‹ Vie de Socrate (volume 3)Chapitre 16 sur 28 · SA PERSONNE · texte numérisé non relu

SA PERSONNE

soins de sa personne, et même la blâmant chez les autres. - Lorsqu'il se rend à une réunion d'amis, loin d’affecter un costume négligé et malpropre, il prend un bain, il se présente convenablement chaussé, et, en un mot, en toilette (1); el de même, malgré uñe tempérance exemplaire, «une sobresse sans pareille, » il n’apporte pas à ces fêtes de l’amitié un visage chagrin et une humeur morose : il se livre à la gaieté, il rit franchement, il cause avec esprit et grâce, et mettant de côté cette gravité de démarche, ce regard quelque peu dédaigneux et sévère, cette majesté d'expression que lui

tation d’austérité ou de mépris des usages : c'était la mode, non-seulement des citoyens qui vivaient modestementcomme Phocion et Lycurgue, mais encore de jeunes gens élégants, délicats (Phædr., 225 a) et même maladifs comme Phèdre (Symp., 116).

(1) Plat,, Symp., 174 a, 2ékcuévor. Cf. id., 223 d, axemduevey tés Pratvas brodedemévos…… cürw xa16ç, de sorte qu'il ne faut pas prendre à la lettre les mots d'Epic- : tête. Dissert., 1. IV, c.xt, p.19: « Socrates raro lavabat. licuerat illi neque lotionibus, neque balneis ui, si voluisset ; et tamen raræ etiam lotiones vim habebant.»

Je remarque que dans ce même passage Schweighaüser traduit le verg d'Aristophane, Nub., 103 : robe oxpravras, tbe avurcd'rircus (CF. id., v. 363) non par « non calceatos, » mais bien par « discalceatos. »

attribue Aristophane (1), il boit sans fausse honte sa coupe pleine, et quoiqu'il conseille plus volontiers des coupes qui soient petites (2), les plus grandes ne lui font pas peur (3).

« Amis, dit-il dansle Banquet de Xénophon (4), je suis fort d'avis que nous buvions : semblable à la mandragore qui endort les corps, le vin, arrosant nos esprits, assoupit nos chagrins ; il éveille la joie comme l’huile anime la flamme. Il en est de nos corps comme des semences qui germent dans la terre : que le ciel verse despluies trop abondantes, elles lèvent mal; elles ne reçoivent pas l'impression des vents; mais modérément arrosées, elles poussent avec vigueur, leur tige s'élève, elles fleurissent, elles se couvrent de fruits. De même, si nous buvons avec excès, le corps chancelle, l'esprit s’affaiblit ; mais si, pour me servir de l’expression du rhéteur Gorgias, nos serviteurs nous servent dans de modestes coupés une douce

(1) Aristoph., Nub., 363 :

OÜ Bpevhüer r'év rats dote xui TO pÜauE TapabAnts, see XD’ TRY TEUVORPOÇHTE.

(2) Xén., Symp., 2 26 : oi raides piv wuwepaïte xÜMË: nuxva éniÿexäçwaiw ; ce dernier mot exprime la pluie fine qui tombe sans discontinuer. N

(3) Plat., Symp., 223 c : miveiv êx peyéane piéAns.

(4) Symp., 2, sub fin.

et fréquente rosée, nous cédons doucement à l'attrait du plaisir.» Sa forte constitution lui permettait même, lorsque les circonstances lui en faisaient un devoir, de boire avec excès, sans éprouver aucun trouble physique ou moral sans rien ressentir des vertiges de l'ivresse (1). À la fin de l’orgie qui termine le banquet d’Agathon, après une nuit passée tout entière à boire, et où il a vaincu, le verre en main, les plus intrépides buveurs, il sort, le corps et l’esprit également fermes, et, comme si de rien n’était, après avoir pris un baïn, il se rend au Lycée pour y vaquer à ses occupations ordinaires (2).

C'était un homme vigoureux et robuste (3), exercé, par sa manière de vivre, à toutes les pnivations et aux souffrances physiques, qu’il supportait avec une singulière indifférence.

Jusque dans sa vieillesse il avait conservé l’habitude des exercices gymnastiques. Charmide le trouve, non sans étonnement il est vrai, dansant tout seul dans sa maison, et nous voyons Alcibiade le provoquer à la lutte. En plein hiver, sous le rude climat de la Thrace, les soldats l’avaient vu, avec un étonne-

(1) Plat., Symp., 220 a.

(2) Plat., Symp., 223 d.

(3) Xén., Mem., 1, 6, 10 : rñ: Suxsaruwñs Tayuos.

ment mêlé: de quelque :irritation, faire son service, par un froid rigoureux, avec Son Costume ordinaire et marcher pieds nus sur la glace (1). Il résistait avec une force égale aux ” excès de la chaleur, à la faim comme à la soif, à la fatigue et au sommeil (2).Quelquefois même, sous l'influence d’une méditation ardente, cette force de résistance, cette insensibilité aux impressions extérieures atteignit presque un état d’anesthésie cataleptique. Dans cette même campagne de Potidée, des soldats ioniens qui l'avaient observé, rapportèrent que, plongé dans une méditation profonde, il était resté dans la même posture, debout toute une journée et toute une nuit, et n’était rentré au camp que le lendemain au point du jour, après avoir fait sa prière au soleil (3).

