‹ Vie de Socrate (volume 3)Chapitre 10 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tous les anciens sont unanimes (1) à nous confirmer que Socrate n’avait rien écrit : s’1l ne s’est pas donné la peine de nous rien transmettre sur sa doctrine, on ne sera pas étonné qu’il ait gardé le même silence sur sa personne. On trouve cependant, dans le recueil des Épitres socratiques, sept lettres qui lui sont aliribuées, et dont Léo Allazz1 (2), par les raisons les plus bizarres et les plus faibles, a vainement défendu l’authenticité contre Pearson, Olearius et Richard Bentley (2). L’affectation du style et

(1) Cicér., De orat., III, 16: « Quum ipse litteram Socrates nullam reliquisset. » Cf. Plut., De Alex. Virt., I, 4. Dion Chrys., De Soc. Orat., p.551; Aristid., Orat. Plat., 1 et IT ; Diog. L.,I, 16, fait uneréserve cependant: oi d'éAwS cù uvéypabav, dç xATX rivage ZwxodTnç,

(2) De scriptis Socratis dialogus, 1681.

(8) Orelli. Socratis et Socraticorum epistolæ, 1815, Ps 381.

le ‘tour sophistique des idées, les anachronismes qu'elles renferment, les rendraient déjà suspectes, quand bien même le silence absolu que gardent les anciens (1) sur le document ne le condamnerait pas. D'ailleurs, elles ne contiennent aucun fait que nous ne connaissions d’ailleurs, et semblent des exercices d’école, des compositions oratoires, dont les faits connus dela vie ou du caractère de Socrate fournissent le thème. | Mais si le maître, par un instinct de prudence commun aûx grands réformateurs, ou par un goût de liberté que gênerait untexteécrit, ou par un mépris réfléchi pour cette mémoire sourde et muette de l'écriture, n’a laissé rien d’écrit sur sa personne, sa vie et sa doctrine, il n’en a pas été ainsi de ses disciples. Tous ceux quiavaient assisté à ses charmants entretiens, paraissent avoir gardé par écrit une note exacte de leurs souvenirs (2), et quand bien même nous ne le

(1) I est vrai que Libanius (Apol. Socr., t. III, p. 59, Reiske! les mentionne; mais 'ilest loin d’être prouvé, par la phrase obscure dé ce discours, qu'ileût sous les yeux le texte de ces lettres. Cependant cela prouve que le recueil existait au temps de Libanius, c'est-à-dire au 1v° siècle après Jésus-Christ.

(2) Diog. L., IT, 122: @v éuvmuovebevro bncanuetsasts émusiro.… Xénoph., Mem., IV, 3, 2: dx pèy cv adro mpès &Acuz côtus Guilcbvrt mapayevouever duyobvro, et dans l’4 po=+

verrions pas par l'exemple de Platon et de Xénophon, le bon sens nous assurerait qu’en reproduisant ses enseignements, ils n’avaient pas négligé de transmettre tout ce qu’ils savaient de sa personnalité si curieuse, si originale, si bizarre, et à laquelle ils attachaiïent, avec raison, une importance si considérable. |

Quels ont été ces biographes grecs de Socrate? Les plus autorisés sont évidemment Platon et Xénophon, ses contemporains, ses disciples, ses amis, sur lesquels je n’ai pas besoin de m'étendre. Malheureusement les détails sont disséminés cà et là dans leurs œuvres, mêlés à l’exposition des doctrines, et sont . loin, même en étant réunis et rapprochés, de constituer une biographie complète : il est assurément regrettable que ni l’un ni l’autre n’ait eu l’idée d'écrire la vie entière d’un homme qu'ils connaissaient s1 bien et qu'ils aimaient tendrement. Il ne paraît pas qu'Euclide, Antisthène, Phédon,Criton, Simmias, Simon, Eschine aient, non plus qu'eux, pris ce s0in pieux, qui nous aurait épargné tant de recherches et tant d'incertitudes. Ilest vrai que leurs ouvrages, si nombreux cependant, sont tous‘perdus et que

logie, I, il dit: qeypapuor mèv megt rebreu ; ce dernier mot ne se peut, dans la phrase, rapporter qu’à Socrate luimême ou à ro Bi, c'est-à-dire à sa vie.

