‹ Vie de SchillerChapitre 8 sur 11 · I. U,2S0 francs · texte numérisé non relu

I. U,2S0 francs

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menaçait sa vie. < Ils ne lui cachaient pas qu'ils seraient heureux de le voir venir demeurer auprès d'eux à Copenhague, et lui promettaient,' pour peu que cette perspective lui plût , de lui assurer, après son entière ^érison, une honorable position dans le service de l'État. < Mais, ajoutaient-ils, nous abandonnons cela à votre libre choix. Nous désirons conserver à l'humanité un de ses maîtres, et toute autre considération doit être subordonnée à ce désir. > La lettre des deux Mécènes, datée du 27 novembre 1791 , a bien le cachet du temps : « ils ne connaissent d'autre orgueil qiie celui d'être hommes , citoyens de la grande république dont les limites embrassent plus que la vie d'une génération , plus que les bornes de l'univers; > mais du reste l'offre était faite avec une si discrète délicatesse que Schiller put et dut l'accepter sans hésitation. C'était d'ailleurs , dans ses mains, il le sentait, un argent placé à glorieux intérêt. L'émotion qu'il ressentit à la lecture de ce message inattendu fut si vive que l'on conçut de nouvelles alarmes pour sa santé, et qu'il fut obligé de différer de quelques jours ses remercîments. Nous n'avons pas la lettre qu'il écrivit aux deux généreux Danois, mais bien celle qu'il adressa k Ba^esen qui avait appelé sur lui leur munificence. Il y peint éloquemment les épreuves de sa vie passée, la nécessité où il s'était trouvé de vivre des produits de son esprit avant que son esprit fût mûr et formé par l'étude, le regret amer qu'il sentait, à chacune de ses œuvres, de rester si fort au-dessous de l'idéal qu'il concevait; enfin la triste perspective d'engager, affaibli, malade, plus pauvre d'espérance, une lutte contre le destin, perspective qui s'ouvrait devant lui au moment même où il reçut les lettres venues de Danemark. ■ Je l'obtiens enfin, continue-t-il, cette liberté de l'esprit si longtemps, si ardemment désirée, le libre choix de mon activité. J'aurai du loisir, et par là le moyen de retrouver ma santé perdue, ou, sinon, le trouble de l'esprit ne donnera plus du moins de nouveaux aliments à ma maladie. Je porte sur l'avenir un regard serein, et, supposé même que l'événement prouve que ma confiance en moimême n'était qu'une flatteuse illusion par laquelle mon orgueil humilié se vengeait du destin, au moins ne sera-ce pas la constance qui me fera défaut, pour justifier les espérances que deux citoyens éiiainents de notre siècle ont fondées sur moi. Gomme mon lot en ce monde ne me permet pas d'exercer à leur manière une bienfaisante influence, je veux essayer de bien faire de la seule façon qui me soii possible, et puisse en mot le germe qu'ils ont semé se développer

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en une belle floraison pour lliumauité t > H parle ensuite de l'invitation qu'on lui a faite d'aUer vivre à Copenha^e et exprime un vif regret de ne pouvoir l'accepter, pour sa santé d'abord, puis à cause de ses relations avec le duc de Saxe-Weimar, s de la volonté de qui il ne dépend pas, dit-il, que j'aie plus de loisir. ■> Voilà donc notre poète, pour la première fois de sa vie, préservé des soucis du lendemain, etassuré,pourun temps, du pain de chaque jour, en état d'acquitter enfin ses vieilles dettes désespérées, heureux surtout de n'être plus à la tâche, à la chaîne, de pouvoir attendre l'inspiration.