(1) Le dessus du pied chaussé de la sandale reste nu. Cf. Plat., Symp.,220 b.

(2) Xén., Mem., 1, 8,1; et 11, 1; 1; Diog. L., 11, 27; Aristoph., Nub., 414; Plat., Symp., 220 a; c'est ce qu'on appelait la xapréonor de Socrate.

© (8) Plat., Symp.,220 d; Aul.Gell., N. Att., 1], 1, n’y voit qu’un endurcissement purement physique : « inter labores voluntarios et exercitia corporis ad fortuitas patientiæ vices firmanäi, » et il cite de Favorinus ce passage : moXaxiç ÉE naicu eiç arov Écrixer doTpabEoTapos Tüv Tpéu= vov, où l’on voit ce qui n’est qu'un fait accidentel, peutêtre unique, se changer en une habitude moxaxis. Cf. Hegel., T’orles., t. XI, p. 51.

Sa bravoure étaitaussi héroïque que modeste.

Ausiége de Potidée, Alcibiade, son camarade de chambrée, blessé et en danger de perdre et ses armes et la vie, dut au courage intrépidé et calme de son ami de sauver l’un et l’autre, et Socrate lui abandonna le prix de la valeur que les généraux voulaient lui décerner (1).

À Délium, où il servait comme hoplite, dans laretraite désastreuse où sa fière attitude, sa présence d’esprit, supérieure à celle de Lachès même, son.regard de taureau, intimidèrent les ennemis qui poursuivaient les fu yards, il sauva ‘également la vie à Xénophon qui était tombé de chevalé?) ; il le releva, le prit sur ses épaules et le porta ainsi pendant plusieurs stades jusqu’à la fin de la poursuite. Il avait fait également la campagne d’Amphipolis, sans doute avec Thucydide.

L'empire qu’il exerçait sur lui-même s’étendait à tout ce qui exciteles passions et les convoitiseshumaines; ilestamoureux de la jeunesse et de la beauté (3); 1l se déctare l’amant d’Alci-

{l) Plat., Symp., 220 d; Plut., A lcib., p. 195 a. Plutarque ajoute ; il est le seul à nous donner ce renseignement, qu'Alcibiade rendit la pareille à Socrate dans la retraite de Délium.

(2)Plat., Lach., 181 b; Symp., 221 b, c; Phœd., 117b, Diog. L. 11,13; Strab., IX, 618; Simpl, ad lEpict c. 3

(8) Plat., Symp., 216 e.

biade (1); avec son ironie habituelle il professe qu’il ne sait qu'une chose, et c’est l’amour (2); mais, malgré les vers que cite Athénée d’après Hérodicus, qui les attribue à Aspasie (3), malgré Vinsinuation malveillante d’un mot spirituel de Cicéron (4), malgré l’accusation ouverte de Juvénal (5), trop légèrement répétée par Bo1-. leau (6); cet amour, tout en acceptant les formes de langage usitées dans les mœurs grecques pour exprimer l'odieuse confusion de l’amour et de l’amitié, cet amour ne s’adressait pas à la beauté physique, mais à la beauté intérieure, et ne se proposait d'autre volupté

(1) Plat., Symp., 213 D.

(2) Mem.,11, 6, 28 : dix 7 éowruxos etva. Plat. Symp., 177 e : 6ç cbd'èv &AXO émiaracbat À ra éporxx, Prot., Init. Charm., 156 à.

(3) Athén., V, 219 a :

Zwxpares, cüx haie pe LUS d'rybels Gpëva rhv ah modos Aeiveuayné kai Kitvicu,

(4) Cic., de Fat., c. 5: «Zopyrus physiognomon addidit Socratem etiam mulierosum : in quo Alcibiades cachinnum dicitur sustulisse, »

(5) Juv., Sac, 11, 10:

« Castigas turpia, quum sis Inter Socraticos notissima fossa cinædos »,

(6) Boil. Sat. XII :

Et malgré la vertu dont il faisait parade, Très-équivoque ami du jeune Alcibiade.

SON CARACTÈRE 4 que de purifier, de rendre plus belle et meilleure l’âme de celui qu’il disait aimer : cela est prouvé non-seulement par le cynique récit d’Alcibiade, non-seulement par le témoignage direct de Platon, qui nous affirme qu’il ne s’inquiétait pas, dans le choix de ses'amis, de savoir s'ils étaient beaux ; par celui de Xénophon, qui confirme le premier, mais encore par le silence de tous ses contemporains, de ses accusateurs, des poètes comiques, d’Aristophane, qui certes n'auraient pas oublié ce trait, comme le fait observer Athénée (1), si le caractère de l’homme n'eût rendu comme impossible une si odieuse calomnie.

Si Platon a introduit dans cette œuvre admirable du Banquet le dégoûtant épisode auquel je fais allusion (2), ce n’est donc pas pour repousser une calomnie que personne n'aurait osé soutenir, mais pour montrer, comme l’inter-

Boileau a-t-il su que Paul Léopard (ÆEmend. 1., XII, C. 10) substituait très-ingénieusement, dans le vers de Juvénal, Sotadicos à Socraticos ?

