‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 18 sur 79 · LIVRE TBOISliSHB · texte numérisé non relu

LIVRE TBOISliSHB

del , et ils eureot d'abord un vent favorable ; mais ils n'avaient pas encore fait douze ou treize lieiiés gue le lemps changea tout-à-coup, et que la mer devint si rade, qu'on fut contraint de gagner la terre et de^ mouiller Tancre derrière une montagne , pour mettre* le navire un peu à couvert. Ils furent sept jours à attendre un meilleur vent; et cependant le saint homme passa toute la semaine en contemplation, sans boire ni manger, ainsi que l'observèrent tous ceux du vaisseau, et que l'a témoigné juridiquement Jacques Madeira , qui en fut témoin. Il but seulement , le Samedi-Saint, â la prière de Madeira , un peu d'eati où Ton fit cuire unogiaon, selon qu'il le désira lui-même. Ce jour-là lèvent redevint bon et la mer tranqi^jlle, fie sorte qu'ils levèrent l'ancre et continuèrent leur voyage.

Mais Xavier, à qui Dieu donnait tous les jours de nouvelles lumières prophétiques, découvrant une furieuse tempête cachée sous ce calme, demanda au pilote si son vaisseau était assez fort pour résister en une occasion périlleuse. Le pilote répondit que non, et que c'était un vieux bâtiment. Il faut donc, reprit le Père, regagner le port. Quoi! père François, dit le pilote, vous avez peur avec un vent si favorable! SroyeZ'inoi , il *n'y eut jamais de temps plus propre pour la navigation , et une petite barque serait en sûreté par ce t^mpslà. Le Saint eut beau le conjurer de ne pas se fier aux apparences, lui et les passagers ne voulurent pas suivre le conseil du Père ; mais ils s'qp repentirent bientôt. A peine eurAnt-ils fait un peu de chemin, qu'il se leva un horrible vent dont la mer fut étrangement agitée : le navire, qui ne pût soutenir la tourmente, pensa périr plusieurs fois, et les matelots furent obligés, malgré eux, de relâcher au port de Négapatan, d'où ils étaient partis.

L'impatience qu'avait le père François de visiter le tombeau de l'apôtre saint Thomas, lui fit faire son pèlerinage par terre , et il marcha avec tant d'ardeur, dans des chemins difficiles, qu'il arriva en peu de jours à Méliapor.

Cette ville est celle qu'on appelle aujourd'hui commiiûémént Sai^-Thomé , parce que l'apôtre saint Tho-

104 VIE DE SAINT FRANÇOIS XATIfiB.

mas y a fait un long séjour et y a souffert le martyre. A la vérité, si on en croit les habitants, elle fut engloutie un jour presque toute par la, mer, et pour preuve de cela , il se voit encore dans les eaux des rui^ nés de grands édifices. La nouvelle ville de Méiiapora été bâtie par les Portugais. Il y a près des murs une colline quMls appellent le Petit-Mont; et cette colline a une grotte où l'on dit que saint Thomas se cacha durant la persécution. A l'entrée de la grotte est une croix taillée dans le roc, et au pied une source vive, dont Teau est si saine que les malades qui en boivent guérissent ordinairement.

De la petite montagne on passe à une plus grande, qui semble fahe pour la vie solitaire et contemplative; car , d'un côté , elle regarde la mer, et, de l'autre, elle est couverte de vieux arbres toujours terts, qui ont quelque chose >d'aiïreux et d'agréable tout ensemble. C'est là que saint Thomas se retirait avec ses disciples, pour faire oraison, et c'est là aussi qu'il mourut d'un coup de lance que lui donna un brachmane.

Les Portugais , iqui rebâtirent Méliapor, trouvèrent au sommet delà montagne une chapelle de pierre toute ruinée. Ils "voulurent la rebâtir en mémoire du saint apôtre ; et , comme ils fouillèrent jusqu'aux fondements , ils en tirèrent un marbre blanc, où il y avait une croix avec des caractères gravés à l'entour , qui disaient que Dieu naquit de la Vierge Marie ; que c'était un Dieu éternel ; que ce Dieu enseigna sa loi à douze Apôtres : et que l'un d'eux vint à Méliapor avec un bourdon à la main , et y bâtit une église ; que les rois de Malabar , de Coromandel^ de Paudi et pluctieurs autres se soumirent à la loi de saint Thomas , homme saint et pénitent.

Comme le marbre dont nous venons de parler a diverses taches de sang, l'opinion commune est que le saint apôtre fut martyrisé dessus. Quoi quMl en soit, on mit le marbre sur l'autel de la chapelle dès qu'elle fut achevée de bâtir ; et , la première fois qu'on y dit solennellement la messe , la croix distilla du sang à la vue de tout le monde : ce qui arriva plusieurs autres fois les années suivantes , lé jour qu'on célébrait le martyre de saint Thomas.

LIVRB TROISIÈME. 105

Dès que Xavier fut dans la ville , le vicaire de Méliapor, qui avait jentendu parler de lui comme d'un successeur des Apôtres et d'un« homme envoyé de Dieu pour la conversion des Indes , alla lui-offrir son logis : le Père raccepla , parce que la maison joignait l'église où reposaient les reliques de saint Thomas , et qu'il pouvait aisément s'y i*ëndfe la nuit, pour consulter Dieu à son aise sur le voyage de Macazar.

