‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 14 sur 79 · LIVRE DEUXIÈMB · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈMB

discipliue , il n*y avait pas Hea d'espérer qoe des gens qui suçaient l'impiété et le vice presque avec le lait , devinssent jamais de parfaits chrétiens.

Les enfants s'assemblaient en fouleautourde Xavier, soit qu'ils vinssent d'eux-mêmes par une curiosité naturelle, soit que leurs pères les envoyassent par le respect qu'ils avaient déjà pour le Saint , tout vicieux qu'ils étaient : il les menait à l'église , et là il leur expliquait le Symbole des Apôtres, les Commandements de Dien et toutes les pratiques de piété qui sont en usage parmi les fidèles. Ces jeuues plantes recevaient sans peine les impressions que le Père leur donnait , et ce fut par les enfants que la ville commença à changer de face; car , en écoutant t^us les jours l'homme de Dieu, ils devinrent modestes et dévots. Leur modestie et leur dévotion étaient une censure tacite de la dissolution des personnes avancées en âge : ils reprenaient quelquefois leurs pères avec une liberté qui n'avait rien de l'enfaoce, et ces réprimandes faisaient rougir les plus libertins.

Xavier fit alors des prédications publiques où tout le peuple accourut; et, afin que les Indiens l'entendissent aussi bien que les Portugais , il affecta de parler un portugais grossier et barbare qui avait cx)urs parmi les naturels du pays. On vît bientôt ce que peut sur des hommes pervertis un prédicateur animé de l'esprit de Dieu. Les pécheurs les plus scandaleux , touchés de l'horreur de leurs crimes et de la crainte d'une éternité malheureuse, se confessèrent les premiers : leur exemple fit perdre aux autres la honte qu'ils avaient de se confesser, si bien que tous se jetaient aux pieds du Père , frappant leur poitrine et pleurant amèrement leurs péchés.

Lesfruits de pénitence qui accompagnèrent ces larmes furentdes preuves certaines d'une véritable conversion. ^n rompit les faux contrats et les traités usuraires, on restitua lebien malacquls,on mit en liberté les esclaves qu'on possédait injustement, et enfin on chassa les concubines qu'on ne voulut point épouser.

Le Saint agissait avec les concubines à peu pi^ès t^mmefaisait Jésus-Christ avec les publicains et avec les

femmes débauchées. Bien loin de les traiter dnrement, plus il étaient engagés dans le vice, plus il leur témoi> gnait de tendresse : en toutes rencontres il se déclarait leur ami ; il leur rendait souvent des vIsHes, sans craindre qu'on lui reprochil^t le commerce des pécheurs; il s'invitait même quelquefois à manger chez eux,elc*était 15 que , prenant un air de gaieté , il priait le maître du logis de faire venir ses enfants. Après avoir caressé quelque temps les plus jolis, il demandait à voir leur mère, et il lui faisait bon visage , comme^s'îl l'eill crue une très honnête personne. Quand elle était blanche et bien faite, il Ih louaitetdisait qu'elle semblait être Portugaise; ensuite, dans une conversation particulière: Vous avez là, disait- il au Portugais, une belle esclave, et gui mérite bien d'être votre femme; mais si c'était une Indienne noire et laide : Bon Dieu ! quel monstre tenezvwês dans votre maison , disait-il , et comwiènt pouvezvous en souffrir la vue ? Des paroles , dites en apparence sans dessein , faisaient d'ordinaire leur effet : le concubinaire épousait celle de ses concubines que le servileur de Dieu avait louée , et chassuit les autres.

Un changement de mœurs si subit ne fut pas de ces ferveurs passagères qui n'ont point de suite : la piéié s'établit partout; et ceux qui se confessaient à peine une foisl'année, le firentchaque mois régulièrement. Ils voulaient tous se confesser au père Xavier ; si bten qu'écrivant de Goa à Rome , il manda que s'il était au même temps en dix lieux, il aurait de quoi s'occuper. Comme les catéchismes qu'il fit d'abord eurent le succès que nous avons dit, l'évêque don Jean d'Albuquerque ordonna que désormais on enseignerait la doctrine chrétienne aux enfants dans toutes les églises de la ville. Les gentilshommes et les marchands s'appliquèrent à bien régler leurs familles et à en bannir tout-àfaii le vice. Ils donnaient au Père de grosses sommes d'argent qu'il distribuait devant eux dans les hôpitaux et dans les prisons, le vice-roi y allait lui-même toutes les semaines, avec le Saint, pour écouter les prisonniers et pour consoler les pauvres. Unepratlquesi chrétienne plut tant au roi de Portugal Jean III, que , par une lettre expresse, il prescrivit depuis à Jean de Castro , gouverneur des

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Indes, de faire au moins une fms le mois ce que faisait don Martin-Alphonse de Sottsa toutes les semaines. Enfin les Portugais de Goa prirent de si bonnes habî* todeseï changèrent tellement de conduite, qu*il semblait que ce fussent d'autres hommes.

Les choses étaient en ces termes loirsque Michel Vaz, vicaire général des Indes , homme d'une vertu rare et fori zélé pour Taccroissemeni de la foi , fit entendre au père Xavier que^ dans la côte orientale, qui s'étend de^ pais le cap de Comorin jusqu'à llle de Manar, et qu'on appelle la côte delà Pêcherie, il y avait certains peuples nommés Paravas, c'està dire pécheurs-, qui s'étaient fait baptiser depuis.quelque temps, à l'occasion du secours que tes Portugais leur donnèrent contre les Mores dont il recevaient mille outrages ; que ces peuples n'avaient de chrétien que le baptême et le nom, faute de gens qui les instruisissent, et que ce serait une très bonne œuvre d'achever leur conversion. Il ne lui dissimula pas que le pays était si stérile et^si dénué des commodités de la vie, qu'aucun étranger ne voulait s'y établir; que l'intérêt seul y attirait les marchands dans le temps qu'on péchait les perles, et que d'ailleurs. les chaleurs y étaient insupportables.

On ne pouvait faire à Xavier une proposition qui fût plus selon son cœur. Il s'offrit , sans hésiter , pour •'^Her instruire les gens dont Vaz lui parlait ; et il le fit d'autant plus volontiers, que sa présence n'était plus si nécessaire dans Goa, où la religion avait pris une forme constante depuis cinq mois.

Ayant donc reçu la bénédiction de l'évêque , il s'embarqua "^ers la mi-octobre de l'année J542, sur une galiote qui portait le nouveau capitaine de Comorin , et il mena avec lui deux jeunes ecclésiastiques de Goa , qui eme&daient assez bien le langage des Malabares, qu'on psrle h la côte de la Pêcherie. Sousa voulut donner de l'argent au Père pour tous ses besoins ; mais les hommes apostoliques n'ont point de plus riche trésor que leur pauvreté, ni de fonds plus siir que celui de la Providence : il accepta seulement une paire de souliers pour se garantir un peu des sables ardents de la côte , et il pria le vice-rroi en partant , de lui envoyer

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sestleux compagnons qui étaient demeurés apj MoEambîque , ausHÎtôi qu1ls seraient venus.

Le cap de Comorin est éloigné d'environ six* cents milles de Goa : c'est une haute montagne qui avance dans la mer, et qui a en face l'ile de Ceylan. Le Père y étant arrivé, rencontra d'abord un village tout idolâtre. Il ne voulut point passer outre sans annoncer le qom de Jésus-Christ aux gentils; mais tout ce qu'il put leur dire par la bouche de ses interprètes, ne servit de rien et ces païens déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient changer de religion, que le seigneur dont ils relevaient n'y eût consenti. Leur opiniâtreté ne dura néanmoins pas longtemps ; et le Ciel , qui avait destiné Xavier à la conversion des idolâtres , ne voulut pas que les premiers soins qu'il prenait pour eux fussent inutiles.