Les deux nobles Danois, particuhërement le comte de Schimmelmann, avaient recommandé le secret et ne voulaient pas être nommés. Mais Schiller pouvait-il taire leur bienfait à ses parents, & Kœmer, à Gharles-Auguateî Kœmer, dans sa joie, ne fut pas discret, et, de proche eu proche, l'histoire parvint à un journal de Francfort, qui naturellement n'eut rien de plus pressé que de la raconter tout au long. Schiller en témoigna un très-vif déplaisir : ce qui le fâcha surtout, c'est qu'il put craindre que le duc de Weimar, qui du reste prit tme grande part k son bonheur, n'eût su la nouvelle par la gazette et le bruit public avant de recevoir la lettre où lui-même la lui apprenait confidentiellement. Mais ce chagrin ne dura pas longtemps. ■ Bien ne lui manquait, écrit-il à Eœrner au mois de février, pour être le plus heureux des hommes : rien, hélas! que sa santé d'autrefois. »

Un des fruits les plus doux de son indépendance, ce fut de pouvoir se livrer à son gré aux études de philosophie dont nous avons, il n'y a qu'un moment, embrassé l'ensemble. Avant d'en donner les résultats au public, il fit de plusieurs des ouvrages qu'il inséra, comme nous l'avons dit, dans des revues, l'objet de leçons privées, devant un auditoire choisi (privalissime, disent nos voisins). L'exposé de tout son système, il le dédia, en témoignage de reconnaissance , au prince d'Augustenboui^ : ce fut à lui , et non à Eœmer, comme c'était d'abord son intention, qu'il adressa les Lettres sur l'Éducation esthétique de l'homme. Il consacra aussi une partie de ses premiers loisirs, comme on peut le voir par les dates que nous avons indiquées plus haut, à terminer son Histoire de- la guerre de trente ans.

Au travail, aux joies de l'esprit (il publia encore, en 1792,1a première partie de ses opuscules en prose), son aisance lui permit de joindre les distractions salutaires, les satisfactions du cœur. Au

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cominetiœment de juin, il fit, avec im ami de Ba^Bsen qui étudiait à léna, le voyage de Dresde, pour rendre visite à son ami Kœmer : malheureusement son plaisir fut troublé par des accès de sou mal. A son retour k léna, il eut le bonheur de recevoir dans sa maison sa mère chérie, dont il vivait séparé depuissi longtemps, que sa fuite de Stuttgart avait tant afiligée, et à qui, depuis ces cruels adieux, il avait fait verser, malheureux dans sa gloire, tant de larmes de douleur et de joie. Mie venait de guérir, ainsi que sou fils, d'une grave maladie; elle lui amenait sa dernière fille, Nanette, la plus jeune sœur du poëte, ntuve enfant de quinze ans, pleine de talent, dit^n, et (pu n'avait pas de pins grand plaisir que de débiter des tirades des poëmes de son frère. Elle était de celles que Dieu ne fait que montrer à la terre : elle mourut peu de temps après, avant d'avoir accompli sa dis-neuvième année.

A cette époque de la vie de Schiller, les événemente abondent. Quelques semaines avant la visite de sa mère, l'Assemblée l^slalive de France lui décerna un honneur dont il eût été, je crois, plus fier deux ou trois ans plus tôt. Sur la proposition de Guadet, parlant au nom de la commission extraordinaire, elle adopta,le 26 août 1 792, un décret qui conférait le titre de citoyen français à dix-Bept étrangers, de célébrité fort diverse, et au nombre desquels se trouvaient, avec Wilberforce, Washington, Kosciusko, etc., les Allemands Gampe, Klopstock, et l'orateur du genre humain, Anacharsis Gloots. Un membre, dont le nom est demeuré inconnu, mais qui sans doute se souvenait d'avoir lu, quelques mois auparavant, dans le Moniteur, que « la tragédie de Fiesqiie, ouvrage du génie, était la conjuration du républicanisme contre la monarchie, la lutte des principes mise en action, le plus beau triomphe dn républicanisme en théorie et dans le fait', > demanda que le nom du sieur Schiller, publiciste allemand, fût ajouté k cette hste ■ des amis de la liberté et de la fraternité universelle. > L'Assemblée y consentit sans hésiter, sachant, je suppose, ce qu'elle faisait, un peu mieux du moins que le scribe qui , dans le procès-verbal de la séance, métamorphosa Schiller en Giller. Le Monitewr, ne trouvant sans doute pas au mot une physionomie assez étrangère, allongea Giller en Gilleers ; le Butlelin des lois , moins lettré , imprima tout bonnement Gille , et

