SON ÉDUCATION. — SON TEMPS. — SES MAITRES DANS LA PHILOSOPHIE
Socrate naquit à Athènes, dans le dême d’Alopèce, qui faisait partie de la tribu Antiochide. On s’accorde généralement à placer la date à la troisième année de la 77° olympiade, qui correspond à l’an 469 avant Jésus-Christ, et quelques renseignements, plus nombreux que certains, ont la prétention de fixer le jour au 6 du mois thargélion, le 11° de l’année attique, et qui répond en partie à notre mois de mai.
Si cette chronologie est exacte, il serait né sous l’archontat de Démotion, et dans l’année où Cimon délivrait les villes grecques de l'Asie ‘mineure, et assurait leur indépendance par sa grande victoire sur les Perses, remportée à l'embouchure de l’'Eurymédon (1).
(1) Apollodore, dans sa Chronologie, et Démétrius de
Socrate naît donc à la fin des guerres médiques, et la première partie de sa vie tombe à lépoque la plus brillante et la plus prospère de sa patrie; s’il est contemporain de toutes les gloires qui illustrent Athènes, sa vieillesse est attris-
Phalère, cités par Diogène de Laërte, 11, 44, font descendre l’année de la naissance à la 4e de la 77e O1. et cette date, acceptée par Diogène, est reproduite par Plularque (Symp., VIII, I, let Ælien (ist. Var., 11, 25). Elleest certainement inexacte, car si Socrate était né en 468, il n'aurait pas eu, en 399 {Olÿymp., 95, l}, date à peu près certaine de sa mort (Diog., 11, 44; Diod. Sic., XIV,37), les soixante-dix ans écoulés que lui donne Platon (A pol., 17, 6). On est donc obligé de remonter d’un an, à la 3° année, et si l'on admet que le jour de sa naissance n'était pas écoulé au moment de son procès, qui eut lieu en avril, dans le mois de munychion, il faudrait aller jusqu'à la 2° année, c'est-à-dire le placer en 470.
Diogène de L., 11, 44, nomme, d'après les historiens cités plus haut, Aphepsion, comme l'archonte éponvme de la 4° année de la 77e OI. C'est une erreur relevée per J. Meursius (De Archont. Athen., II, c. 1). Cet, erchonte est celui qui donna son nom à la 4° année de la
4 O1., de là l'erreur de l’anonyme (/n descript.
Olymp.): Ühurias Éd'urxcarh rardpen, res Tiraprev, Apsbiov Spxov" Zuxpdrnç dyesvnôn. 11 y a donc, entre l’archontat d'Aphepsion et la 4e année dela "71e Olympiade, un'intervalle de douze ans, d’où Meursius conclut que le passage de Diogène est mutilé. L'archonte éponyme de cette année
. était Phédon, sous lequel le docte critique çroit que So-
crate est né ; j'ai rétabli, d’après Meursius, lenom de lParchonte de la 3% année, où je place la naissance de notre philosophe. La coïncidence de l'anniversaire de cette
tée par la guerre du Péloponèse, et les conséquences fatales qu’elle eut pour le bouheur et l'honneur du peuple athénien.
Sa mère, appelée Phénarète, grave et respectable femme, était accoucheuse (1). Sophro-
naissance, avec celui de la naissance de Diane et d’Alexandre, a donné ouverture à quelques scrupules, qui paraïitront plus autorisés encore, si l’on se rappelle que les légendes de la philosophie alexandrine aimaient à exprimer sous cette forme symbolique le caractère des grands personnages de l’histoire, et faisaient également naître Platon le jour de la naissance d’Apollon, à; Âmcaones (Olymp., Vié. Plat.,c.l)
M. K. Fried. Hermann, dans sa dissertation de Theoria Deliaca, observant que Synésius (Calv. Encom., c. 17) donne vingt-cinq ans à Socrale lors de son entretien avec Parménide, aux grandes Panathénées, conclut qu'il ne peut être né ni dans la 3°, ni dans la 4e année d’une Olympiade, puisque ces fêtes avaient toujours lieu dans la 3° année de chaque Olympiade. Le calcul est exact, mais c’est supposer la réalité très-con- testable de cette entrevue, et, en outre, attacher à
l'âge de vingt-cinq ans, donné par Synésius, témoin éloigné et si mal instruit de'ces choses, une importance excessive. Les expressions de Pluton, T'heet., 183 e, Parm. 121 e: mavu vis, apiSpa vécç, sans contredire ce nombre, ne l’autorisent cependant pas (Cf. Zeller, Die Phil. der Griechen, t. II, p.39).