Une femme du village était depuis trois joui*s en travail d'enfant , et souffrait d'extrêmes douleurs, sans qu'elle pût être soulagée ni par les prières des brachmânes, ni par aucun remède naturel. Xavier l'alla voir avec un de ses truchements ; « Et ce fut-là , dit-il n lui-mêi:Qe dans ses lettres , qu'oubliant que j'étais en » une terre étrangère , je commençai h invoquer le » nom du Seigneur, bien que je me souvinsse en » même temps que toute la terre appartient h Dieu » également, etque tous ceux qui l'habitent sont à lui.»

Le Père expliqua à la malade les principes de la foi, et l'exhorta à prendre confiance au Dieu des chrétiens. L'Esprit Saint, qui voulait sauver par elle tout ce peuple , la toucha intérieurement ; de sorte qu'étant interrogée si elle croyait en Jésus-Christ, et si elle voulait être baptisée, elle dit qu'oui, et que c'était de tout son cœur.

Alors Xavier lut un évangile sur elle , et la baptisa : elle accoucha aussitôt, et fut guérie parfaitement. Un miracle si visible remplit la cabane d'élonnement et de joie : toute la famille se jeta aux pieds du Père pour se faire instruire; et, après une instruction sufiisante, il n'y en eut pas un qui ne reçût le baptême. La nouvelle s'en répandit de tous côtés ; et les principaux du lieu eurent la curiosité de voir un homme puissant en œuvres et en paroles. Il leur annonça la vie éternelle , et

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les convainquît de la vérité du christianisme ; mais loul persuadés qu'ils étaient, ils n'osaient, disaientils , se faire chrétiens , h moins que leur prince ne le trouvât bon.

Il y avait dans le village un officier venu exprès pour recevoir, au nom du prince, un certain tribut annuel. Le Pore Xavier l'alla voir, et lui exposât si clairement toute la loi de Jésus Christ, que l'idolâtre confessa d'abord qu'elle n'avait rien de mauvais , et permit ensuite aux babitants.de l'embrasser. Il n'en fallut pas davantage à des gens que la crainte seule retenait ; ils se firent tous baptiser, et promirent de vivre chrétienner meut. ^

Le saint homme , encouragé par un commencement si heureux, poursuivit son chemin avec allégresse, et gagna bientôt Tutucurin, qui est la première habitalion des Paravas. Il trouva qu'en effet , ces peuples, au baptême près, qu'ils avaient reçu plutôt pour secouer le joug des Mores que pour subir celui de Jésus-Christ, étaient de vrais inddèles, et il leur enseigna les mystères de la foi , dont ils n'avaient aucune teinture. Les deux ecclésiastiques qui l'accompagnaient lui servaient de truchement ; mais Xavier , faisant réflexion que les interprètes altèrent souvent les choses qui passent par leur bouche , et que ce qu'on dit soi-même a bien plus de force , eut la pensée de chercher un expédient pour se faire entendre sans le secours de personne. Le parti qu'il prit fut de ramasser quelques gens du pays qui savaient le portugais , et de les assembler en un lieu iivec les deux ecclésiastiques qui savaient le malabar. Il les consulta plusieurs jours de suite les uns et les tutres;et, à force de travail, il traduisit en langue des Paravas les paroles du signe de la Croix , le Symbole de la Foi , les Commandements de Dieu , l'Oraison dominicale , la Salutation Angélique , le Confiteor, et ^^ Salve Regina, enfin tout le Catéchisme.

Dès que la traduction fut faite, le Père en apprit par t'oeuri^e qu'il put , et se mit à parcourir les villages de l3 côte, qui étaient au nombre de trente , moitié baptisés, moitié idolâtres, «c J'allai la clochette à la main, » dit-il lui-même, et rassemblant tout ce que je ren-

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i> contrais et d'enfants et d'bommes , je leur enseignais

» la doctrine clirélienne : les enfants l'apprenaient

» aisément par cœur en un mois, et; quand' i!s la

» savaient bien , je leur recommandais de l'enseigner

» eux-mêmes h leurs pères et h leurs mères, à leurs

» domestique:- et à leurs voisins.

y> Les dimanches , j'assemblais dans la chapelle les

w hommes et les femmes, les garçons et les filles;

» tous y venaient avec une joie incroyable et avec un

» désit* ardent d'ouïr la parole de Dieu. Je commençais

*> par confesser que Dieu est un en nature , et trois en

« personnes ; je récitais ensuite tout haut , et distinc-

j> lement, l'Oraison dominicale, la Salutation Angélique

j) et le Symbole des Apôtres ; tous ensemble disaient

i> après moi, et on ne peut s'imaginer le plaisir qu'ils

» y prenaient : puis je répétais seul le Symbole , et

ii insistant sur chaque article , je leur demandais s'ils

» croyaient sans aucun doute; il me le protestaient

1* tous à haute voix et ayant les niains en croix sur

» l'estomac. Aussi je leur fais réciter le Symbole plus

» souvent que les autres prières , et je leur déclare

« en même temps que ceux qui croient ce qui y est

» contenu s'appellent chrétiens.

I» Du Symbole je passe au Décalogue, et je leur an-

» nonce que la loi chréiienne est comprise dans ces dix

» préceptes; que celui qui les garde tous comme il faut,

y» est un bon chrétien , et que la vie éternelle lui est 1^ destinée; qu'au contraire, celui qui viole un de ces

w préceptes, est un mauvais chrétien, qui sera damné

» éternellement, s'il ne se repent de sa faute. Les néo-

w phytes et les p*aïens admirent combien notre loi est

n sainte et raisonnable, combien elle s'accorde avec

» elle-même.

ï> Ayant fait ce que je viens de dire, j'ai coutume de

p réciter avec eux l'Oraison dominicale et la Salutation

» Angélique ; nous reprenons tous de nouveau le Sym-

w bole , et , à chaque article , outre le Pater et VAve,

y> nous entremêlons une courte prière ; car , ayant pro-

» nonce tout haut le premier article de la foi , je com-

p mence ainsi, et ils suivent : Jésus, fils du Dieu vif^ant,

ï> faites-nous la grâce de croire, sans hésiter , f^e premier

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A article de votre foi; nous vous offrons, â cette inten- » tion^ l'oraison dont vous êtes vous-même l'auteur,

» Nous sijoulons : 0 Marie, sainte Mère de Noircie Seigneur Jésus-Christ , obtenez-nous de votre Fils bien- » ain^é la grâce de croire cet article sans nul doute. On » lient la même méthode dans les treize autres articles . * On parcourt h peu près de la même sorte les préceptes » du Oécalogue. Dès que nous avons récité ensemble le » premier précepte, qui est d'aimer Dieu , nous prions » en cette manière : Jésus-Christ , Fils du Dieu vivant, » accordez-nous la grâce de vous aimer sur toutes choses; » et nous disons, immédiatement après, TOraison do- » minicale. On ajoute aussit)5t : 0 Marie, sainte mère » de Jésus, obtenez-nous de votre Fils la grâce d*obser- » ver fidèlement ce premier précepte^ et on dit la Salu- » tation Angélique. Nous gardons la même formule >' dans les autres neuf Commandements , en la chan- " géant néanmoins un peu selon que la matière l'exige.

