VIE
L'aieul et le bisaïeul paternels de Schiller furent, l'un après l'autre, boulangers dans le vill^e de Bittenfeld, près de la ville wurlembergeoise de Waiblingen. Son père, qui se nommait Jean- Gaspard, comme celui de Goethe , fut mis de bonne heure en apprentissage chez un chinirgien barbier, et à l'%e de vingl-dem ans, enl745,pendant la guerre de la succession d'Autriche, il partit pour les Pays-Bas, avec un régiment de hussards bavarois, en qualiti de chirur^en, on, comme l'on dit en allemand, de ■ barbier de campagne. > Brave et actif, préférant, dit-on, le sabre à la lancette et au rasoir, il obtint d'être employé, en diverses occurrences, comme sous-officier, et d'accomp^ner de petits détachements chargés de quelque expédition. A la pm d'Aix-la-Chapelle , il rentra dans son pays et s'établit à Marbach , od il épousa , âgé de vingt-six ans , Elisabeth-Dorothée Eodweiss, fille d'un aubeipste dn lieu , à l'enseigne du Lion , qni cumulait avec son industrie les fonctions d'in- .specteur et mesurenr jnré du bois. Un curieux inventaire nous a conservé le détail des modestes apports des deux époux. Jean-Gaspard, outre ses instruments de chirurgie, une bibliothèque de sept volumes, et un assortiment de drogues médicinales, estimé 7 florins, 30 kreutzers, possède un chiffre très-honnête d'économies, s'éle-
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vant à plus de 200 florins comptant. Elisabeth n'a point d'argent, mais sa dot est un morceau do terre, un mobilier de peu de pièces, mais solide et durable, et un trousseau où le beau, comme plus tard dans l'esprit du poète, tient, ce semble, plus de place que l'utile : il renferme sept bonnets, dont plusieurs à dentelles d'or et d'ai^ent, des colliers de perles, de grenat , d'agata , et l'on n'y compte que quatre paires de bas , trois de coton blanc , et une de laine.
Les temps étaient durs, le métier de l'époux peu lucratif. Cependant lejeune mén^e, tant qu'il ne fut que de deux personnes, se tira d'affaire comme il put. Mais au bout de huit ans de mariage, il naquit une fille, Elisabeth -Christophine-Frédérique. Le père alors prit une résolution héroïque. Frédéric le Grand recommençait la guerre. Le duc de Wurtemberg , Charles-EugÈne , prenait les armes comme allié de l'Autriche, et levait des troupes. En sa qualité d'ancien soldat, le chirurgien Jean-Gaspard obtint le grado d'enseigne et d'adjudant dans le régiment du prince Louis, et partit pour la Bohême , quittant sa famille pour la faire vivre avec sa solde. Deux ans plus tard, pendant l'automne de 1759, nous le retrouvons dans un camp de manœuvres, avec le grade de lieutenant. Sa femme, k qui il avait fait, de temps en temps, de rares et courtes visites, l'y était venue voir. Elle était grosse pour la seconde fois, et ce fut dans sa tente que de premières douleurs l'avertirent que sa délivrance était proche. Elle n'eut que le temps de retourner à Marbach , auprès de ses parents, et c'est là qu'elle mit au monde, le 10 novembre 1759', le fils unique qu'elle av^t porté dans les larmes, pauvre et délaissée, et qui devmt être sa gloire et celle de l'Âlteraagne, Jean-Chbistophe-Fhédébic Schiller*.
L'enfant avait quatre ans quand la paix d'Hubertsbourg lui rendit son p&re, qui vint tenir garnison d'abord à Ludwigsbourg, puis k Cannstadt, et fut envoyé, deux ans plus tard, en 1765, comme officier de recrutement, à Gmund, en Sonabe, Le duc de Wurtemberg
I. Quelques biographies placeol la naissance de Schiller au 11 novembre : c'esl la date que porte le registre de la paraisse; mais nous savoQs que Scliiller et sa famille cétébrËreot toujours le 10 novembre, et, d'ailleurs, celle date est confirmée par ud document irrécusable, des annales de famille écrites par le pÈre du poète, et où il avait marqué, entre autres choses, les jours de naissance de ses enfants. La date du 1 1 est évidemment celle du baptême.
3. Le prénom de Jean était, depuis plusieurs générations, celui du chef de la famille; les daui suivants, que porte aussi sa soeur aînée, lui furent donnés par son noble parrain , le colonel Cbri stop he-Frédé rie de La Gabelentz , qui commandait le régiment où servait le père de Schiller.
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lui donna k cette occasion rang de capitaine, el luipermit de s'établir avec sa famille dans le village voisin de Lorch, sur la frontière du Wartemierg propre. Là le petit Frédéric, enfant très-délicat de corps , d'esprit et de cœur, trouva dans la personne do pastenr Moser un premier maître, dont la figure & la fois austère et douce, et le noble caractère, firent sur son âme une salutaire impression et y laissèrent un ineffaçable souvenir. Au milieu des agitations violentes de sa première jeunesse , qu'il traduisit en déclamations fougueuses dans son drame des Brigands, sa pensée se reporta, non sans regret sans doute, sur sa pure et tendre enfance, et sur l'homme vénéré qui était demeuré pour lui un touchant idéal de vertu, et il donna le nom de Moser à l'un des personnages de sa pièBe, au ministre du Seigneur venant parler à l'impie du Dieu juste, qui est patient parce qu'il est étemel. Moser devint l'ami de la famille Schiller et admit l'enfant prédestiné aux leçons que recevaient ses propres fils. Dès l'âge de six ans il l'initia auA premiers éléments de la langue latine, et l'année suivante à ceux de la langue grecque.
Je n'ai nulle envie de faire ici de notre naif écolier un génie précoce, digne de figurer parmi les enfants célèbres. Il était bien doué, avait l'esprit curieux, vif et facile, le cœur bon, tendre, aimant, mais sans rien d'extraordinaire, rien qui ^t de lui une brillante exception. Il commença par être comme tout le monde. Les dons merveilleux que lui avait faits la nature se développaient en lui, à son insu, à l'insu des honmies. Les cheveux d'un blond clair qui flottaient sur sa tète n'avaient point d'auréole ; ses yeux d'un bleu limpide, point de regard d'aigle. J'aime mienx le voir ainsi, je l'avone, le voir tel que nous le montrent les souvenirs les plus dignes de foi, simple et naturel, point bizarre, préservé des dangers de la vanité etde l'admiration de soi-même, qui offusque l'esprit et gâte le cœur, que de m'extasier devant le petit prodige que nous peignent certîuiis récits fabuleux qui nous le représentent •• perché, rêveur, au haut des toits, et plongeant de là un profond regard dans l'arsenal de la création. • Laissons du moins à ces hommes qui régnèrent par la pensée et qui souvent, dans le reste de la vie, payèrent si cher le privilège du génie, la douce insouciance et la sérénité de l'enfance. Quelle que doive être la carrière, c'est \h le meilleur début. Pourquoi donc une nature à part, dès l'entrée dans le monde, à ceux qui ne furent grands que pour avoir possédé plus pleinement, plus richement, la commune nature, les vraies qualités humaines?
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k VIE DE SCHILLER.
Le village de Lorch est situé dans une paisible vallée d'oii l'œil s'étend & perte de vue sur une contrée aussi riche que variée, que borne dans us lointain brumeux la Forét-Noire. Les environs les plus proches ont on aspect à la fois aimable et sévère. Un cours d'eau, la Rems, serpente dans de vastes prairies, au pied des hauteurs couvertes de noirs sapins. Le cône escarpé du StaufTen (der hohe Stauffen) domine majestueusement les collines et les vallons. Au spectacle imposant de la nature, toujours semblable à elle-même, s'associent les souvenirs divers du passé. Une des montagnes voisines est ou Calvaire oh la piété d'un autre âge a représenté, de station en station, par des groupes sculptés de bois peint, le chemin de la croix et les scènes touchantes de la Passion de l'Homme-Dien. Plus près du village, dans le couvent de Lorch, des tombes illustres, celle du fondateur de la puissance des Hobenstauffen, reportent la pensée au point culminant du moyen âge et rappellent l'éclat et la vanité des terrestres splendeurs. Çk et là sont des ruines de tours, de châteaux forts, qui racontent une histoire moins ancienne, les guerres des paysans, la guerre de trente ans. Et à tous ces heux, aux grandes scènes de la nature comme aux monuments des annales humaines, l'imagination populaire, si féconde, si poétique dans ces contrées, attachait de belles et fantastiques légendes, que, dans l'bumble demeure oii s'élevait notre poète, la mère racontait k ses enfants, tandis cpe le père, à peine revenu de la guerre, leur disait ses campagnes, mêlant ainsi les tableaux réels et animés d'un présent qu'il avait vu à l'idéale épopée d'autrefois.
Le jeune Fritz ' et sa sœur Christophine s'abreuvaient, avec l'avidité de leur âge, à toutes les sources de poésie. C'étaient deux bonnes et pieuses natures, très-ouvertes à tout sentiment d'enthousiasme. Christophine nous a conservé un touchant souvenir de leurs premières années, qui nous peint k la fois la mère et les enfants. Il est antérieur au séjour de Lorch et du temps où la famille demeurait k Ludwigsbou^. La maman conduisait !e dimanche le petit Schiller et sa sœur chez ses parents à Marbach, et en route elle leur expliquait l'évangile du jour. < Une fois, comme nous allions avec notre mère chez nos chers grands-parents, elle nous fit passer par la montagne. C'était un beau lundi de Pâques, et en marchant elle nous raconta l'histoire des deux disciples que Jésus rencontre , puis
] , C'est le diminutif allemand de Frâdéric.
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accompagne, sur la route d'Emmaiis. Sa parole et son récit s'animèrent de plus en plus, et quand nous arrivâmes au haut de la montagne, nous étions si émus que nous nous jet&mes tous trois à genoux et nous mimes à prier. Cette montagne devint pour nous un Thabor. > Le père ne combattait point par bob discours on ses exemples, comme cela se voit si souvent dans les familles, la pieuse influence maternelle. On a trouvé dans les papiers de sa venve ime sorte d'hymne en vers rimes, auquel elle avait, de sa main, ajouté la note suivante : c Papa a lui-même composé cette prière, et il la récitait tous les matins. ■ C'est une pièce qui ne manque ni de poésie ni d'onction, et qui renferme des sentiments vraiment chrétiens, et non pas seulement une de ces invocations v^aes et déclamatoires à l'Être suprême, comme il s'en est tant fait alors et depuis. Il y est question de pénitence et de conversion, de la faiblesse de l'honmie abandonné b ses propres forces, de la nécessité de la grftce divine, des pièges du tentateur. £lle se termine ainsi : < Mais faut-il pour cela désespérer de devenir meilleur? me plaindre toujours au bon Dieu de mon impuissance? Non, je veux reprendre courage. Esprit de grâce, assiste-moi, pour que ma conduite anjourd'hiti et toujours t'agrée à toi seul. Mène-moi par une voie unie, dirige-moi par tes chemins. Donne-moi aussi, dans l'ordre temporel, la nourriture, le vêtement, la protection et la bénédiction. Tout ce que je suis et tout ce que j'ai, je le remets k ta garde. Fats que ma vie soit bomie, et bonne ma fin. >
Les actions répondaient aux paroles. Le père et la mère étaient des modèles de probité, d'ordre et de modération. Les enfants, à si bonne école, se montraient dociles, véridiques, heureux de bien faire. Le petit Schiller n'avait , dit-on , qu'un seul défaut opiniâtre , une seule passion que ses parents ne pouvaient point, hélas \ encourager, celle de donner tout ce qu'il avait , livres, habits, etc. Un jour le digne capitaine remarque que les souliers de son garçon n'ont plus leurs petites boucles et sont attachés avec de simples cordons. Il l'internée, et l'enfant répond : < J'ai donné mes boucles de tons les jours à on pauvre petit: il ne les mettra que les dimanches. Vous savez, j'en ai, moi, pour les dimanches, une autre paire. >
On trouvera peut-être que j'insiste trop sur ces souvenirs d'un âge si tendre ; mais je suis de l'avis des anciens et je crois que le poète, plus encore que l'orateur, se forme dès le berceau. Les premières intloences sont décisives ; c'est surtout au début de la vie, quand les
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j'euz commencent à voir, l'oreille à entendre, l'esprit à comprendre, que l'âme, plus passive encore qu'active, f^t sa provision pour le voyage d'ici-bas : l'expérience chaque jour accroîtra le trésor , mais le premier fonds , le fonds inépuisable , ce seront toujours , presque toujours, les images , les sensations des premiers temps. Les pluies, les orages gonflent le lac , mais sons les ondes est le même lit, audessus le même ciel qui d'abord s'y refléta. Dans Schiller en particulier, ces heureuses impressions de l'enfance me paraissent avoir laissé des traces profondes. Il ne se rencontre plus dans le reste de sa vie aucune influence aussi salutaire , aucune qui, après sa généreuse nature, nous explique aussi bien, ce me semble, cet amour du beau et du bien qui l'anima toujours , au milieu des tendances les plus diverses, ce fond pieux, ou peut le dire, cet idéal d'humaine perfection, qui font le charme de la plupart de ses œuvres.
En janvier 1766 , la famille s'accrut d'une seconde fille, Louise- Dorothée- Catherine. I^e père, qui, depuis trois ans, àceqn'il parait, n'avait point reçu de solde et qui , pendant tout ce temps , avait été réduit à vivre de son modique avoir et des secours , nous dit-on , de quelques proches, adressa une requête au duc et lui peignit sa situation. Sa plainte fut entendue : il obtint de passer dans la garnison de Ludwigsbourg, et on lui paya sou arriéré de solde. Notre poËte fut aussi de ceux, on le voit, que < la dure pauvreté,» s^PDapauperlos utiles bello lulit, t. fit bons pour la guerre, > pour cette lutte avec soi-même qui forme et achève le génie. Heureusement, il était alors à un âge oii la pauvreté , quand elle ne va pas jusqu'aux privations cruelles et aux tortures de la misère , n'ôte ni la sérénité ni les douces joies de la vie.
A Ludwigsbourg, Schiller fut envoyé à l'école latine. H par^t qu'il montrait alors un désir assez vif d'être un jour, comme son maître chéri, Moser, pasteur de l'Église luthérienne , à laquelle appartenaient ses parents. Getle vocation enfantine rendait sa mère bien heureuse, et son père ne s'y montrait pas contraire. Elle se révélait dans les jeux du petit écolier. Affublé d'un tablier noir en guise de manteau, d'un petit chiffon blanc qui imitait le rabat, il aimait, dit-on, à grimper sur une chaise et de là, comme d'une chaire , il édifiait, très-sérieux vraiment, et exigeant qu'on le fût comme lui, la famille attentive , par des bribes de sermons , sans oublier ni les divisions en règle, ni les cilatious bibliques.
L'école latine justifiait bien son nom. Dans la première classe, ou
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classe iaférieure, et dans k seconde, oa n'enseignait que le latin. Le vendredi seul était consacré à l'allemand , que l'on n'étudiait guËre que dans les catéchismes et dans des livres religieux d'une sévère orthodoxie. Dans la classe supérieure, où ceux qui aspiraient à devenir théologiens, apprenaient, outre le latin, un peu de grec et d'hébreu, Schiller s'appliqua surtout aux vers latins et l'emporta dans cet exercice sur tous ses condisciples. Dans les occasions solennelles , c'était lui qu'on chargeait des harangues poétiques. C'est ainsi qu'il eut à Téter l'installation d'un nouveau professeur qui s'appellait yVinter,mù\. qui en allemand veut dire hiver. ■ C'était un hiver, disait le compliment, qui promettait à l'école un beau printemps. ■ Ou a conservé du temps oii il débutait dans les études classiques et n'en était qu'aux premiers éléments, un petit essai, nécessairement fort banal, du jeune écolier : des strophes allemandes , avec ime traduction en prose latine, d'une latinité asseï équivoque, adressées à Papa et à Maman, à l'occasion du jour de l'an. Un de ses camarades d'enfance rapporte un souvenir postérieur de trois ou quatre ans à ce compliment de bonne année. Un jour, c'était à la veille de sa confirmation, sa pieuse mère, l'ayant vu rôder dans les mes l'air insouciant et distrait , lui fil des reproches sur son indifférence. ÂfUigé de cette réprimande, et son cœur protestant contre ces apparences, il se retire à l'écart, et dans une pièce de vers allemands , propre h réjouir celle qu'il venait d'attrister, il exprime avec effusion sa ferveur et ses bonnes résolutions. > Es-tu devenu fou, Frédéric ? > s'écria son père, quand on le mit dans la confidence de cet accès poétique, qui était en effet le prélude d'un délire si glorieux (comment l'eAt-il prévu ?} pour son modeste nom.
Ludwigsboui^ était , dansce temps-lk, la résidence ordinaire du duc de Wurtembei^ , qui y menait joyeuse vie. Un opéra italien, un théâtre français , des ballets, des danseurs de corde animaient la petite ville et montaient, comme bien l'on pense, la tête des écoliers. Le nôtre ne prêchait plus, il jouait la tragédie. Christophine lui peignait des décorations, des personnages. Des chaises vides représentaient le parterre et les loges. Sans doute , parfois aussi , quelques camarades préférés étaient admis k la représentation. Nous savons par un compagnon d'étude de cette époque que Schiller dès lors n'avait point le cœur banal, et ne s'attachait qu'à un petit nombre d'amis intimes , mais tous le considéraient, et c'était généralement lui qui donnsùt le ton dans les jeux. Il était pétulant, de bonne
bomenr, et n'avait jamais peur de rien. Vers la fin de son séjour à Ladwigsboa^, il devint gauche et timide, on plutôt Euouche , et se passionna pour l'étude. Ses maîtres étaient obligés de le modérer.
On restait dans l'école latine jusqu'à l'âge de quatorze ans. Les théologiens futurs allaient subir tons les ans un eiamen à Stnt^art, devant le consistoire, et ceux qui obtenaient de bonnes noies et étaient reconnus capables , passaient , pour continuer leurs études, dans les écoles qu'on appelaitclanstrales. Schiller se distingua danscea diverses épreuves. Ses prières en latin, en grec, en hébreu, lui méritèrent, pour chacune de ces langues, on double A on double Bien. Encore une preuve, s'il en fallait, et ici il ne s'agit pas d'un de ces génies que nous nommons en France r^nliers et classiques, encore nne preuve, dis-je, que la vigueur, k liberté, la fougue même de l'esprit n'excluent pas nécessairement l'application, et, d'un autre cdté , que l'étude des lettres antiqnes ne coupe pas les ailes et qu'elle peut être une bonne discipline même pour qui doit s'ouvrir des votes nouvelles.
Le duc de Wurtemberg, Charles-Eugène, dont nous avons déjb parlé , et qoe nous verrons fignrer successivement dans la vie de Schiller comme bienfaiteur et comme persécuteur, avait fondé, en 1770, i la Solitude, près de Stuttgart, un c orphelinat militaire ■ (ce fut le premier nom de cette maison}, où devaient être élevés des enfants pauvres, particulièrement des fils de soldats. Le fondateur se prit bientôt d'une belle passion pour cette école, en étendit la destination, y admit des élèves de toute condition , de préférence des enfants d'ofEciers,etchangea le nom d'orphelinat en celui de • séminaire » ou • pépinière, » puis, à la fin de 1772, éleva l'établissement à la dignité d'Académie. D ne s'en tint pas là. En novembre 1 775, ■ l'École de Charles, > die Karlsschule, pour la désigner par le nom qu'elle a gardé dans l'histoire, et sous lequel le théâtre et le roman l'ont célébrée, fut transférée à Stuttgart, dans une ancienne caserae, qui était située derrière le ch&teau ducal, et qu'on avait appropriée, en l'agrandissant, à son nouvel usage. Les b&timents étaient vastes ; le prince n'avait rien épai^é pour son institution favorite, et il suffit de jeter les yeux sur le plan pour se faire une idée de l'importance qu'il lui avait donnée. L'enceinte de l'école, sans parler de la grandeur et de la beauté des dortoirs, des classes, du réfectoire surtout et de la salle d'exercice, contenait une bibliothèque, un théâtre, un cabinet d'histoire naturelle, des ateliers pour
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les artistes, us bain d'hiver. Un jardin, oti chaque élëfe avait son petit parterre, qu'il cultWait lui-même, des bassins de natation, des manèges, etc., complétaient ce bel ensemble. Même avant la trans lation del'AcadémiekStattgart, le duc y attirait, par tous les moyens, les meilleurs sujets de toutes les écoles du pays. Ayant appris par une des enquêtes qu'il ordonnait de temps en temps, les grandes espérances que le jeune Schiller, fils d'officier, donnait i ses mitres, il offrit b son père de l'admettre gratuitement & l'École militaire et de fournir à tous les frais de son éducation. Mais dans ce séminaire ducal, bien que les études y fussent très-variées, et qu'on y préparât, malgré l'épithëte de •• militaire, > à des carrières fort diverses, on n'enseignait point la théologie. La Daveur offerte contrariait les vues des parents, de la mère surtout, et ce ne fut qu'b la troisième demande du duc qu'ils consentirent à lui donner leur cher Frédéric. « Donner » était le mot, dans la pensée de Charles-Eugène ; il promettait de bien placer son pensiomiaire h. la sortie de l'École, mais k la condition (et les parents durent plus tard s'y engager par écrit) qu'il se consacrerait entièrement & la maison de Wurtembei^. Le temps n'est pas loin oii, comme nous le verrons, il parut au poète qu'on avait, par cette clause, payé trop cher sa pension.
La date de l'admission de Schiller est le 17 janvier 1773. L'Académie , à cette époque, était encore & la Solitude, c'est-k-dire au milieu des bois, dans un château isolé, d'où la vue s'étendait sur une vaste contrée. D choisit pour objet d'étude et pour carrière (c'était de bonne heure, il n'avait que treize ans) la jurisprudence ; mais d'abord, il poursuivit ses progrès dans les langues classiques. H devint, en peu de temps, dit-on, assez habile en latin ; en grec, il remporta un premier prix. Quant aux mathématiques, & la géographie, et même à l'histoire, qu'il devait plus tard enseigner et écrire avec tant d'éclat, il y prit peu de goût. La muse dès lors le hantait à son insu, et l'attirait ailleurs, vers le monde qui ne se mesure ni ne se raconte. Ses loisirs, et plus que les loisirs sans doute, étaient consacrés à la lecture des poètes allemands. Celui qu'il préférait entre tous, c'était le plus allemand, le plus germain de tous, Klopstock, sa Messiade et ses odes : il se pénétrait, en le hsant, de ferveur, de solennel enthousiasme, de patriotisme. On raconte que, dans ce temps-lk, il épanchait souvent son cœur en ardentes prières, et qu'il aimait à se livrer, avec quelques intimes, à des exercices de recueillement et de dévotion. Déjà il avait choisi son sujet d'épopée sainte,
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un grand et austère sujet : il travaillait à un poème biblique, dont Moïse était le héros. Bientôt an démon de l'épopée vint se joindre celui du drame. A la Messtade il associa, dans son admiration, une tragédie de Gersteoberg, Vgolifw, à peu près oubliée aujourd'hui, mais que le prince de la critique allemande, l'illustre Lessing, avait beaucoup vantée au moment où elle fut publiée, et qui parait avoir fiùt sur notre écolier une vive et profonde impression. Sans délai, il ajOQte d'autres cordes à sa lyre, et entreprend un drame intitulé > les Chrétiens. > C'étaient sans doute leschrédens de la primitive Église, les martyrs de la foi naissanle, qu'il voulait célébrer en prenant pour modèle le chantre de la Rédemption.
Quand on admettrait que tout est dans tout, ce n'était pas le, il faut en convenir, la voie la plus courte pour exceller dans la jurisprudence, ni la preuve qu'il l'étudiât avec ardeur. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir, eu 1775, après la translation de l'École à Stuttgart, lorsque le duc ajouta ans antres branches d'étude <les chaires de médecine, le jeune Schiller renoncer sans peine aui Institutes et aux Pandectes. H se fit inscrire , avec six de ses camarades , sur la liste des élèves qui devaient suivre l'enseignement médical. Ce ne sont pas non plus là les frds bocages, les sentiers solitaires qui invitent le poète ; mais, s'il s'écrie : ubi campi Sperchiusque! n'ajoute-t-il pas aussi lût :
Félix qui potuit rerom cogaoscere causas?
Et parmi les mystères de ce monde en est-il de plus propres à tenter la curiosité de l'esprit que ceux de l'organisation humaine? que ce microcosme dont la grande merveille, pour qui ne s'arrête pas oii atteint le scalpel , est l'union de l'âme et de la matière , l'influence réciproque de ces deux natures, que le poète dans ses chants, quand il colore et façonne le sentiment et l'idée, marie et assemble avec harmonie? ï[ est facile, on le voit, de tout expliquer, chez les hommes illustres, par de grandes raisons, d'henreux instincts. Mais, sans chercher si loin, l'inconstance de la jeunesse , le dégoût qui vous prend à vite pour une étude qu'on néglige , et le désir d'être agréable au duc qui trouvait que les cours de droit étaient trop suivis , suffisent amplement à nous rendre compte de ce nouveau changement. Au reste, il parut d'abord avoir plutôt déserté le droit qu'adopté la médecine. A part les études anatomiques, il ne suivait les cours qu'en apparence, ou du moins n'y était guère
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présent que de corps. Ses ailes poussaient et de plus en plus l'emportaient loin de sa cage. C'est, à ce qu'il parait, vers ce temps qu'il âl connaissance avec Shakspeare. Dans une leçon de philosophie , celui de ses maîtres dont il garda toujours le plus cher souvenir, le professeur Abel, avait lu, comme exemple, un morceau d'Othello. Étonné, plutôt que ravi, à la vue de ce nouveau monde qui s'enlr'ouvre à ses yeus , Schiller, ^ la fin de la leçon , prie son m^tre de lui prêter le livre. B le lit , le dévore en cachette , en subit la puissante inQuence , mais non sans se défendre contre elle. Une vérité à réelle, si entière, si profonde, n'est point le (ait d'une imagination de seize ans. ï Habitué à chercher l'auteur dans son œuvre , il y rencontrer son cœur, il m'était insupportable , a dit lui-même plus tard l'auteur de WalUnstein, de ne pouvoir icinnllepartsiusir lepoête. Je n'étais pas encore capable de comprendre la nature de première main. ■ Si plus tard il la comprit ainsi et en admira sincèrement le peintre inimitable, jamais cependant ce regard & qui rien n'échappe, cette langue qui dit tout et mêle tous les tous , ce génie sans ménagements qui vous plonge soudain de la lumière dans les ténèbres, du haut des sommets les plus élevés dans les plus profonds abîmes, vraiment unique pour voir ce que nul n'a vu et ce que chacun pourtant reconnaît aussitôt, jamais cette manière si multiple, oii le beau touche au laid , le sublime k l'élrange , l'ironie à l'enthousiasme , ne dut avoir, ce semble, entièrement et sans réserve, les sympathies du poète qui tendit et s'éleva, chaque jour davantage, à l'idéal le plus pur, le plus choisi , et, si je l'ose dire , le plus homogène.
Un des professeurs de l'Ëcole de Charles publiait un recueil littéraire appelé le Magasin de Souabe. C'est là que notre étudiant débuta, en 1776, par une pièce descriptive et lyrique intitulée fe Soir, qu'il ne s^a pas, bien entendu : qu'eût dit le Duc, k qui rien n'échappait 1 Ce n'est pas un chef-d'œuvre ni une inspiration bien originale , mais un exercice de style et de rhythme qui promet , et l'on ne s'étonne pas de tire, dans une note de l'éditeur, qu'il lui semble que l'auteur, qui n'a encore que seize ans, pourrait bien avoir quelque jour os magna sonaturum. La flatteuse prédiction l 'enivra- t-elle? Voulut-il, gonflant la voix, la jusU&er sans retard? On le dirait vraiment en jetant les yeux sur un autre poëme , sur une imprécation qui a pour titre le Conquérant , et qui parut l'année d'après dans la mémeKevue. Quand on lit celte déclamation gigantesque, on se demande : Est-ce présage de génie ou de folie? Il est grimpé sur
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des échasses et en proie au vertige : le moyen de ne pas tomber et tomber de façon à ne plus se relever^ Mous le verrons laire, avant de trouver sa voie et d'assurer sa marche, bien d'autres tours périlleux. Cette fièvre lui venait du dehors , c'était one contagion. Les lettres allemandes étaient dans cette période qu'on a nommée , d'après le litre d'une pièce médiocre de Klinger, die Sturm-und Drangperiode, « période de tempête et d'ardeur irrésistible. » En France, la révolution approchait de plus en plus ; le volcan fnmait et bouillonnait, la lave cberchut des issues : encore quelques jours et elle jaillira du sommet de la montagne dans la plaine, des hauteurs de l'esprit dans les champs de la vie politique et sociale ; la théorie se traduira en faits grands et terribles, en institutions nouvelles. En Allemagne, les têtes fermentent tout autant, plus encore peut-être ; mais l'agitation ne sortira pas du domaine de l'intelligence et de l'imagination, dont nos voisins ont moins de peine , ce semble , à étendre les limites qu'à les franchir pour passer h la pratique. Tandis que chez nous les innovations et les réformes ébranleront la société dans ses fondements, ils s'en tiendront eux à une révolution littéraire et philosophique. Notre manifeste , ce seront les Droits de l'homme ; le leur, Gœlz de Berlkhingen , Werther, les Brigands.
Goethe avait publié Gœtz en 1773; Werther, en 1774. Schiller, après deux nouveaux essais qu'il détruisit, et dont l'un, inspiré par Werther et intitulé l'Étudiant de Nassau , était l'histoire d'un suicide, l'autre nne tragédie , C<fme de Jféfjicù, commença en 1777 son drame
Il en prit l'idée dans un récit de Schubart, inséré deux années auparavant dans le Magasin de Sow^e, et < abandonné au génie, disait l'auteur, comme un beau sujet de comédie ou de roman, * avec invitation à qui le traiterait de ne pas transporter timidement l'action en Italie on en Espagne, mais de la placer en Allemagne, où elle s'était passée réellement. Au commencement de 1777, Schubart, poète plein de verve et journaliste audacieux, avait été attiré traitrensement par Charles-Eugène sur le territoire de Wnrtembei^ et enfermé dans le château fort d'Aspei^, pour y expier, dans un cachot, quelques mordantes et trop spirituelles épigrammes. Cet acte de perfide tyrannie avait naturellement appelé snr le captif l'intérêt de tons les coeurs généreux, et une vive attention sur ses écrits. Je m'explique qu'un poète de dix-huit ans dt voulu lui devoir son premier sujet dramatique, débuter au thé&tre sous ses auspices, et sa
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sympathie pour ce martyr de la liberté n'est sans doute pas étrangèn à l'amère violeitco qui respire dans tonte sa pièce. Dans l'histoire racoutëe par Schubart, qui est nne variante, moderne, et réelle, s'il faut l'en croire, de la parabole de l'Enfant prodigue, Charles, le FUs perdu (c'est le titre que Schiller donna d'abord aussi à son drame), ne devient pas chef de brigands et ne déclare pas la guerre i la société. Cette partie du rAle et le personnage d'Amalie, aimée des deux frères, sont deux inventions de notre poète écolier. Mais ce n'est pas le moment d'apprécier son œuvre ; attendons qu'il l'ait achevée. On s'accorde à dire, il est vrai, qu'il choisit son sujet et commença de le traiter en 1777, mais il paraît qu'à la fin de cette année il interrompit son travail, ou du moins cessa pour un temps de s'en occuper volontairement et sciemment. Laissant l'étrange mixture, une fois faite dans sa tête, bouillir seule, sans qu'il le sût en quelque sorte, sur la Qanome allumée, qui ne devait plus s'éteindre, il reprit sérieusement ses études de médecine. H avait, comme nous l'avons dit, deux sœurs; au mois de septembre il lui en était né une troisième, Caroline-Christiane. Il savait qu'il serait un jour leur seul appui : c'eût été tenter Dieu que de les vouloir nourrir et doter avec sa poésie en vers et en prose ; il fallait songer i sa carrière, à son avenir et au leur. Ce dut être un héroïque effort; car, en comp^nie de quelques camarades qui partageaient ses goûts, tels que G. de Hoven, J. Petersen, F. Scharffenstein, Oh. Haug, etc., il voguait déjà bien loin de la rive, bien loin du monde réel. On s'essayait dans tous les genres : tout* une collection était prête, odes, dithyrambes, satires, épigrammes, et n'attendait qu'un éditeur. Nous savons que Schiller avait fourni, pour sa part, un poème, bien lugubre sans doute, à en juger par le titre : la Cryple des Rois, et par le premier vers, le seul qui se soit conservé : < J'allai naguère avec l'esprit des sépulcres...; > puis une ode, également perdue, intitulée le Chani de triomphe de l'Enfer, oii Satan énumérait tontes les ruses qu'il avait imaginées , depuis le commencement du monde jusqu'au temps présent, pour perdre le genre humain : les démons attentifs l'interrompaient en chœur par des chants blasphématoires. On a supposé que la ballade : le Comte Éberkard, pourrait être aussi de ce temps; mais j'avoue que j'ai peine à le croire.
