‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 11 sur 79 · LIVRE PRBVIBR · texte numérisé non relu

LIVRE PRBVIBR

fuserez pai an valet , dont mus né saunez vouê passer.

Tant que j'aurai ees'deuûc mcpins, répliqua Xavier, je n'aurai point d'autre taht. Mais la bienséance veut que vous en ayez, reprit le comte; car enfin vous avez une dignité que vous ne devez pas avilir , et il serait hon' îeux de voir un légat apostolique laver son linge à bord d'un navire, et s'apprêter lui-même à manger. Je prétends i bien, dit Xavier, me servir et servir les autres, sans 1 déshonorer mon caractère : pourvu que je ne fasse point de mal y je ne crains pas de scandaliser le prochain, ni de perdre l'autorité que le Saint' Siège m'a commise. Ce sont ces respects humains et ces fausses idées de bienséance qui ont mis l'Eglise en l'état où nous la voyons présentement.

Une réponse si positive ferma la bouche à Castagnera. Il loua fort ensuite le père Xavier, et il disait publiquement qu'il avait eu beaucoup plus de peine k combattre ses refus qu'à satisfaire les désirs des autres.

Le jour dû départ arriva enfin , et , tout étant prêt pour mettre à la voile , Xavier se rendit au port avec les deux compagnons qu'il menait aux Indes : le père Paul de Camerin, italien; et François Mansilla, portugais, qui n'était pas encore prêtre. Simon Rodriguez le conduisit jusqu'à la flotte, et c'est là que, s'embrassani tous deux tendrement ; Mon frère, dit Xavier, voici les dernières paroles que je vous dirai jamais. Nous ne nous verrons plus en ce monde , souffrons patiemment notre séparation; car il est certain qu'étant bien unis à IHeu, nous serons unis ensemble, et que rien ne pourra f^ous séparer de la société que nous avons en Jésus'Christ .

Je veux, au reste , pour votre consolation , ajouta-t-il, vous découvrir un secret que je vous ai caché jusqu'à cette heure. Il vous souvient que , lorsque nous étions dans un hôpital de Rome, vous m' ouïtes crier une nuit .-Encore plus, Seigneur, encore plus. Vous m'avez demandé souvent ce que cela voulait dire, et je vous ai toujours répondu que vous ne deviez pas vous en mettre en peine. Sachez maintenant que je vis alors, ou endormi, ou ^eUlé^ Dieu le sait, tout ce que je devais souffrir pour ^ gloire de Jésus- Christ. Notre-Seigneur me donna tant de goût pour les souffrances, que, ne pouvant me rassasier de celles qui s'offraient d mêi, j'en désirai davantage ; et

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cest le sens de ces mots , que je prononçais avec tant d'ardeur : Encore plus, encore plus. J'espère que ta divine bonté m'accordera dans les Indes ce qu'elle m'a montré en Italie, et que ces désirs, qu'elle m'a inspirés ^ seront bientôt satisfaits.

Après ces paroles, ils s'embrassèrent tous de nouveau , et se séparèrent les larmes aux yeux. Dès que Rodriguez s'en fut retourné , on donna le signal pour partir, et on leva l'ancre. La flotte fit voile le 7 avril de l'année 15A1 , sous la conduite de don Martin AIphonse de Sousa , vice-roi des Indes , homme d'une probité reconnue , et d^une expérience consommée surtout en ce qui regardait le Nouveau Monde, où il avait passé plusieurs années de sa vie. Il voulut avoir le père Xavier avec lui dans la capitane appelée Saint- Jacques. Xavier entra ce jour-là , qui était celui de sa naissance , dans sa trente-sixième année ; il avait demeuré huit mois entiers à Lisbonne, et il y avait plus de &ept ans qu'il était au nombre des disciples d'Ignace de Loyola.

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Lorsque la religion chrétienne florissait dans l'Asie sous les empereurs de Constanlinople , il y avait deux chemins ordinaires et assez courts pour aller aux Indes: l'un par la Syrie , sur TËuphrate et sur le golfe Persique; Tautre par TEgypte, sur le golfe Arabique, dit communément la mer Rouge. .Mais depuis que les Sarrasins auraient occupé ces lieux-là, les Européens chrér tiens n'y trouvant pas de sûreté, cherchèrent un détour pour éviter les insultes de leurs plus mortels ennemis*

Les Portugais furent les premiers qui s'avisèrent de côtoyer toute l'Afrique et une partie de l'Arabie et de la Perse. Par ce circuit, les Indes sont éloignées du Portugal de quatre mille lieues , et on est obligé d'essuyer deux fois les ardeurs de la zone torride en passant la ligne équinoxiale , qui coupe l'Afrique presque par la moitié.