» Ce sont là les choses que je les accoutume à deman- » der à Dieu dans les prières communes. Je ne laisse ^ pas de leur déclarer quelquefois que, s'ils obtiennent » ce qu'ils demandent, ils auront le reste plus ample- » ment qu'ils ne pourraient le demander.

» Je fais dire à tous le Confiteor, et principalement » à ceux qui doivent recevoir le baptême, auxquels je » fais dire encore le Credo, A chaque article , je les » iateri*oge s'ils croient sans douter aucunement; et , » quand Ils m'en assurent , je leur fais, d'ordinaire, » une exhortation que j'ai composée en leur langue : » c'est un abrégé des dogmes du christianisme el des » devoirs du chrétien nécessaires au salut ; enfin je les » baptise , et on finit tout en chantant Salve Regina^ » pour implorer l'assistance de la sainte Vierge. »

Il est évident , par ce que nous avons dit d'abord de rinstmction desParavas , que Xavier n'avait pas le don des langues quand il commença h les instruire ; mais il parait aussi que, depuis qu'il eut fait cette traduction , ([m lui coûta tant , il entendait et il parlait là langue malabare , soil qu'il en eût acquis la connaissance par son travail , soit que Dieu lui en eût donné l'intelligence d'une manière surnaturelle. Il est probable , du moins ,

qu'étant aux Indes, dès qu'il étudiait une langue , le Saint-Esprit secondait son application et se faisait en quelque sorte son maître ; car c'est une chose constante qu'il apprenait en peu de temps les langues les plus difficiles ; et , au rapport de plusieurs personnes, il les parlait si naturellement, qu'on ne l'aurait pas cru étranger.

Le père X.avier ayant instruit, l'espace d'un mois , les habitants d'un village de la manière que nous avons dît, avant que de passer outre il convoquait les pins habiles d'entre eux , et leur donnait par écrit ce qu'il avait enseigné, afin que , comme maîtres des autres , ils fissent, les dimanches et tes fêtes, des assemblées où l'on répétât , selon sa méthode , ce que l'on avait une fois :tppris. Il commettait à ses catéchistes, qui s'appelaient en leur langue Canacopoles, le soin des églises qu'il faisait bâtir dans les lieux peuplés , et il leur recommandait.de les ornerautantquela pauvreté du pays le pourrait permettre; mais il ne voulut pas que leurs peines demeurassent sans aucun salaire ; if obtint du vice-roi des Indes une certaine somme pour leur subsistance, sur le tribut qui se payait tous les ans h la couronne de Portugal par les habitants de la côte.

Il est difficile de dire les fruits qui se firent la , et quelle fut la ferveur de cette chrétienté naissante. Le Saint, écrivant aux Pères de Rome , confesse lui-même n'avoir point de paroles pour l'exprimer. Il ajoute que la multitude de ceux qui recevaient le baptême était si grande , qaà force de baptiser continuellement il ne pouvait plus lever le bras , et que la voix lui manquait souvent en redisant tant de fois le Symbole des Apôtres et les Commandements de Dieu, avec une petite instruction qu'il faisait toujours sur les devoirs du véritable chrétien, avant que de baptiser les adultes.

Les enfants seuls qui moururent après leur baptême , montaient , selon son compte, au nombre de plus de mille.

Ceux qui vécurent, et qui commençaient à avoir l'usage de la raison , étaient si affectionnés aux choses de Dieu , et si avides de savoir tous les mystères de la foi , qu'ils ne donnaient presque pas le temps au père Xavier de prendre un peu de nourriture ou de repos. Ils le

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qherebaient h toute heure , ei il était quelquefois obligé de se cacher d'eux , pour foire oraisou et pour dire son Bréviaire.

C'est avec le secours de ces néophytes si fervents qu'il faisait plusieurs bonnes œuvres , et même une partie des guérisons miraculeuses que le Ciel opéra par son roînîstère. il n'y eut jamais tant de malades en la côte de la Pêcherie, que lorsque le Saint y fut ; il semblait, écrit-il lui-même , que Dieu envoyait des maladies à ces peuples pour les attirer à sa connaissance presque malgré eux ; car , venant à recouvrer la santé tout à coup et contre toutes les apparences, dès qu'ils recevaient le baptême ou qu'ils invoquaient Jésus- Christ , ils voyaient clairement la différence qu'il y avait entre le Dieu des chrétiens et les pagodes ; c'est le nom qu on donne , dans l'Orient, et aux temples et aux simulacres des faux dieux.

Personne ne tombait malade parmi les gentils, qu'on n'eut recours au Père Xavier. Comme il ne pouvait; pas suffire à tout, ni être en plusieurs lieux en même temps, il envoyait les enfants chrétiens où il ne pouvait aller lui même. En partant, l'un lui prenait son chapelet, l'autrp son crucifix ou son reliquaire; et tous, animés d'une foi vive, se dispersaient par les bourgs et par les villages : là , ramassant autour des malades le plus de ^eos qu'ils pouvaient, ils récitaient plusieurs fois le Symbole des Apôtres , les Commandements de Dieu , et tout ce qu'ils savaient par cœur de la doctrine chrétienne; et ensuite ils demandaient au malade s'il (trayait de bon cœur en Jésus-Christ , et s'il voulait être baptisé. Dès qu'il avait répondu qu'oui, ils le touchaient avec le chapelet ou le crucifix du Père, et :ius3itôt il était guéri.

Xavier enseignait un jour les mystères de la (bi à une grande multitude, lorsqu'il vint des gens» de Manapar, pour l'avertir qu'un des plus considérables du pays était possédé du démon, et pour le prier de venir à son secours. L'homme de Dieu ne crut pas devoir quitter l'instruction qu'il faisait: il appela seulement de jeunes chrétiens , leur donna une croix qu'il portait sur sa poitrine , et les envoya à Manapar , avec ordre de chasser le malin esprit.

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Ils n*y furent pas plus tôt arrivés , qae le déroonia* que , plus furieux qu'à Tordînaire , fit des <M)ator* slons et jeta des cris effroyables. Bien loin d'avoir peur, comme ont les enfants, ils chantèrent autour de lui les prières de l'Eglise, après quoi ils le contraignirent de baiser la Croix , et dans le môme mo* ment le démon se retira. Plusieurs païens qui étalent présents et qui reconnurent visiblement le pouvoir de la Croix , se convertirent sur4e-champ et devin^ rent ensuite d'excellents chrétiens.

Ces petits néophytes, que Xavier employait ainai dans les rencontres, disputaient sans cesse contre les gentils et brisaient autant d'idoles qu'ils en pouvaient attraper ; ils les brûlaient môme, et ne manquaient pas de jeter les cendres au vent. Que s'ils découvraient qu*un chrétien eût des pagodes cachées qu'il adorât en secret, ils le reprenaient hardiment; et quand leurs réprimandes ne servaient de rien , ils en avertissaient le saint homme , afin qu'il y remédiât lui-même. Xavier visitait souvent avec eux les maisons suspectes ; et s'il s'y trouvait quelque idole , elle était aussi* tôt mise en pièces.

Ayant su qu'un homme nouvellement baptisé ido' lâtrait quelquefois en cachette , et que les remontrances qu'on lui faisait là-dessus étaient inutiles, il s'avisa de l'intimider, et, en sa présence, Il commanda aux enfants d'aller mettre le feu à sa maison , pour lui faire entendre que les adorateurs des démons méritaient de brûler éternellement comme les démons. Ils y volèrent sans délibérer, prenant le commandement au pied de la lettre; mais ce n'était pas l'iniention de Xa vier qu'ils exécutassent *son ordre^ et 11 savait bien qu'ils ne l'exécuteraient pas : en effet , l'infidèle , détestant son Idolâtrie, iour abandonna ses idoles, qu'ils eurent bientôt réduites en cendres ; et c'est tout ce que le Saint prétendait.