e bizarre faute d'impression , le journal

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VIE DE SCHILLER. Ul

c'est, d vanité de la gloire! à M. GiUe, pubUctste aUemand, en Allemagne, que le mimstre de l'intérieur, Roland, adressa, le 10 octobre suivant, l'an i" de la RépuLlique française, un imprimé, revêtu du sceau de l'État, de la loi du 26 août, signée Glaviëre et contre-signée Danton ' . Ce diplôme, accompagnéj b tout hasard, d'une lettre très-flatteuse pour le mystérieux personnage, embarrassa fort, on se l'explique, les Œdipe des postes allemandes; cependant, an bout de cinq ans, il arriva, grâce k Campe, à sa destination*. C'était im peu tard : depuis le jour où la loi avait été portée jusqu'à celui où le brevet fut remis aux mains de Schiller, son opinion sur la révolution française avait bien changé. Vers le miheude 1792, son enthousiasme était déjà plus qu'attiédi; déjii cet hommage, au moment oîi on le lui rendait, ne s'adressait plus k ce qu'il était, mais il sou passé, & l'auteur des Brigands et de Fiesque. Alors toutefois il eût pu être fier encore, il l'eût été sans doute, de t ces sentiments que lui témoignait un grand peuple, comme disait la lettre d'envoi de Roland, dans l'enthousiasme des premiers jours de sa liberté. ■ Mais, depuis, les belles espérances s'étaient éteintes dans le sang; le diplôme lui-même rappelait d'affreux souvenirs : celui qui avait proposé le décret, tous ceux dont il portait les signatures ou étaient montés sur l'échafaud ou s'étaient donné la mort pour n'y pas monter.

Schiller avait été surtout indigné de la condamnation et du supplice de Louis XVI : il avait été sur le point de descendre lui-même dans l'arène, de joindre sa vois à celle des avocats du roi; déjà il

1. J'ai vârifiâ dans les recueils que je cite ces diverses transformations si Mzarres. Le procès-verltal de la séance du 26 août a Giller (yoy. t, XIII dea Proeit-verbaux, p. 358); le manuscrit, déposé aui ArchÎTes de l'Empire, est conforma au teite imprimé. Je trouve en outre dans le procès-verbal cette mention curieuse : <> Un citoyen admis i la barre demande la mSme (ïiveur [le droit de cité) pour deui autres hommes illustres de l'Allemagne (ils ne sont pas nommés). Cette demande est renvoyée au comité de l'instruction publique, n — Le MoniUvr du 28 août, dans son bulletin de l'Assemblée nationale, écrit GâUeri, et la Collection générale de» lois (t. X, in-4, p. 655, n°3372), ainsi que l'imprimé envoyé k Schiller et la lettre de Roland, substituent à ces deux orthographes la forme, par trop Tranfaise pour le coup, de Gille. La minute manuscrite de la loi, conservée aux Archives, porte encore Giller, ainsi que me l'a affirmé, après vériBcalion, mon savant et obligeant confrère, H. le comte de Laborde, directeur général des Archives de l'Empire; c'est donc i l'imprimerie du Bulletin du loit que la dernière muliUlion, d'où est résulté le nom de GiUe, a été faite.

3. On le conserve dans la Bibliothèque publique de Weimar, où Je l'ai tu il y a quelques années.

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demandait à Kœmer de lui trouver un habile traducteur pour mettre en français un mémoire qu'il voulait adresser à la Convention, au nom de tout le peuple allemand. • Je crois, dit-il, qu'en de telles occasions on ne peut demeurer indolent et inactif. i Les événements marchaient si vite en France que son mémoire n'eût pu être qu'une éloquente et tardive protestation. Je regrette cependant qu'il ne l'ait pas écrit : il était digne de plaider une telle cause.