Sa résolution une fois prise, il se remit court^eosement à l'étude, de concert avec Hoven, qui, comme lui, se destinait k la médecine.
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Le cours était de cinq aimëes. Parvenu au bout de la quatrième, Schiller espérait pouvoir passer sou examen par faveur avant le temps. Dans cette vue, il composa une thèse, que nous n'avons plus, et dont le titre étMt : Philosophie de la physiologie. Les professeurs la trouvèrent trop hardie de toute manière pour en autoriser l'impression. Le duc, après l'avoir lue, confirma leur jugement et déclara ■ qu'il serait fort bon pour l'auteur de rester un an de plus à l'Académie, où il pourrait pendant ce temps modérer encore un peu son feu, de façon à devenir assurément un jour un très-grand sujet. >
C'est peu de jours aprèscette sentence, qui le jeta dans un profond découragement, que Schiller vit pour la première fois deux hommes Il la renommée desquels la gloire devait plus tard associer son nom. Le duc de Saxe-Weimar, Charles-Auguste , vint avec Gœtbe visiter l'Ëcole et assister à la distribution des prix, le 14 décembre 1779. Schiller en remporta quatre. Quand on proclama son nom, quand il alla les recevoir et qu'il baisa humblement un pan de l'habit du duc de Wurtemberg (les cavaliers, ou fils de nobles familles, étaient seuls admis à l'honneur de baiser la main ducale), qui eût deviné dans la personne du pauvre étudiant qui avait vaincu ses condisciples dans deux sujets d'étude aussi réels que la Matière médicale et la Médecine pratique (c'étaient deux de ses prix), le futur créateur des figures éthérées de Max et de Théclaî
H avait consacré deux années, exclusivement, il nous l'apprend lui-même, aux études de médecine. C'était assez, trop sans doute, à ses yeux. En 1780, sans les négliger entièrement, il se permit mainte distraction. Parmi les cours professés à l'École, il en fréquenta deux qui avaient pour objet, l'un Homère et l'autre Viiple. Homère, qui, avant cela, avait eu peu d'attrait pour lui, le charma et l'émut vivement. La traduction en vers iambiques de Burger, dont le professeur lut quelques chants dans ses leçons, lui plut beaucoup aussi, et l'on a pensé que cette lecture pouvait bien lui avoir inspiré son petit opéra de Sémélé, qui du moins par la versification a beaucoup de rapport avec la manière de Biirger, Quant à Virgile, il lui rendit hommage plus directement, et traduisit, en hexamètres pleins de hardiesse, un morceau du premier Uvre de l'Enéide. Cette traduction parut dans le Magasin de Souabe (178Û), sous ce titre : la Tempête dans la mer Tyrrhènienne.
L'influence des deux épopées antiques, modèles si parfaits de
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grsndetir à la fois el de mesure, ne se montre guère dans le chaut de deuil, la Fantaisie funèbre, comme il l'appelle dans le sens allemand du mot, qu'il composa cette même année pour pleurer la mort d'un condisciple plein d'espérance et chéri de tous, du frère de son ami le plus intime, G. de Hoven. C'est d'abord comme une affreuse vision, puis une sorte d'apothéose : on y sent passer ce soufDe dont il est parlé dans le livre de Joh, qiii donne le frisson el glace le cœur, et l'on s'étonne qu'une affliction réelle puisse s'accorder avec une telle audace de style et d'images. Et pourlAnt la douleur du poëte était vive et sincère : pour s'en assurer, il suffit de lire la lettre touchante et grave, plus grave qu'on ne l'attendrait de cet ftge, qu'il adresse au père de celui qui n'est plus.
Je ne parle pas d'autres distractions de ses études qui, volontaires ou imposées, sont k peu près de la même époque : de l'étude du rfile de Clavigo, dans la pièce de Goethe qui porte ce nom, rdle qu'il joua sur le théâtre de l'Académie, en présence de la cour et de la ville, avec une violence qui excita, dit-on, tes rires de l'auditoire; d'un pompeux compliment prononcé, peu avant cet échec dramatique, au nom de toute l'École, en l'honneur de la comtesse de Hohenheim, qui fut d'abord la favorite de Charles-Eugène, puis son épouse, et que Schiller avait eu à célébrer précédemment déjk en vers et en prose. C'était le duc lui-même qui donnait le sujet de ces éloges; celui qu'il indiqua en 1780 était ■ la Vertu considérée dans ses effets'. > Bien que la comtesse, on s'accorde k le dire, usât noblement de sa puissante influence, il était difScile, ce semble, d'oublier l'origine de cette faveur et de la comprendre, quel qu'en fût l'emploi, parmi les efi'ets de la vertu. Heureusement, il n'y a rien d'élastique comme les grands mots, quand on ne les définit pas; les points d'exclamation ne coûtent guère aux orateurs de vingt ans, et que d'hommages moins naifs ont célébré le vice auguste, sans même que le présent, comme ici, rachetât le passé!
Le jugement sévère porté sur sa thèse; son échec dans Clavigo, plus sensible peut-être, si l'on se reporte b son âge; la contrainte qu'on lui faisait subir en le retenant dix mois encore k l'École, dont
1, Ce morceau d'éloquence s'est retrouvé dans les papiers de la comtesse de Hohenheim, et il a été publié par un de ses héritiers, sous le titre de Premier écrit de la jeunette d« SehilXeT. L'éditeur n'est pas d'accord avec H. Palleske, dans sa Vie de ScHller, sur l'année où ce discours fut prononcé: ille place non à l'an 1780, mais à ITT5.
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le joug désormais lui pesait chaque jour davaniage; la douleur oii l'avait plongé la mort de son ami ; la flatterie déclamatoire succédant, par nne sorte de jeu ironique des circonstances, aux plaintes funèbres ; la t&che qui lui fut imposée un peu plus tard, comme à un des élèves les plus avancés dans le cours de médecine , de soigner un camarade hypocondriaque (nous avons encore les rapports qu'il fit sur son état); la peine qu'il eut b le préserver dn suicide; les soupçons que ses chefs manifestèrent, k cette occasion surtout, sur ses opinions et dispositions personnelles ; la défense qu'il dut écrire pour les repousser et où respire çà et là une généreuse indignatioii : tout semblait se réunir pour développer les germes d'exaltation qui fermentaient déjà dans son sang, dans sa tête, dans son cœur'. H retourna k ses Brigands; il reprit son drame, oublié, négligé du moins depuis deux ans, pour y jeter l'amertume, la révolte, toutes les violences dont tout son être débordait, et y soufiler k pleins poumons ces souffles de tempête qui alors agitaient, ici le monde politique, là l'empire des lettres. Il y travaillait mystérieusement, en conspirateur, se dérobant avec soin à la vigilance des surveillants. Plus d'une scène fut écrite à la lueur d'une lampe de nuit, à l'infirmerie (le seul lieu de la maison où il fût permis d'avoir de la lumière, passé une certaine heure) : il se donnait pourmalade afin d'échapper aux ténèbres du dortoir et de prolonger ses veilles.
Quand un morceau était achevé, il le lisait au petit conciliabule de camarades dont nous avons parlé, et qui se réunissait, pour l'entendre, tantôt dans quelque cachette du vaste édifice ou dans un coin du jardin, tautôt, aux jours de promenade, au pied d'un rocher, sous de vieux arbres, dans quelque retraite favorable au mystère. Un de ces auditeurs préférés nous a conservé, dans une esquisse, que son fils* a plus tard reproduite par la gravure, le souvenir d'une de ces réunions fartives au milieu d'un petit bois, nommé le Bopserwœldchen . Les amisdu poète, tousmontés alorsau même ton que lui, écoutaient
1. J'ai lu dans ud journal de Weimar, la Feuille du £)tmonche, un article anonyme assez intéressant, qui a pour objet de montrer, par l'exemple de ce qui a manqué It Goetbe at à Schiller dans leur enfaoce , que là meilleure manière d'êleter la jeunesse est de combiner l'Éducation domestique et celle qu'on reçoit dans les écoles, et qui fait roir, en particulier, qu'un régime tel que celui de l'Académie militaire élait nécessairement antipathique et funeste à une nature comme celle de Schiller.
% il. Cb. de HeidelofT. Sa gravure se trouve en tête de l'Atitotre de l'ÉcoU de Charles, de H, W^ner,
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ces lectures avec enthousiasme. Les scènes les plus fougueuses, les plus hardies, étaient les plus applaudies. Ces t£tes folles s'étaient dit, comme, dans la pièce, Grimm, l'un des futurs brigands : ■ U nons faut faire un livre que l'on condamne à être brùlë par la main du bourreau. > Ce qui charmait aussi l'auditoire, c'étaient, çï et là, des allusions au monde où ils vivaient, des mots, des idées, des traits de caractère, oh ils reconnaissaient leur entourage. L'auteur s'était donné certaines licences de l'ancienne comédie, et avait emprunté à des camarades les noms mêmes de quelques-uns de ses brigands, ceui de Moor, par exemple, et de Schweizer.
Pendant qu'il chargeait ainsi secrètement dans sa prison la bombe incendiera, on peut le dire, qui devait bientôt éclater avec fracas sur toute l'Allemagne, il se préparait en même temps k l'épreuve finale qui allait lui ouvrir la porte de cette prison. Des deux sujets qu'il offrit de traiter : 1' De l'étroite connexion de la nature animale de l'fuymme et de sa nature physique ; 2° Delà liberté et de la fnoroliii de Vhomme, les professeurs choisirent le premier, et ils lui donnèrent en même temps à développer en latin un autre thème plus technique : De di/ferentia febrium inflammatoriarwn et putridarum . La dissertation latine ne fut pas jugée digne de l'impression. L'allemande, qui parut, avec autorisation, chez Chr. Fr. Cotta, figure, depuis 1836, dans les Œuvres complètes; Schiller l'en avait exclue. C'est, selon toute apparence, !i en ji^er par les titres des chapitres, qui, avec un fragment du chapitre premier, sont tout ce qui nous reste de la thèse rejetée l'année précédente, un remaniement fort adouci et amorti de la Philosophie de la physiologie. Parmi les idées développées dans ce morceau, il en est qui contrastent avec celles que l'auteur adopta plus tard, mais la doctrine qu'il y professe, la tendance qu'il y montre, éclairent et expliquent plus d'une poésie de sa jeunesse. Il est en verve et se donne carrière, citant, à l'occasion, ses auteurs favoris : Shakspeare, le drame d'Ugolino, et, avec une impudente et narquoise sécurité, ses propres Brigands, déguisés sous le titre étrai^e de Life of Moor, tragedy by Krake. Il avait placé en tSte une dédicace au duc, oh s'est glissé, entre les protestations de dévouement et de reconnaissance, comme un pressentiment de son trop prochain avenir : « E ne se trouverait à plaindre, dit-il, que si jamais ses propres efi'orls contrariaient les vues du meilleur des princes, i
Pour sortir de l'école, il ne lui restait plus qu'à soutenir les
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épreuves orales. Il disputa en latin contre un de ses professeurs, dans une séance solennelle, en présence du duc. Au nombre des assistants se trouvait un jeune musicien, Strelcher, que nous verrons reparaître bientôt dans cette biographie, et qui, de ce jour-lk, comme il nous l'apprend lui-même, conçut pour le poète, qu'il n'avait jamais TU, dont il ne savait même pas le nom, une inaltérable amitié, n parait cependant que l'objet de cette soudaine et tendre affection n'avait, k première vue, rien de bien séduisant. lie portrait que Strelcher nous trace du jeune étudiant n'est certes point, à part les cheveux d'or peut-être (si c'était bien L'or antique), celui d'un Apollon. Son aspect n'offrait pas cette fleur de beauté pure et correcte dont brillait l'auteur de Werlber ; mais cela n'empêche point que sa physionomie, ses manières, toute sa personne inspirèrent une vive sympathie k l'artiste enthousiaste et s'emparèrent de toute son attention, c Ses cheveui rougeàtres, nous dit-il, ses genoux qui se rapprochaient l'un de l'autre, le rapide clignement de ses yeux quand il discutait vivement, son fréquent sourire pendant qu'il parlait, mais surtout son nez bien formé, son regard d'aigle, profond et hardi, qui brillait sous un front très-plein et laidement bombé, firent sur S. (le narrateur cache son nom sous cette initiale) une profonde impression. Il ne détourna plus les yeux de desstis le jeune homme. Tout son être et toute sa nature l'attirèrent tellement et gravèrent si bien au dedans de lui ce spectacle que, s'il savait dessiner, il pourrait encore aujourd'hui, après quarante-huit ans, représenter toute cette scène de la manière la plus frappante. > Pour compléter la description, il faut ajouter que Schiller avait la vue courte et, comme Streicher nous l'apprend ailleurs, les yeux malades. Ce portrait a été l'objet de vives discussions ; car rien de ce qui concerne son poëte bien-aimé n'est indifférent à l'Allemagne : elle le voit des yeux d'une amante. On a nié, par exemple, le regard d'aigle. On a rappelé que Croetbe avait parlé de la douceur des yeux de Schiller, et que Petersen, son camarade, avait dit qu'il ne portait point dans le regard la marque distinctive du génie . Ceux qui ont voulu concilier ces ji^ements divers, en ont appelé au plus ressemblant des bustes de Dannecker. Si ce n'est pas le feu du regard, ont-ils dit, c'est l'ensemble du front, du nez, des sourcils, qui justifie l'expression de Streicher. Quoi qu'il en soit de cette partie de la physionomie de Schiller, puisqu'ici l'occasion s'est offerte de parler de ses traits et de son extérieur, ce qui me parait ressortir de tout ce
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VIE DE SCHILLEB. 19
qu'on raconte sur sa personne et des représentations qui nous restent de lui, c'est d'abord que sa figure était de celles qui invitent plutôt le ciseau que le pinceau, et qu'un buste ou une médaille font mieux valoir qu'une toile; puisque l'art a eu peu à faire pour l'idéaliser et pour créer d'après un tel modèle, sans aucune modification qui dénature, un de ces types aimés et vraiment personnels que les peuples adoptent et qui répondent à l'attente de qui cherche dans les traits l'ftme et le génie propre. Uue autre remarque que soggërent les images diverses de Schiller et leurs dates, c'est que l'âme, chez lui, n'a cessé de façonner le corps, et qu'il semble que le pn^rès intérieur que ses œuvres nous rendent sensible se soit manifesté an dehors, embellissant de plus en plus et ennoblissant son aspect.
Maisj'ai mal choisi mon temps pour le contempler et le décrire, pendant qu'il ai^;umente, et en latin encore, et qu'il gagne son diplôme i la sueur de son front. Hâtons-nous de terminer L'épreuve et de lui ouvrir enfin les portes de l'école pour le suivre dans le monde.
Le duc de Wurtemberg avait promis, on s'en souvient, aux parents de Schiller de bien placer leur fils k la fin de ses études. Crut-il tenir sa parole en l'attachant au régiment de grenadiers du général Auge, en qualité de chimi^en, avec un traitement de 16 Qerins, environ kO francs, par mois? On peut se représenter le brillant début que fit dans la vie le jeune docteur ' ainsi pourvu I II alla louer & l'une des extrémités de Stuttgart une petite chambre plus que simple, ornée d'une grande table avec deux bancs, et d'un antre meuble économique, mais tout aussi élégant, dit-on : d'un compagnon de demeure, ancien camarade d'école, qui payait la moitié du loyer ; il était lieutenant d'infanterie et jouissait d'une réputation asseïéqnivoque. Dans la même maison habitait la venve d'nncapitaine, Louise Vischer, une blonde aux yeux bleus, âgée de trente ans et mère de deux enfants. C'était elle, on le suppose, qui souslouait à Schiller et à son associé leur modeste garni : relation bien prosaïquede quittances et de comptes, de crédit et de dettes peut-être . Klle
I. On ne pouvait le saluer du titre de docteur que par formule de béoévole politesse. Il n'avait pas pris ses degrés, L'Académie militaire fut élevée au rang d'Université (pour troia facultés), ik la &n de 17S1, par l'empereur Joseph II, Elle pri t alors le nom de •> Haute Ëcole de Charles , > et put, de ce moment seulemoDi, conférer les grades.
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était aimaLle et bonne, quelque peu musicienne, et ne manquait point d'esprit; mais il eût fallu pour la trouver belle un goût peu difficile. Heureux les poètes dont on ne connaît que les œuvres et dont la vie échappe aux regards dans nn vague lointain I Heureux aussi leurs lecteurs et fi des commérages qui désenchantent! Qui reconnaîtrait la divine Lanre des premiËres poésies, l'objet de ces fougueuses ardeurs, de ces ravissements inénarrables, « la musicienne dont les accords enchaînaient les astres au plus haut des cîenx, > dans cette bonne voisine, comme on en a partout, qui, dans les intervalles de loisir que lui laissaient le ménage et les enfants, exécutait quelque sonate sur son clavecin? Et le poëte lui-même, à l'âme brûlante, aux visions extatiques, qui se consume aux pieds de son idole, quand il ne s'envole point par delà les sphères, qui Tirait chercher sous l'uniforme roide et grotesque du pauvre chirurgien, tel que nous le décrit un de ses camarades, malin raillenr qui n'oublie rien, ni le petit chapeau couvrant h peine le sommet de la tête, ni la grosse queue qui de 1k descend sur un long cou, emprisonné dans un col étroit et bas, ni les cheveux roulés en boudins sur les deux côtés de la face, ni la base de la statue, les guêtres rembourrées quiluifontlesjambes plus grosses que les cuisses? Mettez donc une lyre dans les mains d'un tel Orphée ! Je lui pardonne vraiment la déclamation de ses odes des premiers amonrs, ses élans gigantesques pour échapper à nne telle réalité, ses efforts surhumains pour transfigurer et l'amant et l'amante. D'un autre c&té, on peut, sans pruderie, trouver bon, ce me semble, dans l'intérêt du beau non moins que du bien, qu'un peu de ridicule châtie ce lyrisme effréné, et que quelques grimaces, enlaidissant cette ivresse, la rendent moins contagieuse. C'étaient, disent quelques admirateurs de bonne volonté, de platoniques amours. Bien que leurs raisons soient peu concluantes et contredites par des témoignages moins bénévoles, je veux bien dire comme eux : seulement les sens, si leur rôle n'est ici que poésie et métaphore, tiennent, il faut l'avouer, une bien grande place dans ce délire. Après cela, une telle ardeur, quand on en sait l'objet, s'explique mieux peut-être comme une simple aspiration, moins à Louise ou & Laure qu'à tout son sexe , et comme la fièvre des premières espérances et des premiers désirs, que comme le chant de triomphe d'un vulgaire et facile amour.
Une poésie d'un tout autre ordre, que j'aurais dû mentionner avant ces débauches d'esprit en l'honneur de Laure, c'est l'Élégie
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sur la mort iT un jeune homim, écrite, aussitôt après la sortie de l'École, sur le cercueil d'un camarade, d'un ami, J. Gh. Weckerlin. Elle fut imprimée, au moyen d'une souscription, et comme elle contenait, parmi des plaintes touchantes, quelques hardiesses, quelques invectives amères qui sentaient l'esprit fort (le régime, l'esprit, les exemples de l'Académie, sans parler des tendances presque universelles de l'époque, n'étaient guère propres k former des chrétiens), elle souleva dans une certaine partie du public de grandes clameurs. ■ Que Dieu me soit enaidel s'écrie le poëte,dans une lettre en ai^ot d'étudiant (c'est le mot) écrite k G. de Hoven. Ce maudit petit rien (j'adoucis les termes) m'a fait dans tout le pays plus de renommée que vingt ans de pratique médicale. Mais c'est un nom comme c«lui de l'honome qui a brûlé le temple d'Ëphèse. « Qu'eût-ce été donc si l'on avait tout su, si l'on eût fouillé dans le portemanteau du chirar- ^en, si l'on y avait découvert l'œuvre des ténèbres, cet insolent défi k la société, ce drame incroyable qui a nom les Brigands ? la secret ne tardera plus k éclater.
■ Qu'est-ce que tu possèdes en propre T > demanda quelque part Ëpictète. <■ Mon imagination, l'usage de mes fantaisies , et voilà tout, > aurait bien pu répondre avec lui Schiller, débutant dans la vie. La mine était riche, il est vrai, et il avait jeté k pleines mains dans le pamphlet dramatique et métal et scories. Mais n'en fait pas de la monnaie qui veut. ■ Mon principal motif, écrit-il k son ami Pèlerin, de désirer la publication des Brigands, c'est le puissant Manmion, qui n'a nul penchant k loger sous mon toit, c'est l'argent. • Une seconde raison, c'est qu'il voudrait savoir quel sort l'attend, auprès du public, comme auteur, comme poète dramatique. Une troisième, bien sincère alors sans doute, quoiqu'elle ne s'accorde guère avec la seconde, c'est que, voulant devenir professeur de médecine et de physiologie, et prévoyant que la poésie, le drame, etc., ne peuvrat que faire obstacle k sa carrière, il tient k déblayer sans retard sa roule, k se débarrasser de ses Brigands, pour n'y plus paoser. Mais les éditeurs sont moins faciles k trouver que les raisons de ptiblier. Après s'être adressé vainement aux libraires de Stuttgart et de Mannheim, il lui fallut entreprendre la pubhcation k ses frais et & ses risques, et pour cela emprunter, sous la caution d'un ami, une somme d'argent, qu'il eut dans ta suite bien de la peine k rembourser, et qui lui rendit souvent fort amère sa première gloire- Qu'importe? la pièce parut, sans nom d'auteur, sous la double ru-
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brique de Francfort et de Leipzig', moins mal imprimée que ne le disent la plupart de ceux qui meulionnent ràtte première édition, et ornée d'une double vignette, dont l'une représente la scène de la tour où est enfenué le vieux Moor, l'autre Gésar dans la barque de Charon et Brutus prêt h y entrer.
On était alors dans l'été de 1761. Tout étaitpaisible en Allemagne, surtout b Stuttgart. Au milieu de ce repos.lecride révolte de Charles de Moor éclata comme un coup de tonnerre et excita dans toutes les têtes une fermentation qu'on a peine à s'expliquer en relisant aujourd'hui ce drame, audacieu^i sans doute, excessif, emporté, mais qu'ont vaincu depuis, en hardiesse, en déclamation furieuse , tant d'autres défis jetés & la société du haut de la scène. L'effet qu'il produisit dès sa première apparition , et qui ne fit que s'accroître quand, peu après, il fiit représenté sur le théâtre, rappelle vraiment cette épidémie dramatique des habitants d'Ahdère, cette fièvre, décrite par Lucien, qui, après des saignements de nez et d'abondantes sueurs, éclatait en iambes, en tirades tragiques, en une rage universelle de déclamation théâtrale.
Tout occupé, dès sa sortie de l'École, des espérances qu'il fondait sur son drame, Schiller, on le comprend, ne pouvait prendre beaucoup de goût â sa profession. Le seul livre de médecine qu'il acheta pendant tout le temps de sa pratique chirurgicale, ce fut VÀlmanach des apothicaires pour l'année 17S1. Le seul souvenir, en quelque sorte, qu'on ait gardé de cette pratique, c'est la cure hardie, aventureuse , disaient ses anciens , de plusieurs de ses grenadiers, qu'il guérit du typhus contre toutes les règles. Son projet de professer im jour n'a pa être bien sérieux. Au Ueu de s'y préparer, il s'était chaîné de la rédaction d'une feuille politique insignifiante qui paraissait deux fois par semaine â Stuttgart. A la veille de publier les Brigands, en mars 1781, il inséra dans ce journal, qui l'aidait à vivre, une ode chaleureuse qui fêtait le retour de Charles-Eugène et où était contenue(vanwMelmuiaWtemi«o.') la strophe suivante : <■ Dis-nous, terre étrangère, ne regardes-tu pas d'un œil d'envie les campagnes bienheureuses du Wurtembei^? Ne porteriez-vous pas volontiers des chines, républiques, si vousl'avlezpoursouverain.... lui? ■ Le moment est proche où ces chaînes qu'il bénit lui parai-
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Iront bien lourdes. Le succès des Brigands va le forcer k les rompre.
Pendant l'iinpression de la pièce, Schiller en avait envoyé, en épreuves, les sept premières feuilles au libraire Schwan de ManDheim , personnage important, et sorte de Mécène, décoré dutitrede conseiller aulique des finances. Celui-ci n'eut rien de plus pressé que de les aller lire au baron Wolfgang Héribert de Dalberg, qui avait fondé en 1779 le Théâtre-National de Mannbeim et le dirigeait alors avec le titre d'intendant. Dalbei^, homme d'esprit et de sens, vit sur-lechamp le succès populaire et les bonnes recettes que promettait cette œuvre brillante et paradoxale, et il écrivit à l'auteur pour lui proposer de mettre son drame sur la scène, s'il voulait le retravailler en vue de la représentation. Schiller, ravi de cette offre, oublia volontiers qu'il avait déclaré dans sa préface que Us Brigands ne convenaient pas au théâtre et n'en avûent pas besoin, et consentit avec empressement, après une courte n^ociation, à les remettre sur le métier pour y faire les coupures, additions et changements nécessaires. Le 6 octobre 1781, il envoya i Dalberg sou nouveau manuscrit, la pièce appropriée au théâtre au moyen de modifications très-notables et parfois très-heureuses, auxquelles, & la demande du baron, il en ajouta quelques autres encore : une, en particulier, qui parut lui coûter beaucoup et qui consistait k transporter à la fin du moyen âge la date de l'action, qui, dans le drame sous sa première forme, était le temps présent. La version théâtrale fut imprimée sang retard, et mise en vente chez Schwan aussitôt après la représentation. A peu près en même temps parut, avec le nom de l'auteur cette fois, une seconde édition de la version originale et littéraire, de celle que reproduisent les Œuvres complètes'. En tête de celle-ci était une vignette représentant un hon qui se dresse et lève mte griffe menaçante, avec cette devise : > In Tirannos (sic). *
C'est an conunencement de 1 782 , le 1 3 janvier, que les Brigands furent joués pour la première fois sur le théâtre de Mannheim, devant une foule pressée de spectateurs , accourus de près et de loin . L'afQuence était telle, que, si l'on n'avait réservé une place au poète, il eût pu difficilement lui-même assister à la représentation. Il s'y était rendu de Stuttgart en secret et sans avoir demandé de congé :
I. Od trouvera dans le toma 11 de notre tradudion, daos l'Appendice aux Brigands, les additions et modiftcations tes plus remarquables de la verrou théâtrale.
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il craignait un refus. Le rideau se leva dès cinq heures. La pièce était bien montée , plusieurs des rôles du moins étaieat confiés à des acteurs distingués, élèves d'Bkhof, du régénérateur de l'art dramatique en Allemagne. Le célèbre IfQand, alors Jlgé de vingt-trois ans, jouait Franz; Beil, le brigand Schweizer, et Beck, Kosinsky. Malheureusement l'acteur qui représentait le héros du diame, Charles de Moor, laissait, dit-on, beaucoup à désirer. Bôk (c'était son nom} ne convenait bien à ce r6le ni par son visage et toute sa personne, ni par sa déclamation et son jeu. Les trois premiers actes ne produisirent pas l'eSet qu'on s'en était promis ; mais les grandes scènes des deux derniers, surtout la lutte de Frçnz avec ses terreurs et ses remords, électrisèrent l'assemblée. Ce fut un triomphe , un enlhousiaane comme on en avait rarement vu au théâtre, et qui firent sur l'auteur une profonde et durable impresaon. « Je érois, écrivait-il quelques jours après k Dalberg, que , si l'Allemagne doit avoir un jour en moi un poète dramatique, c'est de la semaine dernière qu'il me faut dater cette espérance. •
L'enthousiasme des premiers jours s'est refroidi , mais non ét«inl en Allemagne. Aujourd'hui encore de graves critiques vont jusqu'à trouver trop sévère le jugement de Hegel qui voyait dans Charles de Moor un idéal non mûri, conçu par un jeune homme. Aujourd'hui encore on s'évertue !i défendre , au point de vue de l'art même et de la scène, la subtile et monstrueuse perversité de Franz, le caractère et la passion d'Amalie, où se mêlent aux vaporeuses aspirations de si libres et sensuelles ardeurs ; on admire ou du moins l'on veut justifier tout ce fracas dramatique , les excès de tout genre , là désordre, la confusion , le mélange mal fondu de tous les tons , du trivial impudent et de l'emphase déclamatoire, mélange qui est tout autre chose que la simplicité se mariant à la noblesse, et que le familier, le trivial même, associé, avec art et mesure, au vrai sublime. La pièce est restée populaire, elle est demeurée au théâtre'. De grands acteurs, lEDand et Louis Devrient dans le rôle de Franz, Fleck, à Berlin, dans celui de Charles, y ont attiré la foule. Le succès durable , la faveur constante du public , si mêlé , si mobile , sont de forts arguments pour une pièce de théâtre , et l'on ne peut nier qu'un drame qui émeut, intéresse, captive une génération après
1, L'année demiÈr anniversaire de la lion des Brigandi.
l'antre, qu'une grande et intelligente nation non-seulement tolère et absout, mais ne se lasse pas de goûter et d'applaudir, ne soit une œuvre , sinon belle, au moins forte, une œuvre qui remue puissamment de grands ressorts de l'ftme humaine. Mais propre h remuer, à passionner, et vraiment grand et vraiment beau , ce n'est point même chose. Il y a dans notre àme des régions diverses. Les génies les pins puissants sont peut-être ceux qni régnent dans toutes i la fois; les plus purs sans contredit, ceux qui ne veulent dominer que dans les plus hantes, au-dessus des nuages du moins et des vapeurs immondes. Hàtons-nous de dire que si, dans ses Brigands, Schiller, trop souvent, trop longtemps, nous retient dans ces couches infimes oîi s'agitent les instincts mauvais et grossiers, parfois aussi il perce les unes sombres, et, s'il n'atteint aux sereines hauteurs, nous les montre du moins, et s'élance, et y aspire avec la foi ardente de qui se sent fait pour y monter. On a souvent dit que, pour juger une œuvre littéraire, il fallait se reporter au temps oii elle fat composée , savoir la vie , les antécédents de l'auteur, les tendances de son époque, le milieu où il vivait. Cela est vrai, j'en conviens ; icibas tout est relatif et il est bien de plaider en toute cause les circonstances atténuantes. N'oul)Uons pas cependant qu'autre chose est d'apprécier l'ouvrée en lui-même, autre chose de juger l'auteur, de voir ce qu'il a pu et dû faire , les circonstances une fois données. En pareille matière, soyons, tant qn'on voudra, indulgents pour le créateur, mais demeurons sévères pour la création, et ne concluons pas, du mérite relatif de celui-lk, le mérite absolu de celle-ci. Ici par exemple, quand je songe !i l'éducation de Schiller, k son inexpérience, à ses relations, k ses habitudes d'alors, à l'esprit de son temps , aux approches de la grande tempête politique , sodale , religieuse, qui allait ébranler le monde, à la corruption de la plupart des petites cours de l'Allemagne, au despotisme tracassier que cette corruption rendait plus odieux , aux emportements effrénés qui étaient de mode dans les lettres et la poésie et qui avaient succédé à une médiocre et servile routine : quand je considère tout cela, je comprends le bouillonnement d'idées , le pêle-mêle de sentiments qui s'agitent dans une tête d'écolier, dans un cœur de vingt ansj je m'explique cette éruption de lave ardente où sont fondus ensemJ)le les éléments les plus nobles et les plus vils ; je puis prévoir, si vous voulez, en contemplant ce chaos, que celui qui l'a créé le débrouillera un jour et l'ordonnera, y remarquer même des parties
déjà ébauchées et qui plaisent k voir ; mais de lii b admirer sans réserve , à reconndtre pour oeuvre d'art le chaos avant la création , il y a loin. Cet exemple est un de ceux qui montrent le mieux à quiconque a du sens le danger qu'il y a à ouvrir, k briser le creuset, à lâcher le métal, avant que le moule soit fait et prêt b le recevoir. Depuis Schiller, bien d'autres, moins illustres, moins forte, mais non moins impatients et présomptueux , se sont essayés avant le temps, et, pour essù, ont déclaré la guerre, k la façon des géants, à toutes les insûtutions et traditions divines et humaines. Quand on veut escalader le ciel , au moins faut-il être de force k entasser des montagnes. L'auteur des Brigands en remue , lui , çà et là dans son drame, déployant, hélasl la même vigueur, j'en conviens, pour soulever parfois des grains de sable. Mais que dire de ceux qui, singes des géants dans des corps de pygmées, n'ont en tout et pour tout que des taupinières pour figurer Pélion et Ossaî
M^gré l'ivresse bien pardonnable du succès, Schiller ne se fit pas complètement illusion sur son œuvre. Il publia lui-même, sous le voile de l'anonyme, dans le Répertoire tcurtembergeois, qu'il avait fondé avec son maître Abel et son camarade Petersen, un compte rendu de la représentation et nue spirituelle critique, où l'éloge ou plulAt ladéfense tient sans doute une grande place, mais se mêle aux aveux implicites et explicites de qui se sait appelé à mieux. La pièce fut bientôt jouée à Hambourg, & Leipzig, à Berlin. A Leipzig (c'était le temps de la foire) on la défendit, parce que le!: voleurs, les héros k la manière de Spiegelhei^, pullulaient dans la ville. A Munich, de jeunes garçons s'associèrent pour former une bande de brigands, et leur projet n'avorta, dit-on, que parce qu'un des enrôlés voulut, avant de partir pour laforêt de Bohême, dire adieu àsamaman.AFrihoui^ en Brisgau, on découvrit une conspiration plus sérieuse, k ce qu'on rapporte , de quelques jeunes écervelés électrisés par Charles de Moor. Dans les journaux, la plupart des critiques tonnèrent et contre l'auteur et contre le scandale d'un tel triomphe. On publia, dans l'intérêt de la morale et des âmes sensibles, des remaniements du drame, adoucis et expurgés. A l'étranger, les traducteurs, les imitateurs se mirent b l'œuvre, s'enthousiasmant k l'envi pour l'original. L'un d'eux, dans sa préface, prévoit que les âmes froides ou refroidies crieront au mauvais goût, k la barbarie, au délire ! <■ Mais d'autres âmes fortes, pittoresques, sentimentales, pourront en appeler.... Oui, le livre de Schyller (sic) deviendra celui des âmes fortes.