Uae autre païen fut plus malheureux : c'était un des premiers habitants de Manapar, homme violent et emporté. Xavier l'étant un jour allé voir, le pria honnêtement de vouloir bien écouter ce ou'il avait à lui dire pour l'intérêt de son salut étemelî Le barbare ne dai

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gna pas ie regarder , et le chassa brutalement de son logis, en disant que, si jamais H allait à l'église des chrétiens, il serait content qu'on ne lui en laissât pas l'entrée libre. Peu dejours après il fut attaqué par une troupe de gens armés qui en voulaient à sa vie^ tout ce qu'il put faire fut de s'échapper de leurs mains et de s'enfuir. Comme il vit de loin l'église ouverte, il y courat de toutes ses forces , poursuivi toujours de ses ennemis. Les ûdèles , qui étaient assemblés pour leurs exercices de piété, alarmés des cris qu'ils ouïrent, et craignant que les idolâtres ne vinssent pour piller l'église, fermèrent promptemeni les portes ; de sorte que celui qui pensait se sauver dans le lieu sacré, tomba entre les mains des meurtriers et fut assassiné sur-lechamp, sans doute par ordre de la justice divine qui vengea le Saint, et qui permit que l'impie fût frappé de la malédiction qu'il s'était souhaitée à lui-même.

Les miracles qu'opéra Xavier par le moyen des enfants, le firent admirer des chrétiens et des idolâtres ; mais une punition si exemplaire le fit respecter de tout le monde, et il n'y avait pas jusqu'aux brachmanes qui ne l'honorassent. Comme, nous avons à parler souvent de ces prêtres des idoles , il ne sera pas hors de propos de les faire bien connaître.

Les brachmanes sont , parmi les Indiens , des personnes très considérables et pour leur naissance et pour lenr emploi. Selon les anciennes fables des Indes, leur origine est céleste, et c'est un sentiment commun qu'ils ont encore dans leurs veines le sang des dieux dont on les croit descendus. Mais pour savoir comment ils sont nés et de quel dieu ils tirent leur naissance » il faut qu'on sache l'histoire des dieux du pays , et la voici en peu de mots :

Le premier et le maître des autres , est Parabrama: c'est-à-dire une substance très parfaite, quia l'être de soi-même, et qui le donne à tout le reste. Ce dieu étant tin esprit dégagé de la matière ^ et ayant envie de paraître sous une figure sensible , se fit homme. Par le seul désir qu'il eut de se montrer, il conçut un fils qui lui sortit delà bouche, et qui s'appela Maiso. Il en eut deux autres après, dont l'un, nommé Visnu, lui sortit

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de la poitrine, et l'autre, nommé Brama, lui sortit du ventre. Avant que de redevenir invisible, il assigna des demeures etdes emplois à ses trois enfants. Il mit Tainé dans le premier ciel, et lui donna un empire absolu sur les éléments et sur les corps mixtes. Il plaça Visnu audessous de son frère aîné , et rétablit le juge des hommes , le père des pauvres et le protecteur des matheti'reux. Brama eut pour son partage le troisième ciel avec l'intendance des sacri fices et des autres céréinooies de la religion. Et ce sont là les trois dieux que les Indiens représentent «n une idole à trois tètes sur le même corps , pour signifier mystérieusement qu'ils viennent tous trois d'un même principe : par où Ton peut voir qu'ils ont autrefois entendu parler du christianisme, et que leur religion est une imitation imparfaite, ou plutôt une corruption de la nôtre.

Ils disent que Visnu est descendu mille fois sur la terre, et qu'il a pris toujours diverses figures, tantôt d'animaux, tantôtd'hommes contrefaits : que c'est Voriginedes pagodes, ces dieux inférieurs dont ils content tant de fables.

Ils ajoutent que Brama, pour avoir atissi des enfants, se rendit visible , ei engendra les Brachmanes, dont la race se mujtiplia à Tinfini. Le peuple les croit des deoiidieux, pour pauvres et misérables qu'ils soient;!) s'ima*gine même que ce sont des saints, parce qu'ils mènent une vie dure et affreuse, n'ayant souvent pour demeure que le creux d'un arbre, ou qu'une caverne, étant quelquefois sans couvert sur les montagnes et dans les déserts, exposés tout nus aux injures de la saison la plus rigoureuse , gardant un profond silence , jeûnant des années entières , et faisant profession de ne manger rien qui ait eu vie.

Mais il n'y a peut-être pas une plus méchante nation sous le ciel. Le fruit de ces austéi^ités qu'ils pratiquent dans la retraite, est de s'abandonner publiquement aux plus sales plaisirs de la chair, sans nulle honte et sans nul remords de conscience : aussi se croient-ils permis tout ce qui leur vient en l'esprit, quelque abomination que ce soit : le peuple est si infatué d'eux, qu'il pense être saint en participant à leurs crimes, ou en recevant des outrages de leur part.

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D'ailleurs ce soat les plus grands împosleursdu monde; et leur habileté consiste à inventer tous les jours des fables nouvelles , qu'ils font passer pour des mystères merveilleux. Une de leurs fourbes est de persuader aux sinaples que les pagodes mangent comme nous; et afa qu'on leur présente beaucoup de viandes , Hs foDiees dieox d*une figure gigantesque , et leur donnent surtout us gros ventre. Que si les offrandes dont ils entretiennent lettTs familles viennent à manquer, ils vont annoncer an peupie que les pagodes irritées menacent le pays de quelque horrible fléav, ou que ces dieux mal contents veulent s'en aller , parce qu'on les laisse mourir de faim.

La doctrine des brachmanes n'est pas meilleure que leur vie. Une de leurs plus grossières erreurs est de croire que les vaches ont quelque chose de sacré et de divin ; qu'on est heureux quand on peut être couvert des cendres d'une vache brûlée de la main d'un brachmane , mais qu'on l'est bien davantage quand on meurt en tenant la queue d'une vache entre ses mains ; que rame, avec ce secours, sort toute pure deson corps, et rentre quelquefois dans le corps d'une vache; qu'une telle grâce néanmoins ne s'accorde qu'aux grands hommes qui méprisent fort la vie, et qui meurent généreusement, ou en se précipitant du haut des montagnes, ou en se jetant dans des bûchers allumés, ou en se faisant écraser sous les roues des chariots qui portent quelquefois les pagodes autour des villes.

On ne doit pas s'étonner , après cela , que les brachmanes ne puissent souffrir la loi chrétienne, et qu'ils emploient tout leur crédit , tous leurs artifices pour la détruire dans les Indes. Comme ils ont la fsiveur des rois, qu'ils sont en grand nombre et tous très unis entre eux, ils réussissent à tout ce qu'ils veulent; aussi, comme ils sont fort zélés pour leurs anciennes superstitions et fort attachés à leurs sentiments, il n'est pas aisé de les convertir.