A VIE DE SOCRAIE

nous n’en connais:ons guère que le sujet et quelquefois le titre. La première biographie de Socrate fut due à Aristoxène de Tarente. Ce savant, à la fois mathématicien, musicien et philosophe (1), avait eu pour maître et pour père un musicien, célèbre lui-même, nommé Spinthare, qui, s’il faut en croire son fils, avait vécu dans l'intimité de Socrate (2)comme dans celle d’Épaminondas (3). Les nombreux ouvrages de ce polygraphe se rapportaient à la musique, ‘aux mathématiques, à la philosophie et à l’histoire, outre des mélanges sur des sujets divers. Ses travaux historiques comprenaient une série de biographies (4), parmi lesquelles se trouvaient celles de Socrate et de Platon De la première il nous reste quelques fragments épars; mais l'accent marqué de dénigrement et . de calomnie qui y perce, rend son témoignäge suspect autant que les faits dont il dépose sont invraisemblables. Cette dispositfon d'esprit et

(1) Suid. v. Cicér., Tuscul., I, 10. Cf. Diatribe de Aristoxen9. G. L. Mahne, Amsterdam, 1793, 8.

(2) Aristox. fragm., 28; Historic. Græcor. Fragm., t.11, p. 28), éd. Didot: durxsévor Emwvbioc Ta mept «brcÙ, Êe niv ets TOY TCÜTE ÉVTULO TON.

(3, Plut., De Gen. Socrat., c. XXIIT, p. 992, f.

(4) Bic avdpav. Nous avons conservé trois livres de ses Eléments d'harmon'e, et des fragments étendus de son Mémoire sur le rhylhme.

de caractère esl signalée par les anciens et prouvée par les faits qu’on lui reproche. Longtemps . disciple d’Aristote, dont il avait espéré être le successeur, frustré de son attente ambitieuse, et voyant l’école du Lycée laissée à Xénocrate, il insulta le maître qu’il venait de perdre (1). Si Aristoclès soutient qu’il n’a jamais parlé qu’en termes honorables d’Aristote, ilestcependant le premier à reconnaître qu’il n’y a pas moyen d’ajouter foi à ce qu’il nous raconte de Platon (2). Le philosophe Adraste d’Aphrodise, cité par Proclus, nous dit én effet que le caractère de l’homme ne participait pas des qua-

lités de son art, qui repose sur la douceur,

l'harmonie etla mesure, et qu’il sacrifiait tout au plaisir de dire quelque chose de nouveau (3). Ce qu’il nous dit de Socrate peut en effet passer pour tel, et a paru, à bon droit, suspect à M. H. Ritter ; je ne-vois pas pourquoi M. Grote

(1) Suid, v. etc ôv &ncôavovra GGptoe,

+ (2) Aristocl., lib. VII, De philos. Platon.,dans Eusèb., Præp. Ev., XV, c. 2: vis d'y natodein vciç dr” À puoroéveu êv T& Biw 105 HAdruvos, Cet Aristoclès de Messénie, péripatélicien, avait laissé dix livres où il faisait l’histoire de tous les philosophes et de leurs opinions.

(3) Procl., in Tim., éd. Cous., t. LILI, p. 192: ëre où révu to eld'oç Avnp éxsiveg pouaixèç, ŒAN Émus dv JoEn-tt xauvov AËyEtv repporws. On peut approuver la leçon de Meibom, qui lit danc ce passage #05, quoique le texte des mss. puisse être défendu.

a voulu réhabiliter un témoin si partial et si . passionné,

La biographie de Socrate fut l’objet d’autres travaux nombreux qui malheureusement sont entièrement perdus ou dont il ne nous reste que quelques fragments mutilés, le titre et le nom des auteurs. Il n’est cependant pas imutile d’en dire quelques mots, car c’est de l'autorité de ces historiens que dépend la valeur du seul ouvrage complet qui nous soit resté sur notre philosophe : je veux parler de la vie de Socrate par Diogène de Laërte, auteur de la seule histoire de la philosophie que nous possédions de l'antiquité.