Dès 1793, voyant dans quelle voie la Répul]lique française s'engageait, il en prédit la fin prochaine. Voici, au rapport de sa bellesœur, Mme de Wolzogen', le ji^ment prophétique qu'il exprima un jour, en s'entretenant , pendant son séjour à Stuttgart, dont nous allons parler, avec son ancien camarade, le docteur de Hoven : < Les vrais principes qu'il faut donner pour fondement à une constitution civile réellement heureuse, ne sont pas encore si communs parmi les hommes. Us ne sont encore nulle part qu'ici, dit-il en montrant un livre de Rant, la Critique de la Raison pratique, qui était précisément sur la table. Puis, il faudrait, et c'est la chose principale, qne le peuple fût mûr pour une telle constitution : or il s'en faut de beancoup , il s'en faut de tout, qu'il le soit La République finira aussi rapidement qu'elle est née ; la constitution républicaine aboutira à im état d'anarchie, et tôt ou tard un homme de grande intelligence, un homme énergique paraîtra, n'importe d'oti il vienne, qui se fera le maître , non-seulement de la France, mais peut-être aussi d'une grande partie de l'Europe. » H ne désespéra pas pour cela de l'humanité, il ne prit point eu haine la liberté ; mais, se dérobant au présent, à la triste réalité, contre laquelle, smtout avec son caractère, son genre d'esprit, sa santé, il ne pouvait rien, il se réfugia plus que jamais, ouvrier de l'avenir, dans les régions de la pensée, où le beau réside, où se prépare le progrès.

Au printemps de 1793, sa santé, toujours aussi incertaine, après lui avoir interdit l'enseignement pubhc, le força de renoncer aussi au cours privé qu'il faisait chez lui. Il alla s'élabbr hors de la ville, comptant, pour se rétabUr, sur l'heureuse influence de l'air des champs. ■ C'est aujourd'hui, écrit-il à Kœmer le 7 avril, que j'ai enfin déménagé pour aller demenrer dans mon jardin, et je ne sois pas peu réjoui de voir la campagne et le ciel. Pendant tout cet hiver.

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VIE DE SGHILLEH. 113

c'est à peine si j'ai pu cinq fois aller en plein air, et maintenant je me sens comme un prisonnier qui vient pour la première fois il la lumière du jour. > Malheureusement le temps était mauvais et le changement de séjour lui fut moins salutaire qu'il ne l'avait espéré. Souvent il était si souffrant qu'il n'avait plus aucun goût à l'étude, « à penser, dit-il, et à écrire. » Dès que son mal lui laissait quelque répit, il se remettait au travail, soit & ses traités d'esthétique, soit à la révision des poésies de sa jeunesse, dont il préparait un recueil. H consulte, au sujet de cette révision, son aristarque ordinaire, Eœmer, qui l'engage à n'être pas trop sévère. • Corrige les fantes de langue et de versification, mais sois indulgent pour un certain luxe d'images, pour la fougue juvénile, qui doit te déplaire aujourd'hui que tu as chai^ de manière, mais qui convient au ton de quelques-uns de ces poèmes, fort estimables en leur genre. Je sais bien ce que le goût plus mûr rejette; mais il suffira pour ta justification d'écrire la date au haut de chaque poème. > Kœmer n'avait plus l'Anthologie; il indique de mémoire à son ami dix-sept morceaux, soit contenus dans ce recueil, soit d'une date postérieure, qui, à ses yeux, méritent, sansnuldoule,d'êtreconservés. En tête, il place le& Artistes, dont Schiller, les jugeant en philosophe pins qu'en poète, n'est plus content, bien que ce soit sa plus récente poésie ; et la raison de ce mécontentement, c'est que ses idées sur l'art se sont depuis bien étendues et que ses points de vue ont changé. Parmi les pièces que Kœmer a omises dans sa liste, l'auteur demande grâce pour Hector et Andromaque, qu'il nomme l'une de ses meilleures , et il panse qu'Amalie dans le jardin et le Ravissement, une des poésies à Laure, sont dignes aussi de pardon. £n revanche, il aurait bien envie de sacrifier Laure au clavecin, que son ami a épai^ée. Ce qui le charme dans ce travail de correction, c'est qu'il se sent encore poète. « Je pense, dit-il, que lu seras forcé d'avouer, en relisant, après ma révision, et sous leur forme nouvelle, mes IHeux de la Grèce, que les Muses ne m'ont pas encore abandonné, et que la critique n'a pas fait fuir l'inspiration. •

n y avait onze ans que Schiller était loin de son pays. Un vif désir de le revoir, de respirer l'air natal, de visiter sa famille, s'empara de son cœur. Dans une lettre du 1" juillet, il annonce son voyage à Kœmer, comme une résolution arrêtée. « C'est tout l'espoir de mon père, lui dit-il, et je lui dois celte marque d'affection. Au mois d'octobre, il aura soixante-dix ans; l'on ne peut donc plus avec lui rien