Don Henri , fils du roi Jean P% et le prince de son siècle le plus savant dans les mathématiques , fut celui qui tenta la découverte de ces mers , et qui entreprit de doubler le cap de Bonne-Espérance , à l'occasion du commerce qu'on voulut établir entre les Portugais et le roi d'Ethiopie,appelé le PrétreJean . L'entreprise ayant réussi, les rois de Portugal , Alphonse Y, Jean II et Emmanuel P% la poursuivirent si heureusement, qu'ils se firent peu à peu , par là , un chemin aux Indes.

C'est la route que tint le père Xavier avec la flotte portugaise. Il ne demeura pas oisif durant le cours de la navigation : son premier soin fut d'arrêter les désordres qu^l'oisivetéproduit d'ordinaire surles vaisseaux, et il commença par le jeu, qui est le seul divertissement ou plutôt toute l'occupation des gens de mer. Pour bannir les jeux de hasard , qui donnent presque

toujours lieu aux querellesetaux jurements , il proposa de petits jeux innocents, capables d'amuser l'esprit sans remuer trop les passions; mais quand, malgré lui, on jou;)it aux cartes ou aux dés, il ne laissait pas de voir jouer, afin de retenir les joueurs par sa présence; et, s'ils s'emportaient, il les ramenait par des remontrances douces et honnêtes : il témoignait prendre intérêt à leur gain ou à leur perte , et il s'offrait quelquefois de tenir leur jeu.

Il y avait bien , dans la capitane, mille personnes de toute sorte de conditions. Le Père se fit tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ, entretenant les uns et les autres de ce qui leur convenait davantage ; parlant de marine avec les matelots , de guerre avec les soldats, de commerce avec les marchands , et d'affiaires d'Etat avec la noblesse. Sa complaisance et sa gaieté naturelle le faisaient aimer de tout le monde : les plus libertinset les plusbrutauxrecherchaientsa conversation et prenaient même plaisir à l'entendre parler de Dieu.

Il instruisait tous les jours les matelots des principes de la foi , que la plupart ignoraient ou ne savaient guère bien , et il prêchait toutes les fêtes an pied du grand mât. Chacun profitait des enseignements du prédicateur, et en peu de temps on n'ouït plus, parmi eux , rien qui blessât ni l'honneur de Dieu, ni la charité du prochain, ni même la pureté et la bienséance. Ils avaient pour lui un très grand respect , et d'un mot il apaisaitleursquerelles,ilterminaittousIéursdifférends.

Le vice-roi , don Martin Alphonse de Sousa , voulut , dès les premiers jours , le faire manger à sa table ; mais Xavier l'en remercia très humblement, et ne vécut, pendant le voyage , que de ce qu'il mendiait dans le navire.

Cependant les froids insupportables du Cap-Vert, et les chaleurs excessives de la Guinée, avec l'eau douce et les viandes qui se corrompirent sons la ligne, eau* seront de très fâcheuses maladies. La plus commune était une fièvre pestilente, accompagnée d'une espèce de chancre qui se formait dans la bouche , et qui ulcérait toutes les gencives. Les malades mêlés ensemble s'infectaient les uns les autres ; et , comme on craignait de gagner leur mal , on les aurait abandonnés si le père

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François n'eût eu pitié d'eux. Il les essuyait dans leurs sneurs, il nettoyait leurs ulcères, il lavait leurs linges, et il leur rendait les services les plus abjects; mais il avait soin surtout de leurs consciences , et sa principale occupation était de les disposer à mourir chrétiennement.

LePère, an reste, faisait tout cela étant incommodé d'un vomissementcontinuel et d'une extrême langueur, qui lui durèrent deux mois entiers. Pour le soulager, Sousa lui fit donner une chambre plus grande et meilleure que celle qu'on lui avait assignée d'abord; il la prit, mais il y mit les plus malades ; et pour lui , il coucha toujours sur le tillac, sans autre oreiller que les cordages du navire.

Il recevait aussi les plats que le vice-roi lui envoyait de sa table, et il les distribuait à ceux qui avaient le pins besoin de nourriture. Tant d'actions de charité le tirent surnommer dèslors le saint Père; et ce nom lui demeura le reste de ses jours , même parmi les mahométans et les idolâtres.