(1) Athén.,V, 219 : cd Jap &v ioignas roÿr Âstorcodvrs, à: tobs vécus dravbsiprvros.

ll ne faut pas croire qu’Aristophane lui eût pardonné de partager ce vice si général : il suffit de parcourir ses pièces pour s'assurer qu'il s'élève avec une verve véhémente contre tous ceux qui en étaient accusés.

(2) Plat., Symp., 217, sqq.

74 VIE DE SOCRATE prète Quintilien, la pureté et la chasteté de ses affections (1).

Lorsque je dis que nul des contemporains de " Socrate n’aurait insinué quelques soupçons contre sacontinence etsa chasteté, je me trompe; il en est un qui l’a accusé, mais un seul : c’est Aristoxène, ou du moins son père Spinthare, qui avait entendu personnellement Socrate (2). Aristoxène, musicien et mathématicien célèbre, avait écrit de nombreux traités sur les deux arts qu'il pratiquait et professait, et, outre ses trois livres sur les éléments de l’harmonie que nous avons conservés, il avait écrit des mémoires, des mélanges et des biographies, les unes des grands poètes tragiques, les autres des philosophes célèbres. C’est ainsi qu'il avait composé une vie de Socrate, dont nous possédons quelques, fragments, tous empréints d’un esprit évident de dénigrement et de calomnie; cette disposition de caractère est signalée par les anciens eux-mêmes, qui l’accusent, les uns d’avoir visé à dire toujours quelque chose de nouveau, les autres d’avoir insulté, aussitôt

(1) Xén., Mem., À, 2, 1 : rüv apocdiatus éytoatiorares. So crate s'élève avec indignation contre ces ignobles mœurs. Xén., Mem., 1, 2, 29; 1d., Symp., 8, 19; Quintil., VIIT, 4, 23.

(2) Gyrill., adv. Jul., L. VI, p. 208,

après sa mort, Aristote, dont il était le disciple et dont il aurait voulu être le successeur (1).

Voilà le témoin qui vient nous dire que Socrate avait été le mignon d’Archélaüs (2), qu'il était porté à tous les excès de la débauche (3), qu’il avait la passion de l’argent et n'était qu’un franc usurier (4); que son esprit était lourd et épais, son caractère si violent êt si irritable que les emportements de sä colère ne s’arrétaient devant aucun acte ni aucune parole (5), et qu’à l’intempérance il joiguait l'ignorance et la bêtise (6).

Il est vrai, si l’on en eroit Cicéron, que le physiognomiste Zopyre avait cru reconnaître dans Socrate les caractères extérieurs de la pesanteur et de la stupidité de l'intelligence et de l'amour des femmes, et que Socrate avouait qu'il avait employé, pour s’en corriger, toute

(1) Suidas. v. Âpuerotaves. Procl. in Tim. t. III, p. 192. Je ne vois pas bien pourquoi M. Grote a voulu réhabiliter un témoin si légitimement suspect.

(2) Diog. L., 11,19.

} Fragm. Aristox. , 25, ed. Didot; Suid.

) Diog. L., II, 20.

) Fragm. Aristox.., 21, tiré de Théodor. | Guar. XII, P. 163 : dxpiycrov xal coépyrre; fragm. 28: Savis alu phv Goynucadvrv cdd'evdc Vap oÙTe dvoparus anoogéoar, cÜre mpay- Rares.

(6) Fragm. Aristox., 27, tiré de Plut., de Malig., He-

rodot. 9c: ämaiSeurey xai Œuaûr xai dxIAaaTov.

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la force de sa raison et de sa volonté (1); mais ce ne sont là que des inductions fausses, t1rées de passages mal compris de Xénophon et de Platon, et qu’a très-habilement réfutées Maxime de Tyr (2). Il faut faire encore moins d'attention aux critiques de l’école épicu- Fienne, qui se permettait tant de licences, et même d'impertinences, dans ses jugements, comme nous le dit Cicéron : tantum Epicurt hortus habuit licentiæ, et allait jusqu’à appeler Socrate le bouffon d'Athènes, scurram atticum (3). Épicurelui-même avaitété plusréservé: dans la série d’invectives qu’il adresse à tous les philosophes, et dont Diogène nous a transmis la liste, Socrate est oublié (4). Cet oubli est presque un témoignage de respect.

Indifférent à la fortune, Socrate avait refusé des présents, non-seulement des rois et des étrangers, mais souvent ceux de ses meilleurs amis (5);ilne voulait pas les recevoir même à ütre d'honoraires ou de rémunération légitime

(1) Cic., de F'at.,c.5; T'usvul., IV, 31; Luc., Amor., 24. (2) Dissert., 25, 26, 21. Conf, id. 9, 10, 11. (3) Gic., de Nat., D., 1, 34, (4) Diog. L., X. 8.

(5) Æl., Fist. var.. IX, 29; Xén., Apol., 16. Il y a quelque contradiction dans les témoignages à cet égard. Conf. Senec., de Benef., I, 8.

pour ses leçons et ses conseils (1). Charmide lui ayant envoyé des esclaves pour qu’il pût tirer profit de leur industrie et de leur travail, 1l les refusa (2). Il repoussa de même les offres d’Archélaüs de Macédoine, de Scopas de Cranonium, d’Euryloque de Larissa, quil’invitaient à se rendre et à vivre auprès d'eux (3). Tout cela n'était nifierté superbe, n1 passion d’ascétisme ; mais il avait pour maxime de diminuer autant que possible le nombre de ses besoins, pour se rapprocher de la divinité qui n’en avait aucun (4). |

C'est ce sentiment et ce goût d'indépendance qui se révèlent dans le mot qu’on lui attribue, à la vue des objets de toute nature étalés sur le marché d’Athènes : Combien de choses dont je n'ai pas besoin (5)! Le goût de la pa-

(1} Plat., Apol., 31 c : ñ érpaédunv proûèv ñ frna.