En effet , aussitôt que le vicaire était endormi , car ils couchaient dans la même chambre , Xavier se levait doucement , et allait à régli$e.par un cimetière qui la séparait de- la maison. Le vicaire s'en étanr aperçu, avertit Xavier ^ue ce passage n*était pas trop sûr la nuit, et qu'on y avait vu plus d'une fois des spectres horribles. Le Saint crut qu'on ne lui dteait cela que pour lui faire peur et pour l'empêcher de se lever avant le jour : ainsi il continua ses prières accoutumées; mais il reconnut bientôt que l'avis qu'on lui avait donné était véritable ; c&r les nuits suivante», lorqu'il passa par le cimetière , il vit des fantômes effroyables qui voulurent l'arrêter ; il s'en sauva néanmoins , et s'en moqua même comme de vaines illusions.

Les démons sont trop orgueilleux pour souffrir qu'on les méprise impunément quand Dieu leur pern^et de ^e venger. Une nuit que le Saint faisait oraison devant l'image de la Vierge , ils l'attaquèrent en foule , et le battirent si rudement , qu'il demeura tout meurtri de conps et qu'n fut contraint de garderie lit quelques jours. Il ne dit rien de son aventure au vicaire ; mais on la sut par un jeune homme malabare, qui couchait proche de^l'église, et qui s'éveilla au bruit. S'élant levé, il ouït les coups distinctement , et ce que disait Xavier à la sainte Vierge , en infoquant son secours conire les puissances infernales ; de sorte que le vicaire , à qui le jeune homme rapporta les paroles qu'il avait entendaes, les redisait quelquefois à Xavier par une espèce de moqoerie innocente.

Le serviteur de Dieu ayant repris tant soit peu ses forces, retourna toutes les nuits à l'église. Quelque rage que les démons eussent contre lui , ils n'attentèrent plus sur sa personne , et n'entreprirent pas même de lui

faire peur ; ils firent seulement du bruit pour le distraire dans le temps de son oraison ; et une fois, s'étant déguisés en chanoines ,%e contrefirent si bien en chantant matines à minuit , qu'il demanda au vicaire qoi étaient ces chantres qui avalent de si belles voix.

Mais les grâces que Xavier reçut du Ciel le dédommagèrent'bien des insultés que lui fit Te^fer ; car , quoique les choses particulières qui se passèrent là entre Dieu ^et lui soient demeurées fort secrètes , on a su du moins qu*à l'égard de l'affaire principale. sur laquelie il consulcaii Dieu , il eut une lumière intérieure qui lui fit eonn^tre clairemeAt que c'était là ^lonté divine qu'if passât aux fies pli|s méridionales, qui sont audedans de la mer, et qu'il travaillât à leur conversion, La forcé cbfétienne dont il se sentit anjmé en même temps, fit disparaître à sei& yeux tous les périls qu'il devait craindre naturellement^ et vnici comme il écrivit de Mélîapor j suf ce sujet, à dcnix dé ^es amis de Goa, Paul de Camerinet Jacques de Borba , dont nous avons déjà parl# pkiSieiirs fois.

tf J'espère que Dieu mt fera plnsieursrgrâees dans ce » voyage, puhqae/par soi^ infinie miséricorde, j'ai » connu avec tant de joie spirituelle que sa très sainte ». yoloQiéest que j'aille à^ees royaumes deMacazar, où »* il s'est fait des chrétiens eil ces dernières années. Je » suis , au reste , tellement résolu à exécuter ce que le •> Seigneur m'a fait connaître ^ que , si J'y manquais , » j'irais , ce mvsemble , directement contre ses ordres, » et me rendrais indigne de ses gi4ces en cette vie et' » en l'autre. Si je ne rencontre pofpt cette année de » navir€f*portngais qui aille à Malaca , je m'embarque- » rai dans quelque vaisseau de gentils ou de Sarrasins. ^ J'aijnéme tmç telle confiante en Dieu , pour l'amour ^ duquel j'entreprends ce voyage, que , '%*\\ ne posait » de cette côte qu'une barque à Malaca , je me jetterais » dedans sans délibérer. Toute mon espérance est en >^ Dieu , et je vous conjure , par son amour , de vous >) souvenir toujours en vos prières d'un grand pécheur >^ comme n^oi. »

Quoique le Saint ne fût venu à Méliapor que pour s'instruire des ordres du Ciel dans la solitude , il ne

LIVBB 'TROlSlfsUE. *10?

laissa pas de vaquer un peu au salut des âmes. Sa sainte vie faisait valoir ses discours, et sa vue seule avait la force de toucher les cœurs. Le peuple se mit même dans l'esprit que quiconque ne suivait pas les conseils du père François , mourrait ennemi de Dieu ; et on racontait la fin malheureuse de quelques pécheurs qui , étant pressés par Xavier de faire une prompte pénitence , avaient différé de se convertir. Cette opinion populaire contribua beaucoup au changement de la ville, et souvent la crainte d'une mort funeste rompait tout d'un coup des commerces criminels de plusieurs aunées.