(1) Theet. 149, a: +evvzias re xai Bacaup&. Casaubon, ad Athen., V,19,p, 390 : « Proprie Bacouporre est torvitas ; sed alio sensu pius filius Socrates matrem suamn appellat generosam el fBlooupév, ut si dicas : C'est une maistresse femme. »
nisque, son père, était statuaire (1); c'est ce qui lui donna l’occasion de faire remonter, en plaisantant, l’origine de sa famille à Dédale, héros de tous les sculpteurs (2), Partiste mythique, et le protecteur divin de tous les artistes. Il avait un frère utérin, nommé Patroclès (3), fils d’un premier mari de sa mère, Chérédème : on ne sait rien de ce personnage, si ce n’est qu'il avait peu de goût pour les travaux d'esprit et pour la discussion philosophique. Il est probable que Socrate exerça d’abord le métier de son père, car on lui attribuait le groupe des Grâces vèlues, qu’on voyait devant l’Acropole, et qu'on y montrait encore comme son œuvre à l’époque de Pausanias. Outre les témoignages de Pausanias et de Diogène, nous avons encore ceux de Timon, qui, à toutes les épithètes désobligeantes qu’il accole au nom de Socrate,
(1) Plat., Alc1b., 1381 c, d'où Epiphane, Expos. fid., 1087, a-t-il tiré le nom d'Elbaglus qu'il lui donne ? Personne n’en sait ou n'en dit rien.
(2j Plat., Alcib., 121 a. C’est ainsi que les médecins se disaient descendants d'Esculape. Il y avait à Athènes un dême des Dédalides (Steph. Bysant.).
(3) Plet., E’uth., 297 : Iarpoxañs.…. 6 éuèç adekpds, éucun- Toude ys, cd mévrot émordrpuc. C'est le seul passage de Platon où il soit fait mention de ce personnage, qu'Hemsterhuys (Luc., Somn., 12) soupçonne sans beaucoup de raison être le statuaire Patroclès cité par Pline, Aisé. nat., XXX VII, 8.
ajoute celle de tailleur de pierres, au6£oos (1). L’historien Douris, cité par Diogène de Laërte, confirme ce fait, et veut même qu'il fût tombé en esclavage, ce qui n’est pas possible d’après le droit attique. Il est probable que ce récit est né d’une confusion. du maître avec Phédon d’Élis, que la fortune de la guerre avait, en
(1) Paus., I, 22, 8, et IX, 35, 2; Diog. L., 11, 19. Les témoignages sont unanimes?r Dion Chrysost., Orat., LV,p. 58 c; Luc., Somn., ec. 12; Schol. Aristoph., INub., v. 111; Porphyr. ap. Theodor., I, 701; Cyrill. adr. Jul., VII, 226. Suidas,
Il faut cependant remarquer que ni Platon, ni Xérophon, ni Aristophane, ne font aucune mention de ce fait ; mais cela prouverait seulement qu'il y avait, à l’epoque où ils ont connu Socrate, de longues añnées qu'il avait renoncé à la profession paternelle, et qu'on avait oublié son œuvre. Meiners doute encore (t. 11, p. 349), parce qu’il y a désaccord entre la description du groupe faite par le scholiaste d'Aristuphane et celle que nous en donne Pausanias. Mais alors le doute devrait porter sur les statues et non sur leur auteur. Pline, (Æ. natl., XXX VI, 5, 4, p. 32) citant les Grâces du Propylée d'Athènes, dit : « Non postferuntur (à l'Hercule de Ménestrate) et Charites in Propylæo Atheniensium quus Socratesfecit, alius ille quam pictor, idem ut aliqui putant. » Pline ne parle pas de notre Socrate : un Romain ne comprenait guère qu'un philosophe püût être un artiste. Stobée nous rapporte un joli mot qu'il prête à Socrate, et qui fait allusion à ces déesses. Voyant un jour un riche qui prodiguait sans choix ses largesses et jetait au hasard ses libéralités : Maudit sois-tu, lui dit-il, toi qui, des Grâces qui sont vierges, fais de vraies courtisanes.
effet, réduit en servitude, et peut-être à quelque chose de pis. Ce fut Criton, suivant Démétrius de Bysance, qui le tira de son atelier et lui permit, par ses générosités, aussi continues qu'abondantes, de vivre dans ce loisir nécessaire à la mission qu'il s'était imposée, ou plutôt qu’il : croyait lui avoir été imposée par la volonté divine. Aristoxène, fils de Spinthare (1), d’après les termes employés par Diogène, rapporte que Socrate aurait été banquier usurier, et que ce fut à ce commerce que l’arracha Criton, pour en faire le plus grand sage de l'antiquité. Déméirius de Phalère, qui ne voulait pas non plus qu’Aristide fût pauvre, va jusqu’à nous donner, outre la fortune immobilière de Socrate, le capital de sa maison de banque, s’élevant à la somme de 70 mines, qui lui auraient été avancées par Criton (2).