Le père Xavier, qui voyait combien l'Evangile faisait de progrès parmi le peuple, et que, s'il n'y avait point de bracbnnanes aux Indes , il n'y aurait peut-être pas un idolâtre dans tous ces vastes royaumes de l'Asie ,

n'épargna rien ponr réduire à la connaissanee do vrai Dieu une nation si perverse. Il iratta souvent avec eax de la religion, et il eut un jour une occasion favorable de le faire. Passant assez près d'un monastère , où plus de deux cents brachmanes vivaient ensemble, il fort visité des principanx ; qui eurent la curiosité de voir un homme dont la réputation était si grande partout. Il les reçut avec un visage agréable, selon sa «outume, et les ayant mis peu ù peu sur un discours du salut de rame, il les pria de lui dire ce que leurs dieux commandaient qu'on fît pour être bienheureux après la mort. Ils se regardèrent les uns les autres, et furent quelque temps sans répondre : enfin , un vieux brachmane , âgé de quatre-vingts ans, prit la parole, et dit, d'un ton grave, que deux choses conduisaient une âme à la gloire, et la rendaient compagne des dieux : 1- une, de ne point tuer lesrvaches, et Tautre, de faire l'aumône aux brachmanes. Chacun confirma la réponse du vieillard, et y applaudit comme à un oracle sorti de la bouche des dieux mêmes. Un aveuglement si étrange donna de la compassion au père Xavier, les larmes lui en vinrent aux yenx: il se leva tout à coup , car ils étaient tous assis, et il récita doucement , mais à hante voix, le Symbole de la Fol et les préceptes du Décalogue, sarrétant à chaque article, et l'expliquant brièvement en leur langue ; il leur déclara ensuite ce que c'était que le paradis et Tenfer, et par quelles actions on méritait l'un et l'antre. Les brachmanes, qui n'avaient jamais rien ouï dire du christianisme, et qui écoutaient le Père avec admiration f se levèrent tous dès qu'il etit achevé de parler, et coururent l'embrasser, en confessant que le Dieu des chrétiens était le Dieu véritable , puisque sa loi était si conforme aux principes de la lumière naturelle. Chacun lui fit diverses questions : si l'âme était immortelle, ou si tout périssait avec le corps ; et, au cas que l'âme ne mourût point, par quel endroit du corps elle sortait : si , quand on songeait, durant le sommeil, qu'on était dans un pays éloigné, ou qu'on s'eniretenalt avec une personne absente, l'âme s'échappait dn corps pour un temps: de quelle couleur était Dieu, blanc ou noir : que leurs sages étaient fort partagés là-dessus ; qiie les

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biaocs voulaient qu'il fut blanc ^ mais que* le», noirs voulaient qu'il fût noir, et que la plupart des pagodes étaient pour cela toutes noires.

Le Père répondit à toutes leurs questions d'une manière si convenable à des gens grossiers, qui ignoraient également les choses divines et les naturelles, qu'ils furent très contents delui. Les voyantinsiruits et disposés de la sorte, il leur parla d'embrasser la foi de Jésus- Christ , et leur fit entendre que la vérité leur étant connue^ Tignorance ne pourrait plus les sauver des supplices étemels.

Mais que peut la vérité sur des esprits qui trouvent leur compte à suivre Terreur , et qui font profession de tromperies peuples? Ils répondirent, dit le Saint dans ooe de ses lettres, ce que répondent encore aujourd'hui plusieurs chrétiens : Que dira k monde de nous / s'il nous voit changer? Et puis que deviendront nos familles, gut ne st^mstent que des offrandes qu'on fait aux pagodes? Ainsi le respect humain et l'intérêt firent que la connaissance de la vérité ne servit qu'à les rendre plus coupables.

Quelque temps après , Xavier eut une autre conférence avec un bracbmane solitaire , qui passait pour l'oracle du pays, et qui avait été instruit tout jeune dausunedes plus fameuses académies de l'Orient: c'était QQ de ceux qui savaient les mystères les plus cachés , que l'on ne confie, parmi les brachmanes, qu'à un certain nombre de sages. Xavier qui avait entendu parler de lui , souhaitait fort de le voir , et lui , de son côté, avait une extrême envie de voir Xavier. L'intention du Saint fut de tenter si, en gagnant ce brachmane, il ne pourrait point gagner les autres, qui faisaient gloire d'être ses disciples.

Après les premières civilités que se font ordinal rement deux hommes qui se cherchent etqui se connaissent de Imputation, le discours tomba sur la religion. Le brachmane se sentit d'abord tant d'inclination- pour Xaviei\ ({p'il ne put lui cacher les secrets qu'un jurement religieux l'obligeait de ne révéler js^mais à personne : il lui dit donc confidemnient que les idoles étaient des dé* naons; qu'il n'y avait qu'un Dieu créateur du monde,

74 TIB hE SAINT FMANÇOIS XAVIEH.

etque ce Dieu seul méritait les adorations des hommes; que ceux qui tenaient le rang de Sages parmi les brachmânes, solennisaîent en son honneur le dimanche comme un jour saint, et que, ce jour-là ils disaient seulement cette prière : 0 Dieu , je vous adore maintenant et pour toujours; qu'ils prononçaient ces paroles tout bas, de peur qu'on ne les ouït, pour ue pas violer le serment qu'ils avaient fait de les tenir fort secrètes; il dit enfin qu'on lisait, dans leurs anciennes écritures, que toutes les fausses religions cesseraient, un jour , et qu'un temps viendrait où tout le monde garderait une même loi.

Le brachniane, ayant découvert ces mystères au père Xavier, le pria de lui découvrir, à son tour, ce que ia loi chrétienne avait de plus mystérieux; et, pour l'engager à ne-lui déguiser rien, il jura qu'il garderait étemellement le secret. Bien loin de vous obliger au secret, dit le Père , je ne vous apprendrai point ce que vous avez envie de savoir , qu'à condition que vous publierez partout ce que je vous dirai. Le brachmane le lui ayant promis, il commença à l'instruire par ces paroles de Jésus-Christ : Celui qui croira et qui sera baptisé, sera sauvé; et il le lui expliqua fort au long. Il lui déclara en même temps que le baptême était nécessaire pour le salut; et , piassant d'un article de la foi à un autre , il mit la vérité de l'Evangile dans un si beau jour , que le brachmane lui témoigna sur l'heure vouloir se faire chrétien, pourvu qu'on lui permit de l'être en cachette, et qu'on le dispensât de certains devoirs du christianisme. Une si méchante disposition le rendit indigne de la grâce du baptême : il ne se convertit point ; il voulut néanmoins avoir par écrit le Symbole de la Foi avec les paroles de Jésus-Christ qu'on lui avait expliquées.

Il revit une autre fois le Père Xavier, et lui dit qu'il avait songé, en dormant, qu'on le baptisait; qu'après avoir reçu le baptême il s'était fait son compagnon, et qu'ils allaient ensemble prêcher l'Evangile dans des pays éloignés : mais ce songe n'eut aucun effet, et le brachmane ne voulut pas même promettre d'enseigner au peuple qu'il n'y avait qu'un Dieu créateur du monde , de peur, disaitnl , que s'il violait le serment qui l'obligeait au secret, le démon ne le fît mourir.

LIVBE DBUXIÈMB. 75

Ainsi, le maîlre ne se rendant pas , tout convaincu qu'il éiait , les disciples n'eurent garde de se rendre ; et, dans la suite, d'un très grand nombre de prêtres des idoles, il n'y en eut jamais qu'un qui embrassii le christianisme de bonne foi. Xavier fit pourtant, en leur présence, des miracles bien capables de les convertir. Ayant rencontré un panvre tout nu , et couvert d'ulcères depuis les pieds jusqu'à la télé , il le lava de sa main, et but une partie de l'eau qui servit à le laver, ei pria Dieu auprès de lui avec une ferveur incroyable: dès qu'il eut achevé sa prière, la chair du malade parut saine et nette comme celle d'un enfant.