Tandis que Xavier s'occupait ainsi , la flotte suivait son chemin au travers des écueils, des tempêtes, des oourants d'eau. Après cinq mois de continuelle navigation, elle arriva au Mozambique vers la fin d'août.

Le Mozambique est un royaume dans la côte orienlâie de l'Afrique, habité des nègres , gens barbares, mais qui ne lé sont pas toutefois tant que les Cafres leurs voisins , à cause du commerce quMls ont perpétuellement avec les Ethiopiens et les Arabes. Il n'y a sur la côte aucun port où les vaisseaux puissent être à l'abri des vents ; mais une petite île en forme un très commode et très sûr.

Cette île, qui n'est éloignée de la terre ferme que d'un mille au plus , porte le nom de Mozambique , comme le royaume. Elle était autrefois sous la domination des Sarrasins, et un shérif more y commandait. Les Portugais s'en rendirent maîtres depuis, et y bâtirent une forteresse pous assurer le passage de leurs vaisseaux, et pour rafraîchir leurs troupes , qui s'y arrêtent ordinairement quelques jours.

L'armée de Sousa fut contrainte d'hiverner au Mo-

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zambique , non seulement parce que la saison était déjà fort avancée, mais encore parce que les malades ne pouvaient plus supporter les incommodités de la mer. Ce Heu , néanmoins, n'était pas fort propre aux personnes infirmes : l'air y est malsain ; et cela vient de ce que la mer se répandant dans les endroits les plus bas de rtle , au temps des grosses marées , Teau qui s'amasse croupit et se gâte durant les chaleurs : aussi les habitants y vivent peu , particulièrement les étrangers ; et c'est ce qui a fait appeler le Mozambique la sépulture desPortugals. Outre l'intempérie naturelle de l'air , il y avait même, en ce temps-là, une maladie contagieuse dans le pays.

Dès qu'on eut pris terre, Sousa fit transporter les malades de chaque navire à l'hôpital qui est dans l'île, et dont les rois de Portugal sont les fondateurs* Le père Xavier les suivit , et avec ses deux compagnons il entreprit de les servir tous. L'entreprise surpassai t. ses forces ; mais l'esprit soutient le corps dans les hommes apostoliques , et la charité peut tout.

Animé donc d'une nouvelle ferveur , il allait de salle en salle et de lit en lit , faisant prendre des médecines aux uns , administrant les derniers sacrements aux autres. Chacun voulait l'avoir auprès de soi , et ils disaient que la vue seule de son visage leur valait mieux que tous les remèdes.

Ayant passé tout le jour dans un travail continuel , il veillait la nuit les moribonds , ou se couchait près des plus malades , pour prendre un peu de repos; mais son sommeil était interrompu à toute heure : au moindre cri , au moindre soupir , il s'éveillait et courait à eux.

Tant de fatigues accablèrent enfin la nature , et il tomba lui-même malade d'une fièvre si violente et si maligne qu'on le saigna sept fois en fort peu de temps, et qu'il fut trois jours en délire. Au commencement de son mal , plusieurs personnes voulurent le retirer de l'hôpital, où l'infection était effroyable , et lui offrirent leur logis ; il refusa constamment leurs offres , et leur dit qu'ayant fait vœu de pauvreté, il voulait vivre et mourir parmi les pauvres.

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Mais quand la violence du mai fut un peu passée , le saiot s'oublia loi-même pour songer aux autres : quelquefois ne pouvant se soutenir et brûlant de la chaleur de la fièvre, il visitait ses chers malades , et les servait autant que le permettait sa faiblesse. Le médecin l'ayant rencontré, un jour qu'il allait et venait dans le fort de son accès, dit, après lui avoir tâté le pouls, qu'il n'y a?ait personne à l'hôpital plus dangereusement malade que lui , et le pria de se donner un peu de repos , du moins jusqu'à ce que la fièvre fût sur son déclin.

Je tous obéirai ponctuellement , repartit le Père , dès que j'aurai satisfait à un devoir qui me presse : il y va du ialut d'une âme, et il n*y a pas de temps à perdre. Au même moment, il fait porter sur son lit un pauvre garçon de l'équipage qui était étendu à terre sur un peu de paille, avec une fièvre ardente ^ sans parole et sans connaissance. Le jeune homme ne fut pas plus tôt sur le lit du saint , qu'il revint à soi. Xavier profita de l'occasion , et , se couchant auprès du malade , qui avait mené une vie fort dissolue, l'exhorta si bien toute la nuit à détester ses péchés et à espérer en- la miséricorde de Dieu, qu'il le vit mourir dans de grands sentiments de douleur et de confiance.

