‹ Vie de SchillerChapitre 7 sur 11 · Kant, Critique du Jugemani · texte numérisé non relu

Kant, Critique du Jugemani

2. Ce discours, à la fols brillant et précis, a été inséré, avec des additioDs considérables, dans le Frankfarter Mateum de 1858, n<* 15 i !5. C'est là que je l'ai lu. Il en a paru tout récemment une traduction dans la Revue germanique <ju)llet lBâ9}. La même Revue a publié, au mois de Tévrier précédent, une autre élude inléressaote ds 11. Fischer, intitulée Die Selbtlbekenntniiu SchilUr't, ■ les Confessians de Schiller. > C'est également un discours prononcé ft léna [dans les premiers jours de mars 1851).

3. Voyez aussi une dissertation de M. Ch. Tomascbek, qui a pour titre Schiller und Kant. le ne sais s'il en a paru une suite, comme semblaient le promettre les mots de Première ditsertation que porte le tilre.

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comme nue peate de sa nature, se rapprochant peu à peu de Eaut, avant même de le connaître. Deux poèmes, tous deux didactiques, mais dont le second est un brillant retour & l'inspiration lyrique, marquent le commencement et la fin du temps qu'il consacra à la philosophie. Dans le premier, les Artistes, il semble qu'on voit le poëte se transformer en philosophe ; dans le second, l'Idéal et la Vie, le philosophe redevenir poëte*. Le premier, pour les idées, est le point de dëpart, fort élevé déjà,. oîi il estpanenu quand il entreprend de gravir les hauteurs de la théorie; le second est le dernier sommet qu'il atteint et d'où il s'élance, reprenant son essor, dans de nouvelles régions de poésie, plus pures et plus saines.

Un desattraits des œuvres philosophiques de Schiller, c'est qu'on assiste, en les lisant dans l'ordre chronologique, à la naissance, aux progrès successifs, à toute l'évolution de sa pensée. Ses divers traités sont bien des parties d'un même tout, mais non pas d'un système arrêté d'avance et immuable; le plan se fait,semodifie, se perfectionne, à mesure que l'édifice s'élève. Et ce n'est pas seulement d'un ouvrage kl'autre qu'on suit ces chai^ements, ce travail de formation. Dans l'un des plus considérables, dans les Lettres sur l'Éducation estkétiqtie de l'homme, du commencement k la fin de l'ouvrage le point de vue change. L'idée d'oîi part l'auteur est que l'homme, avant de devenir moral, doit d'abord (qu'on veuille bien me passer cette terminolt^e) devenir esthétique, c'est-à-dire être ennobli et cultivé par l'art, au moyen du sentiment du beau ; et l'idée k laquelle il aboutit et qui est bien différente, c'est qu'tme fois esthétique, une fois cultivé esthétiquement, il n'a plus à devenir moral, mais l'est devenu.

Pour bien montrer ce que Schiller a emprunté k £ant, et ce qn'il a tiré de son propre fonds, il faudrait exposer, plus en détail que ce n'esticilelieude le faire, ladoctrine du mdlre et analyser les œuvres philosophiques du disciple. C'est un disciple, en effet, mais qui ne jure pas aveuglément sur la parole du msûtre, un disciple qui reste lui-même et n'adopte la doctrine que pour la marquer de son empreinte. < Schiller, dit Guillaume de Humboldt, dans l'introduction déjà citée, s'appropria la nouvelle philosophie d'une manière conforme k sa nature. Il entra peu dans la structure

1. C'est ce que H. Fischer rend très-iDgânieusemeot par un gennuiigma fort e)^ressir, mais qui ne peut se traduire littéralement : > Wenn tich Schiller in dem erslen Gedicht aus der Poésie gleichsam heraut^iloto^irl, so hit er lieh in dem zweiten aus der Philosophie vieder herautgedkhtel. >