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des jeimss gens, et peut-être des femmes ; oui, des femffles' ! > Le roman, qui toujours glisse sur la pente que la mode lui montre, alla naturellement chercher ses héros au gibet et sur la roue et ne fabriqua plus que redresseurs de torts et sublimes égarés. Il parait que Schiller lui-même songea à donner une suite à son drame ; mais heureusement il n'exécuta pas ce projet. Un bas bleu, vingt ans plus tard, l'accomplit h sa place, et publia * un tableau d'humanité sublime • en six actes , sous le titre de ■ Charles Moor et ses compagnons, après la scène d'adieux près de la vieille tour. ■
Notre poète n'avait pas jeté toute sa fougue exubérante dans sa tragédie des Brigands. Elle débordait tout autant , plus librement peut-être, malgré les entraves du mètre, dans ses premières fantaisies lyriques. H les réunit, jointes aux essms assez médiocres de quelques amis , en un volume, qu'il fit paraître i ses frais (nouvelle dette, nouveau souci pour l'avenir), avec ce titre étrange : ■ Anthologie pour l'an 1782, imprimée dans l'imprimerie de Tobolsk *. > En tète du recueil était une dédicace à la Mort, qu'il apostrophe sous le nom de « Czar tout-poissant de toute chair, sans cesse occupé à diminuer le nombre de ses sujets, assouvissant éternellement dans toute la nature sa Mm insatiable. > Les poésies à Laure, dont nous avons parlé, figuraient dans la collection, avec les chants funèbres men* tionnés aussi plus haut, et avec beaucoup d'autres poèmes de genres très-divers, et dont plus d'un a des apparences assez violentes pour qu'on paisse rat^er le poète, dit-it dans sa dédicace, sur un ton de lugubre plaisanterie, < parmi les collègnes et cousins des Damiens et des Bavaitlac. > Entre ces productions de sa muse novice, Schiller 3. fait plus tard un choix qui se trouve dans les Œuvres complètes au nombre des poésies dites • de la première période.* C'est un mélange étonnant de beautés et de défauts, de sentiment vrm et de déclamation , de naturel et d'enflure , de hardiesses heureuses et excessives. De la lecture de l'original (ici ta traduction est souvent presque impossible) on garde cotte impression , que l'auteur est encore plus
1. Les Voleurs, tragédie en prose, en cinq actes, par Schylltr, imitée de l'aUemand par A, C. D. P. — On a peine à s'expliquer, sous la plume d'un tel admirateur, ce titre ignoble des Voleurt. si propre à éteindre tout d'abord reothouscasme des âmes ttesplu» pittoresqius. n — Robert elief de Brigands, parle citojen LaMartelifere [Paris, 1793), imitation entreprise à l'instigation de Beaumarchais, faisait meilleur effet sur l'afSche.
2. Je n'ai pas vu l'édition originale de l'Anthologie, mais je possède la réimpression très-Hdèle qui en a été faite en 1850 par les soins de H. Ed. Bulow, à Heidelberg (Baagel et Schmitt).
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riche que pro(%ue, que ces folles dépenses ne le réduiront pas à la
misère, comme elles ont fait tant d'autres : l'exemple est dangerem I
Puis, dans cet amas de bien et de mal , de noble et de trivial , de beau el de laid, on admire, non pas seulement des étincelles de génie, de grandes promesses de style poétique et de parfait langage, mais des pièces entières, bien voisines déjà de la perfection pour l'ensemble et la composition comme pour les détails, la ballade du comte Éberhard, par exemple, qui a inspiré k Ary SchefTer deux de ses plus énergiques tableaux , et la Bataille , ce drame lyrique si entraînant, qu'on croinût écrit au milieu de la mêlée, comme Vernet copiait, dit on, la tempête, attaché au m&t, sur le navire qu'elle ballottait. Schubart, du fond de sa prison, applaudit k cette verve plus déchaînée encore et pins puissante que la sienne. H adr^sa k l'auteur une ode de remerciments, où il lui dit qu'il s'est abreuvé k ses chants, • k ce torrent de feu, «avec au tant de délices que le voyageur, < fermant les yeux avec volupté, > étanche sa longue soif dans l'onde fraîche du ruisseau.
Schiller fit lui-même, dans le Répertoire wurlembergetns, la critique de Y Anthologie, comme il avait fait celle des Brigands, avec le même mélange d'oi^eilleuse indépendance et de modestes aveux. • Le ton de ces poèmes est, dit-il, trop individuel, trop profond, trop viril, pour qu'il convienne à nos bavards et bavardes sucres.» H place les chants k Laure au-dessus des autres, mais trouve qu'ils sont outrés et trahissent une imagination trop indomptée; < je remarque aussi en divers endroits , ajoute-t-il avec trop de raison , des traits de lubricité sensuelle, enveloppésdans un pathos platonique. > Outre cet article , il inséra dans cette Revue , qui ne vécut pas longtemps (il n'en parut en tout que trois cahiers) , une dissertation sur l'Étal actuel du théâtre allemand; un essai philosophique, la Promenade sous les tUleuls, et une nouvelle intitulée Une action généreuse du temps présent, trois morceaux admis dans les Œuvres complètes, qu'ils ne parent ni ne déparent.
Les licences littéraires, politiques et morales, des poésies lyriques et des Brigands n'étaient pas faites pour plaire au duc de Wurtembei^. Un maître tel que lui, et il faut le dire, un maître quelconque, surtout en ce temps-lk, se serait indigné et i]iqmété k moins. H manda son ancien élève, lui témoigna, avec bonté, son déplaisir, lui montra les écueils de la voie qu'il suivait. Schiller fut touché de ses conseils; mais, lorsque le duc y ajouta l'ordre de ne
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plus imprimer aucune ceuvre poétique qu'il ne la lui eût montrée d'abord, il refusa de prendre cet engagement. Sans parler de la conscience exaltée qu'il avait de ses droits, des mille projets, lointains on prochains, qui fermentaient dans sa tête, un mo^f tout actuel l'empêchait de se soumettre à ce commandement du prince. L'obéissance l'eût condamné, à l'Instant même, k un trop cruel sacrifice. Il avait déjb commencé un nouveau drame, la Conjuration de Fiesqxie, qui lui faisait concevoir les plus belles espérances, et auquel il eût fallu renoncer tout d'abord, car il était facile de prévoir qu'il ne serait pas beaucoup plus que ses Brigands du goût de l'auguste censeur. A ce refiis , le poète joignit bientôt un autre sujet de plainte. H composa, à l'occasion de la mort subite du général Hieger, qui avait été tour h tour l'instrument délesté et la victime du despotisme de Gharles- Ei^ëne, un chant fiinëbre, oii, k l'éloge du mort, dont on pouvut s'étonner après avoir lu VAnllu^ogie , se joignaient quelques traits blessants pour le prince. Une dernière cause acheva d'irriter ce dernier. Des plaintes s'élevèrent au sujet d'un passage des Brigands, oii Spiegelbei^, le plus vil scélérat de la bande, appelle le pays des Grisons, • l'Alhënes actuelle des Larrons. > Tout le canton s'émut de cette injure, et décerna solennellement le diplôme de boui^eoisie b deux journalistes allemands, qui avaient, l'un à Hambourg, l'autre k Goire même, relevé, comme un attentat de tëse-répuhlique, cette boutade bien innocente, oti le poète, qui depuis la supprima, n'avait fait que se conformer k un dicton populaire et n'avait guère en vue qu'un endroit trËs-mal famé du pays. Mais quel beau prétexte pour les malveillants I Un petit chirurgien de régiment venir créer k sa patrie des embarras diplomatiques, aigrir les relations du Wurtembei^ avec des voisins déjà peu commodes, à qui les moyens de vengeance ne manquaient pas, et chez qui plus d'une fois on avait publié des attaques fort déplaisantes contre le gouvernement et la cour de Gharles-Eugène 1 Le remède était simple. Le duc fit signifier, sans retard, au poète l'ordre de se taire désormais, de ne plus rien imprimer, k moins que ce ne fût quelque œuvre médicale, et de cesser tout commerce avec le dehors, c'est-k-dire de renoncer au tbê&tre; car celui de Stuttgart, alors d'ailleurs peu brillant, lui était naturellement fermé, même avant la dernière injonction du prince : il lui eût fallu s'imposer la plus timide prudence, et se dépouiller en quelque sorte de lui-même pour obtenir d'y être joué. Bans la disposition d'esprit où était Schiller, une telle exigence lui parut naturel-
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lement le comble de la tyrannie. Le vouloir mettre en cage et lui défendre d'y chanter ! Il n'y avait pas de temps à perdre ; il fallait , avant qu'on lui coupât les ailes, prendre son vol vers de meilleurs climats. H songea k Mannheim, k Dalbei^. L'illustre Lessing avait été poëte du théâtre de Hambourg; Klinger, de celui de Leipzig. Un mot, un signe de Dalberg devaient suffire pour lui faire h Mannheim une position semblable. A la fin de mai 1782, il se rendit, toujours sans congé, comme l'on peut croire, dans cette ville, en compagnie de Mme Vischer, dont nous avons parlé, et de Mme de Wolzogen , dont nous parlerons bientôt, et assista avec elles k une nouvelle représentation des Brigands. Puis, tout enivré, encore ime fois, de l'enthousiasme du public, qui ne se lassait pas de l'applaudir, il alla conter k l'intendant grand seigneur ses peines et ses espérances. Dalberg parut touché, fit de belles promesses, mais ne lui disâmula pas que la difficulté était plutôt de ménager à l'amiable son départ de Wurtemberg, que de l'employer, une fois libre, k Mannheim. De retour k Stnt^art, il écrit au baron la lettre la pins pressante, lui tracfl, avec une niuve confiance , la voie qu'il iaut suivre pour persuader le duc, et se remet, plein d'espoir, k travailler k son Fiesgue, au nouveau drame avec lequel il compte inaugurer les fonctions qu'il rêve, de poète théâtral. Mais voilk qu'un nouvel ori^e éclate soudain sur sa t^te. Il avait trop compté sur la discrétion de ses compagnes de voyage : son colonel et le duc ont appris sa désobéissance, tous les détails de son escapade. Le duc s'emporte, le mande, lui adresse de sévères reproches, renouvelle sa double défense, en le menaçant cette fois des plus durs châtiments en cas de désobéissance, pnis lui ordonne d'aller sur-le-champ k la grande garde de la ville, de rendre son épée, et de tenir les arrêts pendant quinze jours. Heureuses, dit-on, ces petites souverainetés ob le prince peut étendre sa sollicitude sur chacun de ses sujets! Je le veux bien, mais k une condition toutefois : c'est que cette sollicitude ne deviendra point tracassière, et que la toute-puissance inoccupée ne changera point, dans son petit cercle, le moindre incident en affaire d'État. Ici, du reste, le fréquent retour de l'intervention personnelle du maître s'explique et par le talent du coupable, et par sa qualité d'ancien élève de l'Académie. Charles-Eugène voyait en lui, non pas seulement une tête opiniâtre k dompter, mais un ingrat k punir. C'était, disait-il, une éducation k reprendre, k achever : dans un cachot, sans doute, comme celle de Schubart. II aimait k régenter autant qu'k
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régner, et se mettait peu en peine de varier ses moyens de discipline et de les approprier aux perBonnes. Schiller voyait bien que, désormais, il n'y avait plus guère d'accommodement à espérer, et suiiont qu'on ne lui accorderait pas de bonne grâce son coi^, ni la permission d'aller vivre ailleurs. ï[ n'oubliait pas la reconnaissance qu'il deviût au dnc, mais on n'éteint pas par obéissance, par gratitude, le feu sacré, on n'étouffe pas la vois du génie, on ne renonce pas & soi-même. Plutôt rompre avec éclat et se soustraire au joug par la fuite que de se réduire, exclusivement (et, qui saitT pour le reste de ses jours peut-être), ti panser et k droguer ses grenadiers. Toutefois, il écrivit encore k Dalbei^, reçut encore de lui de bonnes paroles; il le revit même un peu plus tard, à la veille de fiiir, dans nu voyage que le baron fit à Stuttgart, et il le pria une dernière fois d'intervenir auprès du duc. Ce fut peine perdue. Dalberg ne voulut pas, dans l'intérêt de son théâtre et de la gloire future de son protégé, risquer de déplaire au duc de Wurtemberg. II était homme de cour et fin diplomate. Trop de cœur ne va pas à ce double rôle. Puis, soyons justes, qui pouvait dans tes Brigands deviner l'auteur de Tell et de Wallmsiem?
Réduit k lui-même, découragé, voyant le présent et l'avenir sons le jour le plus sombre, Schiller était en proie & une amëre tristesse. Son caractère s'aigrissait, son humeur devenait chaque jour plus dure et plus farouche ; il sentait que bientôt son abattement ne lui laisserait même pas la force de se résoudre. Plus d'autre salut qu'un prompt et secret départ. Il s'ouvrit k Streicher , au jeune musicien dont nous avons parlé plus haut, et qui, depuis le premier jour o£i il avait vu notre poète, lui avait témoigné une amitié de pins en plus ardente et dévouée. Streicher se disposait à partir prochainement pour Hambourg, où il voulait achever auprès de l'illustre Bach ses études musicales. Il se montra prêt k avancer son voy^e, pour accompagner son ami et le seconder dans sa fuite. Schiller mit aussi dans sa confidence sa sœur aînée , Christophine, qui, loin de le dissuader, approuva bravement sou projet, el lui dit que, le duc ayant si mal rempli la promesse qu'il avait faite de la bien pourvoir & sa sortie de l'école, tout ce qu'il îerah lui-même pour s'affranchir était honnête et légitime. Une fois résolu, bien irrévocablement, Schiller eut assez d'empire sur lui-même et de liberté d'esprit pour se remettre vaillamment k sou Fiesgue. Il n'avait encore exécuté tout au plus que la moitié du plan de sa pièce , et il fallait qu'avant
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son départ elle fût finie : c'étaient ses lettres de crédit pour Mann-
heim.
Cependant on attendait à Stuttgart le grand-duc de Russie Paul, avec sa femme , nièce du duc de Wurtemberg. Ce dernier s'apprêtait à faire aux augustes voyageurs le plus magnifique accueil et à leur donner des fêtes brillanles. Il ne se doutait guère alors qu'on ne se souviendrait un jour de l'éclat de ces fêtes, et ne les mentionnerait dans l'histoire, que parce qu'elles servirent k favoriser et & voiler la fiiite du pauvre praticien de régiment, qu'il, croyait sans doute avoir réduit à néant, et dont il ne voulait même plus entendre parler. C'était dans la première moitié de septembre 1782 que le grand-duc devait arriver. Le 1" jour du mois, Schiller, pour tenter un dernier effort, adressa It Charles-Engène une supplique respectueuse, où il le priait de révoquer la double injonction qu'il lui avait faite, de ne plus rien écrire de littéraire et de n'entretenir aucune relation avec le dehors. Le prince refusa de recevoir cette lettre et fit défendre au poète, sous peine des arrêts, de lui adresser désormais aucun écrit. Des amis lui avaient conseillé de fléchir le courroux de son maître et seigneur en le célébrant , & l'occasion des solennités qni s'apprêtaient , dans quelque dithyrambe, oii on lui eût permis sans doute de se donner carrière et oti l'exaltation déclamatoire n'eût point paru de mauvais goût. Il refusa, comme bien l'on pense, de descendre k cette lâcheté et de baiser k genoux la main qui s'appesantissait sur lui. Confirmé dans sa résolution de fuir par l'accueil qu'avait reçu sasupplique, il alla faire une dernière visite k la Solitude, où sa famille demeurait depuis 1775 (son père y avait été placé k celte époque, comme directeur de la pépinière ducale'). Lk, le, cceur déchiré, il prit congé de sa sœur, de sa tendre mère, k qui la nouvelle de son départ, d'un départ si prochain, causa une inconsolable douleur, et il fit du fond du cœur, mais sans laisser devant lui échapper son secret, ses adieux ksonpère. H tenait k ne pas le compromettre par sa fuite : il voulait qu'il pût affirmer qu'il l'avait ignorée ; on est si disposé toujours k traiter un confident en complice. Au reste , il faut le dire k l'éloge de Charles-Eugène, jamms il n'inquiéta les parents du fu^tif et ne rendit le père , son modeste et fidèle serviteur,
I. Ce qui sans doute avait appelé sur lui le choit du duc, c'était un ouvrage intiiulé : « Considérations sur les choses de l'agricullure dans le duché de Wurtemberg, • qu'il avail publié à Stuttgart, en quatre parties, de 1767 i
ne».
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responsable des torts qu'il trouvait au iils. A la Solitude , il apprit que le 17 septembre il devait y avoir dans les bois voisins de cette résidence une chasse gigantesque, pour laquelle on avait réuni jusqu'à sii mille cerfs , puis spectacle et brillante illumination. Naturellement la capitale serait vide et la police occupée ailleurs pendant cette soirée. De retour i Stuttgart, il sut en outre que son régiment ne serait pas de garde dans la ville ce jour-là. Il convint avec Streicher de profiter de l'occasion, et ils fixèrent leur départ au 17, à neuf heures du soir.
Streicher a raconté dans les moindres détails, avec une grande simplicité, l'histoire de cette fuite. Gédons-lui la parole pour en rapporter les derniers incidents. < Les voyageurs montèrent en voiture, et partirent vers dix heures du soir. Ils sortirent de Stuttgart par la porte d*Essliiig, parce que c'était la plus sombre de la ville et qu'un des amis les pins sûrs de Schiller (évidenunent Scharffenstein) y conmiandait le poste en qualité de lieutenant : s'il s'élevait quelque difficulté, on comptait l'écarter aussit&t par l'intervention de l'officier. Quel bonheur que dans ce temps-là ce ne fût pas l'usage de demander leur passe-port aux voyageurs en voiture \ Le * halte-là t qni- • vive > de la sentinelle, quoique les deux jeunes gens s'y attendissent, leur fit une étrange impression. Aux questions du sous-officier, qui sortit à l'appel du actionnaire ; « Quels sont ces messieurs^ oh vont- < ils? > Streicher répondit : ■ Le docteur Bitter et le docteur Wolf. Ils 1 se rendent à Essling. ■ AprËs les avoir inscrits sous ces deux noms, on leur ouvrit la porte. Quand ils furent dehors, ils se crurent échappés à un grand dai^r, et, comme si ce danger avait pu revenir, ils échangèrent à peine quelques paroles, tant qu'ils tournèrent autour de la ville pour aller gagner la route de Ludwigsboui^. Mais lorsqu'ils eurent franchi la première montée , ils retrouvèrent leur calme, leur liberté d'esprit; l'entretien s'anima, et roula non pas seulement sur le passé le plus récent , mais encore sur le prochain avenir. Vers minuit, ils virent au ciel, à la gauche de Ludwigsboui^, une rougeur extraordinaire , et, quand la voiture fut en vue de la Solitude, le ch&teau de cette résidence, placé sur une assez grande bauteur, se montra soudain, avec ses nombreuses dépendances, dans un éclat enflammé , qui , & la distance d'une lieue et demie , faisait l'effet le plus surprenant. La pureté et la sérénité de l'idr permettùent de tout distinguer si clairement que Schiller put montrer à son compagnon le point où demeuraient ses parents, puis tout à
SCHUJ.EB. — POÈSIBS. 3
coup, comme frappé d'un trait sympathique, il s'écria, en étouffant un soupir ; < Ma mère!...» Entre une et deux heures du matin, on arriva au relais d'Ëutzweihingen , où il fallut s'arrêter. Après qu'on eut demandé du café, Schiller tira de sa poche un cahier de poésies inédites de Schubart , dont il lut les plus remarquables & son compagnon. >
Vers huit heures du matin, les voyageurs atteignirent la frontière. A la vue des couleurs de l'Électorat palatin, des poteaux et des barrières, rayés de bleu et de blanc, qui lui annonçaient qa'il était libre, qu'il entrait dans une contrée sur laquelle ne pesait pas le joug auquel il se dérobait, Schiller, jusque-là un peu sombre, s'épanouit, et parut renaître à une vie nouvelle. A 9 heures du soir, on s'arrêta k Scbwetzingen pour y passer la nuit; les portes de Mannhuim, en ce temps-là, ne s'ouvraient point après le crépuscule. * Le Id septembre (je laisse à Streicher le soin d'achever le récit), les voyageurs furent sur pied de très-bon matin, pour se préparer à faire leur entrée dans Mannheim. On tira des coSres ce qu'ils contenaient de mieux pour s'assurer par le semblant de l'aisance une considération qu'on refuse presque toujours k qui parait indigent ou malheureux. > Schiller n'avût pour tout bien que vingt-trois florins et Streicher vingt-huit ; mais le poète comptait sur Fiesque pour ses premières dépenses, puis sur des honoraires fixes, attachés au titre qu'il ambitionnait, et qui loi donneraient le temps de se créer d'autres ressources. ■ Persuadés qu'avant quinze jours ces présomptions seraient changées en certitude, les deux amis montèrent une dernière fois en voiture et se dirigèrent vers Mannheim, qu'ils atteignirent en deux heures, et où Os entrèrent sans qu'on les arrêtât k la porte ni qu'on leur adressât aucune question. *
Cette fuite de Schiller, qui va le jeter dans de cmels embarras, mais donner l'essor à son génie, est la grande crise, le moment décisif de sa vie. Je l'ai racontée fort en détail, mais je suis loin d'en avoir rapporté toutes les circonstances connnes. Les admirateurs du poète les ont notées avec un soin pieux et savent nous dire, heure par heure, tout ce qui s'est passé dans ces trois jours, au dehors et , au dedans, sur la route et dans l'âme du fugitif. Peu de faits, dans l'histoire soit politique, soit littéraire, ont été étudiés et mis en lumière avec autant d'attention et de recherches. Les romanciers et les poètes se sont associés aux biographes pour célébrer et populariser cet affranchissement du grand écrivain. C'est déjà, ou peu s'en
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VIE DE SCUILLEa. 35
faut, une sorte de légende. M. Laube, en particulier, en a fait le dénoûmentde sa pièce des Élèves de l'École de Charles, qui parait xvoîr été go&tée en Allemagne. Un élégant narrateur, M. Hermann Knrz, en a introduit le récit dans on roman, en grande partie historique, où la jeunesse de Schiller tient une très-grande place, et qui est intitulé Schiller's Heimalhjahre, < Les années que Schiller a passées dans sa patrie. ■ Me sourions pas en voyant cette sollicitude, ce culte presque superstitieux de nos voisins' pour une mémoire chérie. J'avoue que, pour mon compte, je serais heureux d'avoir des détùls aussi circonstanciés sur la vie de nos grands auteurs et surtout des plus français d'entre eux , d'un Molière , d'un Corneille, par exemple. Puis, c'est un noble et touchant sentiment que le ïële ardent, unanime, pour cette gloire d'outre-tombe qui ne peut plus corrompre par l'orgueil celui qui en est l'objet.
A Manuheim, les deux amis descendirent chez Meyer, régisseur du thétttre, qui les garda à dîner et leur loua sur-le-champ un l(^s près de sa maison. Aussitôt après le dîner, Schiller se retira dans une chambre voisine, et écrivit au duc de Wurtembei^ une lettre respectueuse et touchante , oîi il convient qu'il a pris pour fléchir le cœur de son prince un moyen violent, parce qu'il ne lui en restait pas d'autre, et se montre prêt à rentrer sans délai dans sa patrie, si on lève ta défense qui lui a été faite, de publier des écrits littéraires et d'entretenir des relations avec le dehors. Il fit partir cette lettre le 34 seulement (au moins est-elle datée de ce jour), sous le couvert du colonel de Seeger, intendant de l'École de Charles, auquel il écrivit en même temps pour le prier de mettre sa supplique sous les yeux de Charles-Eugène et de l'appuyer de toute son in&uence'. La réponse ne tarda pas. On y engageait le fugitif à revenir : le duc, gràce h la visite de ses augustes parents, était tout à la joie et à la clémence; mais des conditions que le poëte mettait k son retour, pas un mot. Il était impossible de se rendre à cet appel, qui ne promettait que le pardon. Schiller, sans retard, renouvela sa demande, et inquiet de cette vague invitation qu'on lui avait adressée, il écrivit
1. De nos voisins en général, et aoa pas seulemeat dea lettrés. Dans im
calendrier populaire pour 1B59, H. Berthold Auersbach vient d'insérer une
e nouvelle iotitulée Frédéric le Grand de Soual>e, et adressée i. tous, où
la naissance da Schiller, et, on peut le dire, son histoire avant sa
Il dans Le sein de sa màie.
3. Ces deux lettres cnl été retrouvées, il y a peu de temps, dans les papiers
du colonel da Seeger.
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k plusieurs de ses amis pour les prier, s'ils appreDaient qu'il fût
menacé de quelque danger, de l'en avertir au plus tôt.
Le soir même de l'arrivée à Maimheim, Sireicher avait parlé au régisseur (DaJberg élait absent) de la tragédie de Fiesque, entièrement achevée, et qui était, nous l'aTons dit, le seul espoir de l'exilé. On 6xa aossitât unjeur pour donner lecture du manuscrit aux principaux acteurs du théâtre. Iffland, Beil, Beck et plusieurs autres artistes se rendirent avec empressement à l'invitation de Meyer. Schiller veut lire lui-même, et se met à déclamer le premier acte, mais, hélas! de ce Ion d'emphase monotone qui lui avait autrefois attiré un si ridicule échec dans le rôle de Glavigo, et qui eût suffi à dénaturer et à compromettre, même un chef-d'œuvre. L'auditoire reste froid, et k peine l'acte est-il fini que Beil se retire. On passe au second. Pas im signe de satisfaction ni d'approbation. La patience des plus bienveillants est à bout, on se lève, on se disperse. Meyer tire Streicher k part, et le prie de lui dire franchement si c'est bien Schiller qui est l'auteur des Brigands : il n*a jamais rien entendu de plus commun, de plus misérable que Fiesque. Cependant il demande par politesse qu'on lui laisse le manuscrit ; il lira les trois autres actes, il veut voir le dénoûment. Schiller rentra chez lui le cœur navré, mais si loin de se douter du tort qu'il s'était fait par sa déclamation, que le soir il disait à son ami que, si l'on ne voulait pas l'attacher au thé&tre de Mannbeim en qualité de poète, il s'engagerait dans la troupe conmie acteur.Le lendemain, Streicher retourna de bonne heure chez Mejer. Celui-ci, du plus loin qu'il l'aperçut, lui cria : « Vous avez raison ! Ftesgue est un chef-d'œuvre ! mais aussi pourquoi Schiller, avec sa prononciation sonabe.vous débite-t-il ainsi toute chose du même ton solennel, l'ordro de fermer la porte comme les plus éloquentes tirades de son héros î II faut maintenant que la pièce aille au comité, que nous la lisions nousmêmes et mettions tout en œuvro pour qu'elle soit jouée prochainement. » Streicher n'a rien de plus pressé que d'aller reporter ces bonnes paroles k son ami désespéré, mais, en messager délicat, il se garde bien de lui tout dire et de lui expliquer la cause de ce changement inattendu : on sait les bizarreries de l'amour-propre ; Schiller eût peut-être fait meilleur marché en ce moment de son drame que de son talent de lecteur.