- Diogène est un écrivain sans critique et souvent crédule, mais cependant d’une bonne foi et d’une conscience parfaites; il est rare, surtout quand il s’agit de faits, qu’il ne cite pas et l’auteur et le livre qui en témoignent, etnous allons voir par une revue rapide de ceux qu’il allègue dans sa vie de Socrate, que nous avons quelque droit d’avoir confiance dans son récit.

C’est d’abord Alexandre, auteur d’un de ces livres intitulé Atmdogai qirogigur, c’est-à-dire d’une sorte de généalogie des philosophes. Si Jonsius (1) et Brandis (2) ont raison d’attribuer

(1) Æist. script. philos., p. 238.

(2) Gesch. der Philos., I, p. 31. Vossius est dans le

cet. ouvrage à Alexandre de Milet, il aura pour auteur ce fameux Polyhistor, connu et célèbre pour sa profonde connaissance de l'antiquité (1) ; il vivait du temps de Sylla, qui en fit un citoyen romain et lui donna son nom (2), Cornélius.

Douris de Samos, né vers 352 avant J.-C., cité par Pline, Plutarque, Athénée, et auquel Cicéron décerne ce court mais bel éloge : homo in historia diligens (3), avait écrit une histoire des peintres et des sculpteurs.

Idoménée de Lampsaque, disciple d'Épicure, »

dans la familiarité duquel il vécut de 310 à 370 9 10 av. J.-C., auteur d’un ouvrage spécial sur les Socratiques, est mentionné par Plutarque et Athénée.

Favorin d'Arles, né sous Trajan, outre une histoire universelle, nayrodarñ ieropfa, avait écrit une biographie spéciale de Socrate ; Suidas caractérise son talent en ces termes : roauuasns

kaTd macay maidélay, @ixocoqlas ects, ÉNTODIXN

doute, et Reines l’attribue à un Alexandre d'Æges, précepteur de Néron.

(1) Suét., Deillust.Gramm., c. 20: «Comelium Alexandrum, grammaticum Græcum, quem propter antiqui-. atis notitiam Polyhistorem multi, quidam Historicum vocant.»

(2) Servius ad Æn., X, 388.

(3) Ep. ad Att., 1. VI, ep. 1.

Jè uärxw érituesos; quoiqu'il fût profondément versé dans toute espèce de science, et particulièrement dans la philosophie, il s’était surtout consacré à la rhétorique.

Démétrius deBysance, lepéripatéticien, dont l'ouvrage sur la poésie et les poètes est sans * doute la source où puise Diogène.

Aristippe de Cyrène, disciple immédiat de Socrate, sur lequel il. donnait quelques renseignements suspects dans son ouvrage : Sur le luxe des anciens.

Ion de Chio, poète, philosophe et historien, qu'on voit à Athènes vers 470 avant Jésus- - Christ; on cite parmi ses œuvres des Mémoires historiques qui renfermaient sans doute ce qu’on cite de lui sur Cimon, Périclès et Socrate, dont il était contemporain. Il ne faut pas, avec le scholiaste d’Aristophane (1), le confondre avec le *rhapsode Ion, interlocuteur du dialogue de Platon, qui était d’Éphèse. |

Pamphilé, fille ou femme de Sotéridas, d’Épidaure, suivant Suidas, ou d'Égypte, d’après Photius, avait écrit des mémoires ou mélanges

historiques sur toutes sortes de matières, qui formaient un grand ouvrage en trente-trois

(1) Pax., v., 835.

livres, très-utiles et très-savants, dit Photius qui les avait lus en partie (1).