Le procès de la canonisation du Saint fait mention de quatre morts à qui Dieu rendît la vie en ce temps-là par le ministère de son serviteur. Le premier fut un ca* téchiste nommé Antoine Miranda, qui avait été piqué ia nuit d'un de ces serpents venimeux des Indes , dont toutes les piqûres sont mortelles ; le second était un enfant qui tomba dans un puits, et qui se noya; les deui autres furent un jeune homme et une jeune fille qu'une fièvre pestilente avait emportés en peu de jours.

Mais ces miracles, qui firent donner au Père le nom de Saint parmi les chrétiens; et celui de Dieu de la nature parmi les gentils , ne firent qu'aveugler l'esprit eiendurcir lecœur des brachmanes. Xavier, n'espérant plus rien de leur conversion , crut être obligé de publier toutes leurs méchancetés pour les décréditer ; et il le fit si heureusement^ que ces hommes, qui étaient en vénération parmi le peuple, vinrent à être méprisés de tout le inonde, jusque-là que les enfants se moquaient d'eux et leur reprochaient publiquement leurs fourberies. Ils voulurent d'abord , selon leur coutume, ifienacer le peuple de la colère des pagodes ; mais , voyant qu'on ne faisait que rire de leurs menaces , ils usèrent d'un autre artifice pour se rétablir. Quelque indignation qu'ils eussent dans le cœur contre le père Xavier , ils se nirénagèrent si bien , qu'à voir leur con« dttiie on les aurait crus de ses amis : ils lui rendaient des visites , ils le priaient d'avoir un peu de bonté pour eux, ils lui donnaient des louanges, ils lui envoyaient même de Targeot et des perles : mais le Père était in-

sensible à tout ; et , pour les présents , il les reniroyait toujours sans les regarder.

Le décri où étaient les prêtres des idoles ne servit pas peu à détruire Tidolâtrie dans toute la côte. La vie que menait Xavier y contribua encore beaucoup. Sa nourriture était , comme celle des pauvres , du riz et de Teau : son sommeil, de trois heures au plus, dans une cabane de pécheur et à tiBrre ; car il sç défit bientôt du matelas et de la couverture que le vicerroi des Indes lut avait envoyés de Goa. Le reste de la nuit se passait avec Dieu ou avec le prochain.

Il avoue lui même que ses fatigues étaient sans relâche, et qu'il aurait succombé k tant de travaux, si Dieu ne Teut soutenu ; car, pour ne point parler du ministère de la prédication et des autres fonctions évangél'rques qui Tocclipaient jour et nuit, il ne naissait pas une querelle ni un dilTéreud , qu'on ne le prît pour arbitre ; et parce que ces barbares, naturellement colères, étaient souvent mal ensemble, il destina certaines heures aux éclaircissements et aux réconciliations. Il n'y avait pas un malade qui ne le fit appeler. Comme il y en avait plusieurs, et qu'ils étaient la plupart dans des villages éloignés les uns des autres, il n'est pas croyable quel était son déplaisir de ne pouvoir les secourir\ous. Â cela près , il goûtait toutes les douceurs que Dieu communique aux âmes qui ne cherchent que la croix; et l'abondance des délices spirituelles l'obligeait sonvent de prier la Bonté divine de le ménager : c'est aussi ce qu'il écrivit à son père Ignace en des termes généraux et sans se nommer luim-ême.

Après avoir raconté ce qu'il faisait dans la côte de la Pêcherie : « Je n'ai rien autre chose à vous écrire de ce » pays-ct , lui dit-il , sinon que ceux qui y viennent m pour travailler au salut des idolâtres , reçoivent tant » de consolation d'en haut, que, s'il y a une véritable » joie en ce monde , c'est celle qu'ils sentent. Il » m'arrive plusieurs fois, poursuit-il , d'entendre un » homme dire h Dieu : Seigneur, ne me donnez pas tant >» de congolalions en cette vie ; ou, H vouê voulez m'en » confier, par un exehs de miférieorde tirez-moi à vous , f> et faites-moi jouir de votre gloire; car c'est un trop » grand supplice que de vivre sans vous voir, »

LITBE DBUXlilME. 77

Il y avaîi déjà plus d*un an que Xavier iravaillait à la conversion des Paravas, et cependant ses deux cornpagçoDS^Paul de Camerin et François Mansilla , ne l'étuient point encore venu joindre, quoiqu'ils fussent arrivés à Goa depuis quelques mois. Le nombre des chrétiens croissant tous les jours presque à l'infini , et uo prêtre seul n'étant pas capable de maintenir dans la foi et d'avancer dans la piété tant de néophytes, le Saint crutdevoir aliercbercher du secours : d'ailleurs, comme il avait choisi quelques jeunes gens de bon naturel et de bon esprit , propres à étudier les sciences humaines et divlues, et qui, étant bien formés, pussent revenir instruire leurs compatriotes, il jugea qu'il devait les mener lui-même, et que son voyage ne pouvait se faire trop tôt.

Il se remit donc en mer sur la fin de l'année 1563 ; et ayant gagné Cochin vers la mi-janvier de l'année suivante, il se rendit à Goa peu' de temps après. Pour eoiendre ce qui regarde l'éducation des jeunes Indiens qu'amena Xavier, il faut prendre la chose de plus haut.

Avant que le père François vint aux Indes, le christianisme y faisait très, peu de progrès, et d'un nombre infini de païens qui étaient dans Tile xle Goa et dans les pays d'alentour , personne presque ne pensait à quitter l'idolâtrie. L'an 1541, Jacques de Borba, théologien et prédicateur portugais, que le roi Jean III avait envoyé aux Indes, cherchant la cause d'un si grand malheur^ trouva que c'était non-seulement pare^ que les Européens ne pouvaient apprendre aisément les langues indiennes, mais encore parce que, si un gentil se convertissait, on n'avait aucune charité pour loi, et que les enfants des fidèles qui mouraient pauvres tent tout-à-fait abandonnés.

Il fit ouvrir les yeux là-dessus au grand vicaire Michel Vaz, à l'auditeur général Pedro Fernandez, au vice-gouverneur Rodriguez de Castel-Blanco, et au secrétaireHd'état Cosme Annez^tous quatre ses amis particuliers et très gens de bien. Comme ces personnes publiques prirent la pensée dé remédier au mal dont Borba leur avait découvert la source, il excita lui-même je peuple à une si bonne œuvre; car, préchant un jour, il se mit à déplorer, d'un air pathétique, la damnation

éternelle de tant dlndîens, et fit comprendre à ses auditeurs que le salut de cette nation idolâtre dépendait d'eux en quelque manière. Je ne prétends pa^, leur ditil , que vous alliez vous-même à la conquête des.dmes , ni que vous appreniez des langues barbares pour trcamlier à la conversion des gentils; ce que je vous demande, au nom de Jésus-Christ , c'est que vous donniez chacun quelque chose pour entretenir les nouveaux chrétiens : vous ferez par-là ce que vous ne pouvez par le ministère de la parole , et vous gagnerez , avec vos biens temporels , cet âmes immortelles pour qui le Sauveur du monde a répandu tout son sang.

Le Saint-Esprit qui le fit parler, toucha le cœur de ceux qui Técoutaient. Plusieurs s'étant joints ensemble, on résolut de former une compagnie qui aurait soin de faire subsister les jeunes indiens nouvellement convertis^ et cette société se nomma d'abord la confrérie de sainte Marie de la Lumière, du nom de Téglise où les confrères s'assemblaient pour régler ce nouvel établissement.