Du reste, le Père garda la parole qnil avait donnée au médecin , et se ménagea ensuite davantage , de sorte que sa fièvre diminua beaucoup , et s'en alla même tout'à-fait. Mais ses forces n'étaient pas encore revenues qu'il lui fallut se remettre en mer : le vice-roi , qui commençait à se porter mal , ne voulut pas demeurer plus longtemps dans un lieu si infecté, ni attendre la guérison de ses gens pour continuer son voyage ; il pria Xavier de l'accompagner, et de laisser avec les malades Paul de Camerin et François M assilla, qui faisaient très bien leur devoir dans l'hôpital.

Ainsi , après avoir fait six mois de séjour au Mozambique , ils s'embarquèrent , tout de nouveau , le 15 mars de l'année 1542 , non dans le Saint- Jacques , sur lequel ils étaient venus , mais dans un autre vaisseau plus léger et qui allait mieux à la voile.

Il y a ici lieu de remarquer que le Père , au rapport des passajgers qui vinrent avec lui de Portugal au Mo*

zambique , commença <lan$ le navire à faire paraître cet esprit de prophétie qu'il eut en si éminent degré ju$qu*à la fin de ses jours; car, leur entendant loaer ce vaisseau comme le bâtiment le plus fort et le mieux équipé de toute la flotte, il dit, en termes formels, que sa fortune sérail malheureuse : et en effet , le Saint* Jacques, que le vice-roi laissa au Mozambique avec quelques autres vaisseaux, ayant repris le chemin des Indes , se brisa contre des écueils et fit un triste naufrage vers rtle de Salsète.

Le galion qui portait Sousa et Xavier eut le vent si favorable qu'en deux ou trois jours il gagna Mélinde, sur la côte d'Afrique , vers la ligne équinoi^iale. C'est une ville des Sarrasins > au bord de la mer, dans un terrain plat , bien cultivé, planté partout de palmiers , et orué de très beaux jardins : elle a une enceinte fort grande , et est fermée de murailles comme les villes de l'Europe. Bien qu'elle soit bâtie à la moresque , les maisons ne laissent pas d'être agréable^ et commodes. Les habitants ont l'âme guerrière ; ils sont noirs et vont nus , hors qu'ils se couvrent d'une toile de coton, ou d'un linge , depuis la ceinture jusqu'à la moitié de la cuisse : c'est aussi tout ce que la chaleur du pays leur permet de porter sur eux , Mélinde n'étant qu'à trois degrés ou un peu plus de la ligne.

Us ont toujours bien vécu avec les Portugais , et le commerce entretient les deux nations dans une très bonne intelligence. Dès que la bannière de Portugal parut au port , le roi sarrasin s'y rendit avec toute sa cour , pour recevoir lui-même le nouveau gouverneur des Indes. Le premier objet qui se présenta au Père François , à la sortie du vaisseau , lui tira des larmes des yeux, mais des larmes de joie et de compassion tout ensemble. Comme les Portugais trafiquent là continuellement, et qu'il y en meurt toujours quelquesuns , ils ont un cimetière auprès de la ville , plein de croix dressées sur les tombes , selon l'usage des catholiques, et il y avait une grande croix de pierre au milieu des autres , fort bien faite et toute dorée.

Le saint y courut et l'adora , consolé intérieurement de la voir si élevée et comkne triomphante parmi les en-

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nemis de Jésus-Christ : mais il eut en même temps une sensible douleur que le signe du salut servît moins là pour édifier les vivants que pour honorer les morts ; et, levant les mains au ciel , il pria le Bère des miséricordes d'imprimer dans le cœur des infidèles la croix qu'ils avaient souffert que Ton plantât sur leur terre. *

Il pensa ensuite h conférer de la religion avec les Mores , pour tâcher de leur faire voir les extravagances du mahométisme , et pour avoir occasion de leur expliquer les vérités de la foi chrétienne. Un des principaux de la ville et des plus zélés pour sa secte , le prévint , et lui demanda d*abord si la piété était éteinte dans les villes de l'Europe comme elle Tétait à Méiinde : Car enfin, disait-il, de dix-sept mosquées que nous avons, il y en a quatorze qui sont désertes , et trois seulement où Von va ; encore ces trois sont visitées de peu de personnes. Cela vient , sans doute, ajouta le mahométan, de quelque énorme péché ; mais je ne sais quel il est ; et , (jwlque réflexion que je fasse , je ne vois pas ce qui peut nous avoir attiré un si grand malheur.

