sur la nouvelle apportée par des Sauvages que dix navires de guerre sont à Gaspé, le fier amiral longe prudemment, d'aussi près que possible, la grande île d’Anticosti.
Ses craintes sont vaires. La paix a été faite à Suze le 24 avril 1629 !. Le gouvernement de Louis XIII croit,
1 Charles Ier l'a juré solennellement le 6 septembre suivant, dans la
chapelle de Windsor. Cette pompe religieuse, comme il arrive souvent, cachait une duperie. ‘
dans sa simplicité, que les Anglais vont cesser d’entreprendre sur la France et s'empresser de restituer ce qu’ils ont pris depuis le 24 avril. Il retient donc Razilly qui, parti à temps, aurait sauvé Québec.
II. — Charles Daniel, de Dieppe, est chargé, par le cardinal de Richelieu, du commandement du Grand Saint-André et de la Marguerite. Il va les conduire à Chef-de-Bois, en Brouage, et attendre le commandeur de Razilly « pour aller soubzson escorte secourir et avitail- » ler le sieur de Champlain, et les François qui estoient » au fort de Québec en la Nouvelle-France ».
Il arrive à Chef-de-Bois le 17 mai 1629. Le lendemain on proclame la paix conclue entre la France et l’Angleterre.
Daniel attend pendant trente-neuf jours. La saison s'avance. Enfin, le 26 juin, sur l’avis des Directeurs, il met à la voile avec quatre navires et une barque appartenant à la Compagnie. Il est trop tard. Quand il arrivera à l’orée du golfe Saint-Laurent, les Anglais seront à Québec depuis trente-trois jours.
Pris dans une brume épaisse sur le Grand Banc de Terre-Neuve, il est séparé des quatre navires qui l’accompagnent et forcé de naviguer seul.
À deux lieues de terre, un navire anglais le voit et, le croyant sans défense, fonce sur lui. Daniel le laisse s'approcher à portée de pistolet, ouvre ses saburds et lui montre la gueule de 16 canons. A cette vue, l'Anglais prend la fuite. Daniel le poursuit, lui crie d'amener son
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pavillon, que la paix est faite et qu'il n’a rien à craindre. Le vent emporteses paroles et l'Anglais fuit de plus belle. Il lui tire quelques coups de canon, l’aborde, lit ses papiers, les trouve en règle et le laisse continuer sa route.
Si l'Anglais avait couru sur lui, ce n’était pas apparemment pour lui demander des nouvelles de Londres. Les frères Kertk ne demandaient pas à Roquemont, à Boullé, à Caen s'ils avaient des papiers bien en règle : sans autre raison que celle du plus fort, ils prenaient les navires et leur contenu.
Tout à l'heure Daniel s’apercevra.qu’il a été dupe de sa loyauté.
Le 28 août, il est au Grand-Cibou, maintenant le Grand-Bras-Dor, sur la côte orientale de l'île de Cap- Breton. Le lendemain il envoie dix hommes s'informer de l’état de Québec.
Ils lui apprennent que Québec est au pouvoir des Anglais; que huit navires de guerre croisent dans le golfe; que Jacques Stuart lord d'Ochiltrie, écossais, a pris et pillé un bateau de pêche de Saint-Jean-de-Luz, construit un fort au portaux Baleines, un peu au sud de Canso, peut-être Port Hove, et prétend qu’une commission du Roi d'Angleterre lui donne le droit de faire payer aux navires français 10 et même 15 pour cent de la valeur de la pêche et du trafic faits dans ces parages.
Daniel n’a pas chance d'arriver à Québec et d’en chasser les Anglais. Il tentera néanmoins de faire quelque chose. Ilexpose à son équipage, en termes énergiques, le tort que cette usurpation causerait aux deux cents navi-
res français qui viennent annuellement pêcher, dans les eaux du Cap Breton, les petites baleines et le saumon.