Il est vrai que, comme les grands ouvrages ne se font pas tout d'un coup, on ne fonda, au commencement, qu'un petit séminaire pour les enfants de Goa et des environs ; mais les revenus crurent tellement dans la suite, par la libéralité d'Etienne de Gama , gonvemeur des Indes, et par celle de don Jean III, roi de Portugal, qu'on y reçut tous les enfants idolâtres qui devenaient chrétiens, de quelque nation qu'ils fussent: il y eut même de quoi b&tir , tiahs un Heu plue ample, une très belle maison , avec une église magDifiQoe. Le séminaire, dont Borba prit la conduite, a'appela le séminaire de Sainte-Fol.

Les choses étant disposées ainsi , plus de soixaote enfants de divers royaumes , et de neuf ou dix langues toutes difiérentes, furent rassemblés pour être éjevés dans la piété et dans Icf lettres ; mais on s^aperçut bientôt que ces jeunes gens manquaient de maîtres qui fassent capables de les instruire et de les former. Le Ciel avait destiné le séminaire de Sainte-Foi à la Com* pagnie de Jésus; et ce fut par une disposition parti* culière de la Providence i que, la même, année qu'on

IIVBE DEOXiftMH. 79

établit le séminaire , les enfants d'Ignace partirent de Lisbonne pour les Indes.

Ànssi, dès que Xavier parqt à Goa, Borba lui offrît la direction de ce nouvel établissement , et fit ce qu'il put pour l'y engager. Xavier , qui se sentait appelé à quelque chose de plus grand , et qui méditait déjà 4a conversion de tout un monde idolâtre , ne voulut pas se renfermer dans une ville , et destina en son esprit un de ses compagnons pour l'emploi qu'on lui présentait. Cependant Borba écrivit en Portugal au Père Simon Rodriguez , et lui demanda instamment quelques Pères de la nouvelle Compagnie , pour laquelle , disait-il , Dieu avait préparé une maison dans le Nouveau-Monde avant qu'elle y vint.

Sur ces entrefaites, Paul de Camerin et François xVaosilla arrivèrent du Mozambique. Borba les retint tous deux dans le séminaire , avec la permission du viee-roi , et c'est pour cela qu'ils n'allèrent point trou* ver le père Xavier à la côte de la Péeherie.

Xavier mit aii séminaire les Indiens qu'il avait ameoÀ avec lui ; et , quelque besoin qu'il eût ailleurs de ses compagnons , il donna le soin des séminaristes au père Paul de Camerin, à là prière de Borba, qui avait l'autorité principale dans le séminaire ; car ce ne fut que rannée 15&8, après la mort de Borba, que la Coii^pagnle le posséda en propre et sans aucune dépendance. Ilprit sÂors le nom de collège, et s'appela le collège de Saint-Paul , à eanse du titre de l'Eglise , qui était dédiée à la Conversion de l'Âpôtre des gentils : de là vint aussi que les Jésuites furent nommés en ces payslà les Pères' de Saint-Paul, ou les Pères paulistes , comme on les y appelle encore aujourd'hui.

Le père Xavier demeura peu de temps à Goa , et retourna aussitôt à ses Paravas , avec ce qu'il put raoasser d'ouvriers évangétiques. Il eût bien voulu alors ^voyer un missionnaire de la Compagnie dans l'île de Socotora , ne pouvant pas y aller lui-même ; car il n*avait pas oublié les Socotorins , ni la promesse qu'il fit k Dieu en leur faveur quand il les quitta ; mais le peu de compagnons qu'il avait ne suflQsait pas pour les Indes , et ce ne fut que trois ou quatre ans après qu'il envoya à Socotora le père Alphonse Cyprien.

80 VIE DE SAINT FBAMÇOIS XATIER.

Outre Mansilla, qui n'avait pas encore reçu l'ordre de préirise , il mena à la côte de la Pêcherie deux prêtres indiens de nation , et un qui était de Biscaye , appelé Jean d'Ortiaga. Dès qu'ils furent arrivés ,11 parcourut avec eux tous les villages , et leur enseigna la manière d'attirer les idolâtres à la foi et d'y affermir les chrétiens. Leur ayant assigné ensuite à chacun un quartier de la côte pour le cultiver , il entra plus avant dans les terres , et , sans autre guide que l'esprit de Dieu , il pénétra jusqu'à un royaume dont le langage lui était entièrement inconnu , comme il l'écrivit à Mansilla en ces termes :

« Vous pouvez juger quelle vie je mène ici , par ce • que je vais vous dire. Je n'entends point la langue i> de ces peuples , ils n'entendent point la mienne, et » je n'ai point de truchement : tout ce que je puis >» faire, ajoute-til , est de baptiser les enfants et de 9 servir les malades , qu'on, entend très bien sans le » secours d'aucun interprète, pour peu qu'on voie ce » qu'ils souffrent. »

Ce fut là la prédication par laquelle il annonça Jésus- Christ , et fil valoir la loi chrétienne dans ce royaume ; car , parmi des barbares qui réduisent toute l'humanité à n'être pas inhumains , et qui ne reconnaissent point d'autres devoirs de charité que de ne se pas faire d'outrage, ce fut quelque chose d'admirable de voir un étranger , qui , sans aucun intérêt, faisait de toutes les misères d'autrui les siennes propres , et rendait aux pauvres toute sorte de services , comme s'il eût été ou leur esclave ou leur père. On n'a su ni le nom du pays, ni le fruit que produisirent ces œuvres de miséricorde: on sait seulement que le Saint ne séjourna pas là longtemps , et qu'une affaire fâcheuse le rappela à la côte de la Pêcherie lorsqu'il y pensait le moins.

Les Badages , qui sont un grand peuple de voleurs, dans le royaume de Bisnagar , idolâtres et ennemis du nom chrétien , naturellement féroces , toujours en querelle les uns avec les autres , et toujours en guerre avec leurs voisins , après s'être emparés , par la force des armes, du royaume de Pandi , qui est entre le Malabar et la Pêcherie , vinrent faire irruption dans la Pêcherie

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même, tandis que Xavier en était absent. Les Paravas, effrayés à la venue de ces voleurs , dont le nom était redoutable, n'osèrent se rassembler en un corps, ni soutenir le premier effort de la guerre; ils prirent la fuite , abandonnèrent leur pays , et ne songèrent qu*à sauver leur vie. Pour cela , ils se jetèrent tous en foule dans leurs barques , et gagnèrent , les uns de petites lies désertes , les autres des rocbers et des bancs de sable qui sont entre le cap de Cotnorîn et l'île de Ceylao. Ils se retirèrent donc là avec leurs femmes et leurs enfants, pendant que les Badages coururent la côte et désolèrent le pays.

Mais que sert d'être b couvert de Tépée des ennemis, quand on ne l'est pas de la faim ! Ces malheureux , exposés aux ardeurs cuisantes du soleil, manquaient de vivres dans leurs îles et sur leurs rochers, et U n'y avait point de jour qu'il n'en mourût un grand nombre.

Cependant la nouvelle de l'excursion des Badages et de la faite des chrétiens se répandit de tous côtés , et Xavier l'apprit dans le pays où il était. La disgrâce de sescbers Paravas le toucha jusqu'au fond du cœur : il courut à leur secours ; et, ayant su que la famine les pressait, il passa aussitôt k la côte occidentale, demanda instamment aux Portugais de quoi assister ^ce pauvre peuple, et obtint vingt barques chargées de toutes sortes de provisions, qu'il mena lui-même à ces 'les et à ces rochers, où ce qui restait de Paravas lan- S[uissait sans nulle espérance de soulagement, et n'attendait plus que la mort.