Une nouvelle réponse de Stuttgart, tonte semblable à la première, détermina le fugitif, non pas à y retourner, mais às'éloigner pour un
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temps de Mannheiin, dons la crainte d'une demande d'eulradition. Le gouvernement palatin aarait bien pu livrer, comme déserteur, im chirurgien militaire, élevé à l'Académie aux frais de son souverain. Lee deux amis se rendirent à pied, en deux traites, de Mannheim k Francfort, par Dannstadt, eu suivant la belle route connue sous le nom de Bergslrasse, ou < route de la montagne. ■ Ds se logèrent visà-vis du pont du Main, dans une modeste aubei^ du faubourg : en réunissant tout ce qu'ils avaient, il leur restait à peine de quoi vivre dix ou douze jours. Le lendemain de son arrivée , Schiller écrivit à Dalberg pour lui peindre sa triste situation , lui promettre de lui envoyer dans trois semaines sa tragédie de Fiesque, retravaillée en vue du théâtre, et lui demander nne avance de 300 florins, dont les deux tiers lui serviraient k payer les dettes qu'il avait laissées & Stuttgart, dettes qni pouvaient amener l'emprisonnement d'un ami, comme lui insolvable, qui avait répondu pour lui. Il attendit la réponse avec une impatience pleine d'augoissea. Meyer écrivit, au nom de Sou Excellence le baron, que, la pièce ne pouvant se jouer sous sa forme actuelle, on ne donnerait rien pour le moment, et qu'on attendrait pour se prononcer au sujet de l'avance demandée qu'on eiVt vu le remaniement promis. Dalberg était riche, et ce refuspeut paraître dur; on serait tenté d'ajouter inique, en considérant ce que lui avaieut rapporté les Brigands. Profondément humilié d'une telle réponse et plus encore de la nécessité où il se voyait réduit de continuer à mettre tout son espoir dans celui qui se montrait si impitoyable, Schiller ne laissa pas échapper une seule plainte, même devant Streicher, et renferma au dedans de son cœur sa honte et son affliction. AFrancfort la vie était trop chère, et il résolut d'aller s'établir pour quelque temps aux environs de Mannheim. A£n de se procurer les modiques ressources nécessaires pour ce déplacement, il alla offrir à un libraire, pour vii^-cinq florins, un assez long poëme, que nous n'avons plus, inUtulé le démon Amour, et qm, selon Streicher, était charmant. Le libraire n'en voulut donner que dix-huit florins, et le poète, indigné, garda son manuscrit. Heureusement, le lendemain, Streicher reçut de sa mère trente florins, £t les deux amis s'embarquèrent sur le coche du Main pour Mayence. Us firent à pied (Schiller k grand'peine) presque toute la route de Mayence à Worms. Là ils trouvèrent une lettre du régisseur Meyer, h qui ils avaient écrit avant de quitter Francfort, et qui leur donnait rendezvous à l' auberge du Viehkof, k Oggersheim, petite ville voisine de
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Mamiheim. Ils y arrivèrent ^ l'heara qu'on leur marquait et y furent reçus fort amicalement par le régisseur et sa femme, et deux antres admirateurs du poêl«, venus de Hannheim. Schiller s'établit, sons le nom de docteur Schmidt, dans ce lieu ignoré et paisible, et se remit à l'ouvrage. Le plus pressé sans doute était de polir et d'achever Fiesqtte, mais le vent soufQait d'ailleurs et il y tournait sou aile. Depuis son départ de Mannheim, d'autres disent, mais sans fondement, je crois, depuis le temps de ses arrêts à Stuttgart, il avait conçu le plan d'une tragédie bourgeoise, de celle qui porte le nom d'Intrigue et Amour, et il y rêvait à toute heure. Il vonlait, non se vouer à ce genre, mais s'y essayer, y marquer sa trace, avant de s'envoler pour toujours dans ces hautes régions de poésie où il aspirait et se sentait appelé. Dominé par ce sujet, il avait bien de la peine k se remettre à Fiesque, surtout aux demiëres scènes, qu'il fallait particulièrement retravailler pour mieux conformer le dénoftment k l'histoire. Cependant peu ti peu il en vint k bout, et il put donner le nouveau manuscrit k Meyer. La réponse tarda assez longtemps et ne fut pas plus gracieuse que la première. Même ainsi remanié, le drame, disait Dalberg, ne pourrait être mis sur la scène, et par conséquent ou ne ferait pas d'avance à l'auteur. Il s'est conservé un rapport, rédigé par Iffland et signé de lui, qui montre que le comité de lecture ne partageait pas entièrement l'avis du noble intendant. Ce rapport renferme de sévères critiques, mais reconnaît en même temps que la pièce a de grandes beautés, et exprime l'opinion que tant de génie et de travail doit mériter assistance au poète dans la triste situation oU il se trouve. Le nouveau refus de Dalberg fut pour Schiller un coup bien rude, et, après les épreuves précédentes, bien propre à lui ôter tout courage et tout espoir; mais il entendait au dedans de lui une vois qui cassait l'arrêt du spéculateur sans entrailles : il ét^t de ceux desquels il est dit : Merses profundo, pulchrior evenit, et il sentait que l'avenir le vengerait de ces humiliations; mais, pour le moment, il fallait & tout prix se créer des ressources, payer les dépenses de l'auberge : les dettes des deux amis y étaient écrites, perpétuel reproche! sur le tableau noir, dans la salle commune, et, pour les éteindre en partie, Schiller avait été déjà obligé de vendre sa montre.
II livra son drame h imprimer au libraire Schwan, qui lui paya un louis d'honoraires par feuille. C'était à peine assez pour acquitter le compte de l'aubergiste, se procurer quelques vêtements nécessaires
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pour l'hiver et payer les frais du voyage de Tburinge. Car c'était ea Thuringe qu'il voulait se réfugier. Mme de Wolzogen, dame veuve qu'il avait connue à Stuttgarl, où elle avait deus tils k l'Académie, Charles et (juillaume, lui avait offert un asile, même avant que sa fuite fût un fait accompli et dès qu'elle en avait su le projet, dans sa maison de Bauerbach, près de Meiningen. Schiller crut que le moment était venu d'accepter cette offre. Les deux jeunes Wolzogen étaient à l'Ëcole dans une autre division que lui. Mais Gluillaume, ea lisant les poésies de son ancien camarade, avait conçu pour lui une sincJ!re admiration et une vive amitié. Il l'avait présenté à sa mère, qui s'était associée & ses sentiments pour le poëte et qui, du jour oU elle le sut malheureux, lui témoigna une sollicitude dévouée, n sentait qu'il pouvait sans rougir se rendre à une invitation faite de si bon cœur. H lui écrivit à Stuttgart pour lui rappeler sa bienveillante proposition et lui dire qu'il allait se réfugier dans l'asile qu'elle lui ouvrait. Il écrivit aussi à ses parents, leur témoigna le désir de les voir avant eon départ, leur donna même un rendez-vous, les priant d'amener avec eux Mme de Wolzogen et Mme Vischer; mais il ne parait pas, ou du moins rien ne prouve, que cette entrevue ait eu lieu.
C'est le 30 novembre 1782 qu'il partit d'O^ersheim, sous son premier pseudonyme de docteur Bitter, en compagnie de Streicher et de Meyer, qui vinrent de Mannheim, avec quelques autres amis, prendre congédelui, et le conduisirent jusqn'à Worms. Streicher, peu de temps auparavant, était allé par économie s'établir à Mannheim. Bien que ce premier éloignement eût préparé les deux amisaux derniers adieux, la séparation fut cruelle. « Encore aujourd'hui, dit Streicher dans son récit, composé bien des années plus lard, je ne puis penser sans un profond chagrin à ce moment oh il me fallut abandonner ce cœur vraiment royal, le plus noble poëte de l'Allemagne, l'abandonner seul et dans le malheur. • Le froid était trèsrigoureux, et le poëte, assis dans une des lentes diligences de ce temps-lti, n'avait pour s'en défendre, pendant un long voyage d'une soixantùne de lieues, qu'une légère redingote.
Quand il arriva & Bauerbach, après un voyage de plusieurs jours, il lui sembla qu'il entrait dans le paradis. Ce n'était pourtant qu'un pauvre villa^ peu pittoresque, attrista par l'hiver (une neige épaisse couvrait le sol et les toits); mais il se sentait libre, à l'abri du danger, à l'abri de la misère (disons le mot), et la reconnaissance envers un
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noble cŒor ne pèse pas à une âme généreuse. Mme de Wokogen était à Stuttgart, mais elle avait donné ses instructions k son intendant, et l'exilé fut accueilli comme un hôte bienvenu. De longues années après son séjour & Bauerbach, il disait encore à sa sœur que le temps qu'il y avait passé était le meilleur et le plus heureux de sa vie. Là son cœur se guérit par la solitude , par le commerce avec des &mes fidèles, bonnes et sincères, de l'amère misanthropie où l'avaient plongé le contact des indifférents et des malveillants et cette cruelle déception qu'il nous peint dans une lettre de ce temps-là : ■ J'avais étreint l'humanité avec une brûlante ardeur, et je trouvai à la fin que je n'avais dans les bras qu'un glaçon. ■ Mais, pour une âme comme la sienne, le ciel le plus serein a des nuages, la paix la plus profonde des troubles et des tourments. Mme de Wolzogen vint bientôt à Bauerbach avec sa fille Charlotte, aimable enfant, pleine de grâce et de candeur. La mère avait trentehuit ans, la fille seize. Schiller avait déjà rencontré Charlotte à Stuttgart, chez sa mère. Dans une visite oii il se trouvait en compagnie d'un autre jeune homme, qui venait conmie lui, i la veille d'un voyage de ces dames, prendre congé d'elles, il l'avait vue rougir et pleurer, il avait cm naïvement qoe c'était pour lui, pour lé poëte déjb célèbre et persécuté, que ce jeune cœur se troublait. Et, sur cette douce et complaisante erreur, il avait bftti tout un édifice de charmant avenir. La présence de ces deux êtres chéris, dont l'un était sa providence, et l'autre déjà, dans ses rêves, la compagne de sa vie, lui fit oublier son passé si douloureux, son présent si précaire, n ne pouvait se lasser de les voir, de les entendre; la plus courte absence, leurs visites aux environs, le jetaient dans d'inconsolables ennuis. La mère et la fille retournèrent pour près de quatre mois à Stuttgart. Les regrets ne firent qu'accroître la tendresse du solitaire, et le jour on elles revinrent ^ Bauerbach l'enivra de joie et d'espoir. On peut se figurer ce qu'il éprouva lorsque, au milieu de ces ravissements qui rendent te cœur si apte h !a souffrance, Mme de Wolzogen, par une confidence inattendue, vint renverser ses espérances, et lui apprendre que ce n'était pas à lui, mais au jeune homme qui l'accompagnait dans cette visite dont il avait gardé une si chère mémoire, que s'adressaient les involontaires aveux de Charlotte. Elle lui remit en même temps une lettre de son fils Guillaume, qui recommandait sa sœur bien-aimée au loyal dévouement de son ami et lui demandait ce qu'il pensait de M. de Winkelmann (c'était
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VIE DE SCHILLER. (i)
le nom de son rival). La conduite de Schiller fut pleine de noblesse. Il rendit siscè rement témoignage aux bonnes qualités du fiancé de Charlotte. « Je connais, disàt-il, M. de *"; nous sommes en mésintelligence, pour des motifs qu'il serait trop long de dire et qui n'auraient pour vous nulle importance, mais cela ne m'empêche pas de le tenir pour un bon et noble cœur et de l'estimer vraiment : il n'est pas indigue de votre sœur. * MËme après cet impartial aveu, ce fut un rude combat pour le poète de renoncer à celle qu'il aimait. H se disait prêt b sacrifier pour elle la poésie même et la gloire, si le bonheur et la paix en ce monde étaient ti ce prix. Mme de Woliogen, quand elle se trouva avec lui àBauerbach, seule et sans sa fille, qu'elle avait ramenée dans sa pension en Wurtemberg, mit tout en œuvre pour le consoler, le guérir, tourner ailleurs ses pensées. Elle écoutait ses confidences, mettait à le décourager des ménagements infinis, et surtout le dédommageait par une cordiale tendresse : il la payiût ardemment de retour, l'adorant, pour sa fille et pour elle-même , comme un fils à la fois et comme un ami passionné. Mais la solitude, les doux épanchements ne suffisaient pas & relever, ii retremper son âme. Il fallait que, pour un peu de temps du moins (jamais il n'eût consenti alors & une longue et durable séparation), il quittât son asile, qu'il voyageftt, qu'il rentrât dans le monde et donnât un autre but k son activité dévorante. Charles- Eugène, depuissafiiite, ne l'avait point inquiété; il savdt que désormais il pouvait être sans crainte de ce c6té. Dalbei^, qui avait entendu parler avec éloge , par Streicber sans doute qui était encore k Mannheim, de la tragédie bourgeoise de Schiller, lui avait écrit pour essayer de renouer avec lui. Peut-être, d'ailleurs, commençaitil k revenir, après avoir vu Fiesque imprimé (il avait paru chez Schwan dans les premiers jours de 1783), sur le premier jugement qu'il av^t porté de ce drame. Puis il s'était mis k arranger à sa guise , pour les représenter sur son théâtre , des pièces de Shakspeare, et sans doute il pensait que, pour cette besogne, il trouverait dans le jeune poète dramatique un utile auxiliaire. Celui-ci ne saisit ni ne repoussa la main qu'on lui tendait. E répondit, sans trop se presser, avec une froide politesse; ne cacha pas à M. l'intendant qu'après l'épreuve qu'il avait fait£ au sujet de Fiesque, il craignait que sa Louise MUler ' , nom auquel il substitua plus tard celui d'In-
1. Dans l'allemaail de Schiller £ouim jriUerin, avec la désiaence rëminiae
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Irigue et Amour, ne parût pas non plus convenir au thé&tre, et termina sa lettre par lui donner une idée de la pièce. Dalbei^ revint à la charge etl'ei^a^a k approprier, si besoin était, son drame à la scène. Quand Schiller se décida k quitter Banerbach pour cinq ou six semaines (il ne voulait pas entendre parler d'un plus long terme), les ouvertures parties de l'intendance de Mannheim, et peulrëtre renouvelées depuis, le firent naturellement songer à aller passer dans cette ville le temps de sa courte absence. Mme de Wolxogen lui témoigna, an moment de son départ, une sollicitude maternelle : elle garnit sa bourse pour les frais du voyage et même en vue du retour, sans oublier, en bonne ménagère, les provisions pour les premiers jours de la route.
A son entrée dans sa retraite de Tburinge, Scbiller avait formé les plus beaux projets de travail. Il n'en voulait sortir et reparaître dans le monde qu'avec des œuvres qui marquassent sa place , des œuvres bonnes à montrer aux amis comme aux ennemis. H s'était mis en effet courageusement à l'ouvrage : il avait achevé, retravaillé sa tragédie de Louise Miller ; par intervalles, il la quittait pour méditer sur d'autres sujets, tels que Gonradin de Souabe, auquel il finit par renoncer ; Marie Stuart, dont il écrivit un acte k Bauerbach, s'il en faut croire Heinwald dont nous parlerons bientôt ; enfin dcn Carlos, thème que Dalberg lui avait autrefois proposé et auquel il s'arrêta pour le moment. Il lut, pour y chercher les matériaux de ce drame, l'Histoire de Philippe II, de Brantôme, et la nouvelle de Saint-Réal intitulée Histoire de don Carlos. L'état de son propre cœur, la lutte que s'y livraient ansd l'amour et le devoir, lui rendaient ce sujetattrayant à la fois et douloureux. Les dispositions oii il était entravaient et favorisaient tour k tour l'inspiratiou. Elles devaient être aussi, ce semble, des sources vives de poésie lyrique ; mais trop intimes sans doute, trop profondes pour y mêler l'art et le style. On ne rapporte k . son séjour en Thuringe que deux petits poèmes qu'il n'a pas compris dans ses œuvres : un épithalame pour une fille adoptive de Mme de Wolzogen, qui Ini fournit l'occasion de bénir sa bienfaitrice, et des strophes railleuses au sujet des espérances trompées du duc etde la duchesse de CoboQig,qui, au moment oii ils s'apprêtaient k prendre possession des Ëtats de leur voisin, le duc Georges, corégent
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de Meiningen, tombé malade ^la suite d'une chasse, avaient appris tout à coup, k leur fraod déplaisir, la guérison de ce prince.
Avant de sortir avec lui de sa retraite, mentionnons la liaison qu'il y fonna avec le bibliothécaire Reînwald de Meiningen, qui fut pour lui un ami sûr et dévoué et devint plus tard son beau-frère, le mari de Ghristophine. La partie de la correspondance de Schiller qui est datée de Bauerbach soug fournirait encore d'autres particularités, mentionnées toutes comme très-dignes d'intérêt par ses biographes : par exemple , son intervention dans une querelle entre la commune et le mandataire de Mme de Wolzogen, l'intendant Vogt, qui était souvent sa seule société et faisait sa partie d'écbecs dans les longues soirées d'hiver; ses visites aux pasteurs des environs, fimes honnêtes et pusibles dont le contact lui fat salutaire ; la fête qu'il organisa et la réception seigneuriale qu'il fit aus nobles dames k un de leurs retours au village ; et, souvenir tout difTérent, l'explocdon soudùne de susceptibilité à laquelle donna lieu, dans les premiers temps de son séjour, la prière que lui avait adressée Mme de Woliogen, de mieux garder son incognito, pour ne pas la compromettre elle-même k la cour de Wurtemberg. La lettre qu'il écrit k ce sujet k Streicber surprend et afflige , et l'on bl&merait k bon droit cet excès de fierté voisin de l'ingratitude, si l'on ne savait tout ce qu'il faut pardonner k une sensibilité maladive, k la race irritable des poètes. Une chose que mes lectrices , si j'en ai, lui pardonneront moins peut^tre , c'est la plainte qui se glisse dans une autre lettre datée du même lieu, d'être privé depuis six semaines du tabac de Maroc qu'il prise de préférence. Quelle habitude pour un si gracieux génie! Mais suivons-le k Mannbeim et rentrons avec lui dans le monde agité des lettres et du théâtre.
Il avait passé près de huit mois k Bauerbach : c'est le 37 juillet 1783 qu'il arriva k Mannheim. Les lettres qu'il écrivit, et pendant son voyage même et après son arrivée , k Mme de Wolzogen, sont pleines de l'amitié la plus reconnaissante et la plus exaltée , de pieux élans, d'aspirations ardentes au bien. Le but est vague, la voie incertaine , mais quel trésor de pensées généreuses et de nobles désirs, quel profond sentiment de l'alliance intime du bien et du beau! ' Demeurez toujours pour moi ce que vous avez été jusqu'ici et soyons un modèle d'inaltérable amitié. Travaillons k nous rendre mutuellement meilleurs et plus nobles. — Mon séjour k Bauerbach a eu pour moi de toute manière les plus grands avanl^es. Combien
VOUS avez déjà amélioré mon cœur ! Jouissez, jouissez entièrement de cette pensée, d'avoir fait et de faire encore un homme de bien de celui qui, s'il étùt mauvais, aurait l'occasion de perdre des milliers d'autres hommes . > Ailleurs , il la confie au bras du Dieu tout-puissant et lui demande de le prier, I pour qu'il protège, lui dil-il, le cœur et la jeunesse de votre ami. > Dans une de ses premières lettres, envoyée d'une des stations de sa roule, il lui écrit : « Vous ne refuserez pas de me croire si je vous dis que je vous porte dans mon cœur comme je désire être porté moi-même dans ta main de Dieu. • Le langage de la vertu, de la piété même peut assaisonner, je le sais, de très-profanes attachements, et je ne veux pas transformer cette liaison en amitié édifiante , mais montrer seulement que les espérances, les vœux ardents du poète allaient au delb de l'horizon visible. Quand la foi aux choses d'en haut n'eût joué dans sa vie que le rôle de muse, d'inspiratrice aimée, cela serdt déjli digne de remarque, et elle a fait plus : elle élevùt son âme et, conmie toujours quand cette foi est sincère , elle se traduisait en bons sentiments et en salutaire influence.
Lorsque Dalberg, qui était en voyage au moment de l'arrivée de Schiller , fut revenu à Mannheim , il fit fêle au poëte , l'invita à retravailler eneore Fiesque , lui promit de reprendre les Brigands, puis, quelque temps après la première entrevue, lui proposa un engagement d'un an en qualité de poëte du thé&tre, lui offrant trois cents florins d'honoraires (dont deux cents seraient payés sur-le-champ) s'il voulait, delà fin d'août 1783 au 1" septembre 178^, donner à la scène qu'il dirigeait, Fiesque, Louise MUler, et un troisième drame qu'il composerait dans l'année. Ces offres, peu splendides, même en y ajontant, comme fit le baron, la recette d'une représentation de chacun des trois drames, Schiller eût hésité peut-être à tes accepter, s'il n'eût reçu en ce temps-l& de Bauerbach la nouvelle que M. de Winkelmann allait ypasser deux mois. Un dépit jaloux, l'impossibilité de retourner dans sa retraite regrettée, le décidèrent. Dalbei^, comme pourcélébrer son consentement, donna, dans la seconde quinzaine d'août, une représentation des Brigands, qui attira un nombre immense de spectateurs. Le lendemain de ce nouveau triomphe et comme en expiation de la joie qu'il lui avait causée, Schiller fut atteint d'une fièvre épidémique, d'un caractère assez dangereux , qui ravageait alors Mannheim et qui y enleva de nombreuses victimes ; entre autres , son fidèle ami , le régisseur Meyer. Impatient de
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guérir , de se mettre à l'ouvrage , de remplir les engagements qu'il avait pris, il abusa du quinquina : il eu mangea, dit-il lui-même, comme du pain et, par là, compromit l'avenir et altéra sa santé pour le reste de sa vie *. Ce n'est que vers la fin de septembre qu'il put reprendre le travail avec suite. Il remit une dernière fois sur le métier sa tragédie de Fiesque, et se pliant, malgré sa répugnance , aux désirs de l'inleudant et de l'acteur principal, il modifia diverses parties de la pièce et surtout, plus qu'il n'eût fallu peut-être, le dénoûmeut, et arrêta enfin la forme sous laquelle, peu après, elle fut représentée. Ce remaniement fut achevé dans le courant de novembre, et l'on fixa la première représentation au prochain carnaval.
Par sa qualité de poète breveté de la scène de Mannheim, Sdiillec devenait membre du comité du théâtre. La première séance k laquelle il asâsta fut celle du 15 octobre. Dalbei^ avait fàt de ce comité une sorte de petite académie, où l'on traitait et discutait de vive voii ou par écrit les diverses questions relatives à la représentation théâtrale, à l'art du comédien et de l'auteur dramatique. U fondait de belles espérances pour ce conseil, qui lui tenait fort au cœur, sur l'adjonction de notre poète. Malheureusement la santé de celui-ci, les ménagements qu'elle demandait, ne lui permirent pas de prendre tout d'abord à des travaux, qui du reste l'eussent intéressé, toute la part qu'il eût voulu. La vie agitée où il était entraîné (je ne dirai pas malgré lui, il avait vingt-quatre ans), dans la sphère oli son emploi même l'appelait, n'était pas faite pour rétablir rapidement ses forces et réparer l'atteinte qu'elles avaient reçue. Aux dissipations du monde des coulisses, à cette épreuve, mollement combattue, bien qu'elle lui causât quelquefois d'amers repentirs, il s'en jouait une autre d'une nature toute difTérente, mais peu propre aussi à calmer lesueris et à parfaire la guérison de sa fièvre : c'étaient, du côté de sa famille, outre les inquiétudes que lui donnait la sant^ de sa mère, toujours inconsolable de son départ, les instances opini&tres de son père, de sa sœur aînée, pour qu'il fit sa paix avec le duc de Wurtembei^. Son bon sens, autant que sa dignité, lui défendait désor^ mais de faire ou de laisser faire aucune démarche dans cette vue ; il
1. Cestdu moinacB que rËpâtentl'uQ après l'autre les biographes de Scbitler; mais n'est-ce pas médire du quinquina? On m'assure que l'aliusde ce fébrifuge, bien qu'il puisse avoir certains inconvénients, produirait difficilemsat les funestes effets qu'on lui prête ici , et surtout qu'on ne pourrait guère imputer ï cet abus la maladie de poitrine dont Schiller souflïit longtemps et qui fut la
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nepouvfùt nineTonlait plus songer au retour que lorsqu'il se verrait vraimeat indëpendaut, et qu'on ne pourrait pas dire que le besoin le ramenait. Son père finit par se rendre à ses raisons, par céder du moLDs k son inébranlable résolution. Un autre ennui le tourmentait quand il songeait k la patrie : la pensée des dettes qu'il avait laissées k Stuttgart. H n'avait pu consacrer à les éteindre les deux cents florins qu'il avait reçus, et bien misérables étaient les promesses du prochain avenir.
Fiesque fut joué, pour la première fois, à Mannheim, le 1 1 janvier 1784, après des répétitions auxquelles l'auteur avait présidé. Bôk remplit le rfile principal, lEIland ceini de Verrina ; une jeune actrice de dix-huit ans, Caroline Ziegler, exprima, dit-on, d'une manière charmante, le méla:^e de grfice délicate et de tendre rêverie que le poète a voulu donner à Léonore. Quelques scènes furent vivement applaudies, mais l'ensemble de la pièce, et surtout le nouveau dénoûment, laissèrent l'auditoire assez froid. La seconde représentation, qui eut lieu le 16 du même mois, eut pins de succès, grftce k Beil, qui s'y était chargé du rôle du nègre. A Berlin, le drame fut accneilli avec un véritable enthousiasme, et joué sept fois dans le mois de mars, k de courts intervalles : c'était beaucoup en ce temps- Ik. On assure que Fleck y était admirable dans le personnage de Fiesque. Vienne avait devancé Berlin, et donné la pièce dès la fin de janvier. L'empereur Joseph II go&tait tellement la tragédie républicaine, comme l'anteur l'appelle sur le titre, qu'il l'arrangea luimême, trois ans plus tard, pour être représentée sur le théâtre de la cour.
La presse accueillit avec indifférence le nouveau drame de l'auteur des Brigands. Aux yeux de plus d'un critique sans doute, c'était un pas en arrière plutôt qu'en avant. Four la composition cependant, pour l'art de conduire l'action, d'enchainer les scènes, je crois qu'on peut dire l)ue Fiesqite est un grand progrès. Le sujet était fourni par l'histoire, mais la conception nelaisse pas d'être originale ; l'auteur manie librement les faits et les caractères, et brode k sa guise sur le canevas donné. Pour les personnages, excepté Fiesque et André Doria, et dans ime certaine mesure Gianettino, il ne trouvait pas sur sa route de ces figures connues, aux traits arrêtés, que le poète ne peut offrir aux spectateurs que tels qu'ils les ont dans leur mémoire. Pour l'action, k part le fond même de la conjuration, les détails n'étaient pas non plus de ceux que tous savent ; il pouvait k
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son gré inventer et modifier, et donner aux épisodes qu'il imaginait autant d'importance qu'aux matériaux historiques. Aasû la fictton ne tient-elle pas moins de place dans sa tri^édie que l'histoire ; il ne vise point à ce qu'on appelle la couleur locale, ni à cette fidélité qui fait d'un drame une chronique. B a sans doute quelques prétentions, qu'il dissimule peu, k voir clair en politique, à pénétrer, dans ses replis les plus cachés , l'ambition profonde et rusée, à lui prêter les plus savants calculs ; il croit même, et le dit dans sa préface, qu'en pareille matière son inexpérience lui donne certains avantages, et qn'il voit mieux (c'est Ih son idée, je pense) parce qu'il ne s'est pas fatigné,ébloui à regarder. Mais, malgré cémente dont il se pique, de poète homme d'État, il cherche l'intérêt dans la peinture des caractères plus que dans le jeu, lecontraste, les surprises des événements; il sent que le vrai domaine du poète dramatique, c'est bien plutAt l'ftme humaine que la scène extérieure de ce monde. On peut s'étonner après cela que, pour plaire à Dalberg, aux acteurs, il ait consenti, en arrangeant sa pièce pour le théâtre, h ce dénoûment inconséquent, impossible, qui métamorphose soudain l'ambitieux, l'usurpateur, en un républicain désintéressé, héroïque '; que d'un seul coup de ciseaux il ait défait toute la trame qu'il avait ourdie avec tant de soin, violant à La fois l'histoire, et, ce qui est plus grave, la vérité) la suite de son principal caractère.
Parmi les personni^s que son sujet ne lui donnait pas et qu'il a créés, le plus remarquable est celui du nègre. Au jugement dlffland, qni sans doute appréciait surtout ce râle k son point de vue et voyait le parti qu'en pouvait tirer un artiste de talent, c'était (j'emploie son expression) nneconceplion magistrale. Sans nier les parties fortes et saisissantes, les contrastes piquants et spirituels, de ce caractère, j'avoue que son étrangeté même empédie qu'il ne soit à mes yeux une création de premier ordre : il est trop un être à part, une figure comme on n'en voit pas, et les peintures vraiment admirables sont celles que nous reconnaissons tout d'abord, quelque extraordinaires qu'elles puissent être , soit en beau soit en laid.
n est un autre rôle important qu'il ne faut pas ji^r avec notre goût d'aujourd'hui : c'est celui de l'austère Verrina. Même pour le temps, il était sans doute guindé et exagéré ; mais cette roideur théâtrale du républicain, qui n'était encore qu'art et fiction, il serait
1. Voyez, daiis la tome II de noire traduction, VApptRdice à Fitsque.
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injuste de la condamner avec toute )a sévérité que ces escès de sentiments et de langage, devenus, peu d'années après, vérité et histoire, ont depuis lors légitimement inspirée.
Les deux plus grands défauts, à mon sens, de ce second drame de Schiller, c'est, d'une part, l'introduction dans sa fable du r&le si choquant de Julie. H lui sert, je le sais, h nous mieux peindre Fiesque, mfûs quelle impardonnable profanation du cœur, de l'honneur de la femme 1 Le poète s'avoue lui-même Irës-novice en politique ; il l'est plus encore, k cette heure, en tout ce qui touche aux relations de la société élégante et polie, à quelque époque qu'on la prenne. Quels modèles ont posé devant lui? Ûii a-t-il étudié les femmes, lui qui bientôt les peindra d'une main si délicate? Ici même il y a déjà des traits charmants dans sa Léonore : un peu plus de naturel, et elle offrirait, au milieu de ces intrigues politiques et galantes, un ^mable refuge à l'esprit et au cœur. L'autre défaut est plus grave encore, parce qu'il s'étend à peu près à toute la pièce, en rend les vices plus déplaisants, en cache ou en corrompt les beautés mêmes : c'est le pathos et l'afféterie du style. Je suis moins choqué de la déclamation colossale des Brigands, d'abord & cause de la différence des sujets : une fiction toute romanesque comporte plus d'emphase que la réalité sérieuse, les grands intérêts de la politique ; puis, dans son premier drame, l'auteur déclame plus franchement, plus naïvement; dans FUsque , il mêle à l'enflure la manière et le précieux ; c'est une voix de Stentor qui, par moments, détone en petits accents flûtes, c'est-à-dire, et cette métaphore explique le fait et nous liasse bon espoir, une voix qui mue et se forme, qui n'est pas encore montée ou plutêt descendue à son vrai ton, mais qui bientôt le trouvera ï croyez-eu les notes pures & la fois et fortes que çà et là elle produit.
Trois mois après Fksque, le Ib avril \l%k , la troupe de Mannheim joua Louise Miller, qui parut sur l'affiche sous le titre, proposé par Iffland, de Cabale (ou Intrigue) et Amour. Si les gens de Mannheim, > qui n'avaient pas, comme Schiller s'en était plaint pour se consoler de leur tiédeur, de sang romain dans les veines, et pour qui le mot de bberté républicaine n'était qu'un vain son, » avaient accueilli sans enthousiasme son drame politique, semi-spartiate et semigënois, ils le dédommagèrent amplement à la première représen-. tation de la nouvelle tragédie. Uu mois auparavant, uu drame bourgeois d'Iffland avait eu à Mannheim un très^and succès, et la comparaison alarmait les amis de notre poète, mais elle ne fit que
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relever son triomphe. Il assistait & la représentation dans une loge, seul avec son ami Streicher, qui suivait avec plus d'intérêt les impressions'de l'auteur que ce qui se passait snr la scène, et nous a peint le jeu de sa physionomie, plut6t sereine qu'inquiète, les éclairs qui jaillissaient de ses yeux quand l'effet des endroits sur lesquels il comptait répondait bson attente, le froncement de ses sourcils quand les acteurs rendaient mal son intention. A la fin dupremieracte,ilse contenta de dire comme kpartlui : ■ Gela va bien ; > mais, quand le rideau tomba pour la seconde fois, quand 11 vit la salle entière se lever, qu'il l'entendit éclater en acclamations, en applaudissements unanimes, il ne put se contenir et, dans un élan de surprise et de joie, se leva lui-même et salua le public.