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propre du système; mais ii s'attacha k la déduction da principe du beau et de la loi morale. U il fut nécessairement très-frappé de trouver le sentiment naturel , le sentiment humain établi dans ses droits, et fondé philosophiquement dans toute sa pureté. Précisément sur ce point, les théories qui dominaient immédiatement avant Kant avaient déplacé les vrais points de vue, et, en les déplaçant, dégradé le sublime. Mais, d'un autre côté, Schiller, d'après la marche de ses idées, trouva les facultés senûbles de l'homme en partie lésées, en partie insuffisamment appréciées, dans le nouveau système.... Aussi arriva-t-il que, lorsqu'il prononça publiquement, pour la première fois, le nom de Eant dans lo traité de la Grâce et de la IHgnUé, il se présenta comme l'adversaire de ce philosophe, tl étdt dans la nature de Schiller que jamais un grand esprit voisin de lui ne l'attirftt dans sa sphère ; mais une telle influence, tout en le laissant dans la sienne, dans celle qu'il s'était créée lui-même, l'excitait puissamment.. .. Les germes des idées qu'il a développées àaasGràce et Dignité et dans les Lettres esthétiques, se trouventdéjàdans ce qu'il a écnt avant de faire connaissance avec la philosophie de Eant, et ces idées ne nous représentent que le fond intime et original de son esprit. Cependant cette conndssance du système de Kant devint une nouvelle époque dans sa carrière philosophique ; il y trouva un secours et un aiguillon, n ne serait pas besoin d'un bien grand talent de divination pour conjecturer comment Schiller, sans Eant, aurait développé ces idées entièrement propres à lui-même. La liberté de la forme y aurait sans doute gagné. »

L'éditeur de Kant, M. Boseukranz, comparant la Critique du Jugement avec les Observations sur le sentiment du beau et du smblime, qne le philosophe de Eœn%sbei^ avait pubUées vingt-six ans plus t6t, fait remarquer que, dans le plus ancien de ces deux ouvrages, l'esthétique est encore mêlée à la psychologie et à la morale, tandis qne, dans le plus récent, elle est en train de s'en dégager, <■ pour se mettre, dit-il, sur ses pieds,» et former une partie distincte de la science, et il ajoute que c'est Schiller qni a consommé la séparation. Cet éloge, si c'en est un, car on a reproché à Kant, avec raison je crois, d'avoir ici lui-même, aux dépens de la vérité, poussé trop loin l'abstraction, ne s'appUque pas à tous les traités de Schiller. Dans ses recherches sur le Tragique, dans ses premières vues sur le Pathétique, le Sublime, non-seulement la séparation n'est pas encore faite, mais c'est le point de vue moral qui domine sur le point de vue

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esthétique. Dans le traite de la Grâce et de la Dignité, inséré dans la Nouvelle Thalie en 1 793, l'auteur concilie ce douhle aspect et donne au second une importance égale à celle du premier. Pour ne parler que de la plus notable de ses conclusions dans cet opuscule, de celle au moins où il se montre le plus indépendant, il éublit, contrairement à la doctrine de Eant, que ledevoir peut s'accorder avec le penchant, et que de cet accord il résulte une beauté de mœurs, une grâce morale, qui est le devoir devenu inclination, la vertu pratiquée sans lutte et sans effort, l'aisance dans le bien. Kant ne vent pas que jamais l'inclination puisse devenir un ressort moral ; le seul qu'il admette, c'est la loi, ce sont les principes. Toute bonne action suppose un combat, un sacrifice. Le devoir dit à l'homme : ■ C'est par respect, uniquement par respect, que tu dois m'accomplir. •> Schiller, moins austère et plus humain, ne re&se pas d'obéir, mais il demande que cette loi morale qu'il respecte, il lui soit permis de l'aimer. Kant n'approuva pas cet accord entre la dignité, qui réside dans la volonté souveraine maîtrisant la nature, et la grftce, qui consiste dans la beauté de l'âme, dans la volonté affranchissant la nature. Il trouva, tout en rendant hommage au talent du professeur, comme il l'appelle, et ne voulant voir dans leur différence d'opinion qu'un malentendu, qu'il accordait trop à la nature, et portait atteinte par ce compromis à la majesté du devoir, de la loi morale '. Goethe, au contraire, prétendit que ce n'était pas faire à la nature la part assez belle, que l'auteur se montrait ij^at envers cette august« mère, qui, pourtant, ne l'avfût certes pas tnùté en marâtre. H crut même pouvoir s'appliquer à lui-même certains passages assez durs du traité de la Grâce et de la Dignité '. « Et s'ils ne s'appliquent pas à moi, i^ dit-il, si ce ne sont point des personnalités, des allusions, mais des idées absolues, < tant pis : l'abime qui sépare nos deus manières de voir n'en est que plus décidément béant et profond. i> Entre ces deux blâmes contraires, entre ces deux extrêmes, SchiUer n'aurait-il pas trouvé le sage et vrai milieu? Je le crois, mais il faut y rester, et Kant a senti combien la pente pouvait devenir glissante : il a prévu où pouvait conduire cette première concession. En effet, dans les Lettres sur