Satyrus, le péripatéticien, spécialement un biographe, est cité par Athénée, et saint Jérôme, dans la préface de son ouvrage sur les écrivains ecclésiastiques, l’appelle un homme de talent. :

Jérôme de Rhodes, disciple d’Aristote, et contemporain d’Arcésilas, nommé par Athénée et Plutarque, avait, outre son livre sur l’Zvresse, laissé des travaux historiques ou mélanges (2).

Hermippe de Smyrne, biographe, cité par Athénée, et dont Flavius Josèphe atteste la science et l'exactitude (3). Il est certain qu’il avait écrit la vie de Théophraste, et comme saint Jérôme nous dit que son ouvrage s’étendait à tous les personnages illustres par leur savoir (4), ce n’est pas une témérité de conclure qu’il n’avait pas négligé d’écrire la vie de Socrate.

Antisthène, de Rhodes, auteur d’une généa-

logie des philosophes, semblable à celle d’Alexandre (5).

(1) Phot., Bib., cod. 175, p. 119.

(2) faropuxr où oncpddnv bncuwruare,

(3) F1. Joseph., c. Apion, I. I.

(4) De Script. eccl. Præf.

(5) Et à celle de Sotion d'Alexandrie, que Diogène cite

Héraclide, qui avait fait un abrégé des biographies de Satyrus.

Philochore, Athénien, nommé par Plutarque, Aulu-Gelle, Harpocration, Tertullien, saint Clément, avait écrit une histoire complète de l’Attique jusqu’au temps d’Antiochus le Dieu.

Apollodore d’Athènes, grammairien, dlisciple d’Aristarque et de Panélius; outre sa Bibliothèque en trois livres, ou Histoire de la mythologie grecque, que nous avons conservée, Lucien, Aulu-Gelle, saint Clément citent une Chronologie que nous avons perdue.

Dionysodore de Béotie, auteur d’une histoire de la Grèce jusqu’au temps de Philippe, que mentionne Diodore de Sicile à la fin de son quinzième livre. On ne sait rien sur l’époque de sa vie. . |

Justus de Tibériade, contemporain de Josèphe, eut avec lui de graves démèlés; Photius lPaccuse d’être peu véridique, jugement qui saccorde avec celui de Josèphe, et le confirme, s’il ne lui est pas emprunté. L'ouvrage que cite Diogène était une Histoire de la couronne, c'est-à-dire des princes qui avaient, en Judée, porté la couronne royale.

dans une autre partie de son ouvrage, mais qu'il a certainement consultée dans toutes.

LES SOURCES 11 Le célèbre Démétrius de Phalère, disciple

de Théophraste, et qui avait, pendant dix ans,

gouverné Athènes, oùtre ses traités de rhétorique, de poésie, de politique, avait aussi écrit des ouvrages d'histoire qu’allègue Plutarque aussi bien que Diogène.

Enfin, à ces autorités qui donnent une importance considérable au récit de notre biographe, il convient d’ajouter Porphyre, le célèbre disciple de Plétén : il était l’auteur d’une histoire de la philosophie, en quatre livres (1), fréquemment citée, et dont faisait partie le fragment étendu que nous avons conservé sur la vie de Pythagore. Le quatrième livre était consacré à Platon (2), où s’arrêtait l'ouvrage, et le troisième contenait la vie de Socrate (3).

A l’aide de ces documents, ainsi autorisés, et en profitant des renseignements dispersés dans Aristote, Plutarque, Athénée, Élien, Cicéron, Aulu-Gelle, Apulée, Maxime de Tyr, nous espérons pouvoir présenter un tableau à peu près complet, et suffisamment justifié, de la vie de Socrate.

(1) Suid. œadococs ioropiz. Cf. Eunap., Proæm., p. 2; Eusèb., Chronic., p. 139.

(2) Cyrill. C. Julian. 1. VIII,

(3) Théodor., Therap. LL 1. Cyril. ec. Jul., V1, p. 2c8- Dans ce passage, Porphyre cite lui-même le témoignage d'Aristoxène.

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