Il y. avait à Méliapor un gentilhomme portugais qui menait une vie irèsscandaIeuse«.Sa maison était un petit sérail ; et rien ne l'occupait davantage que le soin d'avoir de belles esclaves. Xavier Talla voir un jour , environ l'heure du dîner. Voulez-vous bien , lui dit-il, que pour faire connaissance nous dînions ensemble aujourd'hui? Le Portugais fut embarrassé de la visite et du compliraenl ; il se contraignit néanmoins , et feignit d'être fort aise de l'honneur que le Père lui faisait. Durant le dîner, Xavier ne lui dit pas un mot de ses débauches , et ne l'entretint que de choses indifférentes , bien qu'ils fussent servis par déjeunes filles qui étaient habillées peu modestement , et qui avaiéht un air assez effronté ; il continua de la même sorte au sortir de table , et le quitta enfin sans lui faire le moindre reproche.

Le gentilhomme, surpris ide la conduite du père François , crut que ce silence était de mauvais augure ; qu'il n'y avait plus ri«n à attendre pour lui qu'une mort désastreuse et un malheur. éternel : dans cette pensée, il alla en diligence trouver le Saint, ilfon Père, lui ditil , que votre silence nAi parlé fortement au cceur ! Je f^'ai pas eu un moment de repos depuis que vous êtes ^orti i€ chez moi. Ah! si ma perte n'est point encore tout^àfait conclue , n(^ voici entre vos mains , faites de moi ce que vous jugerez à propos pour le salut de mon âme , je vous obéirai aveuglément.

Xavier l'embrassa; et, après lui avoir fait entendre que les miséricordes du Seigneur sont infinies , qu'il n'en faut jamais désespérer , et que celui qui refuse quelquefois le temps de la pénitence aux pécheurs, accorde

108 VIE DE SAIiNT FRANÇOIS XAVIER.

toujours le pardon aux pénitents , il lui Gt quitter les occasions du péché , et le disposa h nne confession générale , dont le fruit fat une vie honnête et chrétienne.

Enfin le Père fit dans Méliapor tout ce qu'il voulut, et des témoins irréprochables ont déposé qu'il laissa la ville si différente de ce qu'elle était quand il y vint, qu'on ne la reconnaissait plus : aussi en fut-il lui-même si satisfait, que , la bénissant mille fois, il dit qu'il n'y avait pas aux Indes une ville plus chrétienne. Il prédit en même temps qu'elle serait un jour très riche et très florissante, et la prédiction s'accomplit peu d'années après.

Bien que toutes ces (conversions attirassent au père François la vénération publique , il senihle que Dieu prit plaisir à rendre le nom de son serviteur encore plus illustre par certains événements merveilleux. Un marchand de Méliapor , étant sur le point de s'embarquer pour Malaca , a lia prendre congé de lui , et enjecevant sa bénédiction, il lui demanda quelquepetit gage d'amitié. Le Père, qui était très pauvre , ne trouva rien à donner, que le chapelet qu1l portait pendu au courCe chapelet, dit-il au marchand, ne vous sera pas inutile, pourvu que vous ayez confiance en Marie. Le marchand partit fort assuré de la protection'du Ciel , et ne craignant ni piratesr, ni vents , ni écueils. Mais Dieu voulut éprouver sa foi : il avait déjà presque traversé , sans aucun péril , le grand golfe qui est entre Méliapor et Malaca, lorsç|u'il s'éleva tout à coup une furieuse tempête. Les voiles , le mât et le gouvernail se i!ompirent<l'abord , et le vaisseau fut poussé ensuite contre des rochers , où il . se brisa entièrement. La plupart des matelots et des passagers se noyèrent ; q '.elque^-uns s'attachèrent aux rochers où ils avaient échoué, et le marchand dont nous parlons fut un de ceux-là. Mais comme ils étaient en haute mer, et qu'ils n'avaient pas de quoi vivre, pour ne pas mourir de faim , ils prirent une résolution que le désespoir seul pouvait inspirer : ayant ramassé quelques planches du débris de leur navire , et les ayant jointes ensemble le mieux qu'ils purent , ils se jetèrent dessus , et s'abandonnèrent à la merci des vagues , sans autre espérance que de rencontrer quelques courants qui les portassent à terre.

LIYBB TB0I8IÈMB. 109

Le marchand , plein de confiance en la sainte Vierge , tenait le chapelet de Xavier^ et necraignaitpas dépérir tandis qu'il Taurait entre les mains. A peine les planches furent-elles sur l'ean , qu'il se sentit comme hors de lui-même Y et s'imagina être dans Méliapor avec le père François. Revenant à lui , il fat fort surpris de se trouver sur une côte inconnue, et de ne plus voir ni les compagnons de sa fortune, ni les planches auxquelles il avait confié sa vie. Il apprît de quelques gens qui parurent, que c'était la côte de Négapatan , et dans un transport mêlé de joie et d'étonnément , il leur raconta par quelle voie extraordinaire Dieu l'avait délivré de la mort.

Un autre Portugais , soldat de profession et nommé Jérôme Fernandez de Mendoze, reçut un secours considérable de Xavier, d'une manière différente, mais pour le moins aussi merveilleuse. Fernandez étant parti de la côte de Goromandel , dans un navire qui lui appartenait et qui faisait toute sa richesse, pour aller à une autre côte vers l'occident , fut pris proche du cap de Comorin, par des corsaires deMalabar, également cruels et avares.