Ses hommes le supplient de les conduire à l'attaque du fort. C’est justement son plus vif désir.
Il se confesse et communie ; tous ses compagnons font comme lui et le 18 septembre il est devant le port aux
>aleines.
Les Ecossais sont en plus grand nombre que les Français. Outre trois canons pris au navire de Saint-Jean-de- Luz, ils ont des mousquets, des armures, des piques et dix ou douze dogues plus dangereux que les hommes.
Cependant Daniel prend, sous leurs yeux, deux chaloupes et six bateaux de pêche. Il débarque ensuite 53 hommes et s'avance à découvert sous le feu du fort. L’attaque est conduite avec tant de vigueur et de sùreté qu’en un instant, et sans perdre un seul homme, il met en desarroi les défenseurs, enfonce la porte et entre dans le fort l'épée à la main.
Il désarme la garnison, fait enlever les armes, les munitions, les vivres, les marchandises, démolit le fort, remplace par le pavillon français, le pavillon anglais du navire, et emmène tout le monde au Grand-Cibou.
Ce port, situe entre l'Acadie et le Canada, peut servir de relâche, de refuge ou de rassemblement aux navires qui vont de France au Saint-Laurent. Il est tranquille et sûr. Son entrée est très étroite, et les navires ne peuvent passer qu'un à un, sous le canon du fort.
« Ils’y rencontre encore », dit André Malapart, un témoin, « beaucoup d'autres commoditez, mais je serois
» trop long, comme si je voulois marquer par le menu le » soin amoureux qu'a eu de nous rendre notre bon Dieu, » comme il nous délivra du poison de nos captifs Ecos- » sois ».
En ce moment même, les Anglais nous prenaient le Canada et l'Acadie.
Il est à croire que lord Ochiltrie trouvait cela tout naturel et voyait, dans les frères Kertk, des héros, des gloires britanniques. *
Lui-même s'était construit un fort sur terre française, avait pillé un navire français et s’arrogeait le droit de rançonner nos pêcheurs et nos trafiquants.
Mais il croit que le monde entier appartient aux Anglais, et que le seigneur John Bull, volant autrui, ne fait que reprendre son bien. Done, lui reprendre son larcin est criminel, et il le prouvera, à sa façon, sans souci de la vérité.
Il donne, sous ce titre sensationnel, le récit de sa mésaventure : The barbarous and perfidious cariage off the Frenche towards the Lo. Wechiltrie in the IN off Capbrilane proved in the Court off admirality off Deepe.
Il prétend que les Français sont entrés dans le fort par surprise, en disant que la paix était faite entre les rois de France et d'Angleterre et qu’ils venaient en amis.
De loin il les a pris pour des Sauvages, il a reconnu ensuite qu'ils étaient Francs; il les a vus lui prendre deux chaloupes et six bateaux de pêche : quand ils ont débarqué, il à fait tirer sur eux. À quel moment aurait
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eu lieu la conversation qu’il rapporte ? La vérité est que cette conversation est supposée; qu'il ne pouvait prendre les Français pour des amis et que Daniel est entré dans le fort en en défonçant la porte.
Le fort démoli, vainqueurs et vaincus couchent à la belle étoile. Tout le monde, dit milord, était sans abri et sans vêtements. Sa Seigneurie ne dit pas tout. Si ses gens n'avaient pas de vêtements pendant cette longue nuit, c’est qu'ils n’en avaient pas avant, puisque Daniel avait défendu le pillage.
Qu'importe ! Ochiltrie prend de la plaintive elégie les accents endeuilles. Il pleuvait, dit-il, et le vent était froid; parmi ces gens il y avait beaucoup de vieillards, de femmes, de mères avec leurs enfants et de jeunes enfants à leur sein !.
De l’élègie, milord passe à la satire. Les Français, assure-t-il, s’emparèrent de toutes les marchandises, « vidèrent avec gloutonnerie trois barriques de vin, deux » barriques de cidre fort et toute la bière que l'on avait > conservée ».