La pièce était bien montée : Beil, jouait le musicien Miller ;IfQand, le fourbe Wurm ; Bëk , le Président; Caroline Ziegler, qui venait d'épouser Beck, l'héroïne Louise Miller; et son mari Beck, Ferdinand; la pièce fat imprimée sans retard, les théâtres de l'Allemagne s'empressèrent de la représenter, même celui de Stuttgart, d'où plus d'une raison semblait devoir l'exclure : aussi ne la put-il donner qu'une seule fois. Les journaux ne confirmèrent pas le jugement du parterre : la plupart demeurèrent muets, quelques-uns se montrèrent très-sévères. Le goût du public n'a pas changé, c'est toujours ime de ses pièces favorites, et un grand nombre de critiques aujourd'hui (dans le nombre il en est d'éminentsj se sont mis d'accord avec lui, et ont réformé (dirai-je en seconde instance?) l'arrêt de leurs devanciers.
Quand on lit la pièce ou qu'on la voit représenter, on s'explique la diversité des appréciations , car les beautés et les défauts y abondent. Si l'on se reporte au temps où elle parut , si l'on sait ce qui se passait alors dans un grand nombre de petites coure d'Alle"iagne , on comprend avec quelle chaleur la boui^oisie devait applaudir b ce châtiment, iuQigë sur le théâtre, aux turpitudes dont elle était témoin et victime, k ce régime des maitresses, des ministres rampants et despotes , prêta à tout pour parvenir et se maintenir au pouvoir. Ce qui nous parait aujourd'hui déclamation, atteignait à peine alors à la vérité des faits ou du moins aux impressions des contemporains. On en peut dire autant d'un autre ressort principal de la pièce, de la mise en présence et en contact des deux classes ou castes (le mot n'est pas trop fort pour le temps et le lieu) de la société d'alors. La distance qui les séparait et que l'orgueil aristocratique s'efforçait de
SCHILLGK. — POÉSIES. 4
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maintenir, tandis que le pn^rès des lumières la comblait de jour en jour, les prétentions hautaines et méprisantes des esprits étroits d'entre les nobles, et, chez la boui^eoisie, la révolte encore impuissante du droit contre l'usage, le sentiment de la dignité personnelle arrêté et relenn par un vieux pli d'humihté héréditaire : tout cela était chose actuelle et vivante, et bien propre à passionner des auditeurs qui se reconnaissaient comme acteurs dans le drame et pouvaient se dire : De te faiula narratur. L'art le plus élevé n'est pas celui, je le sais, qui attend le succès des passions et des intérêts du moment, mais ces passions et ces intérêts avaient leur source dans 'les étemels sentiments, dans les instincts bons et mauvais du c<Bur humain : la soif de domination et d'égalité , la hauteur superbe du plus fort, le frémissement du plus faible sous le jong.
Xa nouvelle tragédie était, autant et plus que les deux précédentes peut-êlre, une œnvre révolutionnaire, inspirée par le contraste, alors si frappant, entre les idées et les faits, entre les principes et les mœurs. L'influence de J.J.Rousseau, si marquée dans tes Brigands, continue de s'y faire sentir, et c'est un périlleux modèle : rien de plus voisin de la déclamation que son genre d'éloquence, et cette fois encore Schiller est loin d'avoir évité cet écueil. Les tirades outrées, l'enflure, plus naïve qu'étudiée, gâtent plus d'un bel endroit. Autre excès bien voisin de celui-là : la passion s'exalte jusqu'à la convulsàon, et l'on partage, en lisant et surtout en voyant certaines scènes , la sollicitude du médecin du théâtre de Mannheim, qni aurait bien pu protester encore, et dire d'Intrigue et Amour ce qu'il avait dit, dans une gazette de BerUn, au sujet des Brigands, que de telles pièces rainaient la santé des acteurs.
Malgré ces défauts, encore très-choquants, de mesure et de go&t, on peut dire cependant, je crois, que l'auteur, dans ce troisième drame, est bien plus près que dans les deux premiers de la nature et de la vérit4 ; il s'égare moins dans le monde de sa fantaisie, il pénètre plus avant dans le cœur humain. S'il fait encore trop crier ses personnages, ce sont souvent au moins des cris de l'àme, pleins de terreur et de pitié, assez puissants pour dominer le fracas au milieu duqnel ils éclatent. E me par^t aussi plus habile dans la panture des caractères, il ne s'ingénie plus autant à les faire étranges pour les mettre en relief. A mon gré, Wnrm et le président tiennent encore trop du monstre, et Kalb de la caricature; mais l'exception n'est pins sa source favorite d'originalité. Dans Louise, dans Ferdi-
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nand, dans le musicien Miller, et en parti» dans lady Milfort, on sent que l'idéal et le naturel commencent k se marier dans la mesure voulue. Le rôle du musicien particulièrement est parfois admirable de vérité et d'énergie. Outre ces divers mérites, le style me paraît gagner en propriété, en précision même, sans rien perdre de sa force ni de sa chaleur, qui souvent même, je l'ai dit, me semblent encore exagérées. Les tons divers sont mieux fondus ou plos habilement heurtés ; mi pinceau moins novice et moins aventureux applique les couleurs au dessin ; le familier et le pompeux, le trivial même et l'enSure sont employés, amenés, opposés, avec beaucoup plus d'art. Un proverbe oriental, qui s'applique au progrès du talent * comme k celui de la vertu, dit que le paon est bleu tant qu'il croit et se forme, mais que lorsqu'il a pris toutes ses plumes il se teint d'or. Notre poëte a commencé par des couleurs moins modestes que le bleu du paon, par un éclat qui, bien souvent, blesse les yeux; mais voilà les reflets d'or qui de plus en plus se montrent et dominent; nous touchons à la maturité, à la vraie beauté.
InO'igue et Amour est, je crois, de tontes les pièces de Schiller, celle qui a ét^ traduite le plus souvent. En français seulement on pourrait compter nue dizaine de versions ou imitations. La traduction italienne a eu une grande vogue sur diverses scènes d'Italie; au théâtre de Vérone, c'est maintenant encore un des drames qu'on reprend le plus volontiers. Il y a quelques amiées (1852), M. Verdi en a fait im opéra.
Vers la fin d'avril 1784, Schillerpassa quelque temps à Francfort, en compagnie d'IfDand et de Beil, qui allèrent y donner des représentations. Ge dut être pour lui un vif chagrin de les voir partir de Francfort pour Stuttgart, et de ne pouvoir les y suivre. Si quelque chose put le consoler quand il fut revenu seul h Mannheim, ce fut d'apprendre que son drame des Brigands, la cause de sa fuite, était entré avec eux dans sa patrie, que Gharles-Fugène n'en avait pas empêché la représentation, et que la pièce et les artistes avaient eu un brillant succès. Mais cette joyeuse nouvelle qui lui venait de Wurtemberg, il l'expiait par de cruels soucis, partis du même lieu. La dette qu'il avùt contractée it l'occasion de ce même drame, et qui, par l'effet des remises successives et de l'accimiulation des intérêts, s'était élevée de deux cents florins à trois cents, devenait de jour en jour plus criante. Cet ei^agement d'honneur n'était pins nn mystère pour ses parents, et son père commençait à s'irriter vivement contre
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lui. L'ami qui ayait répondu pour lui, se voyant pressé de plus en plus, finit par s'enfuir et accourut it Mannheim, où on le poursuivit et l'arrêta. Le poète, désespéré, ne sait k qui recourir. A Manuheim aussi il a déjà des dettes. Dans cette affreuse détresse, il s'oublie jusqu'à écrire à son pauvre père, qui avait pour tout bien 400 ftorins de salaire annuel, une lettre pleine d'amertume, et à lui reprocher de n'avoir pas payé pour lui, cette fois encore : le loyal capitaine avait déjà pris sur son nécessaire pour acquitter d'autres dettes de son fils. Le salut vint d'où on ne l'attendait pas. Un architecte, peu aisé et médiocrement cultivé, chez qui logeait Streicher, et k qui il avait fait partc^r son admiration pour son ami, mit tout en œuvre pour se procurer les 300 florins, et vint tirer de peine le malheureux débiteur et sa caution.
On n'a guère le cœnr h l'ouvrage parmi de telles tribulations, et cependant, pour tenir la promesse faite et pouvoir espérer un nouvel engagement annuel , il y avait un troisième drame & faire. Mais le vrai poète, quelque fécond qu'il soil, ne travaille pas k la tâche et ne commande pas k l'inspiration. Don Carlos était commencé, mais le sujet, tel que Schiller l'avait conçu, était si riche qu'il devenait bien difficile de le réduire aux proportions de !a scène. Puis il était chaque jour plus exigeant envers lui-même et se contentait de moins en moins de ces effets de premier jet, de ces beautés qui semblent trouvées par hasard et comme d'instinct. E se préparait k la composition par l'étude , il hsait Shakspeare et les tragiques français, il voulait se frayer sa voie entre l'auteur A'Hamlet et ceux de Cinna et de Phèdre; il cherchait entre ces deux genres nn milieu approprié k son talent, au goftt de son temps et de son pays. Nous pouvons reconnaitre, je crois, qu'il l'a trouvé dans les drames qui suivirent ; nn tel aveu n'implique point que ce genre moyen soit supérieur aux deux autres ou les vaille. Ce qui est certain, c'est qu'au point où il était parvenu, rien ne pouvait lui être plus salutaire que l'étude des grands modèles; rien n'était plus propre k mettre un premier frein k sa verve immodérée. Le travail du style contribua beaucoup aussi k la régler. La prose est trop complaisante, le vers est un obstacle qui force ou du moins avertit de choisir et d'élaguer. Pour don Carlos, il adopta l'Ïambe, ce mètre facile et souple qui convient k l'action et au dialogue, se prête k tous les tons et qui, manié habilement, paye si bien le poète, par l'élégance et la précision, de la gêne qu'il lui impose. Nous applaudis-
sons atijourd'bui k ces progrès, k ce labeur plus retenu, plus réfléchi, à tons ces signes de force et de matnrilé. Dalberg y eQt sans doute applaudi comme nous, si le mieux n'eût été ici à ses yenx l'ennemi du bien, c'est-4-dire des recettes du théâtre. " Un chef-d'œuvre, rien de mieus, mais il me le faut dans le temps voulu, au terme marqué par le contrat. > Malgré l'expérience du passé, Schiller comptait sur la bienveillance de l'intendant. On le voit au ton des lettres qu'il lui écrit; elles sont pour un temps semées de paroles obséquieuses et soumises, et de pressantes prières, qui ne s'expliquent que par une sorte d'assurance d'arriver ï ses fins et de voir renouveler son engagement, ou, sinon et mieux encore, d'obtenir l'assistance du riche Mécène pour l'accomplissement d'un nouveau projetqu'il avMt formé, projet qu'on pourrait dire fort sage, si la sagesse était de regimber contre l'aiguillon, de se faire illusion h soi-même et de tenter l'impossible. Il voulait, disait-il, si une main généreuse l'y aidait, se remettre il l'étude de la médecine, prendre ses degrés, assurer par l'exercice de sa profession sa vie de tous tes jours, et ne plus consacrer à la poésie que ses loisirs. M. deDalbei^ approuva ce beau dessein, mais il connaissait celui qui l'avait conçu et ne le crut pas sans doute exécutable : au moins fit-il la sourde oreille quand Schiller implora sa générosité, et qu'il lui demanda, en promettent de dire bien haut Deus hsc otia fecit, la faveur d'un coi^é qui ne le priverùt ni de son titre ni de son traitement. Le refus de l'intendant, qu'il était facile de prévoir, détermina le poëte, que mainte autre raison d'ailleurs aurùt poussé k cette résolution, cpiand elle ne lui eût pas été imposée, k résigner ses fonctions de dramaturge en titre. Dalbei^ n'essaya en aucune faconde le retenir, et, dès le milieu de novembre 1784, Schiller était libre, mais encore une fois sans ressources, si la Providence ne venait k son secours.
E essaya d'im moyen de salut qui, dans ce temps-là surtout, était bien précaire. Il fonda un' journal. Au mois de juillet précédent, il avait formé le plan d'une publication périodique qui devait porter le nom de Dramaturgie de Mannheim. H eu avait parlé au comité, à Dalbei^ ; il avait offert de se charger de la rédaction moyennant une gratification de cinquante ducats par an. La proposition ne fut pas agréée, non plus que d'autres plans du même genre qu'il avait imaginés, n avait paru , pour un temps , renoncer k son dessein mal accueilli, et s'était remis, pendant l'automne, à son don Carlos; mais la gène, torture de tous les instants, est féconde en projets et opiniâtre
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dans ses rêves; il revint bientôt & l'idée d'une Revue, qu'il résolut de publier, sans autre assistance que celle des sonscripteurs, sous le titre de Thalie Rhénane, et, quand sa rupture avec l'intendance du théAtre fut consommée, il rédigea un programme, iine déclaration de principes, un appel au public, oii l'bmnilité dans un sens, la bravade dans un autre, font étrange figure. ■ Le public est maintenant mon tout, mon étude, mon souverain, mon confident. Désormais je n'appartiens qu'à lui ; je ne comparaîtrai devant aucun autre tribunal que le sien, c'est le seul que je craigne et révère. Je ne sais quoi de grand entre en moi à cette pensée, que je ne porte plus d'autre chaîne que celle du jugement du monde, que je n'appelle à nul autre trône qu'à l'àme humaine. ■ Craignant que le souveuir de ses ifrtgands, de cet audacieux brûlot, n'effraye les abonnés, il fait une sorte d'amende honorable, impute la violence de son début à la contrainte où il vivait à l'Académie, et déclare que son premier drame est un fruit > de l'accouplement contre nature de la subordination et du génie. » n promet en même temps d'imprimer en tête du jonmal les noms des souscripteurs, il étale les riches matériaux qu'il peut offrir à ses lecteurs. Ce fut peine perdue. Le public ne se pressa pas de s'abonner, ni la Thalie de paraître. Le premier cahier est du milieu de mars 1785. Il renferme le premier acte de don Carlos, une traduction d'un épisode de Jacques le fataliste de Diderot, un moi^ cean sur la Salle des antiques de Mannheim, une dissertation remarquable sur cette question i * Quel effet peut produire un bon théâtre permanent? » C'était le discours de réception qu'il avait lu le 21 juin à la Société allemande de l'Électorat palatin, dont il avait élé nommé membre ordinaire ; il se trouve dans les Œuvres complètes avec ce nouveau titre : « Le théâtre considéré comme une institution morale. ■ En outre, à la place d'une histoire, qu'il avùt promise, du théâtre de Mannheim, il avait inséré dans ce premier cahier une suite de critiques sur les représentations données sur ce théâtre pendant les trois derniers mois. Ces critiques soulevèrent dans les coulisses une véritable tempête. Toutes les médiocrités vaniteuses et jalouses se déchaînèrent contre l'impradent aristarque. D s'était jeté dans un guêpier, dont les bourdonnements et les piqûres achevèrent de lui rendre insupportable le séjour de Mannheim.
Heureusement, pendant qu'aux bords du Rhin le présent lui était odieux et l'avenir sombre et fermé à l'espoir, ailleurs s'ouvraient pour lui de riantes perspectives. Au commencement de juin 1784,
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dans une heure de profond découragement, une joie vive, une surprise charmante était veuue consoler ses ennuis. Laissons-le la raconter lui-même. « H y a ijuelques jours, écrit-il à Mme de Wolzogen, k la date du 7 juin, j'ai eu la plus belle surprise du monde. Je reçois on paquet de Leipzig, et j'y trouve, de quatre personnes qui me sont absolument étrangères, des lettres pleines de chaleur et de passion pour moi et pour mes écrits. Dans le nombre de ces amis inattendus étaient deux dames, fort jolies de visage. L'ime m'avait brodé un précieux portefeuille, l'autre m'avût dessiné son propre portrait et celui des trois autres personnes, avec un talent que tous les dessinateurs de Mannheim admirent. Un troisième correspondant, pour faire axim quelque chose qui me fût agréable, avait mis en musique un morceau de chant de mes Brigands. Un tel don , me venant de mains tout à fait inconnues, dû uniquement à l'estime la plus pure, au seul désir de se montrer reconnaissant de quelques heures de satisfaction qu'on a goûtées à la lecture de mes œuvres, un tel don m'est une plus grande récompense que les bmyantos acclamations du monde; c'est un dédommagement unique et doux pour mille instants de chagrin. El quand je poursuis en partant de là, quand je pense qu'il y a peut-être dans le monde plusieurs de ces cercles oti l'on m'aime inconnu , ob l'on se réjouirait de me connaître, que peut-être dans cent ans et plus, lors même que ma cendre sera dispersée, l'on bénira mon souvenir et l'on me payera encore dans la tombe un tribut de larmes et d'admiration.... oh! alors je me réjouis de ma vocation de poète et je me réconcilie avec Dieu et avec mon destin souvent si dur. ■ Cet hommage inattendu lui venait de Godefroi Kœmer, qui fut depuis conseiller d'appel à Dresde, de sa fiancée Minna Stock , de la sœur ainée de celle-ci , Dora , et de Ferdinand Huber, qui se fit connaître plus tard par des essais poétiques. C'étaient des cœurs sincères et fidèles, et cette aimable prévenance, qui ressemble à une fantaisie romanesque, fut, conmie nous le verrons, le principe d'une amitié durable, qui exerça sur l'avenir de Schiller une salutaire influence. Il est à peine croyable que, touché, comme il l'était, jusqu'au fond de l'&me par cette marque d'intérêt, il ait pu garder le silence pendant sept mois et différer sa réponse jusqu'au commencement de décembre. Dans une vie mêlée, comme l'était la sienne, de dissipations dont on rougit et d'ennuis qui énervent, il y a des temps où l'on s'abandonne soimême, où l'on n'étendrait même pas lamain pour saisir la corde qui
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peut vous ùrer de l'abîme. Mais il en est d'aulres aussi, gr&ce à Dieu, oii, dans un noble cœur, égaré et délaissé, la réflexion, les sentiraenlB généreux, le repentir qui ramène à l'espoir, prennent le dessus et vous crient : « Aide-toi et le cieî t'aidera ! » Ce fat dans un de ces moments où la tristesse, au lieu d'abattre le cœur, le relève, qu'il écrivit à ses bons anges de Leipzig une lettre d'excuses et de tendre reconnaissance. Malgré ce long retard, sa voîi fut entendue, et, nous le dirons bientôt, un sincère dévouement répondit k son appel. Peu de jours après cette bonne inspiration, il en eut une autre non moins heureuse. Le duc de Weimar, Charles- Ai^nsle, dont nous avons déjà parlé , se trouvait à Dannstadt , cheï le landgrave son beau-père. On vantait dès lors son noble caractère , ses grandes vues, sa haute intelligence, son goût pour toutes les choses de l'esprit. Schiller conçoit un ardent désir de le voir, de lui être présenté. n part, muni de lettres de recommandation de Dalberg et de Mme de Kalb , amie an cœur fort tendre, dont nous reparlerons dans un instant. E est accueilli avec bonté et admis à l'honneur de lire devant la coar de Hesse et les hôtes augustes du landgrave le premier acte de don Carlos. Charles-Auguste s'entretint avec lui d'une manière très-afiable, lui fit quelques observations critiques, et sut si bien le mettre à son aise qu'il s'enhardit à lui demander la permission de lui dédier sa pièce et lui témoigna combien il serait betirens de lui appartenir. Ce vœu fut exaucé, et, dès le 27 décembre, Schiller, encore à Dannstadt, reçut du prince un billet fort aimable qui lui conférait le titre de conseiller au service du duc de Weimar '. On sait quelle est, quelle était surtout alors en Allemagne la valeur d'un titre. D'un trait de plume, Charles-Auguste avait tait de lui un autre honmie ; il l'enlevait ( qu'on me passe ce mot d'aujourd'hui) à la Bobéme littéraire pour lui donner rang dans le monde; U lui ouvrait un nouvel horizon, lui rendait la foi en son génie et en sa destinée. Le poète s'empressa de témoigner sa reconnaissance dans une lettre pleine d'enthousiasme, puis il en renouvela l'expression dans une dédicace qu'il mit en tête de ce premier cahier de sa Thalie dont nous avons plus haut fait connaître le contenu. Ce fut pour lui,
1. Ce premier billet de Charles-Auguste a été publié en I85T, avec un facsimJte, par la dernière filladupoSte, Mme Emilie de Gleichen-Russwurm , qui y a Joint une douzaine d'autres billets du même prince ï Schiller, et trois de la princesse Louise sa femme. Elle a dédié ce pelit recueil au grand-duc actuel de Saio-Weimar. Charles- Alexandre , pelit-fiU de Charles Auguste, sous le titre de Première entrée en relation de Charles-Auguste arec Schiller-
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de toute mimière, un moment décisifj qui le releva et le grandit aux yeux de ses amis comme de ses ennemis; ses créanciers prirent patience pour un temps, en reprenant confiance ; son père lui-même rompit le silence qu'il avait gardé pendant plusieurs mois et lui écrivit une longue lettre, austère sans doute et pleine de reproches, mais qui du moins mettait fin à une douloureuse mpture.
Sa joie et ses espérances nouvelles, il ne pouvait s'y livrer, en jouir, k Mannheim. Tout lui rendait ce séjour mtolérable, impossible. D y était lassé de tout, des hommes et des choses. Sa vie y avait été trop précaire, trop attristée il la fois et trop dissipée, trop menée au hasard; son avenir y eût trop souffert de son passé. La teinte sombre que ce lieu avait prise à ses yeux se reflétait sur les relations de société, et même d'amitié et d'amour qu'il y avait formées. Deux femmes surtout, h Mannheim, avaient attiédi, sans l'éteindre, le souvenir de Charlotte de Wolzogen et de samfere. L'une, Marguerite Schwan, la fille du libraire, par^t lui avoir inspiré quelques velléités de mariage ; c'était une personne agréable et spirituelle , mais elle aimût trop à plaire, dit-on, pour se décider de bon cœur k sacrifier à un seul les hommi^esde tous. L'autre, Charlotte d'Ostheim, belle et charmante, enthousiaste et romanesque (elle avait vingt-trois ans), touchante par les malheurs qui avaient éprouvé et mûri son âme avant le temps, avait conçu, comme à première vue, pour le poète, un de ces vifs attachements où il est difficile, je crois, de distinguer l'admiration de l'amour, et la part de l'esprit de celle du cœur et des sens. Elle n'était plus libre , elle avait épousé , peu de temps avant de venir à Mannheim et d'y faire la connaissance de Schiller , un officier qui avait fait , au service de France , la guerre d'Amérique , M. Henri de Kalb, brave soldat, « homme vrai et cordialement bon, • c'est Schiller lui-même qui le juge ainsi : il était k la fois l'ami de l'époux et de la jeune épouse; nul comme lui ne savait concilier avec une sincérité, dirai-je plus naïve ? des sentiments qu'à bon droit l'on peut trouver inconciliables. Cependant, lorsqu'il fut bien décidé à quitter Mannheim (Mme de Ealb avait en vain pendant assez longtemps combattu cette résolution ) , il reconnut que ( des raisons de convenance et de situation l'éloignaient , comme il dit dans une lettre adressée à Kœmer ou plutôt aux quatre amis, de ce qui peut-être encore lui pourrait être cher dans cette ville. » Que ne s'en était-il aperçu plus tôt? Le mutuel penchant datait déjà de dis mois.
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La letlre d'où cette phrase est extraite fait vraiment pitié k lire : la trietcEse et )e découragement y débordent et le submergent; il en devient injuste, presque ingrat. La fuite, encore une fois,pent seule le sauver, lui rendre la paix, le courage de vivre, le travail, le talent : heureux , pouvous-nous ajouter à ses plaintes , s'il n'emporte pas dans son âme inquiète, vraie source de ses maux, les plus cuisantes des peines qui lui semblent attachées à ces lieux qu'il ne veut plus , dit41, et ne peut plus voir. < C'est dans une angoisse de cœur inexprimable que je vous écris, mes excellents amis. Je ne puis plus resterici. Pendant douze jours j'ai porté partout avec moi, au dedans de l'âme, comme une résolution de sortir de ce monde. Les hommes, toutes mes relations , la terre et le ciel me sont odieux. Je n'ai pas une flme ici , pas nue seule, qui remplisse le vide de mon cœur ; pas une amie, pas un ami. Ce qui peut-être encore me pourrait être cher, des raisons de convenance et de situation m'en éloignent.... Oh 1 mon fime a soif de nouveaux aliments, d'honmies meilleurs, d'amitié, d'attachement, d'amour. Ma veine poétique est glacée, de même que mon cœur s'est desséché pour les cercles que j'ai fréquentés jusqu'ici. H faut que vous la réchauffiez. Auprès de vous, je veux être et je serai, doublement, triplement, tout ce que j'ai été autrefois, et plus que tout cela, & mes trës-chers, je serai heureux. Je ne l'ai encore jamais été. Pleurez sur moi, que je sois forcé de fure un tel aveu. Je n'ai pas encore été heureux , car la renommée et l'admiration, et toutes les autres compensations du métier d'écrivain, ne valent pas un seul de ces moments que donnent l'amitié et l'amour. . . . Elles laissent le cœur à jeun. ■ Puis , son espérance s'exalte , il rêve le plus riant avenir. « Quel nombre infini de félicités je me promets auprès de vous, et comme je serai occupé de demeurer digne de votre amour, de votre amitié, et, si cela est possible, de votre enthousiasme 1 • Les amis de Leipâg ne se contentèrent pas de lui répondre qu'ils l'attendaient avec impatience et le recevraient à bras ouverts, mais, sur une lettre où il leur avouait sans réticence sa détresse, Kœmer lui envoya en lettres de change unesonmie d'ai^ent. Au milieu des dispositions d'amère tristesse que révèlent ces confidences, et de ses préparatifs de départ, les ennuis que lui causa, comme nous l'avons raconté, le premier numéro de la f/uilfe, vinrent l'achever, et augmenter encore, s'il est possible, son impatience de partir. Le â5 mars, il écrivit k Huber, pour le chai^r, avec autant de confiance qn'il eût fait un ami de dix ans , de mille petits services
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relatifs à son iiistallation & Leipzig. H lui dit ses goûts et ses besoins. H ne veut demeurer ni au rez-de-chaussée, ni sous le toit, H désirerait deux chambres : l'une pour coucher et travailler, l'autre pour recevoir ses visites. Ponr mobilier, il demande, outre le lit, une bonne commode, ou bureau, un sofa, une table et quelques fauteuils. Il ne voudrait pas ponr tout au monde que ses fenêtres donnassent sur un cimetière : il aime les honmies et leur mouvement. De plus, il lui serait pénible de tenir encore ménage lui-même. > D'abord, je ne m'y entends pas ; pnia par ces soins mon âme est partagée, et je me sens précipité de mou domaine idéal, quand un bas déchiré me ramène au monde réel. > Enfin , il mmermt mieux jeûner que de manger seul.
C'est dans les premiers jours d'avril 1785 qu'il quitta Mannheim. U passa avec son fidèle Streicher la soirée qui précéda son départ. Convaincu par une dure expérience que la poésie en ce tempB-là, en Allemagne, rapportât moins au poète qu'un métier quelconque à un artisan médiocre et diligent, il était bien résolu, disail-il, de n'être plus poète qu'à ses heures. H voulait se remettre k l'étude de la jurisprudence et ne doutait pas qu'il n'arrivât bientôt à une honorable position. En se quittant, les deux amis se promirent de ne plus s'écrire avant que Streicher fût devenu maître de chapelle, et Schiller ministre de quelque petit prince. Ni l'un ni l'antre n'a vu son rêve s'accomplir. Streicher est mort k Vienne en 1833, fabricant de pianos. Schiller, grâce à Dieu, est resté, est devenu un grand poète. H a continué de gravir, à la sueur de son front, le chemin qui mène à la gloire. L'admiration est égoïste : en jouissant de son génie, qui de nous regrette qu'il y ait sacrifié les honneurs, la richesse et jusqu'à son bien-être en ce monde?
• Si vous voulez bien trouver & votre goût un homme qui a por(^ de grandes choses dai^ son cœur et n'en a fait que de petites, qui jusqu'à présent ne peut conclure que de ses folies que la nature avait sur lui des vues particulières, qui, dans son amitié, est très-exigeant et ne sait pas même encore ce qu'il est capable de faire ; mais qui peut aimer autre chose que lui, plus que lui-même, et n'a pas de plus cuisant ch^rin que d'être si peu ce qu'il voudrait être.... si un tel homme peut vous devenir cher , notre amitié est étemelle, car je suis cet horame-là. ■ C'est ainsi qu'il s'était annoncé à ses aimables correspondants, c'est dans ces sentiments de franche confiance et d'heureuse attente qu'il arriva à Leipzig, après un long et pénible
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vojag;e, k travers la boue, l'eau et la neige ; mais qu'est-ce que tout cela et que n'endure-t-on pas avec joie quand chaque pas vous rapproche d'une vie nouvelle, et «ju'on voit poindre à ses yeux, comme il le dit lui-même, " une belle aurore couleur de rose 'î » Nous savons peu de chose de son séjour à Leipzig. H y logea dans une petite chamJïrette d'étudiant, résigné à sa pauvreté et la supportant de bon cœur, parce qu'il se sentait libre, entouré de bienveillance et plein d'espoir. H fit, dès les premiers jours, de nombreuses connaissances. Un de ses passe-temps était de fréquenter le café de Bichter, où tout Leipzig affinait. « C'est nue chose singulière, écritil au libraire Schwan , qu'une réputation littéraire. Le petit nombre d'hommes de mérite et de valeur qnl se présentent h vous parce que vous avez un nom, et dont l'estime vous cause de la joie, n'est que trop compensé par l'essaim fatal de ceux qui bourdonnent , comme ces mouches attirées par les ordures, autour des écrivains, vous regardent ébahis comme une béte curieuse, et, par-dessus le marché, pour avoir barbouillé eux-mêmes quelques feuilles de papier, s'imposent à TOUS comme confrères. Un grand nombre ne pouvaient absolument se mettre dans la tète que l'homme qui a fait les Brigands dût avoir le même air que les autres enfants des mères humaines. On se serait attendu, tout au moins, k des cheveux coupés ronds, k des bottes à l'écuyère et ^ un fouet de piqueui. *
Dans ses plans de vie nouvelle entrait le mariage, le bonheur domestique. A peine sorti de Mannheim, il était revenu, dans ses projets, de la jurisprudence tt la médecine, mais il se croyait toujours si résolu de s'assurer une existence, un gagne-pain, et de ne pins donner aux Muses que ses moments perdus, qu'il écrivit le 24 avril h Schwan, pour lui demander la main de sa fille Marguerite. L'honnête libraire , moins confiant que le poète dans cet avenir assuré , lui répondit par un refus, qu'il adoucit en lui disant, avec raison pent^tre, que sa fille, avec le caractère tout particulier qu'elle avait, ne lui convenait pas. Schiller se le tint pour dit, et n'entra même pas, comme il l'avait promis à son départ de Mannheim, en correspondance avec Marguerite. Elle dut l'accuser d'inconstance, d'infi- , délité, car il ne partùt pas que le père ait fait part à sa fille de la
I. H. Q. Dœrlog a publié i part, sous le titre de SchiUefs SMrm-vnd Draitgperiode , l'histoire de la pariie la plus agilée de la vie de Scbiller, c'està-dire des années qui précédèrent son départ de Uannheim pour Leipzig, en
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demande ni du refns ; mais elle ne fiit pas inconsolable, fit plus tard un autre choix, et moumt en couches à l'Age de trente-six ans.