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remettre. ■ Il attead aussi d'heureux effets de ce changement d'aîr pour sa santé , pour celle de sa kmme, qui , depuis quelques mois, lui cause de l'inquiétude. Il fut rassuré, grâce k Dieu, sur le compte .de Charlotte, avant de quitter léna, et aux alarmes succéda un doux espoir. « Je ne puis dire, écrit-il, combien j'ai le cœur content, depuis que mon inquiétude s'est dissipée, et que je vois venir le jour qui doit mettre le comble à mon bonheur domestique. J'avais souvent besoin de toute ma philosophie pour tenir éveillé mon courage, en voyant souffrir ma Charlotte, en sentant la décadence de ma propre santé. Maintenant je suis délivré de la moitié de ma peine, et l'autre moitié , celle qui me touche personnellement, m'est aussi bien moins sensible. B me semble voir le flambeau de ma vie qui s'éteint se rallumer à celai d'une autre, et je snis réconcilié avec le destin. ■■ C'était à Heilbronn, ville libre impériale, qu'il comptait passer l'hiver. Il y arriva avec sa femme le 8 août, très-fatigué du voyage, et obligé de garder le lit pendant les premiers jours; mais la vue de ses parents et de ses sœurs, qui s'étaient empressés d'accourir k Heilbronn , le bon accueil qu'il reçut des autorités de la ville , de tous ses concitoyens , le bonheur de se sentir dans sou pays , non loin des lieux où il était né ( il les pouvait découvrir du haut du Wartberg) , tout se réunit pour réjouir son cœur, et la joie parut ranimer sa santé.

C'était toujours Gharles-Eugëoe qui régnait en Wurtemhei^; Schiller lui adressa une lettre respectueuse et n'obtint pas de réponse, mais il apprit par des amis que le duc avait dit : < Si Schiller entre en Wurtembei^, je l'ignorerai. » Il y entra en effet, et visita Lud- . wigsboui^ et la Sohtude, sans aller rendre ses devoirs au roi de Souabe, comme il le nomme. Sûr de n'être pas inquiété, et c'était tout ce qu'il voulait du duc, il quitta,, peu après cette visite, Heilbronn, oii il était trop loin des siens, et où, du reste, il ne se plaisait pas, pour venir s'établir à Ludwigsbourg , qui n'est qu'à trois lieues de la Sohtude, où demeuraient ses parents, ainsi que de Stuttgart. C'est Ik, dans cette petite ville, toute pleine des souvenirs de son enfance, qu'il goûlales premières joies de la paternité: le lli septembre 1793, Charlotte lui donna un fils, qu'il nomma Charles-Frédéric-Lonis'. Après l'accouchement, qui fut long et pénible, et pen-

1. Cbarles-Frédérïc-Louis Schiller est mort à Stuttgart le 21 juin 1857, à l'ftge de soiiaDte.qualre ans. 11 avait été conservateur des forËts (Oberfôrsier) et avait réside successivement k Rattweil, à NeustadI, k Lorch et ï GmOnd. Il a

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dant lequel il fît de vains efforts pour déguiser ses alarmes, son bonheur éclata avec transport. Quel idéal, même pour un Schiller, vaut une teUe réalité? Un de ses anciens camarades, Conz, nous raconte que c'était plaisir de le voir admirer, caresser du regard, observer avec tendresse ■ son fils d'or (sdnen Goldsohn), le Charles de son cœur, « comme il l'appelait. Il venait de lire les Institutions oratoires, il voulait l'élever selou les principes de Quintilien, écrire lui-même, à son intention, un traité de l'éducation. • Autant qn'O dépendra de moi, j'en ferai, diuil gaiement dans une de ses lettres, écrite cinq jours après l'heureux événement , un héros de plume {einen Federheld), afin qu'il puisse écrire la seconde partie des ouvrages que son père a commencés, et, s'il plaît à Dieu, commencera encore. »