Il n'y a rien de plus clair , repartit Xavier : Dieu , qui a en horreur la prière des infidèles , laisse périr parmi fious un culte qui ne lui plaît pas, et fait entendre par là qu'il réprouve votre secte. Le Sarrasin ne se rendit pas à cette raison , ni à tout ce que dit Xavier contre Talcoran. Lorsqu'ils disputaient ensemble, un cacique, ou docteur de la loi , survint. Ayant fait la même plainte touchant la solitude des mosquées et le peu de dévotion du peuple : J'ai pris mon parti , dil-H ;et si, dans deux QHS , Mahomet ne vient en personne visiter les fidèles qui le reconnaissent pour le vrai prophète de Dieu, Je chercherai assurément une autre religion que la sienne, Xavier eut pitié de la folie de cet homme , et mit tout en œuvre pour lui faire abjurer dès lors le mahométisme; mais il ne put rien gagner sur un esprit opiniâtre que ses propres lumières aveuglaient , et il se soumit aux or-*dres de là Providence , qui a marqué les moments de la conversion des pécheurs et des infidèles.

Etant parti de Méiinde, où ils ne furent que peu. de jours, ils côtoyèrent toujours TÂfrique , et allèrent mouiller à Socotora , qui est au-delà du cap de Guar-

dafu I et vis-à-vis du détroit de la Mecque. Les Mores de ce pays-là disent que c'est Tîle des Amazones ; el la raison quils en apportent , c'est que les femmes y sont les maîtresses. Les habitants croient que leur île est le paradis de la terre; cependant il n'y a peut-être pas dans le monde un lieu moins délicieux ni moins agréable : l'air y est toujours embrasé » la terre y est sèche et stérile ; et s'il n'y naissait le meilleur alo& de tout rOrient , on ne saurait guère ce que c'est que Socotora. On ne sait pas précisément quelle religion ces peuples professent, tant la leur est monstrueuse. Ils tiennent des Sarrasins le culte de Mahoùiet ; des Juifs , l'usage de la circoncision et des sacrifices ; mais ils se disent chrétiens. Les hommes portent le nom de l'un des apôtres , et la plupart des femmes celui de Marie, sans avoir néanmoins nulle connaissance du baptême. Ils adorent la croix , et on leur en voit de petites pendues à leur cou. Ils révèrent principalement saint Thomas : et c'est une ancienne tradition parmi eux , que ce saint apôtre; allant aux Indes, fut jeté, par une horrible tempête , sur leurs côtes ; qu'étant descendu à terre, il annonça Jésus-Christ aux Socotorins, et que, du débris de son navire , il bàtil une chapelle au milieu de l'île.

L'état de ces insulaires afiQigea sensiblement le père Xavier. Il ne désespéra pas pourtant qu'on ne pût réduire à la foi une nation qui , toute barbare qu'elle était , gardait encore quelques marques du christianisme. Comme il ne savait pas leur langue, qui n'a nul rapport avec celles de l'Europe , et qui est même différente en tout de l'éthiopien et de l'arabe, il leur témoigna d'abord , par signes , la compassion qu'il avait de leur ignorance et de leur égarement ; ensuite , soit que quelqu'un d'eux sût le portugais et lui servît d'interprète, ou que dès lors il reçût d'en- haut les prémices du don des langues , qui lui fut comm^niqué si abondamment aux Indes en diverses occasions, il leur parla de la nécessité* du baptême, et leur fit entendre <|u'on ne pouvait se sauver sans croire sincèrement en Jésus-Christ ; mais que la foi ne souffrait point de mélange , et que , pour être chrétien , il fallait cesser d'être juif et mahométan.

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Ses paroles firent impression sur Tesprit ei sur le cœur des barbai*es. Les uns lui présenièrent de leurs fruits sauvages, pour marque de leur amitié : les au* très lui offrirent leurs enfants , afin qu'il les baptisât. Tous lui promirent de recevoir le baptême et de vivre en véritables chrétiens , pourvu qu'il demeurât avec eux ; mais quand Us virent que le galion portugais était sur le point de partir, ils coururent en foule au rivage , et conjurèrent le Saint, les larmes aux yeux, de ne les pas abandonner.