Pour sauver sa vie en perdant son bien , il se jeta dans la mer , et fut assez heureux , malgré sa mauvaise fortune , que de gagner à la nage la cme de Méliapor. Ayant rencontré le père François , il lui conta sa disgrâce^ et lui demaiHla l'aumône. Le Père eut presque regret , en cette rencontre , d'être pauvre lui-même, et de n'avoir pas de quoi secourir un malheureux ; illmit néanmoins la main dans sa poche, comme s'il y eut cherché quelque chose : n'y trouvant rien, il éleva les yeux aa ciel , et^puis , se retournant vers Fernandez avec un visage plein de compassion : Prenez courage , mon frire r lui dit-il , la Providence^ivine aura soin de vous. Après quoi , ayant fait quatre ou cinq pas, il chercha tout de nouveau dans sa poche, et en tira plus de cinquante pièces d'or. Tenez, ajouta le Père, voilà ce que le Ciel tous envoie; serpez-vous-en , mais n'en dites mot. La surprise et la joie de Fernandez ne lui permirent pas de se taire; il publia partout la libéralité de son bienfaitenr : les pièces de monnaie furent trouvées d'un or si pur

110 VIB DE 8AINT FBANÇOIS XAVIER.

et si fin , qu'on ne douta pas qu'elles ne fussent miraculeuses*

Mais rien peut-être n'est plus admirable que ce qui se passa entre le père François et Jean D^oou Duro, oomme quelques-uns rappellent : c'était un homme de trente-<;inq aus, qui avait porté autrefois les armes, alors marchand et maître de vaisseau fort riche et très heureux dans son négoce ; cependant peu satisfait do monde et de lui-même , toujours inquiet au milieu de ses richesses , et persuadé que Dieu seul pouvait contenter son cœur. IL aRa un jour trouver le Saint , ei lui dit que, depuisqnelques années, il avait envie dechanger d'état et de servir Dieu le plus parfaitement qu'il pourrait ; mais que deux raisons l'avaient toujours retenu : l'une était qu'il n'avait rencontré personne qui lui enseignât le chemin de la perfection ; l'autre que la pauvreté lui avait fait peur. Il ajouta qu'il était maintenant hors de peine touchant ces deux points ; que , pour le premier, il espérait marcher sûrement dans la voie du ciel , ayant un guide aussi éclairé que lui ; ^ que , pour le second , il avait amassé de quoi vivre honnêtement le reste de ses jours. Il conjura le père Xavier de trouver bon qu'il le suivît, et lui promit de l'entretenir partout à ses dépens.

Le Père fit entendre à Deyro combien il était éloigné du royaume de Dieu ; que , pour être parfait, il fallait accomplir ce que Notre* Seigneur conseilla an jeune homme qui voulait le suivre , e'est-à-dire qu'il fallait pratiquer ces paroles à la lettre : Vends tout ee gue tH as, et le donne aux pauvres. Deyro, détrompé- 'd'abord , dit au Père qu'il lui plût donc prendre tout son bien et le distribuer aux pauvres. Xavier ne voulut ni faire ce que Deyro lui proposait , ni permettre qu'il dispos&t de rien avant que de s'être confessé, prévoyant sansdoute qu'un homme si riche serait obligé à restituer une partie de ses richesses.

La confession du marchand dura trois jours ; après quoi, ayant vendu son navire et ses march.mdises, il restitua le bien d'autrui , et fit de grandes aumônes. Il s'adonna ensuite , sous la direction du Saint , aux exer cices de piété et de pénitence , pour mettre un solide fondement à la perfection où il aspirait.

UVBS TtOISliME. 111

De si beaux commenceoienis n'eurent pas une suite heureuse , et cet esprit de retraite , de mortification et de pauvreté » fut bientôt éteint dians un homme accoutumé au tracas du monde , qui avait toujours vécu à son aise^ et qui aimait le bien passionnément. U reprit donc la pensée de Tétat qu'il avait q^iitté, et ayant recouvré des pierreries , il acheta secrètement un petit navire pour trafiquer tout de nouveau.

Lorsqu'il était sur le point de mettre à la voile , un catéchiste , nommé Antoine , vint lui dire que le père François voulait lui parler. Deyro, qui ne pensait qu'à s'échapper, et qui n'avait confié son dessein à personne, fitsemblant qu'on le prenait pour un autre. Mais comme Antoine lui soutint que c'était lui-même que le Père demandait , il n*osa pas feindre davantage , et l'alla trouver, résolu pourtant de nier tout, dans la pensée qu'on ne pouvait avoir qu'un simple soupçon de son changement et de sa fuite. Il prit pour cela un air as* saré, et se présenta hardiment devant le père François. Mais Dieu avait fait connaître au Père la disposition de Deyro, Vous avez péché, lui dit Xavier en le voyant , vous avez péché. Ce peu de paroles le frappa si fort , qu'il se jeta aux pieds du Saint tout tremblant , et criant de son côté : Il est trai, mon Père, fat péché, Pénitetice donc, mon enfant , reprit le Père , pénitence ! Dey ro se confessa au même iboment , il alla vendre son navire et en distribua tout l'argent aux pauvres ; il revint après se remettre sons la conduite du Père , avec un ferme propos de suivre mieux ses conseils et d'être plus fidèle à Dieu .