Kœmer était allé passer les mois d'été dans le village de Gohiis, voisin de Leipzig. Schiller vint s'y établir au commencement de juillet. Lk, tout entier aux joies de l'amitié, heureux d'avoir trouvé un autre lui-même, un noble cœur, un esprit élevé, vraiment capable de le comprendre et pour qui, comme à ses propres yeux, le premier devoir de l'amitié était de s'améliorer réciproquement, d'aspirer ensemble au bien et au beau en toutes choses, il répandit son âme dans un poème plein d'enthousiasme, un Hymne à la Joie, qui marque une époque nouvelle dans ses poésies lyriques et a mérité de devenir eu Allemagne un chant favori d'union et de confraternité . Beethoven l'a mis en musique, et en a fait le chœur final de sa neuvième symphonie. Un récit que j'aimerais à croire, bien qu'on ignore sur quel témoignage il se fonde, assigne k ce poëme une touchante origine. Un matin, pendant une promenade dans le Rosenthal, entre Gohiis et Leipzig, Schiller, dit la l^nde, aperçut un jeune homme à demi déshabillé, en prière sur le bord de la Pleisse, oh il s'apprêtait h se noyer. C'était, conome il l'appritde lui enle questionnant, un pauvre étudiant en théologie qui longtemps avait lutté contre laplus affreuse misère. Le poëte lui donna le peu d'argent qu'il avait sur lui, et lui fit promettre qu'il différerait au moins de huit jours l'exécution de son criminel dessein. -Dans le courant de la semaine, il assista à une fête donnée à l'occasion d'un mariage dans une famille aisée de Leipzig. Au moment oii la joie était le plus bruyante, il se leva tout k coup, demanda quelques moments d'attention, réclama de tous les assistants des secours pour le malheureux, et fit lui-même la quête à la ronde, une assiette k la main. Cette quête, ajoute-t-on, fut si abondante qu'elle suffit à soutenir le pauvre étudiant jusqu'au jour où il eut une place. C'est aussitôt après cette bonne œuvre que Schiller aurait exprimé dans ce bel hymne, mêlé de chœurs, sa reconnaissance à la joie, à cettejoie bienveillante qui élève et agrandit le cœur en l'ouvrant au sentiment de l'universelle fraternité '.
C'est aussi au séjour de Schiller à Leipzig et aux environs que quelques-uns de ses biographes font remonter un premier achèvement et une première représentation de don Carlos, en prose- La
I. L'flyntfw i la Joie a paru d'abord dans le second cahier de la Tlmlie, e
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pièce eut, dit-on, sous cette forme première, beaucoup de snccès ; les théâtres de Berlin et de Dresde lajouèrent après celui de Leipzig'. Oq parle en outre d'une petite comédie badine composée en ce tempslà, qui serait en la possession d'un collecteur de manuscrits, lecpiel ne l'aurait acquise qu'à la condition de ne point la publier, k cause de certaines personnalités que l'autenr s'y était permises,
Kœmer venait d'épouser Minna, et il avait été placé à Dresde en qualité de conseiller d'appel. Au mois de septembre, il invita Schiller à venir l'y rejoindre. Le poète, qui estimait Eœmer autant qu'il l'aimait, et qui était si sûr de son propre cœur et de celui de son ami qu'il avait, sans rougir, puisé dans sa bourse à son arrivée à Leipzig, s'empressa de se rendre à cette invitation. Nous avons peu de renseignements sur ce séjour de Schiller à Dresde, peu de lettres datées de cette époque . On raconte qu'ime de ses récréations préférées était de descendre l'Elbe dans une gondole, oii il s'abandonnait, en jouissant du paysage, à ses rêves poétiques. H demeura un assez long temps avec Kœmer et sa famille dans un vignoble que celui^^i possédait au bord du fleuve, près du village de Loschwitz. H y occupait un pavillon situé dans le jardin, sur ime hauteur où la vigne touchait à un bois de pins*. Là, il consacrait la plus grande partie de son temps à continner et à retravailler don Carlos, dont le premier acte, avec deux scènes du second, avùt seul paru jusqu'ici dans la Tbalie , et dont il n'avait fait qu'improviser en quelque sorte la fin pour le ihé&tre. De tous ses drames, c'est celui qu'il a gardé le plus longtemps sur le métier. Du jour où il l'avait commencé à celui où il l'acheva, le poète était devenu na tout antre homme. Il sent luimême que le changement qui s'était fait dans sa vie,' et surtout au dedans de lui, nuisait à l'unité de l'inspiration, & la suite, à l'accord des caractères. « Il faut, dit-il, qu'un drame soit l'œuvre d'un été. » L'infant, tel qu'il l'availrëvé, était d'abord son favori ; puis l'auteur, peu à peu, avait trop dépassé en âge son jeune héros, pour s'y intéresser toujours avec la même sympathie : Posa, plus mûr et plus ferme,
l.H.Bd.Boas, danslet.lIIdeses$tipf)l^iMiiltiiii«0EutT«id«5i:htlIer,apubliâ, d'après una copie conservée diaus tes archiven du théftlre de Dresde, cette forme pi-imilÎTe du drame de don Cargos, et il conseillait en 1840 aux intendants des grands théitres de l'Allemagne d'essayer l'effet qu'elle produirait à la repràsen-
3. Od a publié à Dresde, chez G. Taubert, une petite lithographie qui représente ce pavllloD. Au bas on a placé ces mots : ■ C'est ici que Schiller a écrit don Carlos. *
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quoique aussi exalté, avait conquis sa préférence, Posa qui, k eu juger par une lettre deManuheim, et par un plan, composé en 1783, dont on trouvera la traduction dans notre Appendice à don Carlos, ne figurait même pas, dans la première conception, parmi les caractères principaux. <• J'ai apporté, avone-t-il, k la composition du quatrième et du cinquième acte un tout autre cœur qu'à celle des précédents. ■• Mais ces difficultés k vaincre ne faisaient qu'accroître son ardeur au travail. H avait traité avec le libraire Gœschen, de Leipzig; l'impression était commencée. Un jonr, pendant qu'il s'occupait de retoucher le second acte, la famille Kœrner était allée faire une partie de campagne. Lui, au dernier moment, s'était résoin k rester à la maison pour avancer sa révision. Mme Kœrner, qui avait compté qu'il serait de la partie, avait, en bonne ménagère, fermé la cave et les armoires : on devait faire la lessive en son absence. Le pauvre solitaire eut faim, il eut soif, il eut froid ; il entendait claquer an vent le linge qu'on séchait sous ses fenêtres ; sa verve s'éteignit, mais son dépit lui en tint lieu, et il l'exhala dans une boutade comique, qu'il faut lire en allemand pour en goûter le charme : ces choses légères, quelque transparente que puisse être une traduction, perdent trop k passer d'une langue dans une autre.
Pendant les mois d'hiver, que Kœrner passait k Dresde, Schiller vivait à part, en ville, dans son \o^, mais presque tous les jours il rendait visite k son ami. Il avait trouvé en lui, nous l'avons déjà dit, ce qu'il cherchait. Kœrner n'était pas un admirateur subalterne , n'ayant de l'amitié que la tendresse et le dévouement. C'était un esprit cultivé, ferme et libre , et l'influence était réciproque. « Son caractère, dit de lui Schiller dans une de ses lettres, n'est point imposant, mais d'autant plus solide, d'autant plus sûr b l'épreuve. Jamais je n'ai surpris son cœur rendant un son faux ; son sens est droit, non prévenu, hardi ; dans tout son être il y a un beau mélange de fen et de calme. > Ce beau mélange, le poète l'admirait, mais ne l'imitait pas encore : il l'eût peut-être préservé d'une passion qui, pendant son séjour à Dresde, l'aveugla soudain et le rendit le jouet d'une mère intrigante, dit-on, et d'une fille coquette. Ses amis du moins furent persuadés qu'on ne s'était montré flatté de sa conquête que parce qu'elle attirait l'attention et en ponvait amener d'autres plus riches et plus sortables. Si du moins l'on s'était contenté des hommages de sa muse! Mais sans scrupule on le laissait y joindre en présent des objets de prix, et jusqu'à des sommes d'ar-
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gent, qn'il prenait sur les avances qne Gœschen lui faisait sur don Carlos. Il pardt avoir joué ce rôle de dupe, pendant l'hiver de 1786 et 1787, avec la plus confiante bonhomie, toujours aussi peu élégant, aussi négligé, aussi pauvre dans sa mise, qu'il l'avait été de tout temps, et convdncu sans doute qu'avec un cœur et un esprit comme le sien, ou ne pouvait prêter k la raillerie. Le seul souvenir que ses œuvres poétiques aient gardé de ce vertige est une feuille d'album du 2 mai 1787 qui parle d' « étemel accord » et se termine par cette assurance : > Ton cœur me restera, si tu connais le mien*.> Un court séjour qu'il avait fait an printemps à Tharand, loin de la belle, ne l'avait point gnéri ; ses amis jugèrent qu'une plus longue absence était nécessaire, et résolurent, quoi qu'il leur en coûtât, de l'éloigner de Dresde. Il était demeuré sourd it une invitation fort amicale de l'illustre acteur Schrœder, qui, après avoir regu son don Carlos, l'avait exhorté à venir demeurer auprès de lui !i Hambourg, lui promettant, sans rien pouvoir stipuler d'avance, de meilleures et plus honorables conditions que celles qu'il avait trouvées naguère à Mannheim. Un autre appel le toucha davantage. Mme de Ralb était allée se fixer à Weimar, elle l'engageait à y venir. C'était, depuis qu'il avait vu Charles -Auguste à Darmstadt, et qn'il lui appartenait en quelque sorte par le titre dont ce prince l'avait honoré, c'était le lieu oti tendaient tous ses vœux. H savait qu'il y trouverait ses pairs, les plus grands esprits de l'Allemagne : Wieland, qui lui av^t offert de l'associer à la rédaction du Mercure allemand, Herder, Goethe, k son prochain retour d'Itabe ; il pouvait espérer d'avoir part , avec ces hommes illustres, à la faveur d'une cour éclairée, avide des jouissances de l'esprit, fiëre d'encourager le génie et digne d'en partager l'éclat. Don Carlos venait de paraître, et, ce drame à la main, il pouvait se présenter hardiment dans le monde délicat et poli auprès duquel les œuvres fougueuses de sa jeunesse eussent été des lettres de crédit peu goûtées : vues de loin et à travers son nouvel ouvrage, elles ne pouvaient que lui donner, ce semble, cet attrait piquant qu'a toujours, en haut lieu comme partant, l'étrange, l'effréné même, quand on n'y voit plus un danger, mais seulement un souvenir d'autrefois.
Le premier acte de don Carlos avait paru , comme nous l'avons
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dit, dans le premier cahier de la Thalie Rli^ane, en 1785. C'est la partie de la pièce oii le poète fit plus tard les plus grands changemeDts. C'était un premier jet, de riches matériausj des scènes détachées, liées entre elles par des esquisses et des récits en prose. La seconde et la troisième scène du second acte furent publiées, dans le second cahier de la Thalie, au commencement de 1786; les scènes quatre à treize, dans le troisième cahier; la première moitié du troisième acte, dans le quatrième. Là, le remaniement, les additions et suppressions postérieures lurent moins considérables. L'auteur, surtout quand il fît paraître le troisième et le quatrième cahier, était déjà plus sûr de son plan, plus maître de son idée. H avait, pour se guider et se contenir , cet ensemble en prose qu'il avait rédigé pour le théâtre. C'est vers la Su de l'autonme de 1786 que la tragédie, sous sa forme métrique, fut achevée. Il retravailla alors, et refondit çà et Ik ce qui avait été inséré dans la T/tafiti, et donna, en 1787, une première édition df la pièce complète. Chacune des éditions suivantes publiées du vivant de l'auteur, se distingue par des suppressions, des changements nouveaux. Celle de 1803, particulièrement, a été retouchée, abrégée, d'une main exercée et sévère ; c'est, avec de légères améliorations que l'auteur y introduisit en 180^, peu de temps avant sa mort, la rédaction définitive , celle que nous possédons dans les Œuvres complètes'.
Don Carlos, dans la vie de Schiller, est comme une brillante limite, qui sépare deux époques, deux manières. Désormais, à la poésie spontanée, il joindra plus d'art et de réflexion; à l'instinct, au premier jet, souvent fortuit, la pensée mûrie. Jusqu'il présent, la passion et l'imagination ont été ses deux muses presque uniques; dans son nouveau drame, que nous considérons ici sous sa forme dernière et définitive , il les écoute encore , heureusement, plus qu'il ne pense peut-être, mais il veut leur associer, comme inspiratrice principale et non moins dramatique k ses yeux , la philosophie politique : l'idée du vrai et du bien dans le gouvernement des hommes, le cosmopolitisme et la philanthropie. C'est là, nous dit-il dans les lettres sur don Carlos, qu'il publia deux ans plus
1. Sur rhistoira du drame de dan Cailoi el de ses remaniements, on peut voir, entre autres tr&Taui, uue eicelleota introduction placée en tSle d'une concordance anonyme des diverses éditions de cette tragédie , qui a paru à Hanovre en 1843 : Sehiller's Don Cariai nach desten urtprùnglickem Eatvnirfe, iunanmengesUlU mit den beiden spdteren Bearbextungen.
SCHILLER. — POÉSIES. b
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tard, le principe d'unité de sa pièce, l'idée mère, la vraie source d'intérêt. L'amour de l'infant pour sa belle-mère ne sert, d'nne part, qu'à ëprauver et k nousmontrer,&lafin,vainqueur de l'épreuve, le royal inatrumeut des plans de Posa; de l'autre, qu'à préparer l'action véritable , qu'à amener la scène entre Philippe II et Posa , qui fait de ce deruier l'arbitre de l'action, et lui met dans la main tous les ressorts du drame. L'amitié de Posa pour Carlos n'est pas non plus ce que vous pensez peut-être. Ce que Posa aime avec tant d'ardeur, ce n'est pas le prince, c'est sa propre idée faite homme, c'est l'espoir qu'il a fondé sur lui, c'est le rêve de liberté , d'humanité, qu'il veut accomplir par le prince. Sa tendresse pour l'intant vient uniquement de ce qu'il a fini par l'identifier avec ses aspirations politiques, avec le but auquel il tend, auquel il mens le roi futur. Gela est si vrai que , lorsque Posa voit Philippe H et qu'il surprend en lui quelques velléités généreuses, produit de la souffrance et du sentiment des misères, de l'isolement, de l'impuissance du despotisme, il est tenté, un instant du moins, de laisser là le fils pour le père, de préférer le présent à l'avenir, et de faire, sans délai, du tyran même le destructeur de la tyrannie. Que demande à ses instruments le fanatisme, quel qu'il soit, sinon d'être prompts et sûrsî Et voyez comme Posa seconde la passion du jeune prince, parce qu'il trouve dans la reine un appui, qu'elle entre dans le complot de l'affranchissement des Pays-Bas ! Il n'y a de vertu, de devoir à ses yeux, que ce qui le mène à son but. A la fin de la pièce, Posa se dévoue et meurt. Gardez-vous, nous dit l'auteur, de croire que ce soit pour Carlos, pour expier le tort d'avoir été myslérieux avec lui, d'avoir risqué de le perdre par son silence. C'est à son idée qu'il se dévoue; sa mort la rendra sacrée pour son ami, comme la mort de Lycurgue rendit autrefois ses lois inviolables. Voilà comment le poëte veut que nous concevions son drame. Son plan , sa donnée, c'est, comme il nous l'apprend Ini-mâme, < le projet enthousiaste, formé entre les deux amis, de créer le plus heureux état que la société humaine puisse atteindre; c'est de ce projet enthousiaste, en lutte avec la passion, que traite cette tragédie. > H veut, dit-il ailleurs, faire sortir en quelque sorte de sa pièce < le créateur futur de l'humaine félicité, » et, s'il nous fait « une peinture complète, une peinture affreuse » du despotisme, c'est pour mieux mettre en relief » son ravissant contraire. » L'objection qu'on lui pourrait faire, que c'est là un fond bien sérieux, bien abstrait pour te drame.
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le louche peu : il compte que plus d'un lecteur > éprouvera une surprise qui peut-être ne sera pas sans quelque charme, en voyant miseB en œuvre dans ime tragédie des idées qu'il aura retenues de son Montesquieu. ■ Surprise, je le veus bien; charme, c'est moins sûr; mus Schiller, je le crois, fait tort à son œuvre en lui imposant cette rigourense unité, et en attachant l'intérêt de la pièce ii cet ajustement si exact du cadre même. Quand il a pris d'abord son sujet, non pas, et on le voit bien anx caractères et aux faits, dans l'histoire, mais dans la nouvelle, assez médiocre, à mon sens, de l'abbé de Saint-Réal, intitulée don Carlos, infant d'Espagne, son plan n'a pas eu dès la première conception cette rigueur d'unité qu'il s'est étudié plus tard k y trouver. Ses vues évidemment, et il l'avoue , se sont modifiées chemin faisant. A la fin, son but était bien ce qu'il nous dit ; mais au départ, il en avait, je crois, un autre, et, le drame achevé, il est revenu sur ses pas, et s'est efforcé d'amoindrir les écarts et les détours de la route, mais sans réussir complètement i en faire une ligne droite. L'examen que Schiller fait de sa pièce, dans ses Lettres mr don Carlos, prouve une fois de plus que l'esprit qu'on veut avoir nuit à celui qu'on a. Le seul mérite auquel il prétende, c'est précisément celui qni lui manque ici le plus, le mérite de l'ensemble et de la composition: il ne veut pas qu'on puisse dire : Ponere totvm nesdit. Et pourtant, il sent bien lui-même que c'est mauvais signe d'avoir à démontrer l'unité d'un ouvrage; il convient que cette unité doit se sentir, qne l'harmonie du tout doit frapper les regards et paraître d'elle-même, que c'est au drame à nous révéler le point de vue de l'auteur. Sachons-lui gré de placer si haut le mérite de l'unité, comme aussi celui de la pensée et des grandes vues morales et politiques, mais cherchons ailleurs que lui le mérite de sa pièce, celui qu'elle a , non, comme auraient dit peut-être, il y a trente ans, certains critiques, parce qu'elle n'est pas une, mais quoiqu'elle ne le soit pas.
Pourquoi, malgré les défauts que presque tous avouent, don Carlos est- il , entre les drames de Schiller, un de ceux qui ont le plus d'attrait et qui émeuvent le pluE?Répondrai-je que l'attrait particulier qu'il a tient en grande partie au vague, au demi-jour, à la langueur, répandus sur toute la pièce? Ce sont choses peu goûtées aujourd'hui parmi nous, et auxquelles notre langue, notre tournure d'esprit, nos traditions littéraires répugnent. H y a des climats qui ne connaissent pour ainsi dire pas le crépuscule, mais seulement le
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jour et la nuit, sans transition en quelque sorte de l'un k l'autre. Tel est, dit-on, le ciel sous lequel s'épanouissent et mûrissent chez nous les fleurs el les fruits de l'esprit, et Dieu me garde d'en médire! Bien de plus beau que la lumière claire et pure du soleil, montrant les objets tels qu'ils sont, les colorant de couleurs vives et tranchées, en marquant nettement les contours. C'est avoir l'esprit et le goût mal faits, soit! d'y préférer les douteuses lueurs du matin et du soir. S'ensuit-il qu'elles u'existeut pas, qu'elles u'aieut pas leur charme, d'un ordre inférieur, si l'ou veut, dans certains climats du monde de l'esprit comme du monde extérieur? Que ce charme dans le monde de l'esprit soit aussi pur, aussi sain pour l'intelUgence et pour le cœnr que celui du plein jour, de la parfaite clarté, des pensées nettes, des sentiments définis : c'est une autre question, oii j'inclinerais volontiers vers l'avis de ceux qui condamnent, comme mollesse et paresse de l'esprit, le vague dans le penser, et surtout, comme énervant l'âme, le vague habituel dans le sentir. Mais qu'importe au poète, en tant que poète, que nous buvions, k la coupe qu'il mélange, la force et la sanlé ou de doux poisons? Heureux el bénis ceux qui ne nous charment que pour nous rendre meilleurs, qui ne nous enivrent que pour nous élever à ces hauteurs sereines où le beau et le bien se rencontrent! L'homme, hélas! est ainsi fait que les philtres les plus salutaires ne sont pas ceux qui toujours l'attirent le plus. Voilà pourquoi, dans ce drame, ce qui touche surtout, ce n'est point l'enthousiasme du poète pour le progrès el le bonheur de l'humanité, ce sublime idéal des grandes âmes; c'est le cœur de Carlos, c'est îe cœur de la reine : la sympathie pour deux cœurs nous est d'ailleurs plus facile et plus douce que celle qui s'élend à tout le genre humain.
Rien de plus indécis, de plus vague, de plus mêlé, que l'impression que nous laisse l'amour du jeune prince, tel que le poëte nous l'a dépeint. La vertu condamne cet amour et il s'est allumé dans le cœur le plus pur; il doit être vaincu et ne peut l'être; tous les nobles sentiments l'encouragent, ce semble, et l'entretiennent, et il demeure et se sent coupable ; il joint aux ardeurs, aux naïfs élans d'une première passion , les dé6ances, les timides langueurs, les tristesses énervées d'une âme méconnue, isolée, comprimée; il couve dans le mystère, entouré de dangers, sous la lourde atmosphère de la tyrannie. Et la pauvre reine, sacrifiée, en proie, elle aussi, aux sentiments les plus divers, les plus inconciliables, nous ne la voyons le
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plus souvent que comme à travers un voile qui, de temps en temps, se soulève pour nous laisser jeter dans son cœur un rapide et profond regard, jusqu'à ce qu'à la fin elle jure, avec une douce et triste fermeté, de braver les destinées humaines, de ne plus trembler devant les hommes, et peu d'instants après le drame finit, l'abandonnant (et nous avec elle) à toutes les incertitudes d'un sombre avenir. Au-dessus de ces mystères présents et futurs que bous souhaitons et tremblons de percer, pendent, voûle étouffante, les noirs nuages du despotisme, qui répandent sur toutes choses leur triste teinte, et sous lesquels nous suivons le poète, curieux et frissonnants.
La tragédie de don Carlos, si nous pouvions en approfondir ici l'examen, donnerait lieu è bien d'autres remarques. Une critique qu'on a bien souvent répétée est relative k l'anachronisme des belles théories de Posa, prêchées au xvi" si&cle, à la cour de Philippe. Schiller, dans les lettres que nous avons citées, dit, pour se défendre, que c'est en prison qu'on fait les plus beaux rêves de liberté, que c'est aux temps qu'on peut appeler l'aurore de la vérité que naissent les hommes extraordinaires, que son chevalier de Malte avait longtemps voyagé, qu'il avait conféré avec les esprits les plus éclairés et les plus avancés, que la Béformation avait semé en Europe les germes de toutes les libertés. Tout en reconnaissant la force de ces arguments, on peut encore s'étonner, je crois, de trouver une telle précision dans la sagesse politique de Posa, des doctrines si arrêtées, si coordonnées, si datées, qu'on croit, en l'entendant, conune rauleur l'avoue lui-même, lire l'Esprit des Lois. Tout le drame, au reste, nous l'avons déjà dît, est, pour les faits connue pour les caractères, bien plus fiction qu'histoire. Je ne m'arrêterai pas aux autres critiques, à l'impossibilité de la grande scène entre Philippe II et Posa, laquelle est pourtant comme le pivot sur lequel tourne toute l'action ; à la longueur de l'épisode de la princesse Ëboli et à la situation trop vive, pour ne rien dire de plus, qu'il amène ; aux artifices trop peu déguisés de la composition , aux machines qui sont trop en vue, et à l'inexpérience que révèle toute la combinaison de la pièce. Ces défauts sont tempérés, plus que rachetés souvent, par un graod et rare mérite. Le poète est ému et sincère; il s'identifie de tout son cœur avec ses personnages, partage leurs passions, leurs souffrances, leur enthousiasme. Eu somme, je le répète, ce drame attache et séduit; il en sort je ne sais quelle influence magnétique, qui s'insinue, pénètre et fascine. Le style a sa part dans cet enchan-
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tement, il a de l'élégance, de la grflce, et eouvent de la force. Fëlicitons l'&utenr d'avoir laissé la prose pour les vers; il avait besoin, comme je l'ai déjà remarqué, du frein du rhythme pour se façonner à la précision et à la dignité. Seulement, il se complaît trop dans Cette harmonie, et ne sait pas toujours se borner quand une pensée lui plait et qu'elle coule en beaux vers sous sa plume.
Avant de conduire Schiller à Weimar, apprécions ici rapidement, à la suite de don Corios, divers opuscules, en prose et en vers,qui parurent dans la Thatie, dont la publication, commencée par Schwan, fat continuée par Gœschen k Leipzig. Dans le second cahier, qui est le premier de 1786, on lit, outre l'Hymne à la Joie, dont nous avons parlé, deux petits poèmes, signés de la lettre Y, comme s'ils étaient encore du temps de V Anthologie ' , et intitulés, le premier, ImrédtUiti* de la passion, le second, Résignation. Il les inséra plus tard dans ses Poésies complètes, mais en adoucissant et abrégeant notablement le premier, dont il chai^ea le titre en celui de la Lutte. On ne peut lire ces deux fantaisies, l'une anssi bien que l'autre, quoique la seconde nous soit donnée pour un correctif de .la première, sans éprouver, tout en admirant le talent du poète, une sorte de vertige à la vue de l'abîme sans fond et plein de ténèbres que le doute a creusé dans son âme. Quel rayon d'en haut les viendra jamais dissiper î H sentùt Ini-méme, le poêle et l'autear, sinon l'bomme tout entier, qu'il lui manquait un fond solide pour y jeter l'ancre, qu'il errait ballotté au hasard. Quand il écrivait, il était en proie k une sorte de fièvre qui tendait à l'excès tous les ressorts de son esprit. < Ce que je suis , dit-il quelque part , je ne le suis vraiment que par une exaltation de mes forces, qui, souvent, n'est pas naturelle. ■
Gontinner ainsi, c'était s'énerver et s'épuiser. Faute de mieux, il eut recours à l'étude. Stimulé par l'exemple de Kœmer, il résolut de se nourrir l'esprit de faits et d'idées, et s'appliqua à l'histoire et à la philosophie. Pour na temps, il renonça à la poésie, aux vers du moins; il interrompit sa course haletante pour reprendre des forces et amasser les provisions de la ronte'. Il se flattait que ces études
1. Parmi les poésies de l'Anthologie, la plupart de celles qui ont Schiller pour auteur, et en particulier les pièces adressées à Laure, sont signées de la letlre Y.
3. Littéraleinenl libertinage Hetprit, dans l'aocieri sens du mol.
3. Il n'est rien dans la viedeSchllIersur quoi l'on n'ait longuement disserté en
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nouvelles ne seraient pas seulement une saine discipline pour tontes ses facultés, mais encore, au moyen de l'enseignement peut-être, et par le produit de ses écrits, un gagne-pain moins précaire que la poésie. Ses autres desseins s'étaient évanouis : la jurisprudence, la médecine n'étaient point son fait.
Il débuta dans l'histoire par nne peinture, faite d'après Mercier, du caractère de Philippe II, qui parut dans le second cahier de la Thalie. C'est un travail qui se rattache à la fois k son drame de don Carlos et à son récit de la guerre des Pays-Bas, dont nous parlerons bientôt, n forma le projet de publier, avec des collaborateurs, l'histoire des principales révoltes du moyen âge et des temps modernes. De ce recueil il ne parut qu'un premier volnme, qui porte la date de 1788 et qui contient trois morceaux, dont le second, le seul qui soit de Schiller, est une traduction presque littérale de la Conjuration de Yenise de Saint'Béal.
Ce n'étaient là que des exercices de style ; d'autres ouvrées de la même époque tiennent du roman et de l'histoire. C'est d'abord un récit, vrai en grande partie, et fortremarquable par le style, intitulé: L'hormne devenu criminel pour avoir perdu l'honneur, etinséré aussi dans le second cahier de laT'AoJie,' on en pent rapprocher un morceau d'un genre analogue qu'il mit, en 1789, dans le Mercure allemand, el qui a pour titre : Jeu du sort, fragment (fune histoire vérUable, sans doute de celle du général wnrtemhergeois Rieger, à qui nous l'avons vu consacrer en 1783 un chant funèbre. C'est ensuite une série de lettres narratives, composées toutes, hormis la dernière, à Bresde et à Weimar, de 1786 k 1789, et publiées dans la Thalte, du quatrième au bnitiëme cahier. Elles forment, sous le titre du Visionnaire', la première partie, « le torse, comme dit Tieck, d'un exceUent roman, >■ que l'auteur laissa inachevé, peut-être k cause du succès même de son œuvre : il eût été difficile de répondre entièrement à l'attente qu'elle avait excitée, et de soutenir l'intérêt jusqu'au bout sansfaiblir. Le récit abeaucoup d'aisance ; le style, clair et naturel, ne rappelle pins en aucune façon la déclamation tendue qui
secs divers. Plus d'un a bllmé son infidélité à la poésie et regretté les années consacrées à l'histoire et surtout & la métaphysique. Dans une brochure intitulée Du développement de Schiller dam les annéei ÛK> à 17S5 (Nardhausen, I8&9), M. Th. Parschtoanc s'est attaché àjustiSer cette déTlalion apparente, el à montrer qu'elle n'avait fait que conduire plus sûrement le poile i son bal. . I. Litlénklement s L'homme qui voit des esprits. •
dépare en mainl endroit la prose des premiers drames. Le fond du loman est historique; le personnage dans l'âme duquel l'action se passe, et qui est pourl'auteur l'objet d'une étude de psychologie religieuse qu'on peut ne pas trouver toujours aussi impartiale qu'elle est à certains égards fine et pénétrante, parait être un prince de la maison de Wiirtembei^j le duc Gbarles-Âlexandre, qui vivait dans la première moitié du xvm' siècle.
Les Lettres philosophiqiies de Jules et de Raphaël, qui parurent dans la Tlialie en 1786, la même année que le commencement du Visionnaire (la dernière lettre de Aaphaël est seule de 1789), sont aussi restées inachevées, bien que Schiller eût promis d'en donner la suite. Ici, l'interruption est périlleuse, on pourrait dire coupable. « Le scepticisme et le libertinage d'opinion, est-il dit dans l'avantpropos, sont les paroxysmes fiévreux de l'esprit humain, et l'ébranlement anomal qu'ils occafionnent dans une âme bien organisée doit justement finir par contribuer h l'affermissement de la santé. Plus l'erreur est éblouissante et séduisante, plus grand est le triomphe de la vérité ; plus le doute a de toarments, plus on sent le besoin de conviction, de ferme certitude. • Ce besoin, l'auteur le sentait, je n'en doute pas; jen'en veux d'autre preuve que l'exaltation sincère de Jules qui évidemment n'est autre que Schiller lui-même, comme Raphaël sans doute nous représente Kœmer, qui peut-être même a eu part àla rédaction de cette correspondance : au moins la dernière lettre est-elle signée £. dans la Thalie. Mais sentir ce besoin, et le satisfaire, sont deux choses, hélas', bien différentes. Résoudre les doutes, les contradictions, pour me servir encore des propres paroles de Schiller, <■ en une vérité universelle, purifiée de toute erreur et solidement établie : » à cela l'esprit, l'imagination ne suffisent pas, et, quand on n'a pas d'autre puissance que celle-là, c'est une téméraire présomption de nous promettre d'étancher notre soif, après les brillants mirages de l'erreur et ses rêves fiévreux, à des sources nouvelles de vérité et de certitude. La dernière lettre, qui pose des bornes à la sagesse humaine et indique la seule voie d'investigation que Raphaël ji^légitime, révèle clairementrinfiuence de Kant: elle estde 1789, époque à laquelle les principaux ouvrages du philosophe de Kcenigsberg, à l'exception de la Criliquedu jugement, avaient déjà paru. Nous aurons à reparler ailleurs de cette influence, qui fut puissante sur l'esprit du poète : maintenant, suivons-le àWeimar.