(2) Diog. L., 11, 31.

(3) Diog., 11, 25; Liban., À pol. Declam., XXIX, t. 1, p. 49.

(4) Xén., Mem., 1, 6, 10.

(5) Diog. L., 11, 25 et 11,74. Dans ce dernier passage, Diogène met, dans la bouche d'Aristippe, uneréponse qui ferait croire que les riches amis de Socrate lui faisaient en nature une espèce de pension alimentaire. Socrate, dit-il, a pour le servir les premiers citoyens d'Athènes, et moi je n’ai que mon esclave. C’est pour cela qu'il fut le premier des Socratiques à prendre un salaire pour ses leçons.

78 EL VIE DK SOCRATE rure et de la recherche lui est tout à fait étranger, et sous ce rapport il ne ressemble pas à sés contemporains. « Tous ces manteaux de pourpre, disait-il, ces étoffes d’argent et d’or sont convenables à des acteurs qui vont jouer un rôle de tragédie, mais parfaitement inutiles au- bonheur de la vie (1). »

Sa patience envers sa femme est célèbre, mais elle s’étendait à tout le monde et à toute chose; dans les discussions qu’il aimait à provoquer, 11se laissait moquer, bafouer, insulter, frapper; 1l se vengeait de ces grossiers outrages par quelque mot spirituel. Un contradicteurirrité lui donna un soufflet : « Qu'il est donc fâcheux, dit-il, de ne pas savoir quand il faut mettre un casque avant de sôrtir (2). » Un autre le frappe d’un coup de pied et quelqu'un s'étonne de sa résignation : « Eh quoi! répond-il, si j'avais reçu un coup de pied d'un âne, lui ferais-je unprocès (3)? » Aristophane, dans la comédie des Nuées, l’accabla, comme on sait, de calomnies ; un des spectateurs lui dit : — « Eh quoi! Socrate, tu ne t’indignes pas de te voir l’objet de la risée publique ? — Non, par Jupiter! le théâtre où l’on me raille, n'est-il

(1) Diog. L., LÉ, 25.

(2) Sen., de Ira,k. IIf, c. XI.

(3) Diog. L., 11, 21, qui cite pour garant Démétrius.

pas comme un grand bdnquet (1} où chaque convive tit des autres? » Cette patience, cette constance d'âme, reposent au fond sur tn sentiment de supériorité, du haut duquel il méprisé la sottise humaine tout en se prêtant à ses caprices injurieux. |

Un jour de grande fête aux Dyonisiaques, désigné par son nom, affublé de quelque épithète plaisante, il voyait des étrangers se retourner pour le voir et le connaître ; se levant tranquillement alors, il -resta debout pendant le reste de la pièce pout leur permettre de satisfaire leur curiosité (2).

On aime à croire qu’'Élien n’invente rien, quand il nous le montre surpris par Alcibiade 8u moment où il joue avec son fils Lamproclès (3). Son humeur aimable et complaisante west pas moins gaie et piquante; sans doute ce h’était pas un jeune fou; mais je m’étorine qu'Aristote lui donrie lépithète de ordomeos, et dans ce passage le rapproche de Cimon et de Périclès dont oh connaît l'attitude réservée ét l'humeur grave et sévère (4). Je m'étonne bien

(1) Plut., de Lib. Educ., p. 14.

(2) Plut., de Lib. Educ., c. 14; Æl., Hist.var., 11 c, 13; Senec., de Const. Sap., c. 18, sub finem.

(3) ÆL., A. v., 1. XIL, c. 15. Cf. Perizonius ad L. L

(4) Aristot., Rhet., 11, 15. Vittorio semble ne donner ici à ordomcs que le sens de ferme : « familias ingenio

davantage encore que le même auteur lui attribue une humeur sombre et noire, à moins qu’il ne faille entendre par Lexay goxx QUais, Ce grain de folie quientre, au dire d’Aristote, dans l’essence même du génie, et qu’il a eu en partage, suivant lui, avec Empédocle, Platon, et en général les bons poètes (1).

Cependant on ne peut pas dire qu’il ait eu la faculté poétique : au contraire, 1l semble que l'élément prosaïque domine, dans les dispositions de son esprit et la tournure de sa pensée : c'est avec une répugnance visible et pour satisfaire à un scrupule bien délicat de conscience, qu'il fait son métier de poète improvisé.