n retrouva à Ludwigsbonrg son condisciple de Hoven, devenu médecin de la cour, qui prodigua les soins les plus attentifs à la femme de son ami. Elle put bientôt s'en passer. > La mère et l'enfant se portent très-bien, écrit l'heureux père, et j'ai du moins le bonheur d'être maintenant le seul malade dans ma maison. > De Hoven fut émerveillé des changements qu'il remarqua dans la personne de Schiller, mais attristé en même temps de l'état de sa santé. • Son feu juvénile s'était adouci , raconte-Uil ; il avait beaucoup pins de dignité dans toute sa manière d'être ; à la négligence d'autrefois s'était substituée une bienséance élégante, et sa maigreur, son apparence pftle et maladive achevaient ce que son af^>ect avait d'intéressant. Malheureusement la douceur de sou commerce était troublée fréquemment, presque tous les jours, par ses indispositions ; mais aux heures où il se trouvait mieux, avec quelle abondance s'épanchait la richesse de son esprit ! combien son coeur tendre et sympathique se montrait aimant I avec quelle évidence s'exprimait dans tous ses discours, dans toutes ses actions, son noble caractère! quelle bienséance dans sa gaieté, jadis un peu abandonnée I quelle dignité jusque dans ses plaisanteries! Bref, il était devenu un homme accompli. ■

Charles-Eugène, qui était déjà très-gravement malade au moment oii Schiller lui écrivit, mourut le 24 octobre. Son ancien élève put dire de lui, comme Corneille de Richelieu :

11 m'a fait trop de bien pour en dire du mal , 11 m'a fait trop de mal pour en dire du bien;

ou plutftt on s'explique que tour k tour, selon les souvenirs qtii pret otSder dans l'trnée

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naient le dessus, il en ait parlé avec éloge et blâme; que, dans une promenade en compagnie de Hoven, il contemple sa tombe avec émotion et mette ses qualités au-dessus de ses défauts, et que dans une lettre à Kœrner il laisse échapper cette phrase amère : ■ La mort du vieil Hérode n'a nulle influence sur moi ni sur ma famille, sinon en ce sens que tous ceux qui avaient affaire directement au maître, comme mon përe, se trouvent très-bien d'avoir maintenant devant eux un homme. C'est ce qu'est le nouveau duc (Frédéric-Eugène), dans toutes les bonnes et mauvaises acceptions du mot. > Cependant, malgré les instances de son père, il ne voulut pas adresser à ce nouveau duc un hommage poétique, qu'on eût pris peut-être pour une marque de la joie que lui causait la mort de son prédécesseur. La lettre qui renferme les paroles sévères que nous venons de citer est, du reste, une des plus tristes que Schiller ait écrites, la plus sombre de toutes, pent-étre. Son mal si opiniàtre.sansnul progrès, ditnl, ni en bien ni en mal, l'accable et le décourage. H est mécontent des autres et de lui-même, il doute de son génie, désespère de l'avenir. ■ Fasse le ciel que la patience ne m'échappe pas, et qu'une vie si souvent interrompue par une véritable mort garde encore pour moi quelque prix! » Après cette lettre, pendant près de deux mois, il garde le silence, il ne veut ni ne peut plus correspondre avec personne. Le 3 février 1794, il écrit k Kœmer : • Je vis encore et le fatal mois de janvier est passé; c'est donc, il faut l'espérer, encore un répit pour quelque temps. > Puis, après ce triste début, après quelques nouvelles rapides de sa femme, de * son cher petit, qui est vif comme la vie même, > il se met à lui parler de ses Lettres esthétiqties, lui expose longuement toute une théorie du génie, de la science, de l'art. Au milieu de mars, il lui annonce qu'il a changé de séjour, qu'il est k Stuttgart. Combien il regrette de ne s'y être pas établi plus tôt, d'être resté privé si longtemps de toute société attrayante, de tout contact avec de <■ bonnes têtes! > Il jouit surtout du commerce du sculpteur Dannecker, qui avait été son condisciple k l'Académie militaire. Cett« école, qui leur avait laissé sans doute à tous deux des souvenirs de nature fort diverse, ne survécut pas k son fondateur,et les deux camarades purent en déplorer ensemble, comme Schiller le fait pour son compte dans une lettre de ce temps-lk, la suppression. Dannecker avait passé quatre ans k Rome, il s'y était admirablement cultivé, et ses entretiens étaient pour nolreauteur, alors occupé de la philosophie de l'art, aussi utiles qu'agréables. Un

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précieux souvenir de leur reocontre esl le beau buste da poète, que Danuecker, proËtaut de l'occasion, s'empressa de modeler, et qui orne aujourd'hui la bibliothèque grand-ducale de Weimar.