Le séjour de Weimar, oii Schiller arriva au mois d'août 1787,
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n'ent pas d'abord pour lui tout le charme qu'il s'en promettait. Le duc ae lui témoigna pas un iatérêt bien empressé, et, à Tiefiirt, dans le cercle de la duchesse mère Amalie, il se trouva gêné et dépaysé, et fit une impression plutôt étrange qu'agréable. Il faut dire que cette princesse très-lettrée, qui avait donné l'exemple à son fils d'attirer & Weimar les beaux esprits de l'Allemagne, était alors distraite par les apprêts de son prochain voyage en Italie. L'accueil cordial, trop cordial peut^tre, que Mme de Kalb fit au poète, ne suffît pas, je le crains, pas loi^temps du moins, k le dédommager de ces mécomptes. Parmi les célébrités de l'Athènes du Nord, ce fut Wieland qui se montra le plus bienveillant. H comptait trouver dans Schiller un diligent collaborateur pour son MercurC; alors très-languissant, et peut4tre en outre un mari pour une de ses filles; mais la différence d'âge, de génie et de caractère des deux poètes, ne permettait pas que cette liaison devint et demeurât vraiment intime. De l'amitié elle n'eut que les apparences fit les faciles rapports, et fut surtont littéraire. Dans les deux années qui suivirent, Schiller inséra au Mercwe divers travaux, mais il se montra peu jaloux de joindre au titre de collaborateur celui de gendre. Par l'intermédiaire de Schiita, d'Iéna, il fut mis aussi au nombre des rédacteurs de la fiozetle HUéraire, qui se publiait dans cette université, voisine de Weimar, qu'il était allé visiter dès le mois d'août. Sa propre Revue, la Tkaiie, fut pendant longtemps négligée. En 1 787, il n'en parut rien ; en 1788, un seul cahier fut publié, le cinquième, qui ne contenait de l'éditeur qu'une suite du Visionnaire. L'année d'après , il se remit à y travailler plus activement. A partir de 1790, il cessa de prendre part à la rédaction du Mercwe, tout en demeurant dans de bons termes avec Wieland.
Des travaux du genre de ceux que nous venons de dire n'enrichissent guère, et ils étaient peu propres à tirer Schiller de la gêne où nous l'avons vu jusqu'ici. Quoiqu'il menât à Weimar une vie fort retirée, qu'il se dissipât beaucoup moins qu'autrefois au dehors, qu'il évitât, autant que faire se pouvait, les occasions de dépenses, il était obligé souvent de s'imposer de dures privations. Longtemps après, dans une lettre qu'il écrit à Goethe en 1 79 5 , il rappelle {sans que le souvenir ait gardé rien d'amer) les embarras oîi en ce temps-là le jetait parfois sa pauvreté. < Je me souviens de la situation oîi je me trouvùun jour à Weimar, il y a sept ans, ayant dépensé tout mon argent à deux gros près, tout juste de quoi payer un port de lettre, et ne sachant d'oii
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j'en aurais d'antre. Bans cette extrémitë, fignrez-vons la joyeuse surprise que j'éprouTsi en recevant une somme, depuis longtemps oubliée, qui m'était due par la Gazette littéraire (d'Iéna). > Jamais de tels nuages n'avaient traversé le ciel serein du poète ministre : est-ce pour cela que certains sons, certaines nuances du moins, de la lyre de Schiller manquent b la sienne? Quant II celui-ci, ambidonnait-il encore, dans sa détresse, ce brillant avenir anqnel uous le voyions rêver au moment de s'éloigner de Mannheim et de son ami Streicber? Je ne sais, et j'en doute; mais, au milieu de sa solitude et de sa gêne, le plus ardent de ses vœux était de trouver une compagne selon son cœur, une épouse dévouée, une ménagère attentive. * Il faut, écrivait-il h Eœmer, que j'aie autour de moi quelqu'un qui m'appartienne , que je puisse et doive rendre heureux , dont l'existence ravive et rafraîchisse la mienne. > Noos touchons, grâce à Dieu , autemps où ce vœu va enfin s'accomplir.
Vers la fin de 1787, il fit le voyage de Meiuingen, pour rendre visite à sa sœur Christophine , qui avait épousé Reinwald, et revoir h Bauerbach la famille de Wolzogen. En retournant h Weimar, il passa k cheval par Rndolstadt, en comp^nie de son ancien camarade Guillaume de Wolzogen , et ils visitèrent ensemble , aux environs de la ville, les dames de Lengefeld, alliées de la famille de Wolzogen^ auxquelles Schiller n'était pas entièrement inconnu. H les avait vues, mais seulement quelques minutes, trois ans auparavant, comme elles traversaient Mannheim, à leur retour d'un voyage en Suisse. Mme de Lengefeld , femme bienveillante , mais quelque peu susceptible et formaliste, avait perdu de bonne heure son mari, homme de mérite, qui s'était distingué dans les fonctions de forestier. Elle avait deux filles. L'aînée , Caroline , avait épousé , âgée de seize ans , M. deBeulwitz, conseiller auliqueàAuclolstadt,nnion qui était loin, dit-on, d'être heureuse. Elle n'avait point d'enfants, et demeurait danslamaisondesamëre. Lapins jeune, Charlotte, devait obtenir prochainement, à la cour de Weimar, une place de demoiselle d'honneur. Les deuxsœurs avaient l'intelligence cultivée, plusde lecture et d'expérience aventureuse dans leschosesde l'esprit quebien des pères et des prétendants n'en voudraient voir, je crois, à leurs filles on à leurs fiancées. Onfittrës-bonaccueilaupoëte, on parla des Lettres de Jules etdeltaphail,àes poëmes deVAnthologie qui ont rapport à ces lettres. I.a conversation fut animée , franche et cordiale. Ravi d'être compris , ou du moins admiré (la seconde de ces deux choses implique-t-elle
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toujours la première?} et, se flattant sans doute par instinct, sans se le dire peut-être bien nettement, qu'à l'admiration pourrait se joindre nn sentiment plus tendre , Schiller, au bout de quelques heures, se sentit si bien h son aise, si intime déjà dans la maison, qu'il exprima l'intention de venir l'été prochain s'établir sur les bords de la Saaie , dans la charmante vallée de Budolstadt ; et l'attrait était mutuel, car son projet fut accueilli avec joie. Il retourna h Weimar, persuadé que l'hiver lui partirait bien long. Par une heureuse rencontre, Mme de Stein invita les dames de Lengefeld h venir passer quelques mois auprès d'elle dans cette résidence. Schiller eut l'occasion de revoir de temps en temps les deus sceurs ; il prêta on procura des livres de lecture à Charlotte , lui écrivit quelques lettres , quelques billets, très-discrets, où le respect tempère, sans les cacher, un doux et noble penchant, une afl'ectueuse confiance. Cen'élaitplus un de ces ora^s du cœur et des sens qui rarement présent un bonheur durable ; c'était un sentiment plus calme , mais aussi , dès les premiers jours , plus assuré et plus profond. Charlotte de Lei^^ feld avait accompli sa vingt et unième année. C'était, de l'avis de tons et en particulier d'après le témoignage de Goethe et de Wieland, une personne fort aimable. < Sa taille et sa figure, nous dit sa sœur, avaient beaucoup de grâce. L'expression de la plus pure bonté animait ses traits , et dans son regard n'éclatait que vérité et innocence. Sensée , et sen^ble à tout ce qui est bien et beau dans la vie et dans l'art, elle avât dans tout son être une belle harmonie. Modérée, mais en même temps fidèle et constante dans ses affections , elle paraissait faite pour jouir de la plus pure félicité. ■ L'expression de sa physionomie dans les portraits que j'ai vus d'elle m'a paru confirmer ce témoignage. Elle avait un talent distû^é pour la peinture de paysage , et l'on a conservé d'eUe quelques poésies gracieuses et délicates. Quand Schiller fit sa connaissance, elle avait au cœur une blessure , peu profonde sans doute , car elle en guérit bientôt , qui la mettait dans cette disposition de tendre tristesse qui rend parfois et plus gracieuse et plus aimante. Elle avait dft renoncer tt un jeune militaire qu'elle aimait ou croyait aimer, et que son service avait conduit au delà des mers, dans une autre partie du monde. Quelle fut la lutte entre ses regrets et son nouveau penchant? c'est le secret de son cœur, mais ce que nous savons, c'est que Schiller ne tarda pas il prendre confiance et à espérer d'être payé de retour. Autre preuve d'iutimité naissante, Charlotte sechai^eade bonne grâce deluichoi-
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sir un logis pour l'été prochMn , auprès de Rudolatadt , dans les environs de la demeure de sa mère. Quand elle partit de Weimar, il lui remit une poésie composée pour elle, sous ce titre : À une amie, pour mettre dans son album <, ■ Le monde n'est pas ce qu'il te paraît, lui dit-il; garde-toi des illusions, ■ et surtout, ajoutait-il sans doute tout bas, de celles que ta te fais au sujet de la cour (on songeait, avons-nous dit, à y placer Charlotte comme demoiselle d'honneur) : ce n'est point 1& ta place, la place de celle qui sera ma compagne. Une petite satire, la Femme célèbre, est h peu près du même temps. C'est une peinture gaie et piquante des ennuis de tout genre par lesquels le mari expie la gloire de sa femme, un hommage, par contraste, au mérite modeste de Charlotte.
Vers le milieu de mai 1788, il alla occuper la demeure qu'on lui avait retenue, & tme demi-lieue de Budolstadt, dans le village de Volkstœdt, situé en face des hauteurs boisées qui bordent le cours sinueux de la Saaie. Dans ce gracieux paysage, au milieu des douceurs de l'amitié, il reprit plaidr h la vie et retrouva la sérénité et l'enjouement de ses meilleurs jours. Aui heures de l'étude solitaire, il travaillait à la suit« de son roman le Visionnaire, à son Histoire de la Révolte des Pays-Bas, sujet auquel il s'était arrêté dès l'époque de son séjour èDresde et qui l'occupait sérieusement depuis ce tempslk;il Usait, méditait, s'instruisait; puis, quand venait le soir, il trouvait d'attrayantes distractions dans le cercle de la famille de Lengefeld, qui avait d'étroites relations avec tout ce qu'il y avait de gens d'esprit et de société polie à Budolstadt. H lisait devant cet auditoire bienveillant des fragments choisis des ouvrages qu'il composait alors, et qui devenaient l'objet d'entretiens animés. Il lui lisait aussi les grands modèles, particulièrement des traductions des poètes grecs, d'Homère, de quelques tragédies. Jusque-lk, on peut le dire, il avait peu pratiqué cette admirable école du beau , du vrai , du naturel et des justes proportions ; mais son âme se trouvait enfin dans cet état d'heureux équilibre où l'on goût« et comprend de telles leçons, où l'on se pénètre de tels exemples. Ce fut pour lui la pliB salutiûre discipline : elle lui apprit , sans lui rien ôter de ses qualités
1. D'autres pensent que ce pelitpoëino tut composé pour une autre jeune personne, nommée Caroline, qui était fille du conseiller intime Sohmidt, de Weimar, et pour laquelle Schiller écrivit dans un eiemplaire de don Carliu une dédicace où respire uue tendre esbme (voy. VApptndice à don CaHot, p. 220 du t. 111).
propres, tout ce que gagnent la grandeur et la force ^ se régler et à se contenir. Euripide eut pour lui d'abord un charme tout particulier ; c'était, par les * doux vices » qui s'y mêlent aux beautés, une transition à mieux encore. A la prière des deux sœurs, il traduisit en iambes allemands VIphigénie à Aulis, non sur l'original (il ne savait pas assez de grec pour cela), mais sur une version latine lit' térale, et en s'aidant des traductions françaises de Bmmoy et de Prévost. Cette traduction de Schiller n'est pas une copie bien fidèle de la pièce d'Euripide. L'esprit antique, dit avec raison Guillaume de Humboldt, n'y apparaît que comme une ombre à travers le vêtement qu'on lui a prêté ; mais c'est une conciliation , poétiquement ménagée, des deux manières grecque et moderne. Cette Iphigéim allemande parut en 1789, dans les sixième et septième cahiers de la ThalU. Elle fnt suivie, dans le huitième, de quelques scènes des Phéniciennes du même auteur, plus exactement rendues, sans que l'aisance du style y perde rien.
Avant de venir demeurer à Budolstadl, il avait rendu aux Grecs un autre hommage par son hymne plein d'enthousiasme, les Dieux de la Grèce, inséré dans le cahier de mars 1788 du Mercure allemand. C'est un ardent regret des « dieux éclos du cerveau des poêles, » et, comme dit encore Boileau, <■ des mille agréments divers que la fable offre à l'esprit; « et d'autre part un plaidoyer, d'apparence peutêtre trop sincère, et pas assez exclusivement poétique, en faveur de la thèse résumée dans ces quatre vers :
De la foi d'un chrétien les mjstêres terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles : L'Évangile à l'esprit n'offre da tous eûtes Que péaitence à faire et tourments mérités.
Ne sortons pas du domaine des lettres et de la poésie : là même, cette sorte d'apostasie était d'un ingrat. A son insu, je ne veux pas dire contre son gré, Schiller est tout pénétré de christianisme; peu de poètes descendent plus avant que lui, pour parler comme Bossuet, dans cette ■■ intime infinité du cœur ■> oii nous plonge la foi de l'ÉvangUe. Cette ode, pleine de verve et surtout d'éclat, fit grande sensation, et provoqua plus d'une réponse en vers et en prose. Malheureusement elles furent toutes, pour le talent, même celles de Kleist et du comte Léopold de Stolberg, bien inférieures à l'attaque. Ce fut celle de Stolberg qui émut le plus Schiller. B voulut d'abord, et
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Wieland l'y engageait , la réfuter; mais, après réflexion , il garda le
silence.
n faut rapprocher des Dieux de la Grèce le poëme didactique intitulé les ArHsles, qui fut commencé à Hndolstadt dans l'aatomne de 1788, et terminé k Weimar en 1789. Ce n'est plus un défi pasdonné, mais une calme et solennelle exposition de la théorie du beau, telle que l'auteur la concevait, telle qu'il la développa plus tard, en la déterminant et l'achevant , dans ses traités sur l'esthétique , et qu'il s'efforça de l'appliquer désormais dans ses ouvrages poétiques, lie sentiment et le culte du beau, l'art, y est présenté comme moyen et comme fin à la fois du progrès de l'humanité. Cette pièce est, je crois, de Joutes les poésies de Schiller, la plus travaillée et en même temps, par le fond comme par la forme, celle qui demande le plus d'attention et d'étude pour être bien comprise. Et je ne parle pas des étrangers seulement; les conuneutaires (on en a publié plusieurs) ne sont pas inutiles & la plupart des Allemands eux-mêmes '.
Nous avons déjà parlé des Lettres sur don Carlos , qui sont de ta même époque. On peut être d'un autre avis que l'auteur sur l'invention et la composition du drame , mais la mesure parfaite qui règne dans toute la discussion , et ne lui 6te rieu de sa chaleur, est d'un heureux augure pour ce qu'il produira désormais. Le style et le ton révèlent cet empire de l'esprit sur lui-même qui le règle sans l'appauvrir.
Au mois d'août , la douce paix dont il jouissait à Volkstsdt fut troublée par un cruel chagrin, H reçut la nouvelle de la mort de Mme de Wolzogen. Dans la lettre qu'il écrivit au fils de cette généreuse bienfaitrice , il a peine à m^triser sa douleur. > Son souvenir, lui dit-il , vivra étemel et ineffaçable dans mon âme , et toute l'affection que je lui devais , ce respect cordial que j'éprouvais pour elle, lui demeureront à jamais consacrés. ■
Goethe était revenu d'Italie. Le 7 septembre , en compagnie de Herder et de Mme de Stein , il vint faire une visite à la famille de
1. Voyez, par eiemple, le commen taira, ou plutAt l'eiplication eu prose publiée en iSbS à Leipzig, par H. Fr. Priedemann, aux yeui de gui le» Arlistet sont a de beaucoup le plua beau poBme de SchiEer. x Je suis loin de Dier le talent avec lequel ScbiUer a traité ce sujel et taiucu des dirflcultés qui pouvaient paraître insurmontables; mais il m'est impossible, pour peu que je lecoimaisse l'utilité de i'eiplicatioD de U, Friedemanc, d'accorder une telle préférence k ce morceau didactique. La clarté est, selon moi, un des premiera mérites de toute ceuvre poétique.
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Lengefeld , et Schiller revit , dans tout l'éclat de la gloire et de la prospérité, l'homme illastre dont il avait, une fois déjà, à l'Éct^e de Charles , admiré le front radieux. Cette rencontre n'eut pas l'effet que s'en étaient promis sans doute les amis communs des deux poètes, et rien ne présagea, à ceux qui en furent témoins, la sincère amitié qui , pins tard , les uuit l'un h l'autre. Ce que Schiller avait écrit jusqu'ici ne pouvait avoir beaucoup d'attrait pour Goethe , au moment où il reveuEÛt d'Italie, amoureux des muses antiques, au profil pur et sévère. Dans ces dispositions , témoigner à l'auteur (il ne connaissait pas l'homme encore) une vive sympathie , c'eût été une prévenance peu sincère. £t pourtant cette sympathie aurait seule pu encourager Schiller h sortir de la réserve qne lui commandait l'infériorité de sa position et de sa renommée. L'entrevue fut donc froide, et ils demeurèrent étrangers l'un k l'autre. < A tout prendre, écrit Schiller ItKœmer, la haute idée que j'ai réellement de Goethe ne se trouve pas diminuée après cette connaissance personnelle; mais je doute que jamais nous nous rapprochions beaucoup l'un de l'autre. Une grande partie de ce qui m'intéresse encore, de ce que j'ai encore k espérer et k souhaiter, a fini son temps chez lui. Foncièrement , tout son être est autrement disposé que le mien ; nos manières de voir paraissent essentiellement différentes. Cependant , on ne peut conclure d'une telle rencontre rien de sûr ni de solide. Le temps nous apprendra le reste. ■ Â cette tiédeur se mêlait par moments, quand, k la vne de Goethe, il fais^t nn retour sur luimême , un mouvement involontaire de jalouse amertume : < Cet honmie, ce Goethe , dit-il crûment an même ami, m'est décidément une pierre d'achoppement, et il me rappelle trop souvent que le sort m'a durement traité. Comme sou génie est légèrement porté par son destin I > Lorsqu'il retourna k Weimar vers le milieu de novembre, il ne chercha que bien rarement les occasions de voir le grand homme : il semblait redouter de subir sa domination. Cela n'empêcha point Goethe de lui témoigner de l'intérêt : il fut particulièrement satisfait des Dieux de la Grèce, il y put reconnaître certains sons de sa propre lyre. Tout en se défendant de son influence, Schiller déjk s'y soumettait. D avoue que c'est en vue de Goethe <{u'il s'est efforcé de donner k son poëme des Arlùles une irréprocbah\» perfection.
Nous avons dit qu'k Volkstœdt il travaillait activement k son Histoire de la Bévolle des Pays-Bas, dont le drame de don Carlos lui
avait donné l'idée. Elle parut en 1788, pour la foire de Saint- Michel. Ce n'est malheureusement qu'un fragment ; l'autenr s'est arrêté k la retraite de Gnillaume d'Orange et h l'établissement de la domination sanglante du duc d'Âlbe. Plus tard, tl y ajouta dens morceaux, dont le premier, la Vie et ta mort du comte Lanwrai tTEgmont , fut publié dans la Thalie, en 1789, et le second, le Siège d'Anvers, par le prince de Parme, dam les années 1584 et 1585, ne fut écrit qu'en 1795 et parut dans les Heures. On peut joindre îi cette double addition un peLit récit qui fiit inséré dans le Mercure oilemand : Le duc d'Albe dans un déjeuner au château de Rudolstadi , en 1547. Ce début de Schiller dans la grande histoire l'emporte sur ce qu'il a écrit depuis en ce genre, par la chaleur, la vie, le mouvement. L'amour de la liberté, le plus sincère dévouement & l'humanité animent tout le récit. C'est une cause qu'il défend, plus encore qu'une histoire qu'il écrit. Prouver et persuader lui importe plus que raconter. De là parfois une involontaire partialité, un point de vue trop persomiel, des ji^ments, des explications, des suppositions de causes, qu'il puise dans son esprit et dans sa conviction plutôt qu'ils ne ressortent des faits mêmes. De là aussi peut-être, et de ses habitudes antérieures de style et dépensée, vient cet éclat qui sent la rhétorique et qui se remarque surtout dans l'introduction et dans le premier tiers de la narration. Plus loin, il se laisse davantage entraîner au cours des faits et montre moins les préoccupations, use moins des artifices de l'avocat et du poète.
Ce brillant essai, par ses qualités comme par la nature de ses défauts, révélait, ce semble, l'aptitude de Schiller pour l'enseigne-, ment de l'histoire. Le célèbre professeur Eichhom venait de quitter léna pour Gœttingue ; sa chaire était vacante. Les amis de Schiller la. demandèrent pour le poète historien, et le ministre de Voigt le proposa à Charles-Auguste , qui était alors i GoUia. Ce prince l'agréa avec empressement et, après s'être mis d'accord avec les autres ducs de Saxe , de qui dépendait aussi l'Université , il chargea Goethe de la conclusion de l'affaire. Celui-ci se montra plein de bonne volonté, et ne négligea rien pour hâter la nominadon. En outre, comme le candidat se déEait de lui-même , il combattit ses scrupules et l'encouragea en lui disant qu'enseigner c'était apprendre, docendo diseihir. Ce qui effrayait surtout Schiller, c'était la n^ssité de se livrer exclusivemenl, pendant deux ou trois ans, pour remplir honorablement sa nouvelle tâche et se satisfaire lui-même , aux
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recherches d'ëniditioB historique, * de foniller, dit-il , dans des milliers de vieux écrits sans esprit et sans cœur j > c'était aussi, et plus encore peut4tre , de renoncer k la douce perspective qu'il avait devant les yeux , k la vie paisible et heureuse de Volkstœdt, où il avait compté retourner dès que la saison l'eût permis. < Oonmie chacune de mes journées aurait une belle fin, s'écriait-il vers ce tempslà dans une de ses lettres h Caroline de Lengefeld , si après avoir achevé ma tâche quotidienne, je pouvais toujours me réfugier auprès de vous, épanouir en votre société la plus belle partie de mon être et jouir librement de moi même!... Pourquoi faul-il qu'im tel vœu ne puisse s'accomphrî > A c€s causes d'hésitation se joignait un dernier scrupule, qui n'était pas sans gravité : son établissement à léna, son entrée en fonctions allaient l'entraîner dans de nouvelles dépenses (pour son seul diplôme de doetor phUosophiie, il lui fallut, en effet, débourser quarante-quatre thaiers) , et ses anciennes dettes n'étaient pas encore payées, et il devait, pour commencer, professer sans traitement. Cependant, après avoir bien pesé le pour et le contre, il accepta la place qu'on lui offrait, et qui allait enfin lui assurer, conmie il le dit lui-même, « une existence civile, » une position régulière. < Pour être heureux, écrit-il à CharlottedeLei:^efeld,avecquiil entretenait, ainsi qu'avec sa sœur , une correspondance de plus en plus confiante et intime, il faut que je vive dans une certaine aisance, libre de soucis, et il faut que cette aisance ne dépende pas des productions de mon esprit. Or, le parti que je viens de prendre (d'accepter cette chaire) pouvait seul me mener là, et c'est pour celaque je l'ai pris. • Peu de temps avant de quitter Weimar, il y fît la connaissance du poëte Bûi^er, qui vint y passer quelques jours. E trouva qu'il était bon et îaâle & vivre, mais peu distingué, et que son talent avait baissé. <■ Le printemps de son esprit est passé, écrit-il ; on sait trop, hélas! qu'il n'est point de fleur qui se flétrisse plus vite que celle de poésie. Le feu de l'inspiration paraît s'être affaibli chez lui jusqu'à n'être plus qu'une paisible lampe de travail. ■ Cependant ils convinrent d'engager entre eux une petite lutte poétique, de traduire, chacun dans le mètre qui lui plairait, un même morceau de Virgile. Schiller n'oublia pas ce défi et, trois ans après, pendant une convalescence, il se délassa à rendre en ottave rime pleines de grâce et d'aisance, le second et le quatrième chants de l'Enéide. Il les inséra dans le premier numéro de la Nouvelle Thalie , en 1792 (l'ancienne Revue de ce nom s'arrêta au douzième cahier en 1790). Plus
SCRlLLEtl. — POÉSIES. G
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tard il retraviûlla soigneusement cette traduction avant de la mettre
dans le recueil de ses poésies.
Schiller n'avait pas encore trente ans lorsqu'il alla prendre possession de sa chaire à léna. H commença son cours le 26 mai 1789 par un discours d'ouverture , qui fut inséré dans le Mercure aik' mand, au mois de novembre suivant, et que noas avons dans ses œuvres, sous ce tilre : Qu'est-ce que l'Histoire universelle etpourqiwi l'étudie-t-on? H avait choisi modestement pour y faire son début une salle de médiocre grandeur, qui pouvait contenir un peu plus de cent auditeurs, dont quatre-vingts assis. B devait monter en chaire k six heures du soir. A cinq heures et demie la salle était pleine. ■ Et, de la fenêtre du professeur Reinhold, je voyais, écrit-il à Kœmer, les troupes d'étudiants qui montaient la rue pour se rendre au cours, se succéder sans interruption. Bien que je ne fusse pas exempt de toute crainte, je prenais plaisir & voir ainsi croître l'affluence et me sentais plutôt encouragé.... Mais peu k peu la foule augmenta & un tel point que la salle d'attente, le vestibule et l'escalier regorgeaient de monde, et que des troupes entières se retiraient faute de place. » Sur l'avis d'une personne qui était auprès de lui , il se décida à choisir, pour faire sa leçon, une salie plus grande oii pouvaient tenir quatre cents auditeurs, la plus grande de l'Université. ï On vit alors , continue-t-îl , le plus plaisant spectacle. Tout s'élança dehors et descendit en grande hâte la me Saint-Jean : c'est l'une des plus longues d'Iéna, et d'un bout à l'autre elle était remplie d'étudiants. Comme ils couraient tant qu'ils pouvaient pour avoir une bonne place, les habitants prirent l'alarme et tout était en mouvement aux fenêtres. On crut d'abord que c'était le feu, et la garde du château s'inquiéta. Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il donc? criait-on partout. Et l'on se répondait : Cest le rumoeau professeur qui va faire sa leçon. Tu vois que le hasard lui-même a contribué à rendre mon début très-brillant. Accompagné de Reinhold, je suivis peu de temps après ce courant ; j'eus h traverser presque toute la ville : c'était pour moi comme si j'eusse passé par les verges. > Son entrée dans la salle fut un de ces triomphes dont la popularité de nos plus illustres maîtres nous a parfois offert le spectacle. E eut peine à parvenir k sa chaire, à y monter. Malgré son émotion, dès qu'on lui eut laissé prononcer les dix premières paroles, < il fat maître, comme il dit, de sa contenance • et il lut son discours avec une force et une sûreté de vois qui l'étonnërent lui-même. Ceux-lk même qui se pres-
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saient hors de la salle l'entendaient distinclement. Son discours fit grande sensation ; ce fiit, pendant toute la soirée, le sujet de tons les entretiens , et les étudiants le fêtèrent comme jamais ils n'avaient fait jusque-là un nouveau professeur : ils lui donnèrent, à la nuit, une sérénade et, complément solennel de l'ovation germanique, crièrent en son honneur un triple vivat. Il choisit d'abord pour ses jours de leçons le mardi et le mercredi, de six k sept heures du soir, afin d'avoir cinq jours libres pour sa préparation et ses autres travaux. Dans le premier semestre, il enseigna l'histoire ancienne jusqu'à Alexandre le Grand. Plus lard, il fit des leçons surl'histoiredes États européens et sur les croisades.
Du premier de ces deux cours nous sont restées trois dissertations historiques, qui furent d'abord publiées dans les cahiers 10 et 11 de la Thalie : Quelqties idées sur la première société humaine, enprenant pour guide la tradition mosaïque; la Mission deMoise; la Législation de Lycurgue et de Solon. Ces morceaux sont remplis d'idées ingénieuses et écrits d'un style sobre et simple : on y sent la bonne influence de l'enseignement. Dans les deux premiers, l'auteur, comme on doit s'y attendre d'après tout ce qu'on sait déjà de lui, donne carrière à son esprit en très-libre penseur, et, comme tant d'autres, il montre, si je ne me trompe, combien le rationaUsme est impuissant quand il veut tout expliquer et interpréter, lever tous les voiles, percer toutes les ténèbres, éclaircir tous les mystères ; mais du moins il ne mêle à son exposition rien de cette légèreté qui fut trop longtemps à la mode en pareille matière. La dissertation sur les deux grands législateurs de Sparte et d'Athènes ne satisferait pas, je crois, un érudit ni un philosophe placé au point de vue de la science moderne; mais, malgré l'exagération et l'étroilesse de vues qu'on y peut remarquer et auxquelles n'échappe guère le demisavoir, elle se Ht avec plaisir comme tout ce qui est écrit avec esprit et originalité. Ce qui manquait surtout au poète professeur, c'était cette préparation générale, cette instruction solide et lentement mûrie, h laquelle ne peuvent suppléer , quelque laborieuses qu'elles soient, les recherches faites au jour le jour et pour la circonstance : . on s'apercevait trop, nous disent des témoins contemporains, qu'il ne savait, bien souvent, que de la veille ce qu'il enseignait. Mais le feu et la vigueur de sa parole, sa brillante imagination, ses aperçus lumineux, séduisaient la jeunesse, qui lui passait et son accent souabe et son genre trop oratoire, et sans doute ne se plaignait pas
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de le voir parfois changer son cours d'histoire en cours d'éloquence.
 la popularité dont il jouissait parmi les étudiants, se joignaient d'autres joies, d'antres satisractions : des relations, pleines d'attrait pour l'esprit et pour le cœur, avec d'aimables et bienveillantes familles, avec des hommes de mérite, tels que Griesbach, Schiitz, Reinhold, gendre de Wieland, qui prêchait avec ardeur à léna, depuis 1787, la doctrine nouvelle de Kant. Jamais Schiller ne s'était senti plus heureux ; il ne se voyait plus isolé et comme perdu tlans ce monde, mms membre utile d'un grand et noble corps. • Je jouis de la pensée, écrit-il en ce temps-lk, que je suis ici chez moi, et je me sens uni plus étroitement au monde qui m'entoure, parce qu'ici j'appartiens^ untout. Toute visite déjeunes gens ou de professeurs, mille autres circonstances, me rappellent cette pensée et ravivent cette jouissance nouvelle pour moi. •> Mais ce qui lui manquait toujours, ce qu'il désirùt de plus en plus !i mesure que ses autres désirs étaient satisfaits, c'étaient les douces joies et la tranquille sécurité de la vie domestique, c'était, comme nous l'avons dit, une compagne selon son cœur. Une tendre affection l'attachait h Caroline et h Charlotte de Lengefeld. Si elles eussent été libres toutes deux, laquelle eùt-il préféréeî H est difficile da le dire, en lisant ses lettres, dont un grand nombre s'adressent aux deux sœurs k la fois, comme s'il les confondait dans un même et unique amour. On serait même tenté de supposer, h voir certaines effusions plus passionnées qui ont pour objet Mme de Beulwitz, qu'il éprouve un attr^l plus vif pour l'dnée, pourcelleklamain de quiilnepent aspirer. J'aimerais mieux croire que ce qui avec Cbariotte tempère l'expression de ses sentiments, c'est, d'abord, la pensée même qu'ici l'amour peut engager leur avenir à tous deux, que la parole a plus de sens et de portée, qu'elle est de celles qui ne reviennent pas ; puis, le doute qu'il conserve encore sur les dispositions de celle qui, en donnant son cœur, peut donner sa main. Cette explication est vraie en partie, je crois, mais pourtant ne suffit peut-être pas à faire par^tre tout simple et tout clair ce qu'il ; a çà et là d'ambigu et d'étrange dans la correspondance avec les deux sœurs. Son choix une fois fait et consacré par le mariage, nous verrons Schiller époux irréprochable; mais jusque-là et jusqu'au dernier moment avant l'hymen, on dirùt qu'artiste éclectique, il assemble et compose de perfections diverses et d'attrmts pris partout non-seulement son idéal de beauté,
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mais encore son amour, si l'on peut donner ce nom h un sentiment si peu exclusif. Dans une des premières lettres qu'il écrit diéna k Kœmer, il parle de ses projets et désirs de mariage comme s'il avait encore le cœur parfaitement libre, bien qu'alors ses relations avec Ghariotta et Caroline fussent déjà .fort tendres. A léna, dit-il à son amij il ne voit aucune jeune fille qui lui plaise, une seule peut-être, et encore tout au plus, et pourtant il vient d'assister & nu bal où se trouvaient presque toutes les beautés de l'endroit. ■ Si tu sus ailleurs, ajoute-t-il, quelque bon parti, écris-le moi : ou beaucoup d'argent, ou plulât pas d'argent du tout, pour trouver en compensation d'autant plus de charme dans le commerce de la vie. > H se disait, je pense, et se croyait peut-être plus libre qu'il ne l'était, et son indécision, sans doute, aurait eu plus tôt un terme s'il eût mieux interrogé son âme et moins bésité à se déclarer; mais rien de plus timide, on le sait, même chez les plus hardis, qu'un sentiment sincère et profond. Au mois de juillet, les dames de Lengefeld passèrent par léna pour aller aux eaux de Lauchstsedt, près de Halle. En revoyant Charlotte, après une absence qui la lui avait rendue plus chère, il parut sentir plus vivement tout ce qu'elle pouvait être, tout ce qu'elle était déjà pour lui ; il voulut parler, mais la réserve de son amie, qu'il prit pour de la froideur, - refoula dans son cœur ses brûlants aveui. > Moins craintif dans une lettre que dans le téte-àlète, il lui écrit peu de jours après : » Votre dernier séjour à léna a été pour moi comme un songe et un songe qui n'est pas purement agréable ; car jamais je n'ai eu tant à vous dire qu'alors, et jamais je n'ai moins dit. Ce que j'étais forcé de garder au dedans de moi m'accablait; je n'ai pas joui de votre vue. Gela m'est déjà arrivé tant de fois ! et je n'ai pas toujours pu en accuser des obstacles extérieurs. On a peine à s'imaginer que souvent les gens qui sont le plus d'accord, qui si vite et si aisément se comprennent, et vivent si intimement l'un dans l'autre, aient cependant un si long chemin à faire pour se joindre. Si près et pourtant si loin ! ■ Est-il possible d'être à la fois si confiant et si timide? Gharlottene lui répondit pas: o Parlez pour vous. ■ Elle aimait Schiller. > Elle sentait, raconte sa sœur, l'impossibilité de vivre sans lui ; elle montra une répugnance absolue pour un autre parti qui se présenta. Et tout le cœur de Schiller (le jugeait-elle aussi bien que celui de sa sœurî), toutes ses espérances pour la vie, étaient attachés k cette perspective • d'épouser Gharlotte. Il fallait un tiers pour mettre ces deux mains l'une
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dans l'autre. Caroline intervint, dois-je dire généreusement? J'en serais tenté vraiment en voyant combien le poète l'adorait, elle aussi ; mais sa générosité, s'il y en eut, fut telle qu'on ne put soupçonner, du moins que nous sachions, ni rivalité ni sacrifice. Au reste, conmie je l'ai déjii fait entendre, on se demande & maint endroit des lettres de Schiller, en voyant la part qu'il fait dans son affection à chacune des deus sœurs, si ce ne serait pas plutôt la préférée ou du moins l'épousée qui aurait eu le droit d'être jalouse. Caroline parle d'ellemême au sujet de cette union avec !a simplicité et l'aisance de qni n'a rien k cacher. < Avec nos habitudes simples, nous dit-elle, élo^ées de toute prétention k l'éclat extérieur, je vis dans ce mariage, pour ma sœur, un avenir exempt de soucis, et je me réjouis vivement k l'espoir d'une vie plus fréquemment commune avec mon ami, k qui j'allais être alliée d'une manière si intime. » Elle décida Schiller à venir faire une visite à Lauchstsedt. Il échangea avec Charlotte de tendres aveus, on se promit foi et mariage; mais on convint de cacher à la mère ces fiançailles jusqu'au jour oîi Schiller aurait un traitement fixe et assuré. Certains scrupules de la noble dame , bien confiante, an reste, ou bien peu clairvoyante, il en faut convenir, demandaient d'ailleurs aussi des ménagements.