Craignant de n’avoir pas compris le sens des visions nocturnes qui lui recommandaient sans cesse de s’occuper de musique, Sbcrate se hasarde dans sa prison à mettre en vers les fables d’Ésope, car il se sentait incapable de tirer de sa propre imagination une fiction poétique. Il aborda même le genre lyrique et fit un hymne à Apollon, dont on célébrait la fête pendant sa captivité (2). |

stabili firmoque præditas, ut in probl. XIX, 48, in quo de choris tragœædiarum disputat, #ôce oréämucy vocavit. »

(1) Aristot., Probl. XXX, 1 ; Bekk., 953 a, ], 25. (2) Phæd., 60 d : évraivag vos Aisémou Adyous, Diog. L.,

Ces essais tardifs de poésie ne furent pas, au goût de Diogène, fort heureux où ædyu érirereuruéyws; nous le croyons volontiers, quoique les comiques aient fait de lui un collaborateur d'Euripide, voulant plutôt marquer par là le caractère philosophique de la tragédie d’'Euri-

11, 42, n'attribue à Socrate qu'une seule fable et en cite deux vers :

-Ataonds ner’ ÊÂeES Kopivcv &oru vépeuat un xoivev dperay Aacd'ixe coin.

Il citg également le premier vers du morceau lyrique, qu'il appelle un pœan, tandis que Thémiste (Orat., II, p.27, éd. Hard,) et Platon lenomment un prélude mpcoipucvt et Suidas un hymue(voc. Zwx».); il semble que cet hymne existât encore du temps de Thémiste, qui nous dit : xai éart Zuxparee mpociwicv memcimmévey Év Tovo Éfauérpw ..….., €t du temps de Diogène, qui en cite le vers

Au ÂréXcy, Xaïse xai Âpreut maide xAcetvo,

Epictète, Dissert. II, 6, et IV, 4, y fait allusion à peu près dans les mêmes termes qu'Apulée, Floril., p. 303. « Canit Socrates in carcere hymnos. » Dionysodore, qui avait écrit l’histoire de la Grèce jusqu'au règne de Philippe de Macédoine, soutenait que ce pœan n'était pas de Socrate. On trouve dans Athénée, XIV, 628, un vers emprunté aux poëmes de Socrate; sv xat Zuxpdrns Év Fois maAGt AËYoY oÜT.

Où xai popciç xaXkaTa Becbs Timwaiy Gotarct dv nc Schweighauser se demande quel peut-être ce Socrate; Cusaubon n'’endit rien. Oltt. Müller croit que nous avons

là un autre vers du pœan que le philosophe avait com-

posé dans sa prison.

pide (1), qüe signaler une veine poétique dans l'esprit de Socrate.

Socräte a mis l’idéal dans là vie pratique et semble, pour ainsi dire à dessein, le négliger ailleurs : on ne le voit pas sensible à la grâce et à la beauté extérieure ; les discours qu’où lui prête ne révèlent pas le goût de l’art, l’amour et le sentiment des belles formes, le besoin ou le désir de plaire. Il ne recherche pas le beau langage ; il n’a dans la bouche que des comparaisons vulgaires, des expressions triviales qu’ilne se lasse pas de répéter, sans craindre, par ces redites négligentes et celte vulgarité deformes, d’apprêter à rire à tout le motide, à tous ceux du moins qüi jugent sur l'apparence (2), et de choquer le goût délicat et difficile de ses conci-

(1) Mnésiächus (Diog. L., 11, 18) appelle Éuripide cuxpzréyupce, bourré de Socrate, ét assure que Socrate "avait mis des morceaux à la pièce des Phrygiéns. Callias, dans deux vers coriservés de la pièce des Captifs, répète l'assertion, que Socrate avait donné à lä poésie d’Euripide un caractère grave et élevé. Aristophane va plus loin ét dit quil faisait les pièces d'Eutipidè :.

Edptriôn d” 6 ras rpayudias TARA Las meptaakcboz; ÜTOs ÉOTL, TU (ALL 4

Ces deux vers, que Diogène cite comme appartenant aux Vuées, ne se trouvent pas dans notre texte, et faisaient alors partie de la première édition de cette pièce dont ils confirment l'existence.

(2) Plat, Symp., 222 a.

SON ESPRIT 83 toyens. Il n’est pas étonnant qu’à la fin Socrate, pat son mépris de toutes les élégances et des grâces de la vie et de la parole; ait excité chez un peuple artiste, où le Beau jouait un rôle si grand, quelque dédain, un peu de colère et beaucoup d’étonnement. Tout en célébrant sa vertu divine, en s’écriant qu'on ne pourra jamais trop admirer sa tempérance et sa force d'âme, en disant qu'on n’a jamais rencontré un homine pareil pour la sagesse et l'empire sur $01-même (1), Platon avoue qu'il ne ressemble à personte; considère son individualrié etsa vie comme des prodiges, et confesse la bizärretie de ce caractète et de cette conduite, qui, sans doute, devait paraître à plus d’un presque de la folie (2); il l'appelle d’un mot earactéristique, mais difficile à traduire parce qu'il enveloppe une nuance d’ironié dans la plus sincère admiration éauudori negaan (3).

Et d’un autre côté cependant, sûus cette siihplicité triviale, sous ce bon sens d’une forme si peu élégante, se cachaït un grand artiste, et, à sa manière, un grand poète. S’il he s'intéresse

(1) Plat., Symp., 219 b, c, d.

(2) Plat., Symp., 281 e : rüro déicv mavres Babuarcs TAV GTOT XV.