Il y avait bien de quoi revolter la sobriéte anglaise. Mais... apres pareille « beuverie » tous les Français devaient être ivres-morts. Comment les Ecossais n’ont-ils pas profite de l’occasion pour leur couper la gorge ? Oh! frapper un ennemi qui ne se peut défendre! Cela n'est pas bien, assurément ; mais empoisonner un vainqueur qui ne s’y attend pas, cela vaut-il mieux?
1 Whereof ane greatt number of them wer old men and women, wemen wt chyld, and yong childrein ait thair breasts.
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Si les Ecossais n’ont rien tenté alors, c’est que les Français n’étaient pas ivres, et s'ils n'étaient pas ivres, c'est que le seigneur Ochiltrie nous en donne à garder.
Milord conte ensuite, avec indignation, qu'en allant du port aux Baleines au Cibou, les Français « firent tra- » vailler les Ecossais aux avirons, comme s'ils eussent » été des esclaves, did causs the poor people work at » carris as they hay beein slawes », et ne les nourrirent que de pain et d’eau. Et sa Seigneurie s'exclame :
« Quelle plus grande barbarie aurait pu commettre le » Turc contre des chrétiens! What grealter barbarity » could the Turk have used to chrislians ».
Arrivé au Cibou, Daniel met aux travaux du fort 50 Français et 20 Ecossais. Les Français travaillent comme des hommes et les Ecossais « péniblement, comme des » esclaves ».
Le 5 novembre, après deux mois de labeur, le fort est terminé. Daniel en confie la garde à 40 hommes accompagnés des PP Jésuites Vimont et Vieuxpont.
Le même jour il embarque lord Ochiltrie et une cinquantaine d'Ecossais, hommes, femmes ou enfants. Nous sommes entassés à fond de calle, dit milord, mal nourris, dans nos ordures. Plusieurs hommes et plusieurs enfants meurent et sont jetés à la mer.
C'est navrant. Mais sa Seigneurie oublie de dire que les Français sont peu nombreux et qu’au Grand-Cibou les Ecossais ont tenté de les empoisonner.
On vogue vers l'Europe et la mer est mauvaise.
Dieu, dit Malapart, qui « nous delivra du poison de nos
e nos
, » captifs Ecossois », nous « obligea tous à nous confesser » envoyant une tempeste qui choquoit à chaque vague » nostre vaisseau, et à chaque coup le brisoit et crevoit » contre un rocher; et puis nous ayant contraincts de » nous abandonner à sa mercy, il porta un Pere Jesuitte » à mettre dans cette mer enragée un reliquaire garni » d'un morceau de la saincte croix, ce qui nous donna » le calme ».
Daniel touche enfin aux côtes d'Angleterre, à Falmouth, où il débarque, avec leurs bagages, 42 Ecossais, et continue sa route pour Dieppe avec lord Ochiltrie et 18 autres Ecossais.
Ochiltrie, dès son arrivée, porte plainte à la cour de l’amirauté. Sa Seigneurie se dit couverte par une commission du roi de la Grande-Bretagne et réclame, pour la perte de ses marchandises et de ses papiers, la bagatelle de 20 000 livres sterlings, ou 500 000 francs, environ trois millions de notre monnaie.
La cour lui octroie un mois de prison.
Ce n’est pas tout.
Il y a la surprise, l'étonnement, l’ébahissement de voir le capitaine Daniel, qu'il jugeait digne de la corde, retourner en Amérique, avec une nouvelle commission, sur un vaisseau du roi, pour assurer la possession du cap Breton; et, ajoute sa Seigneurie, « l'ile du Cap-Breton » lui a été donnée pour les injures qu’il à faites au roi » d'Angleterre et à ses sujets ».
Tout cela est tres bien. Le capitaine Daniel s’est conduit vaillamment, intelligemment, en homme de décision,
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