1. Voy. Religion innerhalb derGreiaen der blossen remun/l, premier morceau, Remarque, t. X, p. 24, note (éd. Roseatr. et Scbub,). Schiller fut tfèsflaué de l'atteotion que le maître avait accordée ï son traiû de la Grâce et de. la Dignité, et de l'éloge qu'il en avait fait, le nommant un ojTrage a composé de main de maJtre. o

î. Voy. Annalen, 1794, t. XXVII des Œuvres, p. 35 et 36.

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l'Éducation esthétique de l'homme, publiées dans \t&Heares, en 1795, Schiller, comme nous l'avons dit, ne se contente plus de cette alliance du bien et du beau, de cette conciliation de la morale et de l'esthétique; il subordonne en quelque sorte la première à la seconde : la culture esthétique, telle qu'il l'entend, contient la culture morale. L'art suffit k former, b parfaire l'homme, k accomplir ici-bas sa vocation, sa destinée ; seul il s'adresse à l'homme tout entier et établit entre sa double uature cette harmonie qui est l'idéal de l'humaine perfection. Le grand prêtre de l'art et du beau, Goethe, ne pouvait manquer d'applaudir à cette doctrine et de s'y reconnaître. Il y avait k peine quelques mois qu'il était en correspondance ^vec Schiller : tme profession de foi si conforme à la sienne, à ses tendances, k sa pratique, et où était inséré un portrait de lui, portrdt aQonyme,maîs à la fois très-beau et très-ressemblant, gagna son cœur et combla cet abime qui lui paraissait mettre obstacle k toute vraie sympathie. Après avoir lu le manuscrit de ces lettres sur l'Éducation de l'homme (elles lui avaient été communiquées avant l'impression), il témoigna vivement sa saUsfaction.à Schiller d'une rencontre si inattendue eutre deux esprits partant de prémisses si diverses, et se félicita de potivoir désormais poursuivre, d'accord avec lui et de compagnie, la route où jusqu'ici il avùt marché seul.

On ne se sent pas le courage d'être aussi sévère qu'il le faudrait peut-être pour cette influence exclusive réservée à l'art, qui unit le monde intellectuel au monde sensible, quand on voit d'une part où aboutit le culte de la matière et la négation théorique on pratique de l'esprit, de l'autre où peut s'^arer l'excès de l'abstraction, ne tenant plus compte de la réalité, des conditions complexes de la vie, des éléments divers de la nature humaine. Cependant, ne poussons pas non plus trop lom l'indulgence pour un système qui peut devenir d'autant plus dangereux, qu'il parait, je ne dirai pas plus désintéressé (c'est un artiste, un poète qui l'a fait), mais plus noble, plus pnr, plus humain, je veux dire plus approprié k notre double substance k la fois. En partant de la théorie de Schiller, une logique rigoureuse pourrait, de conséquence en conséquence, nous mener bien loin, plus loin que l'auteur ne l'eût voulu, je crois. L'art n'est pas la seule chose qui se rapporte k tout notre être , la seule source oii l'kme humaine , sensation, entendement et vouloir, puisse étancher toute sa soif. Ou bien les termes art et beau auraient donc une (elle compréhension qu'ils embrasseraient la religion et la morale.

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le vrai, le bien et le parfait, souR tous leura aspects; le jugement esthétique, pour parler conune Kant, serait le seul qui pCtt, qui dût déterminer la Tolonté, et le goût deviendrait l'arbitre de la vie humaine.

Aux Lettres sur VÈducêXion esthétique se rattacheat les deux dissertatioDs < sur les Limites nécessaires du beau, > et a sur le Danger des mœurs esthétiques, » publiées également dans les Heures, en 1795, et qu'il réunit par la suite eu une seule; un autre traité « sur l'Utilité morale des mœurs esthétiques , » qu'il composa plus tard, et enfin, à certains égards, celui qui est intitulé du Sublime, remaniement, postérieur k 1797, d'uue partie de la dissertation sur k Pathétique, insérée, en 1793, dans la Nouvelle Thalie. De ces divers opuscules , les trois premiers avaient pour objet de répondre à quelques-unes des objections qu'on ne pouvait manquer de faire à sa théorie, et de prévenir (y réussit-il en effet?) certaines conséquences qu'en en pouvait tirer.