(8) Id., 213 e. Un drôle de corps serait trop vulgaire, mais il entre quelque chose de celà dans la locution d Platon. .

qu’à la dialectique et au raisonnement, la conversation n’est pas eutre ses mains un pur instrument de logique: un souffle plus puissant et plus élevé l’anime et l’embellit. Par sa finessé et sa profondeur d’observation, par l'ironie pénétrante et aimable qu’il sait donner à la critique, 1l arrive à produire des effets qu’on peut comparer à ceux du poète comique. Nul n’a résisté à cette analyse à qui rien n'échappe, à cette force invincible de dialectique et d’ironie. Il passe sa vie à se moquer et à rire de tout le monde (i); maistouten se jouant ainsi, il accomplit une œuvre sérieuse et grave (2j. Comme Voltaire, il excelle à rendre ses ennemis ridicules; mais à la verve de malice profonde de ce grand esprit critique, il unit, et c’est là ce qui rend sa personnalité si curieuse, par un exemple unique dans l’histoire, il unit la faculté de méditation intérieure, d’enthousiasme, de ravissement extatique d’un mystique, la vie d’un saint, la mort d’un héros. Cette grandeur morale lui communique un:

reflet de la beauté qu’il a dédaignée : le railleur terrible (3), qui avait le rire comme la phy-

(1) Plat., Symp.,216 e : eipoveuduevcs xai maitov diarehet, (2, Xén., Mem., 1, 3, 8 : éraitev dua oncud' uv. (3) Diog. L., II, 19, d'après Timon dans les Silles :

puxrhp bnropduuxToc, bnaxrixés, eipævelrns.

sionomie du satyre (1), ce lutteur aussi invinctble dans les joutes dialectiques que Scirron et Anthée (2), ce chien de chasse de Laconie, à qui aucune ruse ne peut faire perdre la piste des idées (3), cet opérateur habile et hardi qui, semblable à un accoucheur, tire du plus profond de votre âme des pensées secrètes que vous auriez voulu vous cacher à vous-même, c’est unenchanteur(4) aussi : il frappe d’'immobilité et d'impuissance, comme la torpille, tous ceux qui veulent lui tenir tête (5);ilmetcommeunsceau sur la bouche et sur l’âme de céux qui l’écoutent. La puissance de son art ne se borne pas à réduire l’ignorance ou la vanité à un silence humiliant ou modeste ; ses discours, tout dépouillés qu'ils sont des grâces du style et de la séduction de l’harmonie, ont un pouvoir magique qui charme, comme le feraient les plus grands poètes (6). Il ravit, il étonne et bouleverse l’âme ; il la fait rougir de ses faiblesses, éveille en elle comme un avant-goût de la

(1) Plat., Symnp., 215 b.

(2) Plat., Theet., 169 a, b; Plut.,- T'hes. 3; Diod. Sic., IV, 17.

(3) Plat., Parm., 128 c : onto ya ai Aéxatvat axbXanes 25 Mirabets re xat Exvebere Ta AexOËvTx.

(4) Diog. L.. 11, 19, d'après Timon: EArvev émacidcc.

(5) Plat., Men., 80 a : rñ mhareia vapxn Tÿ Oaharria,

(6) Plat., Symp., 215 e : dveu dpyavev dracte Adyuis.

vertu, üne indignation vertueuse contre ellemême et contre le mal doft elle s’est rendue coupable (t); c’est une sirène que ce Silène (2). Les flûtes de Marsyas n’ont jamais eu cette harmonie chthanteresse qui charme et l’homme et la femme et l’enfant, qui les accable tous et | les frappé d’un muet étonnement (3). Si la beauté se reconnaît au trouble délicieux qu’elle ‘ jette dans l’âme, qui méconhaîträ dans Socrate la vraie beauté de la parole et de l'éloquence (4)?

C’est surtout dans l'ironie que son art semble avoir excellé. On sait que son principe philosophique était qu’il ne savait rien, et qu’il ne cherchait qu’à apprendre quelque chose. Quoique cette conviction fût chez lui sincère, il s’en servait à la fois pour Fattaque et la défense,

(1) Plat, Symp., 215 c: rebcpdnre à duyn... ydvaxrat.

(2) Id. Aristoxène , fragm., 28, tiré de Cyril. adv. Jul., VI, 208, rapporte queson père n'avait jamais rencontré un homme plus persuasif. Toute sa personne parlait, dit-il. Le son de sa voix, l'expression de sa bouche, le mouvement de sa physionomie, et, outre ce qu'il disait, l'originalité si forte de toute sa personne: rnv rod eldeus iiornra, C'est le génie, le dieu de la discussion, Oeoç ov rt éAeyxrux oc.

(3) Plat., Symp., 215 a: ixmenAnyuéver Équev xai xare(d- 02. Aristophane a un mot plus caractéristique encore: QULAYUYE Zuxpérrs. .

(d) Plat., Symp., 211 c. :

comme d’un bouclier et d’une lance : il n'avait pas dè peine à réduire au silence ses adversaires présomptüeux qui en savaient moins encore que cé prétendu ignorant, el qui ne pouvaient mêrne pas faire longtémps illusion sur leurs grossières manœuvres.