(1) Ce Spinthare avait été en communication personnelle avec Socrate, s’il faut ajouter foi aux assertions de son fils (V. Frag. Aristox., p. 280, éd. Didot.). Plutar : que mentionne Aristoxène (De Genio S., c. 23) et l'appelle à Tapavrives. | © Nous en avons parlé plus haut.
(2) Plut., Pit, Aristid., c. 1; Diog. L., 11, 20. Libanius, dans son apologie de Socrate (éd. Reisk., t. III, I. 1), morceau de composition oratoire, et peut-être un pur exercice sophistique, auquel il ne faut pas attacher de valeur historique, raconte que Socrate avait hérité de son père de 80 mines, qu'il prêta à l’un de ses amis pour
Toutes ces assertions bizarres sont contredites par l'autorité de Platon, qui fait dire à Socrate qu’il a vécu dans une extrême.pauvreté, d’ reyfauvp{a (1), témoignage confirmé par Xénophon, suivant lequel la maison et tous les biens meubles de son maître étaient évalués à cinq mines, c’est-à-dire à moins de 500 francs (2). On tournait même en dérision son indigence. Les comiques l'appelaient à l’envi le pauvre, le gueux, le mendiant, un vanu-pieds (3). Eupolis l’accusait d’avoir volé dans
les faire valoir, et que cet ami perdit dans de mauvaises spéculations. « Socrate, ajoute-t-il, supporta avec fermeté cette perte et n’en parla jamais. Diogène, 11, 20, est plus complet : « Socrate, en commençant, dit-il, gagna beaucoup d'argent dans le commerce de la banque à intérêts; puis il le perdit ; sans se laisser décourager, il en hasards, et le perdit encore dans cette industrie lucrative mais périlleuse. » Comment le perdit-il? Fréret (Acad. des Inscr., t. XLVII, p. 243) prétend que ce fut dans une banqueroute. Je n'ai pas vu un mot de cette banqueroute dans le texte de Plutarque, auquel renvoie l'illustre académicien.
(1; Plat., Apol., XXIII, c. 31 c,
(2) Xén., Mem., I, 2, 1: mavu pixpà xexrnmivee. Œcon., 11, n.3; Senec., De Benef., VII, 25: « Socrates, amicis audientibus, emissem , inquit , pallium, si nummos haberem. » Aristophane, Nub., v. 93, parlant de la maison de Socrate, emploie les diminutifs : ép&s ro Gbpov Toro xat TOxIO iv, :
(3) Eupol. in Olympiod. ad Phædon, p. 44:
Mioû d'Ejoyt Soxpdrny Tov nrooy dOcAËSynv
un festin, quand était venu son tour de chanter, le vase d’argent où l’on versait le vin (1). L’amende à laquelle sa fortune personnelle lui permet de consentir n’est que d’une mine.
Enfin le silence significatif d’Aristophane est une preuve négative assurément très-forte; car, montrer un sage, et le plus sage des hommes, commençant par être un riche usurier et un banqueroutier, c’est un trait que sa verve maligne n’eût point laissé échapper.
Malgré la situation modeste de sa famille,
O5 TAÂAX LLEV MEPPOYTIKEY Cmobevde xarawayeiy Éyor r0TCU xATNUÉANXEY,
: Je hais ce bavard imbécile, ce vieux gueux qui n'a ni de quoi manger ni de quoi se vêtir. » Ameïipsias, dans la pièce du Vieux manteau, où il l’introduisait (Diog. L., 11, 28), dit de lui: « Socrate, homme rare parmi-les hommes rares , mais aussi le plus fou des hommes, te voilà donc avec nous. Tu es sans douté un héros de vertu, mais tu n’as pas de quoi avoir une tunique, ni même une paire de souliers, » s’il fallait prendre dans la rigueur du mot le terme ävumodnrs, dont se servent Platon, Phéd., p. 229 a, et Aristophane, Nub., 1,3, 363. Mais nous reviendrons plus loin sur cette circonstance à laquelle fait aussi allusion Cicéron. | (1) Meinek., Fragm. Com., IT, p. 552:
Acbauevos xat Suxoazns rnv émid'erbiv,
Zrnatxopou mpoc Tv AUaav, nivcydnv ÉxkAeÿev.