Ce spectacle attendrit Xavier ; il pria instamment le vice-roi de vouloir bien lui permettre de rester dans l'île, du moins jusqu'au passage des vaisseaux qu'on avait laissés au Mozambique ; mais il ne put obtenir ce qu'il demandait, et Sousa lui dit que le Ciel Tayant destiné aux Iodes , ce serait manquer à sa vocation que de prendre ainsi le change , et de s'arrêter au commencernent de la carrière; que son zèle trouverait ailleurs un plus vaste champ que Socotora , et des peuples mieux disposés que ces insulaires , naturellement sauvages , et aussi prompts à quitter lsi foi qu'à la recevoir.

Xavier se rendit aux raisons du vice-roi , qui fut pour lui , en cette rencontre , l'interprète de la volonté divine^ et dans le même moment on mit à la voile. Le Saint ne put voir sans une vive douleur cespauvres j^ens qui le suivaient des yeux et qui lui tendaient les bras. À mesure que le vaisseau s'éloignait de l'île , il tooraaii la tète de ce côté- là et poussait de profonds soupirss Mais , pour n^avoir rien à se reprocher touchant la conversion des Socotorins , il s'engagea devant Dieu à les revenir voir au plus tôt, ou , s'il ne le pouvait, à leur procurer des ministres évangéliques qui leur enseignassent la voie du salut.

La navigation fut de peu de joui^ Après avoir traversé toute la mer d'Arabie et un6 partie de celle de l'Inde, ils arrivèrent au port de Goa le 6 mai de l'année 1542 , et le treizième mois depuis leur sortie du port de Lisbonne.

La ville de Goa est située en deçà du Gange, dans uneilequî porte le même nom , et qui domine sur celles que forove la mer en entrant, par divers canaux, dans

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la terré ferme de Caoara. Celait la capitale des Indes, le siège de l'évéque et du vice-roi , et le lieu de tout rOrieut le plus considérable pour le commerce. Elle avait été bâtie par les Mores quarante ans avant que les Européens passassent aux Indes ; et Tannée 1510 , don Alphonse d'Âlbuquerque^ surnommé le grand , Tenleva aux infidèles et la soumit h la couronne de Portugal.

Ce fut alors que se vérifia la célèbre prophétie de Tapôire saint Thomas, que la foi qu'il avait plantée en divers. royaumes de l'Orient y refleurirait un jour; et c'est cette prédiction que le saint apôtre laissa gravée sur une colonne de pierre vive , pour la mémoire des siècles avenir. La colonne n'était pas loin des mursde Méliapor , capitale du royaume de Coromandel ; et on y lisait , en caractères du pays, que quand la mer, éloignée de quarante milles , serait venue au pied de la colonne, il viendrait aux Indes des hommes blancs étrangers qui y rétabliraient la religion.

Les infidèles se moquèrent longtemps d^ la prophétie , ne jugeant pas qu'elle dût jamais s'accomplir , et y voyant même une espèce d'impossibilité. Elle s'accomplit néanmoins si juste, que , quand don Yasco deGama aborda aux Indes, la mer, qui usurpe quelquefois ^ur le continent en mangeant peu à peu les terres , baignait le pied de la colonne dont nous venons de parler.

Mais on peut dire que la prédiction de saint Thomas n'eut tout son effet qu'âpre la venue du pèi*e Xavier, conformément à une autre prophétie du saint homme PieiTC de Couillan , religieux de la Trinité, qui, étant allé aux Indes , avec don Yasco de Gama , en qualité de son confesseur, fat martyrisé par les Indiens, le7 juillet de Tannée 1497 , quarante- trois ans avant la naissance de la Compagnie de Jésus , et qui , tout penx de flèches , lorsqu'il répandait son sang pour Jésus-Christ , prononça distinctement ces paroles : Dam peu d'années il naîtra en l'Eglise de Dieu une noumlle religion de clercs gui portera le nom de Jésus ; eiundeses premiers Pères , conduit par le Saint-Esprit , pénétrera jusqu'aux contrées les plus éloignées des Indes-Orientales , dont la plus grande partie enArassera la foi orthodoxe par le ministère de jce prédicateur écangélique*

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