Quelque sincère que parût la pénitence de Deyro , Xavier ne s'y fia pas, et ses nouvelles ferveurs lui furent suspectes : aussi ne voulut-il point le recevoir en la Compagnie de Jésus , qui demande des esprits solides et constants dans leur vocation. Il ne« laissa pas de le prendre pour son compagnon en qualité de catéchiste, et il le mena avec lui à Malaca ; car ayant demeuré quatre mois à Méliapor, il en partit an mois de septembre de l'an 154&| malgré les larmes du peuple qui voulait le retenir , et il tint la route de Malaca , dans le dessein de passer de là à Macazar.

112 yiB DE SAINT FBAIfÇOIS XAVIER.

Avant de s'embarquer , il écrivit au père Paul de Camerin , à Goa ^ que quand les Pères de la Compagnie, qu'on attendait de jouï en jour de Portugal, seraient arrivés , deux de ces nouveaux missionnaires aoeompagnassent les princes de Jafanapatan , lorsque les Portugais entreprendraient de rétablir le roi légitime; car on projetait de renouer l'expédition qu'un lâcbe intérêt avait rompue. Mais ce projet ne s'exécuta point, et ces princes moururent l'un après l'autre en moins de deux ans, sans que leur conversion fût utile qu'à eux-mêmes.

Tandisque le vaisseau qui portait Xavier traversait le golfe de Ceylan , il se présenta une occasion de cbarité que le Saint ne laiss:i pas échapper. Les matelots et les soldats passaient le temps , selon leur coutume , h jouer aux cartes. Deux soldats s'attachèrent au jeu, plus par avarice que par divertissement, et un d'eux joua toujours de si grand malheur, qu'il perdit non seulement tout son argent , mais encore celui qu'on lui avait mis entre les mains pour le faire profiter. N'ayant plus riçn à perdre , il se retira maudissant sa mauvaise fortune et blasphémant le nom de Dieu. Son désespoir le porta si loin, qu'il se serait jeté dans la mer ou percé de son épée , si on ne l'eût empêché. Xavier apprit les emportements de ce malheureux , et vint aussitôt à son secours ; il l'embrassa avec tendresse , et fit ce qu'il pot pour le consoler ; mais le soldat, que la fureur transportait encore, rebuta le Père , et lui dit même des injures. Xavier, s'étant un peu recueilli pour consulter Dieu , alla emprunter cinquante réaies d'un des passagers , les porta au soldat , et lui conseilla de se racquitter. Le soldat reprit cœur alors, et joua si heureusement qu'il gagna beaucoup plus qu'il n'avait perdu. Le Saint , qui était présent , prit sur le gain du jeu ce qu'on lui avait prêté, et voyant le joueur dans une situation tranquille , le tourna si bien « que celui qui n'avait pas voulu l'écouter auparavant , persuadé par ses discours , ne mania jamais plus de cartes et devint un homme d'exemple.

Ils abordèrent à Malaca le 25 septembre. Comme c'est une des villes de l'Inde où le Saint dont j'écris la vie a eu plus d'affaires et a fiilt plus de voyages , il ne

tIVRB TBOISIÈMC. Ii3

sera pas inutile d'en dire ici quelque chose. Elle est située au-delà du golfe de Bengale , vers la tête de cette péninsule qui , de rembouchure de l'A va , s étend au midi , près de la ligne équinoxiale ^ et elle est à' deux degrés et demi d'élévation vis-à-vis l'île de Sumatra , que les anciens, qui n'avaient pas pratiqué ce canal , (Hit crue jointe à la terre ferme.

Malaca était sous la domination des rois de Siam , jusqu'à ce queles Sarrasins, qui y trafiquaient, devenus puissants , la firent d'abord mahométane, puis la révoltèrent contre son prince légitime , et y établirent enfin un monarque de leur secte-, nommé Mahomet. Il n'y avait point alors de ville plus célèbre pour le débit des marchandises , et où il y eût un plus grand concours ' de nations difiërentes ; car, outre les peuples de Guzarate, d'Âracan , de Malabar, de Pégu, de Sumatra, de Java et des Moluques , les Arabes , les Persans , tes Chioois et les Japonais y faisaient trafic : aussi avait-on étendu la ville le long de la mer , pour la commodité du oégoce. . .

De toutes les nations de l'Asie^ il n'y en a point dont la complexion soit plus portée au plaisir , et il semble que cela vienne de la température de l'air ; car le prinlempsest là étemel, nonobstant le voisinage de la ligne. Les habitants suivent. fort leurs inclinations naturelles , et ce n'est chez eux que parfums , que musique , que festins, pour ne rien dire des voluptés de la chair, où ils ne gardent aucune mesure. Il n'y a pas jusqu'à la langue qu'il parlent, qui ne se sente de la mollesse du pays : on la nomme Malaya ; et c'est , de toutes les langues de l'Orient, la plus délicate et la plus doiice.