On ne l’a pas assez remarqué, l'itonie, quand elle n’est pas amère, introduit dans la discussion, à la fois, la modestie, l'esprit, la gaieté et - lapolitesséi cet air de bonne compagnie, cette attitude modeste d’un homme bien élevé qui se fait petit à dessein,

Urbäni parcentis viribus atque

Exteñuanlis eas eotsulto (1), écarté l’arrogance scientifique qui est odicuse, le pédaritisme qui est ridicule, déconcerte lorgueil et la suffisance, et permet de faire entendre les choses qu’il serait grossier de dire tout crûment : c’est là que Socrate fut, à ce qu’il paraît, inimitable; et avec des forines polies et coürtoises, son argumeniätion n’en fut pas moïris térrible: Ce n’était pas la griffe formidäble du lion; mais, avec le miel de l’abeille attique, c'en était le perçant aïgüillon.

Rien n’est cruel comme le soüriré imperceptible et railleur d’un homiïie bieïi élevé ; ca sous

(1) Hor., Sar., X, i. À, v. 13.

les dehors de l’humilité, l'ironie est l'expression . contenue d’un sentiment profond de supériorité : dans le demi-jour et sous le demi-mot où elle se place, elle fait éclater parfois dans une nuance indéfinissable, et que tout le monde saisit, le dédain et le mépris. Je ne pense pas faire tort à Socrate en disant que ce sont là ses sentiments véritables à l'endroit de certains de ses interlocuteurs, particulièrement des sophistes. Pour eux, son mépris est sérieux et profond. Plüs faible qu’eux dans l'opinion séduite, il prend cette arme, de tout temps l’arme du faible contre l’insulte du fort, de l'esprit contre la violence matérielle, du bon sens méconnu, de la liberté opprimée, de la justice outragée, contre l’erreur, l’iniquité, l'incapacité, la sottise triomphantes. Socrate n’arrache pas durement et grossièrement les masques, il les soulève doucement, avec un respect insolent, et sous les dehors menteurs du savoir et de la gravité, nous laisse voir à nu toutesles misères de la vanité et de l'ignorance. Les sophistes ne se sont pas relevés du coup qu'il leur a porté : . comme les jésuites, ces autres sophistes, ils traînent et traineront éternellement devant l'histoire, avec leur nom même, le trait qui les a mortellement blessés.

Cependant il ne faudrait pas prendre Socrate

SON ÉCOLE . 89 exclusivement comme un critique : lui aussi il a une méthode et une phjlosophie. Sa méthode est négative en ce qu’il croit devoir commencer par purger l’âme des erreurs qui l’encombrent, des vices qui la déshonorent ; mais elle est féconde et positive en ce que, renvoyant l’homme à sa propre pensée, en lui disant de chercher la vérité dans l’observation de sa conscience, dans l’étude de sa raison et de son cœur, il croit qu'il y a un art, et il croit qu’il possède cet art, d'aider les intelligences à mettre-au jour les fruits sains et vigoureux qu’elles renferment, comme à tuer dans leurs germes les fruits impurs qui y croissent et qui les envahiraient peu à peu. C’est un accoucheur des âmes. Quoiqu’il prétende qu’il ne sait rien, que le Dieu lui a interdit de rien produire, qu’il n’est pas un maître, il sait du moins qu'il ne sait rien ; il sait donc ce que c’est que savoir, il sait que nous pouvons savoir ce que c’est que l’homme , et il sait par quelle méthode nous pouvons arriver à le savoir. Cette méthode lui permet d’aider ceux qui veulent acquérir cette science et d'étudier avec eux ce grand sujet de k curiosité et de la sympathie de l’homme, je veux dire l’homme. Il leur apprend à détourner leurs regards encore faibles de ce ciel matériel où s’égaraient leurs yeux et leurs esprits, et les

ramène à ce ciel intérieur de l’âme qu'ils avaient négligé, et gù une contemplation assidue et profonde leur permettra non-seule-s ment de se voir eux-mêmes, mais de voir Dieu, qu'ils n’avaient pas encore clairement apercu.

Il a donc, quoiqu'il en dise, un enseignement, et par conséquent une sorte d’école ; duciqu’il accueille tout le monde, cependant il a une prédilection particulière pour la jeunesse ; il ne se borne pas à accueillir, il attireles jeunes gens : il fait plus, il les poursuit, et usant et même abusant du langage qu’expliquent sans le justifier les odieuses mœurs de la Grèce, dont 1l n’est cependant pas atteint, il se déclare l’amant de la jeunesse et de la beauté et proclame ne savoir qu'une chose, c’est l'amour (1). Il a eu en effet ce don sacré, celte puissance magique: il a été aimé et il a aimé; il a su s’ouvtir un chemin dans les jeunes âmes, y semer les germes féconds de la vérité et de la vertu, leur inspirer l'amour de la sagesse et de la philosophie. C’est ainsi qu'il fait entendre une noble chose sous ces mots affreux de Platon, que je n’ose traduire : matdepæareiy pLaTd picocpie (2), et celui-ci, plus

(1) Plat. > SymMp., 207 : d'euvos ra pars Charmes 155 d : GUpUTATUV... Ta ÉPUTIMÉ,

(2) Phœdr., 249. J. Gessner a osé intituler ün ou-

SON ÉCOLE 9 triste encore, puisqu'il ravale aux honteux artifices de la courtisane la prédication de la plus pure morale : él ri héya pou , lui demande Callias, de quoi donc es-tu si orgueilleux ? ini paorpereis (1), répond Socrate, c’està-dire, de savoir séduire les jeunes gens à la sagesse, ét de les rendre, par leurs vertus, pleins d’une beauté réelle et durable, qui les fasse à tout jamais aimer et dignes d’être aimés. L'amour socratique est l'amour de la vraie beauté, c’est-à-dire de la beauté rnorale (2). Voilà quels sont ses disciples, ou plutôt ses auditeurs favoris: mais rien ne ressemble dans cette pratique à une école réglée ; on ne irouve aucune trace de pédantisme et de.

scholastique, rien de sérieux, d’austère: tout en accomplissant son œuvre si sérieuse, il se Joue et rit (3). Le cercle nombreux, mais flotlant, qui se forme, se disperse, se reforme autour de lui, n’est soumis à rien de fixe. Aucune discipline, aucune règle; ni le lieu des entre-

vrage paru er 1769 à Gœttingue: Socrates, sanctus pæderasta.