Schiller fit connaissance à cette époque avec quelques autres hommes distingués, parmi lesquels il faut compter Matthisson, dont nous avons déjà parlé, et Fichte, qui venait de Suisse et était h la veille de partir pour léna, oîi il devait professer la philosophie k la place de Beii^old . Il rencontra Fichte k Tûbingae, en allant y rendre visite à son ami et ancien maître Abel, qui se montra fier de son élève , et heureux de le voir si près du but auquel il avait aspiré, bien qu'il l'enleudit se plaindre d'être toujours loin de son idéal, et qu'il le vtt tendre sans cesse & une plus grande perfection. A Ludwigsbourg, il avait retrouvé dans ses modestes fonctions d'autrefois son vieux professeur lahn , et des élèves qui étaient alors sur ces bancs où lui-même il s'était assis jadis, ont raconté qu'il avait pris plaisir plus d'une fois k leur venir faire la classe au lieu et place de l'instituteur émérite.

Pendant son voyage k Tubingue, il entra en relation avec la librairie Gotta, k la tête de laquelle étaient alors Frédéric Gotta, depuis baron Gotta de Cottendorf, et Chr. J. Zahn, qui plus lard composa la belle mélodie de la chanson des cavaliers du Camp de Wal- Imslein. Ce fut une relation durable d'amitié et d'affaires, et c'est dans ses entreliens avec ces deux hommes de mérite que fut conçu k cette époque le double plan de la Gazelle potitiqtie que dirigea Posselt, au refus de Schiller, et que publie encore aujourd'hui la maison Gotta sous le nom de Gazette universelle, et du journal littéraire mensuel que nous verrons bientôt paraître sons le titre des Heures, et k la direction duquel Schiller se consacra avec la plus grande ardeur.

Sa pension danoise allait cesser à la fin de 1794; il fallait y substituer une autre source de revenu, qu'il espérait s'ouvrir au moyen de cette publication périodique. < Il faut, disait-il, que ce journal soit une œuvre qui fasse époque, que tout ce qui prétend avoir du goût nous achète et nous lise. ■ Une autre perspective, si sa sauté nelalnieût interdite, luiaurait pourtant, ce semble, souri davantage. > Faut-il que ma maladie me contrarie en toute chose ? écrivait-il à Kœrner au mois d'octobre 1793. Je pourrais vraisemblablement obtenir d'être placé k Weimar eu qualité de professeur auprès du jeune prince. Selon toute apparence, sou plan d'éducation, maintenant qu'il a dix ans, sera étendu, et comme je suis très-bien auprès du

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duc et aussi de la duchesse, et qu'on aurait à me donner de moins qu'à un autre ce que je touche déjè comme émoluments de ma chaire h léna, la chose réussirait sans doute. J'aurais alors k Weimar une existence trës-tolérable. Mais mes indispositions ne me permettent pas du tout de penser à contracter une obligation. Ce ne serait pas un mauvais poste auprès de notre prince, pour les espérances futures aussi, qui, maintenant que j'ai un enfant, me sont moins indifférentes. ■ Ce prince, fils et successeur de Charles- Auguste, que Schiller eût voulu enseigner, j'ai eu fort souvent l'honneur de le voir lorsqu'il venait visiter la fille de sa sœur, Mme la duchesse d'Orléans, dans l'asile qu'il lui avait ouvert, et témoigner la plus tendre sollicitude à ses petits-ueveux, mes augustes élèves. Quelle influence eût exercée sur lui un maître tel que Schiller? Je ne sais, mais il n'eftl pu lu inspirer assurément une plus noble et plus touchante bonté, ni dans ses rapports avec ses sujets, une plus loyale droiture.