Don Alphonse d'Albuquerque conquit Malaca Tan 1511; et trente mille hommes, avec huit mille pièces d'artillerie et un nombre infini d'éléphants et de navires ne purent la défendre. Elle fut prise par force en deux assauts, par huitcents Portugais fort braves, secondés de peu de gens amenés de Malabar. Albuquerque la mit au pillage durant trois jours , et le roi more n'eut point d'autre parti à prendre que de s'enfuir avec cinquaute hommes. Les Portugais y bâtirent une citadelle, que les gouverneurs des Indes fortifièrent dans la suite ^

114 VIE DB ftAlRT FBAMÇOIS XAVIBB.

mais non pas de telle sorte qu'elle fût à Tépreuvé de l'insulie des barbares , qtii l'attaquèrent plusieurs fois et qui la ruinèrent en partie.

. Xavier n'eut pas plus tôt mis pied à terre, qu'il alla voir le gouverneur de la ville, pour lui exposer son dessein de Macazar. Lie gouverneur dit au Père qu'il avait envoyé depuis peu , à cette île , un prêtre de très sainte vie , avec des soldats portugais , et qu'il en attendait des nouvelles tous les jours; que, cependant, il était d'avis que lui et son compagnon demeurassent à Malaca jusqu'à ce qu'on sût l'état véritable des chrétiens de Macazar. Xavier crut le gouverneur , et se retira à l'hôpital , qu'il choisit poiir le lieu de sa demeure. Le peuple y courut en foule pour voir l'homme apostolique dont la réputation était^grandedans tout l'Orient. Les pères et les mères le montraient à leurjs enfants, et on remarque que le serviteur de Dieu , en caressaot les petits Portugais, les appelait chacun par son nom, comme s'il les eût connus , et qu'il n'eût pas été un étranger arrivé tout nouvellement.

Au reste , il trouva la ville dans uq^ horrible corruption de mœurs. Les Portugais , qui étaient là , éloignés et de révoque et du vice-roi des Indes, vivaient avec une licence effrénée, sans nulle crainte des lois ai ecclésiastiques ni civiles : l'avarice, l'intempérance, Timpudicité, l'oubli de Dieu régnaient partout, et l'habit seul , ou plutôt l'excès des vices , distinguait les chrétiens des infidèles.

Un état si malheureux fit comprendre au père Xavier que son séjour dans Malaca ne serait pas peut-être inutile ; mais , avant que d'entreprendre la réformation d'une ville toute corrompue, il s'employa quelques jours uniquement au service des malades; il passa plusieurs nuits en oraison , et il fit des austérités extraordinaires.

Après ces préparatifs , il commença des instructions publiques, de la manière qu'il avait fait la première fois dans Goa. Allant le soir, par les rues, la clochette en main, il disait à haute voix : Priez Dieu pour ceux qui sont en état de péché mùrtel ; et par-là il remettait insensiblement dans l'esprit des pécheurs les désordres

LIVIB TEOISlkMB. fttf

de leur vie ; car , voyant les mauvaises disfiosUioQs de leur coeur, etcombien il était aisé d'aigrir le mal si oa y appliquait de violeats remèdes, i\ tempéra plus que jamais l'ardeur de son zèie« Bien qu'il eût naturellement le visage serein et la conversation agréable, sa gaieté et tous les cbarmes de son humeur semblèrent redoubler à Malaca , en sorte que son compagnon Jean Deyro ne pouvait assez s'étonner de le voir si gai et si douX)

L'apôtre gagna par-là tous les cœurs , et devint , en quelque façon, maître de la ville. Il extermina d'abord une coutume établie , qui permettait aux jeunes filles de s'habiller en garçons quand il leur plaisait, ce qui était cause d'une infinité de scandales. Il chassa les concubines , ou en fit de légitimes épouses , selon la méthode qu'il avait tenue ailleurs. Pour les enfants qui n'avaient nulle connaissance de Dieu , et qui apprenaient des chansons impudiques dès qu'ils commençaient à parler, il les forma si bien en peu de temps, qu'on les entendait réciter publiquement la doctrine chrétienne, et qu'ils dressaient au milieu des rues de petitsautels, où ils chantaient tous ensemble les prières catholiques. Mais en quoi il réussit davantage , fut à rétablir l'usage de la confession , qui était presque entièrement aboli : les hommes et les femmes venaient en foule au tribunal de la pénitence, et le Père n'y pouvait suffire.

Il ne laissa pas d'étudier la langue malayaise , qui a cours dans toutes les lies qui sont au-delà de Malaca ^ et qui en est comme la langue universelle. Son premier soiiLfut de faire traduire en malayais le petit Catéchisme qu'il avait composé à la côte de la Pêcherie, et une iustruction plus ample qui traitait des principaux devoirs du chrétien. Il apprit tout cela parcœur;etpour se faire mieux entendre , il fit une étude particulière de la prononciation.

Avec ce secours et celui des interprètes , qui ne lui manquaient pas au besoin , il convertit beaucoup d'idolâtres, de mabométans et de juifs , entre autres un fa^ menx rabbin , qui abjura publiquement le judaïsme. Ce rabbin, qui avait pris au commencement pour des fa* blés ou pour des prestiges ce qu'on disait de Xavier, recofinai la vérité de ses propres yeux ; car jamais le Saint

116 VIB DB SAINT l^RANÇOIà XAVtBB.

ne fit tant de miracles qu'à Malaca. Les dépositions juridiques des témoins de ce temps-là portent que tous les malades qu'il toucliait guérissaient, et que ses mains semblaient avoir une vertu salutaire contre toutes sortes de maux.