De l'esthétique, ainsi considérée dans sou ensemble et k sa plus grande hauteur, il passa à la poétique : il voulut apptiquer les principes sur lesquels il avait fondé toute sa théorie de l'art à la partie de rartqu'ilavaitcnltivée, et à laquelle il n'avait, pour un temps, renoncé qu'afin d'y revenir plus riche, et plus fort, et plus maître de lui. L'ouvrage où il a exposé ses vues sur la poésie est intitulé « De la poéàe naïve et de la poésie de senUment'; > il a paru dans les Heures, eu 1795 et 1796. Une des parties de ce sujet, le tragique, l'avait déjà occupé , comme nous l'avons dit, au commencement de ses travaux de philosophie, et lui avait donné l'occasion d'étudier avec autant d'intérêt que de fruit la Poétique d'Aristote. Maintenant il s'agissait d'embrasser le sujet tout entier et d'y répandre les lumières qu'il devait k Kant et & ses propres méditations.

Aux yeux de Schiller, dam ce traité épistolaire de l'éducation de l'homme , que Goethe trouvait si fort à son goût, l'idéal esthétique, c'était l'équilibre parfait de toutes les puissances de la nature humaine, l'heureuse harmonie des facultés sensibles et intellectuelles, harmonie qui soustrait l'homme, dans son être, à toute influence prédominante, et par là lui assure la vraie liberté. L'homme est appelé et originellement destiné à cet état bienheureux de perfection où toutes ses

I. L'eipressioD que Schiller emploie pour l'opposer ï naïf est sentimaoalisdi. Nous n'avons point pour ce terme d'Équivalent exact en traoçais; c'est plutAt, je crois, de lenltmcnt que sentimeMal; car it a soin de distingner ienHmenialisch du dérivé plus simple sentimental.

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forces et aptitudes se pondèrent et s'accordent. Mais, d'une part, la condition hnmaine en ce inonde, tes nécessités etles misères de la vie réelle ; de l'autre, la culture artificielle qui développe inégalement les iacultés, altèrent la primitive harmonie, et mettent ime différence sans cesse croissante entre l'homme tel qu'il est et l'homme tel qu'il fut et doit être. L'objet de la poésie est de donner i l'humanité sa plus complète expression. Si, pour cela, la poésie n'a qu'à rendre ce qui est, ce qu'elle voit, elle est naïve. Si, au lieu de copier, il faut qu'elle im^ne, qu'à la réalité elle substitue ses aspirations, elle est idéale, ou, pour parler comme Schiller, de sentiment. Cette harmonie, cette beau.té idéale qu'elle cherche, le monde extérieur, l'humanité réelle ne les lui offrent point; elle n'en a point l'expérience, elle n'en a que le désir et le sentiment. L'auteur montre en quoi diffèrent ces deux genres de poésie, quel est le caractère propre de chacun d'eux, et, de ce point de vue, ressort, à ses yeux, la diversité de l'antique et du moderne, du classique et du romantique.

Je ne le suivrai pas dans la distribution en genres et en espèces de la poésie de sentiment, dans l'application qu'il îait de ses idées à quelques grands poètes, les rangeant, ou tout entiers, pour leurs sujets comme pour leur mode d'inspiration, dans l'ime de ces deux grandes classes de poésie, soit naïve, soit de sentiment; ou bien, contraste tant&t heureux, tantât déplaisant, dans l'une, pour le sujet, et dans l'autre, pour la manière de le traiter. Ces développements et d'autres qui s'y mêlent ou s'y rattachent, sont pleins, comme tout rouvr^;e, d'idées ingénieuses, de brillants aperçus, et semés de pensées solides et profondes. Tout ce système de poétique, aussi bien que la théorie générale d'esthétique auquel il appartient, sont-ils propres, dans leur ensemble, à satisfaire un esprit sévère et méthodique? Toutes les parties sont-elles bien coordonnées? Contribuentelles toutes à la beauté, ensemble, et à la solidité de l'édifice? La pensée est-elle partout aussi nette, aussi précise qu'elle doit l'être en pareille matière? Résiste-t-elle toujours, par exemple, à l'épreuve de la traduction, et surtout de la traduction dans noire langue, si exigeante, pour la netteté surtout? Je n'oserais l'affirmer, et cette hésitation n'étonnera pas après ce que j'ai dit de la composition de ces opuscules, de la manière dont le plan se faisait et se modifiait à mesure qu'il s'exécutait. Mais un mérite que personne, je crois, ne leur contestera, en les lisant et en les comprenant dans l'original, c'est la beauté de la forme, c'est l'éclat répandu sur ce fond sérieux