Après neuf mois de séjour dans son pays, Schiller retourna vers le milieu de mai à léua. Jamais peut-être il n'avait été plus riche en projets d'études et de publications, et ce fut pour lui une grande satisfaction de s'en pouvoir entretenir avec un ami tel que Guillaume de Humboldt, qu'il trouva à léna, à son retour, et dont la société avait le plus grand charme pour lui. Il appréciait beaucoup ses qua* lités aimables et solides : * Mes idées, disait-il k Kœmer, se développent, en causant avec lui, d'une manière plus heureuse et pins rapide. U y a dans son être un tout complet qu'on voit très-rarement et que je n'avais trouvé qu'on toi jusqu'ici. « La philosophie et la poésie se disputaient encore sa préférence. En Souabe, la poésie avait recommencé à faire valoir ses droits : il avait lu les Grecs, surtout Homère, dans la traduction de Voss; il avait médité, travaillé son plan de Wdknslein; mais en même temps il avait continué ses Lettres sur VÈducation esthétique et poursuivi l'étude de Kant, dont la Critique du Jugement ne le quittait pas, même quand la maladie le retenait au lit : elle était alors près de lui sur sa table, parmi les drogues et les fioles , et une fois il raconta plaisamment à Hoven qu'une nuit, son domestique, qui le gardait, avait dévoré consciencieusement tout le livre d'un trait, pour se tenir éveillé, et qu'ensuite il ne s'était plaint en aucune façon de l'effet de cet aliment abstrait , comme le faisait eu ce temps-là son mdire , qui commençait i craindre qu'une trop longue attention apportée aux

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problèmes de philosophie n'eût refroidi sa verve poétique. Son WalleJistein l'effrayait. Annonçant k Kœmer qu'il allait, tout en s'occupantde son traité de la Poésie ruiive, se remettra & penser au plan de ce drame, il lui disait : c Ce travail m'iuquièle vraimeot et me fait peur.... Que faire? Je risque k cette entreprise sept ou huit mois de ma vie, dont j'ai de bonnes raisons de tenir grand compte, et je m'expose au danger d'enfanter quelque œuvre avortée. Ce que j'ai produit jusqu'ici dans le genre dramatique n'est pas très-propre à me donner du courage, et un ouvrage artificiel comme don Carlos me répugnerait aujourd'hui, quelque endin que je soisk le pardonner k cette époque de ma vie intellectuelle. Je puis dire, dans le sens le plus propre du mot, que j'entre dans mie carrière inconnue, ou du moins que je n'ai pas essayée; car, en fait de poésie, j'ai de* puis trois, quatre ans, complètement dépouillé le vieil homme pour devenir un homme nouveau. > Puis il prie son ami de le juger, de le peser, de lui dire son fait : < Sois sévère envers moi conmie tu le serais envers ton ennemi, comme tu le serais pour toi-même. >

. Mais, dans cette voie nouvelle, dit avec raison M'. J.W. Scheffer dans son élégante esquisse de la vie de Schiller, Kœmer ne pouvait plus être son vrai guide ; Guillaume de Humboldt lui-même et Fichte, avec lesquels il entretenait alors k léna un profitable commerce d'amitié, étaient plus utiles au penseur qu'au poète. Pour qu'il marchât dans cette carrière avec sûreté et succès, il fallait l'aibance avec Goethe : ce contact intellectuel donna la formule magique par laquelle le trésor de poésie caché dans l'âme de Schiller fut produit k la lumière du jour. >

Il y eut un temps oii, comme le rappelle M'. B. Giseke dans le brillant discours qu'il a prononcé k Leipzig ', k l'occasion du dernier anniversaire de la naissance de Schiller, l'éloge de l'auteur de WaUenslein impliquait la critique de celui d'Hermann et Dorothée, où l'on voyait dans les deux grands poètes de l'Allemagne les chefs de deux écoles rivales, les représentants de deux tendances contraires, où l'on exaltait avec une faveur exclusive, soit l'un, soit l'autre, selon qu'on était soi-même (pour employer les termes consacrés) idéaliste ou réaliste. On dépeignait la lutte de leurs deux génies comme celle de ces deux âmes dont parle Faust , qui habitent en nous et veulent se séparer l'une de l'autre : • L'une, dans son amour indompté, tient au

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