Une des plus célèbres guérisons fut celle d'Antoine Fernandez. Ce jeune homme, qui n'avait guère plus de quinze ans, était malade à la mort. Sa mère, chrétienne de profession, mais encore un peu païenne dans le cœur, voyant que tous les remèdes naturels ne faisaient aucun effet, eut recours à certains enchantements qui se pratiquaient parmi les gentils, et fit venir une vieille magicienne nommée Naî. La magicienne jeta son'sort sur une corde faite de plusieurs fils mêlés et entrelacés les uns dans les autres, et lia avec la corde les bras du malade.

Au lieu de la guérison que l'on espérait, Fernaodez perdit la parole , et eut des convulsions si violentes que les médecins étant rappelés en désespérèrent toutà-fait. On n'attendait plus que le moment qu'il rendît l'esprit, lorsqu'une dame chrétienne qui survint, dît à la mère du moribond : Que n*afpelez-vous le saint PènP il guérira votre fils infailliblement. Elle crut ce qu'on lui disait, et manda Xavier : il vint aussitôt. Fernandez , qui n'avait plus de sentiment, et qui rendait les der» niers soupirs, commença à crier et à s'agiter dès que le Saint eut mis le pied dans la maison ; mais quand il parut devant le malade, ce furent des hurlements et des contorsions effroyables , qui redoublèrent de beauqoup à la vue de la croix qu'on lui présenta.

Xavier ne douta pas qu'il n'y eût quelque chose d'ex> traordinaire dans la maladie de Fernandez , ni même que Dieu, pour punir la mère d'avoir usé de remèdes magiques, n'eût livré le fils au malin esprit. Il se mit à genoux près du lit , lut tout haut la Passion de Notre- Seigneur, pendit son reliquaire au cou du malade, et lui jeta de l'eau bénite. Cela fit cesser les fureurs du démon, et le jeune homme, à demi mort, devint immobile comme auparavant : alors Xavier se levant : Préparez-lui, dit-il, à manger; et il marqua ce qu'on devait lui faire prendre; ensuite, s'adressant au père du ma-

L1VBB TBOISlfeMB. 117

hde : Dès que votre fils sera en état de marcher, ajoutat il, vous le conduirez vous-même, durant l'espace de neuf jours, à fégtUe dfi Notre-Dame du- Mont , oà je dirai demain la messe pour lui; il sortit après, et le jour suivant, lorsqu'il célébrait le saiot sacrifice, Fernarndez revint tout à coup, parla de bon sens, et recouvra parfaitement la santé.

Mais quelque admirable que parût au yeux du monde la guérison de ce jeune homme , la résurrection d'une jeune 6lle le fut davantage. Xavier était allé faire un petit voyage aux environs de Malaca , pour je ne sais quelle œuvre de charité, quand cetlefille mourut. La mère, qui avait cherché le Saint partout pendant la maladie de sa fille, le vint trouver dès qu'elle le sut de retour, et, se jetant à ses pieds toute on lâirmes, lui dit à peu près ce que Marthe dit à Noire-Seigueur, que s*il eût été dans la ville, cellequ'elle pleurait neseraitpoint morte; mais que, s'il voulait invoquer^le nom de Jésus- Christ, la défunte revivrait bientôt. Xavier fut ravi de voir une si grande, foi dans une femme baptisée depuis peu de jours ; et , la jugeant digne de la grâce qu'elle demandait, après avoir élevé les yeux aux ciel, et prié Dieu en silence quelque temps, il se tourna vers elle , et lui dit d'un ton assuré : Allez, votre fille est vivante. Cette pauvre mère voyant que le Saint ne s'offrait point d'aller au lieu de la sépulture, répliqua , entre l'espérance et la crainte, qu'il y avait déjà trois jours que sa fille éiafl enterrée. N'importe , reprit Xavier, allez, ou- "^rezson tombeau, et vous la tro^sterez vivante, La mère sans répondre davantage , courut avec confiance à l'église, et, en présence de plusieurs personnes, ayant fait lever la pierre- qui couvrait le cercueil , trouva sa fille pleine dévie.

Pendant que les choses se passaient ainsi. à Malaca, un navire de Goa y apporta au père Xavier des lettres d'Italie et de Portugal , qui lui apprirent les heureux progri» de la Compagnie de Jésus , et tout ce qu'elle faisait déjà en Allemagne pour le bien conimun de l'Eglise. Il ne pouvait se hisser dé lire ces lettres; il les baisait mille fois, et les arrosait de ses larmes, s'iroaginant comme il dit lui-même , ou être avec 8e$ frères

118 YIB DE SAINT PHÂNÇOIS XÀYIBm.

en Europe, ou les avoir avec lui aux Iodes. H eut nouvelle en môme temps qu'il luf étall venu un secours de iroîs missionnaires que le père Ignace envoyait; et que don Jean de Castro, successeur de don Alphonse de Sousa dans le gouvernement des Indes, avait amenés de Portugal à Goa. Ces missionnaires étaient Antoine Criminal , Nicolas Lancilotti et Jean Beira , tous trois prêtres , les deux premiers italiens, elle troisième espagnol ; hommes apostoliques et d'une vertu éminente , particulièrement Criminal , qui , de tous les enfants d'Ignace , mérita le premier l'honneur du martyre. Xavier disposa d'eux aussitôt, en ordonnant, par lettres, que Lancilotti demeurerait dans leséminairede Sainte- Foi , pour y enseigner les principes de la langue latine à la jeunesse" indienne , et^que les deux autres iraient joindre François à la côte de la Pêcherie.