La vue du Saint, qu'ils regardaient tout comme leur père, leur fit oublier, en quelque fiiçon , leur infor- '"ne, et sembla leur rendre la vie. Il les consola de toutes les manières imaginables ; et, dès qu'ils eurent repris tant soit peu leurs forces , il les conduisit ii leurs l^bitations, d'où les Badages s'étaient retirés. Comme ces voleurs avaient tout emporté avec eux , et que les chrétiens de la Pêcherie étaient plus pauvres que jamais, »• leur procura des aumônes, et il écrivit exprès à des chrétiens ,d*une autre côte, afin qu'il secourussent leurs frères en cette extrême nécessité.

Les Paravas s'élani rétablis peu h peu , Xavier les

laissa sous la conduite des missionnaires qu'il leur avait donnés, et tourna ses pensées ailleurs. Il eût bien voulu porter TËvangile à des royaumes plus avancés dans les terres, qui n'avaient jamais entendu parler de Jésus- Christ. Il ne le fit pas néanmoins alors , par la raison que, dans les pays où il n'y avait point de Portugais qui défendissent les nouveaux chrétiens, les idolâtres et les Sarrasins leur faisaient la guerre, ou les contraignaient de renoncer au christianisme pour avoir la paix.

C'est pourquoi , reprenant le chemin des côtes de l'Occident, que les Portugais gardaient, il alla par terre, et toujours h pied, selon sa coutume, vers la côte de Tranvancor, qui, depuis la pointe de Comorin, s'étend environ trente lieues le long de la mer, et est remplie de villages. Yétant arrivé, et ayant obtenu du roideXravancor, par l'entremise des Portugais, là per mission de publier la loi du vrai Dieu, il tint la même méthode qu'il tenait à la Pêcherie; et cette pratique réussit si bien, que toute la côte devint chrétienne en fort peu de temps, jusque-là qu'on bâtit d'abord quarante cinq églises : il écrit lui-même qu'en un mois seul il baptisa de sa main dix mille idolâtres , et que souvent, en un jour, il baptisait un village très peuplé; il dit encore que c'était pour lui un agréable spectacle de voir que, dès que ces infidèles avaient reçu le baptême, ils couraient, à l'envi l'un de l'antre, démolir les temples des idoles.

Au reste, ce fut alors proprement que Dieu commu* niqua la première fois à Xavier le don des langues dans les Indes, au rapport d'une jeune Portugais de Coimbre nommé Vaz, qui le suivit en plusieurs de ses voyages, et qui, étant revenu en Europe, raconta les choses dont il. avait été lui-même témoin. Le saint homme parlait très bien le langage de ces barbares, sans l'avoir appris ; et , pour les instruire , il n'eut pas besoin de truchement. Comme il n'y avait point d'église capable de contenir les gens qui venaient l'entendre, il les menait dans une vaste campagne, au nombre de cinq ou six mille ; et là , montant sur un arbre pour être entendu de tout le monde, il leur prêchait les vérités éternelles : c'est là aussi qu'afin que toute la campagne

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servit d'église , il célébrait quelquefois les divins mystères sous des voiles de navires qu'on tendait au-dessus de Tautel, qui se voyait de tous o^tés.

Les brachmanes ne purent souffrir que le culte des pagodes fftt abandonné de la sorte, et ils voulurent s'en Tanger sur celui qui était Fauteur d'uu si étrange cbangement. Pour exécuter leur dessein , ils engagèrent secrètement quelques idolâtres à lui tendre des embûches elà s'en défaire sans bruit. Les meurtriers l'attendirent plus d'une fois dans les ténèbres , et tâchèrent de le tuer il coups de flèches. Mais la Providence ne permit pas que toutes leurs flèches portassent, et il n'y en eut qu'une qui le blessa légèrement , plutôt , ce semble , pour lui donner le plaisir de verser du sang en témoi- ?oage de sa foi , que pour donner atteinte à sa vie. Désespérés de l'avoir manqué , ils le cherchèrent par^ tout; et, ne le rencontrant pas , ils mirent le feu à trois ou quatre maisons où ils crurent qu'il pourrait être. L'homme de Dieu fut contraint un jour de se cacher dans le fond d'une forêt , et il passa toute la nuit sur un arbre, pour se dérober à la fureur de ses ennemis, qui coururent toute la forêt. Il fallait souvent que les fidèles le gardassent jour et nuit, et ils se mettaient pour cela en armes tour à tour devant la maison où il était retiré.

Cependant les Badages, qui avaient ravagé la côte de ia Pêcherie Tannée précédente , animés d'eux-mêmes contre les chrétiens , et poussés peut-être par les dénions, qui voyaient de jour en jour périr leur empire , excités aussi par le dé^r de la gloire, et surtout par l'espérance du butin, entrèrent dans le royaume de Travancor, du côté d'une des montagnes qui aboutissent au cap de Comorin. Leurs succès passés les rendaient si fiers et si insolents, qu'ils se flattaient que rien n'arrêterait leurs conquêtes et que tout plierait devant eux. ^'ayaot pas affaire , comme auparavant, à de simples pécheurs , ils étaient venus en bon ordre et très bien armés , sous la conduite du naïre ou seigneur de Ma* <)oré, capitaine fort expérimenté et fort brave.

Les habitants des villages maritimes prirent l'épouvante au bruit de l'armée ennemie, et , se retirant la

plupart avec précipitalion au-dedans des terres , portèrent jusqu'à la cour la nouvelle de l'irruption des Badages. Le roi de Travancor, que les Portugais appelaient le Grand- Monarque , parce qu'il était le plus puissant de tous les rois de Malabar, ramassa des troupes au même moment, et, s'étant mis 5 leur tête , alla au-devantdes ennemis. La bataille devait être apparemment très sanglante, et la victoire semblait assurée à ces voleurs vagabonds , qui étaient bien plus forts en nombre et plus aguerris.

Le père Xavier n'eut pas plus tôt su que les Badages paraissaient, que, se prosternant en terre: Seigneur, dit-il, souveneZ'Vous que vous êtes le Dieu des miêéricoT' des et le protecteur des fidèles-; n'abandonnez pas d la rage de ces loups le troupeau dont vous m'avez fait le pasteur ; que les nouve-aux chrétiens, si faibles encore dans la foi, ne se repentent pas de l'avoir embrassée, et que les infidèles n aient pas l'avantage d'opprimer ceux qui ne mettent leur espérance qu'en wms. Sa prière étant ûme ; il se lève , et , rempli d'un courage extraordinaire, ou plutôt de je ne* sais quelle force divine qui le rendait intrépide, il prend une troupe de chrétiens fervents, et, le crucifix h la main, court avec eux vers là plaine où les ennemis marchaient en ordonnance de bataille. Dès qu'il fut assez proche pour se faire entendre, il s'arrêta , et leur dit d une voix menaçante : Je vous défends, au nom de Dieu vivant, de passer outre, et je vous commande^ de sa part, de retourner sur vos peu.

Ce peu d^ paroles jeta la terreur parmi les soldats qui étaient à la tête de l'armée; ils demeurèrent interdits et comme immobiles. Ceux qui venaient après, voyant qu'on n'avançait point , en demandèrent la raison. Les premiers répondirent qu'ils avalent devant eux un homme inconnu, habillé de noir, d'une taille plus qu'humaine , d'un aspect terrible, et dont les yeux lançaient des éclairs. Les plus hardis voulurent s'éclaircir eux-mêmes de ce qu'on disait ; ils furent saisis de frayeur, et tous prirent la fuite en désordre.

Les néophytes qui avaient suivi Xavier coururent annoncer aux villages voisins un événement si merveilleux. Le bruit s'en répandit bientôt de tous côtés ;

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