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et aLstrait, l'aisance oratoire et poétique avec laquelle sont manies ces sujets arides. Si le choix des termes était toujours aussi sûr, aussi parfait, d'une part pour la rigueur, de l'autre pour la transparence, que le style est noble et pittoresque, si l'auteur ne se contentait çà et là d'éclairer sa pensée de ce demi-jour dont la langue même qu'il écrit semble parfois s'accommoder trop aisément, on pourrait, étendant ^ la plupart de ces traités et k presque toutes leurs parties un éloge qu'ils méritent eu beaucoup d'endroits, les reconnaître pour d'admirables exemples de la difficulté vaincue et de cette lutte que le style engage avec la pensée, non pour la surpasser , mais uniquement pour s'égaler à elle et l'associer à son triomphe.

Rattachons aux œuvres philosophiques, avant de reprendre la suite de la vie de Schiller , quelques morceaux de critique dignes d'attention, qu'il a écrits à diverses époques : d'abord, une appréciation de VEgmont de Goethe , qui fut insérée en 1788, peu de temps après la publication de la pièce , dans la Gazette universelle de littérature, et où l'idée qu'il se fait du personnage principal, idée fort éloignée de celle de Goethe, met bien en relief la différence de leurs deux génies. Huit ans après, au temps de l'inliEnilé des deux poètes, Schiller se chargea d'arranger cette tragédie pour le théâtre, et il apporta à ce remaniement un esprit de suite et d'inflexible logique que Goethe, tout en s'y soumettant en trèfr^ande partie, jusqu'à sacrifier le rôle de Marguerite de Parme, ne put s'empêcher d'appeler cruel. La récension (comme disent nos voisins) des poésies de Bûrger parut dans la même gazette en 1791. Quand il la republia onze ans plus tard parmi ses opuscules en prose, il ajouta à la fin une note pour dire que son avis n'avait pas changé, que le sentiment qui le lui avait inspiré était juste, qu'il saurait seulement l'appuyer aujourd'hui sur de meilleures raisons. Cependant, il faut le dire, dans ce jugement , qui blessa Bûrger plus peut-être que les rudes coups du sort qui le frappèrent en ce temps-là, la sévérité est poussée non pas seulement jusqu'à la dureté, mais jusqu'à l'injustice. « Cette injustice , dit Bouterweck , ne consiste pas tant dans le blâme , qui , au moins en partie, est toujours fondé, que dans la froideur de l'éloge, trop restreint, et dans le contraste que fait cette froideur avec la chaleur du blâme. > Le noble idéal de poésie auquel Schiller s'était élevé lui faisait prendre en profond dégoût le commun, le trivial, les apparences même de ces défauts, et l'empêchait de voir les mérites

qui, chez Biii^er, en maint endroit, les rachetaient. II ne pouvait goûter le poète dont Goethe, moins ezclmif pourtant, a pu dire qu'il était plat comme son pnblic ; mais an moios Goethe recounaissait-il en même temps qu'il avait un talent décidé , hien allemand (éloge mérité, mais Ini-méme iusuifisant), et il avonait que Schiller c avait présenta un peu durement à Burger son miroir d'un poli idéal , et qu'on pouvait, pour cette raison , prendre le parti de l'auteur maltraité. »

Les poésies de Matthisson trouvèrent le critique plus indulgent , et cependant c'est en 1794, postérieurement à l'étude qu'il fit de Kant , où il puisa des principes plus arrêtés et pins sévères, qu'il les apprécia dans la même Gazelle Utléraire. H avait va, comme nous l'avons dit, Bûi^er à Weimar, et l'homme avait nui au poète; de même, avant d'écrire son jugement sur Matthisson, il avait fait sa connaissance, en Wurtemhei^, dans un voyage dont nous parlerons bientôt, et l'homme à ses yeux fit valoir et le poète et le genre de poésie qu'il cultivait.

