LIVRE TAOlSliME
VOUS, dit-il au gentilhomme qui l'accompagnait, que je fais ce que vous voyez , et ce n'est encof'e rien au prix de ce que je voudrais faire. Mais, ajoula-t-il, vous avez coûté bien plus cher à Jésus- Christ. Sa passion, sa mort,* tout som sang ne sufhra-t il pas pour amollif votre cœur? Puis , s'adressani a Jésus-Ciirist lui-même : Seigneur , dit-il , jetez les yeuœ sur votre sang adorable, et non pas sur celui d*un malheureux pécheur comme moi.
Le gentilhomme , étonné et confus également d'une telle charité, se jette aux pieds de Xavier, le conjure de De pas passer outre, lui promet de se confesser et de changer tout-à-fait de vie. En effet, avant que de sortir du bois , il fil nu Père une confession générale avec une vive douleur de ses péchés , et depuis il vécut fort chrétiennement.
Etant retournés au port, ils remontèrent dans le navire, et continuèrent leur voyage. Dès qu'ils furent arrivés à Cambaye, Xavier alla voir le vice-roi, et il n'eut pas dç,pei|ie à lui persuader ce qu'il voulut touchant i'affaife de Jafanapatan; car, outre que Sousa avait une entièi^ .créance au père François et beaucoup de zèle pour la religion , l'expédition que lui proposait Xavier était la plus glorieuse que les Portugais pussent entreprendre, puisqu'il s'agissait de châtier un tyran, de déposséder un usurpateur et de rétablir un roi légitime.
Le vice-roi donc écrivit des lettres , et expédia des courriers aux capitaines de Comorin et de la Pêcherie ,. avec ordre d'assembler dans Négapatan tout ce qu'il y avait là de troupes , et d'aller fondre sur le roi de Jafanapatan , sans lui donner le temps de se reconnaître. Il leur eommandait aussi de prendre vif le tyran , s'ils pouvaient , et de le remettre entre les mains du pèi^e François, qui souhaitait sa conversion et non pas sa mort , et qui espérait que le sang des martyrs de Manar lui obtiendrait la rémission de ses crimes.
Xavier, animé par de si belles espérances , reprit la route de Cochin , où il prétendait travailler au salut des âmes pendant qu'on ferait les préparatifs de la guerre. En repassant à €ananor , il logea chez un chrétien très vertueux , mais qui avait un fils fort débauché et sujet à toutes sortes de vices. Comme ce père était affligé de la
mauvaise conduite de son fils , et qu'il le pleurait jour et nuit , Xavier tâcha de le consoler d'abord , en lui disant que ces vices étaient des défauts de jeunesse qui se passeraient dans un âge mûr ; puis s'étant un peu recueHIi , et ayant élevé les yeux au ciel : Sachez , lui dit-il , qw V0U9 êtes le plus heureux père qu'il y ait au numàe. Ce fils libertin qui voue donne tant de mécontenteinent aujourd'hui , changera de meurs , sera religieux de l'ardre de Saint-François, et enfin martyr. L'événement vérifia la prédiction de Xavier : le fils de son hôte de Cananor prit rhabit de Saint-François, et alla prêcher la foi dans le royaume de Candé , où il fut martyrisé par les barbares.
Le père Xavier ayant regagné Cochin , fut très bien reçu du secrétaire d'état Côme Annez , son intime ami , qui était venu là pour des affaires impertanies. Etant un jour ensemble , et s'entretenant familièrement , Xavier demanda à Annez si l'année avait été bonne pour les marchands portugais. Annez répondit. qu'elle ne pouvait être meilleure ; qu'on avait , depuis peu chargé sept navires qui étaient partis de l'Europe, tout pleins de richesses. Il ajouta qu'il envoyait au roi de Portugal un diamant très rare , qui avait coûté' à Goa dix mille ducats , et qui en vaudrait plus de trente mille à Lisbonne. Xavier ent la curiosité de savoir lequel des navires portait ce diamant. Annez lui dit que c'était le ' navire nommé Atogkia , et qu'il avait confié ce trésor i Jean Norogna , qui était capitaine du navire.