(1) Xénoph., Conv., III, 10 ; CF, id., IV, 56.

(2) Rep., IT, 403 € : ra roë xakcd épurix,

(3) Mem.. IV, 4, 10: xarayeas… Id. 1,3, 8 : Érautev due omcud'atuv; Plat., Conv., 216 : eipoveudueves xat maituv d'iaredet,

tiens, ni l'heure, ni le sujet, ne sont fixés. Il aime à causer de la sagesse à table, et ce n’est là qu’une habitude grecque, transplantée ensuite à Rome, et dont Platon commença à faire uneespèce d'institution; ceux mêmequi forment autour de lui un cercle plus intime, ne semblent pas avoir 'une communauté plus grande d'idées soit entre .eux, soit avec lui-même: ils ne sont réunis que par une plus grande force de sympathie pour sa personne et d’admiration pour son génie et sa grandeur morale. Nous ne les connaissons certainement pas tous, mais nous ‘en Connaissons cependant un assez grand nombre.

On peut les distinguer en trois classes : les uns se bornaient à écouter, à jouir du charme de ces improvisations intéressantes, piquantes, aimables; à profiter de l'exemple de sa riche expérience et de sa forte dialectique, pour l’appliquer à l’art de la parole, de la politique ou de la poésie.

Tel était Euripide, dont Socrate passait pour le collaborateur (1), et auquel, par égard pour l’amitié dont l'avait honoré son maître, Platan décerne, peut-être un peu légèrement, le premier prix de son art (2). Socrate n’allait

-(1) Diog. L., IT, 18 ; Æl., AZ. var., II, 13. (2) Rep., VIII, 568 a : diapépevra év rpayudia.

SON ÉCOLE V3 guère au théâtre, dit-on, que pour y voir représenter les pièces de son ami; c’est à ce titre qu'ont dûserencontrer dans ce cercle les poètes Agathon et Aristophane, Lysias l’orateur et Phèdre, son admtirateur passionné; le noble Callias, dela grande famille des Hipponicus, qui, dans sa curiosité pour toutes les choses de l’esprit, donnaït une si généreuse hospitalité à tous les sophistes ; Critias, l’un des plus cruels des Trente Tyrans; Alcibiade, le plus beau et le plus corrompu des Grecs; lintrépide, mais téméraire Lachès; le sage, mais trop prudent Nicias; le jeune Périclès enfin, accablé par la gloire de son père et qui périt victime de la fureur du peuple, à l’occasion du combat naval des Arginüses; Aristarque et Euthère, personnages inconnus etque Xénophon seul nous fait connaître comme de vieux amis de Socrate (1); Adimante, l’un des frères de Platon.

Ilest remarquable que nous ne trouvons .pa:

de femmes assistant à ces conversations ; en effet, elles pouvaient bien suivre.les leçons des pythagoriciens, données secrètement dans l’intérieur des maisons et à portes fermées, même celles de Platon, qui avaient lieu dans un édifice public, maïs clos; mais elles ne pouvaient se

(1) Mem., IE, 7 et 8 : &AAcy mai more dpyatsv ératpév

mêler aux hommes sur la place publique, le port, les gymnases, partout où Socrate entrainait son mobile auditoire.

Les deux seules femmes avec lesquelles on nous le montre en rapport, sont les deux courtisanes Théodote et Aspasie, auxquelles il allait demander des leçons sur l’art d’aimer et de se faire aimer : l’une, célèbre par son rare es- ‘prit et l’amour qu’elle sut inspirer à Périclès ; l'autre, maîtresse d’Alcibiade, auquel elle eut la courage de rendre les derniers honneurs après sa mort due à la perfidie de Pharnabase.

Dans une’ autre classe, on pourrait placer ceux qu’on appelle proprement Socratici viri, qui n’ont vu dans Socrate qu’un moraliste et . ont essayé de continuer, en la développant dans des ouvrages perdus aujourd’hui (1), cette philosophie pratique et populaire.

Ce sont Criton et son fils Critobule, Chærephon et son frère Chérécrates, Apollodore et Autodore son frère, Aristodème, Théagès, Her-

(1) Diogène de Laërte, 11, 64, nous donne le nombre des écrits,sous forme de dialogues qu'on attribue à ces personnages; ils sont tous aujourd'hui perdus, et presque tous passaient déjà du temps de Diogène pour supposés. « De tous ces dialogues socratiques, il n'y a d’authentiques, dit Panætius, que ceux de Platon, de Xénophon, d'Antisthène et d’Eschine. » Panætius hésite sur ceux de Phédon et d’Euclide: il condamne tous les autres.

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