Mentionnons enfin la préface qu'il composa en 1 792 pour une traduction des Causes célèbres de Pitaval , et la recommandation , toujours dans laCazette /inéroire, en 1795, du Calendrier des /ardtns, pubhé par Gotta. Dans la première , il développe surtout cette idée, qu'il n'est rien de plus instructif dans l'histoire de fhonmie que le récit de ses égarements; dans la seconde, il nous donne son avis sur une matière bien différente et préfère soit à la grande horticulture française, trop régulière, trop alignée à son gré, soit à la liberté, à la variété excessive des jardins anglais , un certain milien tempéré entre ces deux extrêmes. Dès 1793, dans ses Considérations sur divers si^ets d^esthétigue, il rapprochait du style français des parcs, la manière de nos tragiques ; do style anglais, celle de Shakspeare : entre les deux tbé&tres aussi , on le sait , il voulait et cherchait un miheu. lie petit poëme intitulé la Promenade est de la même époque et inspiré par le même goût que le morceau sur le Calendrier des Jardiais. Une excursion plus directe encore dans le domaine des arts est la dissertation écrite en 1800, k l'occasion d'un concours de dessin dont le sujet était les adieux d'Hector et d'Andromaque, et adressée , sons forme de lettre, k (joethe , en sa qualité d'éditeur des Propylées. On peut, je crois, remarquer, sans être bien exigeant, que l'auteur n'est point là sur son terrain : c'est un sujet où l'exercice, plus encore que l'aptitude spéciale, parait lui manquer.

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n est temps de revenir au récit de sa vie. Pendant qu'il était aux eaux de Carlsbad vers la fin de juin 1791, le bruit de sa mort se répandit et parvint aux oreilles d'un admirateur aussi tendre qu'exalté, du Danois Jens Ba^esen , qui avait fait sa connaissance l'année précédente, en passant k léna. Baggesen avait reçu cette triste nouvelle au moment oii il s'apprêtait & partir avec sa femme pour une petite excursion qu'il avait projeté de faire à Hellebeck, k cinq milles et demi au nord de Copenhague , en compagnie du comte et de la comtesse de Schimmelmann , enthousiastes , comme lui , de Schiller. Un des plaisirs que se promettaient les quatre amis était de chanter au bord de la mer, dans ce site admirable , dit-on , et sublime, VHymne à la /oie de leur poète favori. Ils ne renoncèrent pas au voyage, mais changèrent en fête funèbre la partie de plaisir, et en triste élégie l'hymne à la joie , chant d'union fraternelle, que Ba^esen , par l'addition d'une strophe de regret et d'éloge , appropria k la disposition des cœurs. Puis on lut en commun les scènes les plus touchantes de don Carlos , les Dieux de la Grèce , d'autres morceaux où se peignait la noble âme du poëte, de ce Baphael, disait Baggesen, mort avant d'avoir peint sa Transfiguration. Schiller, revenu d'Erfurt k léna, était bien faible encore , quand Reinhold , avec qui Baggesen était en correspondance, vint lui lire le récit de cet hommage k sa mémoire, anticipé grâce k Dieu ! H l'entendit avec une douce et reconnaissante émotion, ne s'attendant guère alors au généreux témo^age de sympathie qui devait suivre de près cette erreur, cette apothéose avant la mort. Baggesen, ravide joie, en apprenant la résurrection, comme il dit dans une de ses lettres , de l'immortel écrivain , se hâta de faire part de l'heureuse nouvelle au ministre comte de Schimmelmann, et au prince Chrétien-Frédéric de Holstein-Ângustenboui^ , k qui il avait fait partager aussi le culte qu'il vouait k Schiller, les espérances qu'il fondait sur lui. Il leur communiqua en même temps les renseignements qu'il tenait de Beiohold sur la situation précaire du poëte, sur la double et inconciliable nécessité où il se trouvait de travailler pour vivre et de se reposer pour rétablir sa santé. La délibération ne fut pas longue. Le prince et le ministre se réunirent pour offrir k Schiller un présent de trois mille thalers ' , réparti en une pension annuelle de mille thalers pendant trois années consécutives , sans antre condition que de prendre du repos et < d'éloigner le danger qui

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