Alors Xavier rentra en lui-même^ et après avoir gardé un peu le silence : Je n'aurais pas voulu , dit^il tout-à-coup , mettre itir ee nawe un di(mant si préeimÊX. Et pourquoi? reprit Annez« N'est-ce point parce que TAtoghia a fait eau une fois ? Mais , mon Père , on l'a si bien radoubé, qu'à le voir mus le prendriez pour un naicire tout neuf. Le Saint ne s'expliqua pas davantage; et Annez commençant à ouvrir les yeux , jugea, par le silence autant que par le discours du Père , qu'il y avait à craindre quelque chose. Il le pria ensoile de recommander à Dieu ce navire ; car enfin, dit-il , l'Atoghia ne peut périr sans que je fasse une grande perie. Je n'ai point eu or^e d'acheter U diamant dont je viom de
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vouê partir, et au cas qu*il »è perde, cela eera sur mon
Etaai un autre jour tous deux à table , et Xavier voyant Annez fort inquiet : Rendez grâces au Ciel ., lui diuil , votre diamant est entre les mains de la reine de Portugal, Annez crut Xavier sur sa parole , et apprit depuis , par des lettres de Norogna , que le navire s'était entr'ouvert au milieu du voyage ,. sous le grand mât , et avait fait tant d'eau , qu'étant sur le point de couler à fond , les matelots avaient résolu de l'abandonner et de se jeter dans la mer ; mais qu'après , ayant coupé le mftt, ils changèrent de pensée sans nulle raison apparente; qne l'ouverture se ferma d'elle-même, que le navire poursuivit son chemin avec deux voiles , et arriva enfin beureuseinent au port de Lisbonne.
L'homme de Dieu demeura environ trois semaines à Gochin ; et vers la fin du mois de mai il fit voile du côté de Ceyian , pour passer de là à Négapatan , où la flotte portugaise était déjà toute prête. Passant par l'île des Vsohes , qui est près des bancs tle Ceylan , qui regarde ieaord , il ressuscita un enfant fib d'un Sarrasin) et c'est tout ce qu'on sait de ce miracle. Il voulut voir dans son voyage l'île de Manar , où plus de six cents cbrétiens avaient été massacrés pour la foi , ainsi quêtions avons dit; et y étant descendu , il baisa plusieurs fois la terre qui avait été arrosée du sang des martyrs au village de
En se réfoniasaiit de la bienheureuse destinée dea morts , il eut de quoi s'affliger de la disgrâce des vivants : une maladie contagieuse désolait l'tle, et il OHHirait plus de cent personnes par jour.
Dès que les Manarois surent que le Grand Père , si célèbre dans les Indes, était à Pasim, ils s'assemblèrent Uen trois mille , Ja plupart gentils , et s'étant rendus au iriUage , ils le supplièrent très humblement de les dâivrer de la peste.
Xavier demanda trois jours pour obtenir du Ciel la grâoequ'on lui demandait à lui-même. Durant ce temps-^ là il ne fit que représenter à Dieu les mérites des martyrs de Pasim ; et avant la fin des trois jours il ftat exaaoéy la peste cessai et tons lei malades recouvrèrent
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leur santé au même momenl. Un miracle si visible les fil tous croire en Jésus-Cbrist , et Tapôtre les bapiisii de sa main. Il ne put pas demeurer longtemps avec eux; car Tarmée navale l'attendait, et sa présence était nécessaire pour exciter les soldats et les capitaines à faire bien leur devoir.
Il passa donc de Manar à Négapatao; mais il trouva les choses dans une situation fort différente de ce qu'il s'imaginait. La flotte portugaise se dissipait tous les jours ; et les chefs, qui avaient fait paraître tant d'ardeur pour la guerre, sainte , étaient les premiers à la condamner. Il eut beau leur remettre devant les yeux l'honneur de leur nation et celui de Dieu, l'intérêt qui les aveuglait leur fit oublier qu'ils étaient et Portugais et chrétiens ; car voici ce qui renversa une si glorieuse entreprise.
Lorsqu'on équipait la flotte, un navire portugais, qui venait du royaume de Pégu , chargé de très riches marchandises , fut jeté par la tempête contre la côte de Jafanapaian : le roi s'^n saisit , et se rendit maître de tout , selon l'usage des barbares. Le capitaine do vaisseau et ses associés voyant que , si dans une telle conjoncture on faisait la guerre au prince idolâtre, ils ne pourraient rien retirer de ses mains, gagnèrent, à force d'argent, les ofliciers de l'armée navale. Ainsi le tyran, qui, selon les projets du père Xavier^ devait être chassé du trône , y fut tnaintenu par l'avarice des ^retiens « ou plutôt par l'ordre de la Providence, qui laisse quelquefois régner paisiblement les persécuteurs de l'Eglise afin d'éprouver les véritables fidèlea.
Comme les Saints ne veulent jamais que ce que Dieu veut, Xavier abandonna tout-à-faitrexpédition de Jafanapatan , et ne pensa plus qu'à retourner au royaume deXravancor. Dès qu'il fut en mer, il jeta les yeux vers l'île de Ceylan , qu'on voyait de loin , et s'écria, en pleurant sur elle : Ah! malheureuse ile , de combien 4e cadavres te vots-tu couverte , et quels ruisseaux de sang t'inondent de tous côtés! Ces paroles désignaient ce qui arriva dans la suite , lorsque don Constantin de Bragance en un temps, et don Hurtade de Mendoze en un autre, passèrent au fil de l'épée tous c^ iosn-
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laires, et que le roi de Jufanapalan , pris dans son palais, y fut mis à mort avec son fils aîné, comme si la justice divine n'eût différé la punition de ce cruel persécuteur des chrétiens que pour la rendre plus terrible et plus mémorable.