Cet accord, cette prochaine espérance comblèrent Schiller de joie et ouvrirent devant lui , nous dit-il lui-même , < une céleste perspective, » qu'embellit encore la promesse que lui fit Kœmer (ils se virent k Leipzig dans ce tomps-lk) , de quitter Dresde pour s'établir auprès de lui k léna. Dans la lettre qu'il écrivit aux deux sœurs le soir du 3 août , du jour même oli il avait revu son ami , il laisse éclater ses transports. < Jamais, s'écrie-t-II, jamais je n'ai été si heureux, je n'ai éprouvé tant de joie k la fois.... Quels jours divins nous nous donnerons mutuellement! Avec quelle béatitude tout mon être se déploiera dans ce cercle intime! Ohl j'ai conscience, en ce moment, que je n'ai perdu aucun des sentiments que je soupçonnais obscurément en moi. Je sens qu'au dedans de moi vit une âme ouverte à tout ce qui est beau et bon. Je me snis retrouvé moi-même, et j'apprécie mon être parce que je puis vous le consacrer. * Dans les lettres suivantes ce sont les mêmes ravissements, mêlés d'une impatience qui croit de jour en jour, i Combien est court le printemps de la vie , le temps de la Heur de l'esprit! et, de ce court printemps, il me faudra perdre encore des années peutêtre, avant que je possède ce qui désormais m'appartient. »
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Aux vacances , il alla passer un mois à Volkstsdt , oti il habila ie même logis que l'été précédent, et partagea son temps entre la préparation de son cours prochain et les visites à ses amies , les doux entretiens avec elles et les rêves d'avenir rêvés en commun. Mme de Lengefeld n'était toujours pas dans le secret des ei^agements mutuels des deux amants , et n'avait garde de les deviner.
A son retour à léna , de mesquins ennuis vinrent se joindre aux tristesses de la séparation. £n faisant imprimer son discours d'ouverture, il avait ajouté k son nom le titra de professeur d'histoire, et sa nomination le désignait comme professeur de philosophie , appellation collective qui comprenait l'histoire et les lettres dans toutes leurs branches. M. Heinrich, le professeur d'histoire, fort peu goûté, mais titulaire, n'était pas homme à soufTrir un tel empiétement, et il se plùgnit de l'outrecuidance du jeune collègue sans traitemenl. Le famulus de l'Académie {de son chef ou par ordre î) arracha de la porte du libraire l'afËche ofi se lisait ce titre usurpé. Heureusement la première édition s'écoula promptement, et l'auteur put conjurer l'orage en substituant sur la seconde le genre à l'espèce , la philosophie à l'histoire.
Pour se consoler de c«3 misères, iln'avùt, dira-t-on, qu'à laisser sa pensée s'envoler h Rudolstadt, mais il n'eu avait guère le temps. Il s'était condamné h un travail forcé et qui l'excédait. A son cours public et gratuit il avait voulu joindre un cours privé, dont il se promettait un petit revenu. « Tous les jours, dit-il h KiErner, il me feut composer toute une leçon et la mettre par écrit ; tous les jours près de deux feuilles d'impression , sans le temps que prennent les lectures et les extraits. Tu me diras que j'augmente inutilement ma peine, mais ma mémoire extrêmement faible m'y contraint. > Il ne s'y fiait point assez; peu de temps après, l'improvisation lui réussit. Si du moins cette peine eût été récompensée, s'il avait pu amasser, pour entrer en ménage, un petit pécule ; mais son cours privé avait tourné misérablement, nous dit-il, et par sa faute. On l'avîût affiché trop tard , quand les étudiants avaient déjà disposé de leur temps en s'inscrivaut ailleurs. H comptait trente auditeurs en tout, et là-dessus ils'attendait à n'en avoir pas dix peut-être qui le payeraient. > Malgré cela, dit-il , je ne change rien à mon plan, et je travaille comme je ferais pour cent. » Mais ces ennuis et ces mécomptes le dégoûtaient d'Iéna et de l'université. H formait de nouveaux projets, aspirait à une autre position. Ses désirs le reportaient aux bords du Hhinj une fois
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marié , il serait volontiers retourné même !i Mannheim , où pourtant it s'était senti si fort b plaindre autrefois : les souvenirs de la jeniiesse sont toujours chers et embellissent les lieux où elle s'est passée , même malheureuse. Pour accomplir ces espérances , il comptait sur l'appui d'un puissant protecteur qui, à ce qu'il avait appris, témoignât îi son égard beaucoup d'estime et de bienveillance , de Charles Théodore de Dalbei^, coadjuteur de l'Électeur de Mayence et frère de l'intendant Wolfgang Héribert de Dalberg, dont nous avons souvent parlé plus haut, et que nous avons vn tour à tour tendre et retirer sa main k notre poète. Sur une réponse que celui-ci reçut du coadjuteur, il s'apprêtait par son conseil à s'adresser k l'Électeur directement , et , si cette démarche était vaine , au roi de Prusse ; car pendant quelque temps il voulut à tout prix Imsser sa chaire et trouver fortune ailleurs. Ses deux amies le calmèrent doucement et l'exhortèrent k la patience. Au mois de décembre , elles vinrent faire un séjour k Weimar; il put les aller voir presque toutes les semaines; son courage se ranima, et, plus content du présent, il reprit confiance dans l'avenir.
Pour mettre la mère de Charlotte dans la confidence , on attendait toujours un tr^tement fixe, un revenu certain; car la bonne dame n'avait pas le moyen d'assurer l'existence de sa fille i deux cents thalers par an étaient tout ce que Charlotte pouvùt se promettre d'elle. Schiller s'adressa au duc de Weimar, qui , avec empressement , lui assigna un traitement de deux cents thalers en qualité de professeur extraordinaire. Pouvant une fois compter sur ce modeste revenu , il écrivit k Mme de Leugefeld pour lui demander la main de sa fille. Avec ses préjugés bien naturels , son goût pour la cour, qui venait de la décider k accepter la place d'institutrice des princesses de Hudolstadt et k se séparer de sa famille pour demeurer au château, il est bien douteux qu'elle eût accueilli la demande d'un homme sans naissance , quelque illustre qu'il fût , si Mme de Stein.qui avait beaucoup d'estime pour Schiller, n'eût plaidé sa cause auprès d'elle , et surtout si le coadjuteur Dalberg n'eût flatté le légitime orgueil de la mère et calmé sa sollicitude eu lui faisant dire que, dès qu'il serait Èlectelir, ce qui, vu le grand âge de l'Electeur actuel, ne paraissait pas devoir tarder longtemps, il donnerait k Schiller une position conforme k ses goûts. Il alla jusqu'à exprimer devant des amis communs l'intention d'assurer au poêle un splendide traitement de quatre mille thalers, tout en lui
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laissant la disposition de soa temps. Les événements, les conquêtes de la France ne pennirent pas k Dalberg, devenu Électeur et archichancelier, d'accomplir cette belle espérance, mais au moins coatribua-t-il, en la fusant naître, à décider le consentement maternel. lia cour de Meiningen mit aussi son poids dans la balance, en donnant an poète le titre de conseiller aultque.
Sa fiancée et Caroline étaient allées à Erfnrt , ville qui dépendait alors de l'électorat de Mayence , et qui était la résidence du coadjuteur. Schiller s'y rendit, de son cQté, vers le milieu de février 1790, pour les ramener et pour faire visite k M, deDalbei^, qui lui témoigna la plus bienveillante sympathie. On raconte que Sa Grandeur, qui avait un certain talent pour la peinture , voulut faire hommage à Charlotte, à l'occasion de son mariage, d'un tableau de sa fagon, qui représentait l'Hymen gravant sur un arbre les noms des deux époux : on voyait auprès la source d'Hippocrène et les attributs de la Tra|;édie et de l'Histoire. A peine de retour à lëna, Schiller alla avec les deux sœurs au-devant de Mme de Lengefeld, qui venait de Rudolstadt pour assister h la cérémonie nuptiale et, dès qu'il l'eut rencontrée, il la conduisit, non k léna, mais dans l'église d'un village situé sur la route, tout près de la ville, et nommé Wenigeujéna, où le mariage fut béni à huis clos {le 23 février 1790'), par le pasteur Schmidt, sectateur de Kant, qualité que le marié a soin de relever dans une lettre à Kœmer. Par cette h&te et ce mystère il se déroba h la curiosité des étudiants et des professeurs, qui s'étaient promis de le surprendre et de lui faire fête. Le pasteur lui demanda quelle formnle de bénédiction il voulait qu'il employât : « L'ancienne, répondit Schiller (je ne sais quelle était la nouvelle), celle oti sont les chardons et l'herbe de la terre*. > S'il choisissait ce texte austère, c'était simplement pour
1. Schiller ind [que cette date dana une lettre i Kœmer, du 1" mars, et dans une lettre à son père , du 10 mars. Dans ses UÉmoires sur la vie de son beaufrère, Caroline de Lengefeld, ou, du nom de son second roari , CaroLne de Wolzogen , place le mariage au 20 février. Bien qu'en fait dedaleede ce genre un souvenir féminin soit généralement plus sûr, il me paraît impossible que le poste, quelque distrait que nous le supposions, se soit ainsi trompé deui fois, une ou deux semaines après la cérémonie. Au reste, le calendrier suffit à prouver que la date est bien le 22: en 1790, le l'2 février était un lundi, et Schiller raconte à Kcerner que c'est un lundi qu'il est allé au-devant de sa belle-mère. — La date du 22 est confirmée par le registre de l'église de Wenigenjéna, dont N. Palleske a donné un extrait dans le t. II de la Vie de Schiller, qui ne m'est parvenu que pendant l'impression de cette biographie.
1. L'ancienne bénédiction du rit luthérien contenait ces versels de la Genèse t
être agréable à sa belle-mère qui tenait, ea religion surtout, aux anciens use^s, car sa pensée à lui était toute à la joie et aux doux présages. > Quelle belle vie je mène maintenant! écrit-il à Kœmer le 1'^ mars. Je regarde autour de moi avec bonheur, et mou cœur trouve hors de lui sans cesse un doux contentement ; mon esprit, une si belle nourriture et récréation ! Mon existence est entrée dans un harmonieux équilibre. Ces jours se sont écoulés pour moi, non dans une exaltation passionnée, mais paisibles et sereins. J'ai vaqué à mes affaires comme avant et avec plus de satisfaction de moi-même. Encore un changement (la paternité), et je n'ai plus rien à souhaiter du dehors. ■ Et ce n'estpas là une de ces effusions éphémères, comme il y en a tant, soit de joie, soit de tristesse, dans les lettres de Schiller. Son âme avait enfin trouvé, comme il le dit, son équilibre. Les vaines agitations étùent cahnées. Et le bonheur le visitait au moment oii son talent était parvenu à sa maturité, oii il avait conscience de toute sa force. La paix du cœur et l'ordre dans la vie vont achever de régler son esprit, sans lui rien ôterde son éclat, et il pourra désormais donner l'essor à sa pensée , sans craindre qu'elle l'emporte et l'égaré. Ces jours heureux qui l'unirent aune femme dévouée lui donnèrent aussi un noble et fidèle ami, digne de lui par l'intelligence comme par le cœur. Pendant ses fréquents séjours à Weimar, avant son mariage , il se ha étroitement avec Guillaume de Humboldt, qui avait pour fiancée une tendre amie et comme une seconde sœur de Charlotte, Caroline de Dacherœdeu, et qui, sachant les espérances de Schiller, se proposait , une fois marié lui aussi, d'aller placer sa tente auprès de la sienne , aux bords du Bhin, à Mayence. Les ressources Kxes du jeune ménage étaient plus que médiocres ; mais, animé par ses nouveaux devoirs, encouragé désonnais par l'esprit d'ordre qui ménageait les fruits de son travail, Schiller, par une activité infatigable, comblait vaillamment les vides de son modeste budget. Outre ses cours d'histoire , il fit, en 1790, un cours privé d'esthétique, snr la tragédie, en prenant pour base de son enseignement VCEdipe à Colone, de Sophocle : deux dissertations, contenues dans les Œuvres complètes, l'une , > Sur la cause du plaisir quenousprenonsauxsujets tragiques, 'l'autre, > Sur l'art tragique, >
• Et Dieu dit à la feoiine : Tu eDrantenu des fils dans la douleur.... Et il dit à Adam : Que la terre soit maudite à cause de toi , tu en tnaageras le fruit dans les travaux, tous tes jours de ta vie. Elle te produira des épines et des chArdons , et lu mangeras l'herbe de la terre. < Genèse, chap. m, 16, 17 et IS.
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sont le produit de ces leçons. Une grande entreprise l'occupait en même temps. Un recueil de mémoires relatifs à l'histoire de France qui paraissait alors à Londres , liû avait donné l'idée de publier en Allemagne une collection du même genre, mais s'étendaat k l'histoire universelle , k partir du ni* siècle de notre ère , et se divisant en deux parties, le moyen âge et les temps modernes. E devait paraître au moins trois volumes par an de chaque partie. Les traductions de mémoires devaient être accompagnées d'introductions et de dissertations historiques, et, pour les époques oîi les mémoires manquaient, de récits suivis des événements qui comblassent les lacunes. De la première partie , il ne parut que quatre volumes ; de la seconde , qui commençait au règne de Henri IV, vingt-neuf (léna , 1790 à 1806). Schiller travailla d'abord seul k ce grand projet ; à partir du tome IV* de la première section et du tome ni* de la seconde , il s'adjoignit Woltmann , Panlus et d'autres collaborateurs ; puis il cessa de prendre part & la publication. Malgré cela , et bien qu'il e&t annoncé publiquement sa retraite , son nom continua de figurer sur le titre.
Des dissertations historiques qu'il composa pour ce recueil, et qui de là ont passé dans ses œuvres, la première a pour titre : Sur la mi~ gration des peuples , les croisades et le moyen âge. Elle sert d'introduction , non pas seulement k VAlexias de la princesse Aime Comnène, dont elle est immédiatement suivie, mais encore k divers autres mémoires relatifs au moyen âge. C'est un morceau fort bien écrit, où les idées originales ne manquent pas ; mais on peut trouver, je crois , que les vues de l'auteur sont rétrécies par ses préventions et celles de son temps, et en outre, comme on l'a fait remarquer, l'époque n'est point assez appréciée en elle-même et absolument , mais seulement conmie transition k autre chose et préparation des temps qui suivront.
Il y a un progrès d'impartialité et de véritable indépendance d'esprit dans la Préface qu'il composa pour la traduction allemande, fiEtite par Niethammer et publiée à léna en 1793, de VHistoire des chevaliers de Malte, de Vertot. L'enthousiasme et le dévouement de la foi , les actions généreuses qu'elle produit y sont dignement appréciés , la supériorité de la perfection morale sur la culture intellectuelle , franchement reconnue, et justice rendue k l'époque qui porta de si beaux fruits de vertu. Son admiration pour ce saint héroïsme, que l'antiquité ne connut pas, lui inspira plus tard un petit
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poëme d'une élégante précision , di« Maltheser, * les chevaliers de
Malte,» qui parut d'abord dans VAlmanachdes Muses Ab 1796.
A la dissertation sur le moyen âge , il faut rattacher le fr^meul qui est intitulé : Coup d'ail ster rétat de l'Europe au temps de la première croisade , mais qui ne traite en réalité que de l'origine et du premier développement de la féodalité. Le Coup (f œil, du point de vue de l'histoire universelle, sur les événements polUiqties les plus remarquables du temps de Cempereur Frédéric I", est également demeuré un fragment, qui s'arrête à l'élection de Conrad de Hohenstaufen, c'est-à-dire aux préliminaires du sujet, et que Woltmann a continué dans les tomes IV et V de la Collection des mémoires. De ces deux morceaux, le premier se dislingue par l'habileté de l'argumentation, le choix des faits et le parti qu'en tire l'auteur pour appuyer sa thèse; le second par l'éclat oratoire du style.
L'introduction de la partie relative aux temps modernes est VHisloire des troubles qui précédèrent le rÈgne de Henri IV, jusqu'à ta mort de Charles IX. Cette histoire , dont la suite fut plus tard écrite par le professeur Paulus, est animée du même esprit que le récit de la Révolte des Pays-Bas et celui de la GueiTe de trente ans, dont nous parlerons dans on instant. La figure quiydomine, et que l'historien a peinte avec le plus de soin et de sympathie, est l'amiral de Coligny. Certains faits prennent peutrêtre sous sa plume plus d'importance qu'ils n'en devraient avoir, et on lui a reproché avec raison, je crois, des'élever hors de propos au ton sérieux et tragique; mais, en somme, le tableau est bien tracé et offre plusieurs parties remarquables.
h'Histoire de la Guerre de trente ans, que je viens de nommer, est le dernier de ses travaux d'histoire. E la composa pour être insérée dans le Calendrier historique des dames, que publiait le libraire Gœschen, et il y travailla avec ardeur pendant l'année de son mariage. Vers l'automne de 1790, la première partie, composée des deux premiers livres, et s'arrêtant & la bataille de Breitenfeld, était achevée. Elle parut dans le Calendri&^ pour 1791,
Dans le mois de janvier de cette année 1791, pendant un séjour k Erfurt , oii le coadjuteur Dalberg continuait à lui marquer la plus grande faveur , Schiller eut un violent accès de fièvre catarrhale , au moins est-ce le nom qu'il donne lui-même à sa maladie. Après avoir gardé le lit un jour, et quelques jours la chambre, se croyant entièrement rétabli, il retourna à léna ; mais, le lendemain de son
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retour, ie mal. plutôt pallié que guéri , éclata de nouveau et fil de rapides pi'Ogrès. Un poiut de cûté, accompagné de toux , de crachement de sai^ et d'oppression, mit sa vie en danger. Malgré les fortes saignées, les sangsues, les vésicatoires, le septième jour son état devint, nous dit-il dans une lettre à Kœmer, si inquiétant, qu'il perdit tout courage ; mais, le neuvième et le dix-septième, des crises favorables se déclarèrent. Pendant cette douloureuse maladie, à laquelle succéda une grande et opiniâtre faiblesse, ses élèves , et dans le nombre Hardenberg, célèbre depuis sous le nom de Novalis, ses amis d'Iéna et de Weimar, et surtout sa nouvelle famille, lui prodiguèrent les marques les plus touchantes d'affection et de sollicitude. Il les raconte avec reconnaissance , sans oublier l'intérêt que lui témoigna Charles- Auguste, qui lui envoya, pour le fortifier, une demidouzaine de bouteilles de madère, et lui accorda un congé, qu'il eût, au reste , été forcé de prendre en tout cas , avec ou sans permission , car sa santé avait reçu une violente atteinte , dont il ne put de longtemps se remettre , dont il ne se remit jamais complètement. Il eut, dans les mois qui suivirent diverses rechutes , et particulièrement au mois de mai , k Rudolstadt, deux accès d'asthme convulsif , qui lurent, ditril, effrayants. Pendant ses souffrances et pendant les langueurs ou l'inaction forcée de la convalescence, il put apprécier le don inestimable que Dieu lui avait fait en plaçant & ses c6tés Charlotte de Lengefeld, et les trésors de tendresse dévouée que renferme le cœur d'une bonne épouse. Sa reconnaissante affection s'accroissait pour elle de jour en jour : • Ma maladie , en me condamnant absolument au repos, écrit-il à Kœmer au mois d'octobre 1791, nous a tellement habitués l'un à l'autre , que je n'aime pas à la laisser seule. Et lors même que je suis occupé , ce m'est déjà une joie de penser qu'elle est auprès de moi, et sa chère vie, son activité tout autour de moi, la pureté enfantine de son âme et l'intimité de sou amour me donnent à moi-même un calme et une harmonie que sans cela , avec mon mal hypocondriaque , il me serait presque impossible d'avoir. Si seulement nous étions tous deux eu bonne santé, il ne nous faudrait rien de plus pour vivre comme des dieux.» Quelques petits voyages à Rudolstadt, à Erfurt , où il eut le plaisir de voir jouer son don Carlos par la troupe de Weimar, et surtout un séjour aux eaux de Carlsbad , pendant lequel il visita , à Égra, la maison où fut tué Wallenstein, le rétablirent peu à peu, « rouvrirent son cœur, conmae il dit à Wieland , aux sentiments de la vie et de la
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joie , et recréèrent les forces de son esprit. > Bien des indices révélaient un mal chronique , contre lequel il s'armait , ajoute-t-il, de patience et de résignation. Il cherchai! des distractions dans l'étude, dans de faciles compositions : c'est dans ce temps-là qu'il traduisit , et en prenant beaucoup de goût k cette tâche, les deux livres de VÉnéide dont nous avons parlé. Puis, revenant, au moins en projet, à la poésie, qu'il se repentait par moments d'avoir abandonnée, il fonniùt de beaux plans qui le séduisaient : entre autres, celui d'un hynme à la lumière et d'un poëme , didactique sans doute , sur la Théodicée de Kant. Il rêvait aussi , et déjà depuis longtemps, à une épopée dont le héros devait être le grand Frédéric : l'idée lui en était venue en lisant l'Histoire dt mon temps, du roi philosophe. Plus tard, quand il écrivit son Histoire de la Guerre de trente ans, il substitua à Frédéric H, dans son projet d'épopée, Cîustave- Adolpbe , personnage plus épique peut-être et plus facile à couronner d'une auréole poétique; mais de ces divers desseins, dont plusieurs étûent antérieurs à sa maladie , aucun ne fut exécuté.
Une autre inspiration de la Guerre de trente ans , le sujet de Waltenstein, qui le ramena au drame, ii sa vraie et première vocation, l'occupait depuis 1790, dans le même temps ou à peu près, à ce qu'il parait, qu'un autre sujet de tragédie, dont la première esquisse s'est trouvée dans ses papiers : la Mort de TMmistocle. A l'époque de sa vie où nous sommes parvenus, il jugeait sévèrement, à l'exception de don Carlos, ses premières œuvres théâtrales. H n'aimait pas qu'on lui en parlât, puis parfois il songeait à les retoucher. Souvent il allait jusqu'à douter de son talent dramatique. Avant que nous le montrions reprenant confiance et revenant à la poésie , et surtout k celle du théâtre, il nous faut achever ce que nous avons à dire de la Guerre de trente ans, et parler de ses œuvres philosophiques.
Nous avons dit que le Calendrier des dames pour 1791 contenait les deux premiers livres de la Guerre de trente ans. Empêché par sa longue maladie, il ne put mettre dans celui de 1792 qu'un court fragment, auquel il ajouta, sous le nom de Portraits, les biographies peu étendues de trois personnages qui figurent dans l'histoire de cette guerre : de la landgrave de Hesse-Gassel, Amélie-Elisabeth, de l'électeur Maximilien de Bavière, et du cardinal de Bichelieu. Le reste , à peu près la seconde moitié, de l'ouvrage , parut dans le Calendrier pour 1793. Dans cette histoire , l'étendue de la narration n'est pas
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proportionnée au nombre des années ni desfails, mais à l'intérâtdes événements et h l'importance des acteurs, au moins jusqu'à la période française de la guerre ; car à cette période l'auteur ne consacre qu'un rapide résumé. Les huit ans qui s'écoulent de 1626, oii Wallenslein entre en scène j jusqu'à 1634, époque de sa mort, tiennent plus de place dans le récit que tout le reste de l'histoire. Les trois années où domine la grande figure de Gustave-Adolphe forment à elles seules près du tiers de l'ouvrage. En tête, l'ant^ur a placé une introduction où l'époque entière est peinte à grands traits, d'une main hardie ; puis, à travers un récit, mêlé de portraits, de ji^ments, de réflexions, et qui nous apprend les causes et les occasions de cette grande lutte , nous entrons dans l'action qui , après un tableau de la situation des divers États de l'Europe , se déroule rapidement , jusqu'au moment où paraissent Wallenstein et Gustave-Adolphe. Là, séduit et soutenu par l'intérêt du sujet, l'historien , comme je l'ai dit , ralentit sa marche ; mais arrivé au cinquième et dernier livre , qui commence après la mort de Wallenstein, il a hâte de finir, et serre et efQeure les événements. Il semble que sa patience soit à bout. Sans doute,rétat de sa santé était pour beaucoup dans cette précipitation; puis, s'il voulait , comme le désirait son libraire , achever le récit dans le troisième calendrier, pour n'y plus revenir, il ne pouvait se donner plus Ubre carrière, il était contraint de se borner à cette esquisse. Que de fois des convenances d'éditeur, des nécessités de date, de format, ont mis les auteurs, ou à la gêne, ou , ce qui est pis peut-être, trop au lai^ !
Outre ce premier défaut , d'harmonie et de proportion , qui , par cela même qu'il diminue de grands personnages et de grands intérêts , devient en même temps un défaut d'impartialité , on peut , je crois, reprocher & Schiller, dans une partie de cette histoire, de ne s'être pas suffisamment éclairé sur quelques points relatifs & la France : je ne puis attribuer à une autre cause certaines erreurs de fait ou d'appréciation contre lesquelles de judicieux critiques ont réclamé avec raison. > La mémorable bataille de Rocroi n'est citée que par occasion; selon Schiller, c'est Coudé, et non Mercy, qui s'est retiré après celle de Friboui^; Turenne ne joue, pour ainsi dire , qu'un rôle secondaire auprès de Wrangel , guerrier estimable du reste; enfin la politique de Richelieu est censurée plus sévèrement et plus exclusivement que celle de Ferdinand lui-même , en faveur de qui l'auteur fait quelquefois valoir l'empire des circon-
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staiic«s'. > En matière religieuse, quelque désir qu'il ait, je le crois, d'être équitable et vrai , on peut se plaindre que ci et là, à son insu peut'étre, il laisse trop pencher la balance, je ne dim pas en faveur de ses coreligionnaires (il n'appartenait plus par la foi à aucune secte chrétienne), mais en faveur de ceux dont la croyance fut celle de ses premières années. Ces réserves f^tes , on doit dire qu'il est généralement exact et que , sans avoir étudié son sujet en énidit , il choisit judicieusement les fûts et sait distinguer le vrai du faux. Le célèbre historien Jean de Miiller lui rend ce témoignage, qu'à deux exceptions près , et encore l'une lui parait-elle une faute d'impression , il a trouvé son récit d'accord, jusque dans les plus petits détails, avec les meilleures sources. Je dirai, en passant, au sujet des articles que cet éminent critique a consacrés successivement aux trois parties du l'Histoire de la Guerre de trenle ans, qu'il relève avec admiration ce que l'historien dans Schiller doit au poète dramatique , et que, l'invitant à revenir au drame, il lui prédit qu'il sera le Shakspeare de l'Allemagne.
Pour le mode d'exposition et le caractère du récit, on a dit avec raison , je crois, que l'Histoire de la Guerre de trente ans était d'un genre plus tempéré que celle de la Révolte des Pays-Bas. Cependant c'est toujours cette narration ornée que voulaient les anciens , cette voix de l'orateur qui seule, au jugement de Cicéron, pouvait rendre l'histoire immortelle : ■< Historia vero, testis temporum.... quavoce ■ alla, nisi oratoris , immortalitati commendatur * ! > Çk et là se détachent, sans nuire à l'ensemble, où ils s'enchâssent harmonieusement, de beaux portraits, de saisissantes descriptions, comme celle de la prise de Magdebourg , des narrations animées , intéressantes. Le poëte s'y révèle, comme aussi par l'admiration enthousiaste pour les actions héroïques et les grands caractères , surtout pour Gustave- Adolphe, qui, comme on l'ajustement remarqué, est en quelque sorte son Achille : on croit par moments lire un poëme épique. C'est une critique , soit ; mais ne la mérite pas qui veut , et ce n'est point l'émotion généreuse , ni le mouvement poétique du récit qui dépare la proclamation, sincère d'ailleurs et digne, des grands événements : fîerum geslarum pronimtiator sincerus et grandis '. « Le tuent de l'his-
1. M. Duvftu, dans ]Sl Biographie universelle. i. Deoralore, ii, 9.