Quelque envie qu'eût le père Xavier de regagner Tra« vaocor , le vent lui fut si contraire, qu'il ne put pas ffléffle tirer vers la côte. Il jugea par là que Dieu l'appelait ailleurs, et il résolut de porter la lumière de l'Evangile d'île en île , et de royaume en royaume, jusqu'aux dernières extrémités de l'Orient. Les nouvelles qu'il apprit durant sa navigation , le firent penser d'abord à une île située sous la ligne équinqxiale , entre les Moluques et Bornéo , longue de deux cents lieues du septentrion au midi, divisée en plusieurs royaumes, et appelée par les géographes Célèbes ; par les historiens, Macazar, du nom des villes capitales des deux principaux royaumes ^ au restie fort peuplée et abondante en toutes sortes de richesses.
On lui raconta qu'environ l'année 1531 deux frères idolâtres, comme étaient tous les habitants de Macazar, étant allés , pour leurs propres affaires , à Ternate , la principale des Moluques, parlèrent de religion avec le gouverneur Antoine Galvan , portugais , un des plus illustres guerriers de son siècle , et aussi fameux dans l'histoire par sa piété que par sa valeur ; qu'ayant recoDDola vanité des idoles, ils embrassèrent la foi chrétienne, et prirent, à leur baptême, l'un le nom d'Antoine , et l'autre celui de Michel ; qu'étant retournés en leurs pays , ils y annoncèrent Jésus-Christ eux-mêmes ; que tous leurs compatriotes, d'un commuq accord, dépotèrent des ambassadeurs au gouverneur de Ternate pour le prier de leur envoyer des gens qui les instruisissent ; et que les chefs de l'ambassade étaient les deux frères chrétiens connus de Galvan ; que ces ambassa deurs furent très bien reçus , et que, faute de prêtre, Galvan leur donna pour catéchiste un soldat nommé François de Castro , fort savant dans la religion et d'une piété exemplaire^ enfin que Castro, destiné à l'instruction de ces peuples , s'étant embarqué pour Macazar ^ fut porté ailleurs par ls| tempête.
Xayierapprit , de plus , qu'il n*y avak pas longtemps qu'un marchand portugais, nommé Antoine Payva, était allé à Macazar^ au nom de Ruys-Vaz-Pereira » capitaine de Malaca , pour charger un navire de sandal , bois de l'île très précieux ; que le roi de Supa , qui est un des royaumes de Macazar, vint lui même le chercher pour lui faire diverses questions sur la loi chrétienne ; que ce bon marchand , qui entendait mieux sou négoce que sa religion , ne laissa pas de répondre fort à propos, et de parler des mystères du christianisme d'une manière si raisonnable, que le roi, âgé de soixante ans , se convertit avec toute sa famille et toute sa cour ; qu'un autre roi de la même île , nommé le roi de Sion , suivit son exemple , et que ces deux princes, qui furent baptisés solennellement de la main de Payva, ne pouvant le retenir auprès d'eux , le prièrent de leur envoyer des prêtres qui leur administrassent les sacrements et qui baptisassent tous leurs siyets.
Ces dispositions parurent au père Xavier les plus favorables du monde pour l'Evangile. Il pleura de joie en entendant de si heureuses nouvelles , et il adora les profonds jugements de la sagesse divine, qui, après avoir refusé au roi de Travancor la gr&ce du baptême, qu'elle avait accordée à tout son royaume , commençait la conversion des peuples de Sion et de Supa par celle de leurs souverains ; il crut même que soii aunistère évangélique demandait de lui qu'il achevât de convertir ces royaumes.
Cependant il lui sembla qu'avant que de se déterminer au voyage de Macazar, il devait consulter Dieu làdessus ; et , pour le faire comme il faut , il lui vint eo pensée d'implorer les lumières du Ciel sur le sépulcre de saint Thomas, l'ancien fondateur et le premier père de la chrétienté des Indes , qu'il avait pris pour son patron et pour son guide dans toutes ses courses. Il résolut donc d'aller en pèlerinage à Méliapor , éloigné seulement de cinquante lieues deNégapatan, où le vent l'avait repoussé, et il s'embarqua, dans le navire de Michel Ferreira , le dimanche des Rameaux , qui tombait cette année-là, 15Zt5, au 29 mars*
Ils prirent leur route le long des côtes de Coromao-