Pour lui, ayant attendu plus de trois mois des nouvelles de Macazar , comme il vit que la saison propre au retour du navire que le gouverneur de Malaca avait envoyé était tout-à-fait passée , et qu'aucun vaisseau ne tournait de ce côté-là , il jugeji que la Providence ne voulait pas se servir de lui présentement pour l'instruction de ces peuples, qui avalent un prêtre chez eux. Néanmoins , afin d'être plus prêt à les secourir dès que le Ciel lui en ferait naître l'occasion, il eut la pensée d'aller à d'autres îles voisines, qui étaient absolument dépQurvues de ministres évangéKquesi.

Dieu lui fit connaître alors les calamités qui menaçaient Malaca, la pest^et la guerre dont cette ville devait être affligée les années suivantes^ et l'extrême désolation où elle serait réduite un jour, en punition de ses crimes ; caries habitants , qui avaiem changé de mœurs depuis l'arrivée du Saint, retombèrent insensiblement dans leurs .vices , et devinrent même plus dissolus que jamais, ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux personnes d'une vie débordée , qui se sont fait une violence pour un temps , et que la force des mauvaises habitudes rentraine au péché. Xavier ne manqua pas de leur annoncer les 0éaux de Dieu , et de les exhorter à la vertu par leurs propres intérêts ; mais ses menaces et ses exhortations furent inutiles : c'€stcequi lui fit dire de Malaca

LIVHB TBOISlkVB. 119

tout le contraire de ce qu'il avait dit. de Méliapor , qu'il n'avait pas vu aux Indes une ville plus méchante.

Il s'embarqua pour Amboine le premier jour de jan^ vier de Tannée 1566 , avec Jean Deyro , dans un navire qui faisait voile aux iles de Banda. Le capitaine du vaisseau était Portugais; le rester tant matelots que soldats, étaient Indiens, tous presque de différentes contrées, et la pluf>art roaBométansou gentils. Le Saint les gagna à Jésus-Christ durant fe voyage ; et, ce qui convainquit les infidèles de la vérité du christianisme, c'est que, quand le père Xavier leur expliquait les mystères de la foi en une langue, ils Tentendaienl chacun en la leur, comme*s'il en eût parlé plusieurs à la fois.

Il.y avaîf déjà un mois et demi qu'ils étaient sur mer, sans qu'ils découvri«seni Amboine. Le pilote crut qu'ils l'avaient passée , et fut là dessus fort en peine , ne sachant comment revenir, parce qu'ils avaient le vent <1roii en poupe. Xavier voyant l'inquiétude du pilote : Ne vous embarrassez point, lui dit-il , nous sommes encore dans le golfe, et demain nous verrons Amboine aupoint du jour ; en effet , le lendemain matin , ils se trouvèrent à la vue de l'île. Comme le pilote ne voulait pas mouiller fancre , on mit dans un esquif le père Xavier avec d'autres pssagêrs, et lenavire continua sa route. Lorsque l'esquif fut sur le point d'aborder, deux fastes légères de pirates qui couraient la côte, parurent tout il coup , et le poursuivirent vivement. Ne pouvant être secouru du navire, qui ét^it déjà assez loin, et n'ayant pas de quoi se défendre, il prit la fuite, et se remit en haute mer à^force de rames , tellement que les corsaires le perdirent bientôt de vue. Après avoir échappé au danger, on n'osait plus regagner le port , dans la crainte que les deux fustes n'a ttendissent l'esquif au passage ; mais le Père assura les mariniers qu'il n'y avait plus rien à craindre ; et ainsi , ayant tourné vers l'Ile, ils y abordèrent sûrement le 16 février.

L'Iled'Amboineestéloignée deMalaca d'environ deux cent cinquante lieues : elle en a trente de circuit à peu près , et est fort célèbre par le commerce des marchands qui y victapent de toutes parts. Les Portugais, qui la conquirent db temps qu'Antoine Galvan était gouver-

120 VIE DE SAINT FBANÇOIS XAVIEH*

neur de Teraate , y avaient une garnison, et, outre cela , il y avait dans toute l'île sept villages dechréliens , naturels du pays , «lais sans aucun prélre , parce que le seul qui y était venait de mourir. Xavier comnsença par visiter ces villages, et il baptisa d'abord quantité d'enfants, qui mourunent immédiateniénl après leur baptême : « Comme si , dit-il lui-même dans une de ses » lettres , la Providence divine ne leur eût prolongé la » vie que jusqu'à ce qu'on leur eût couvert la porte du » Ciel. »

Ayant su que plusieurs familles s'étaient retirées , du rivage de la mer, dans le fond des bois et daus les cavernes des montagnes , pour se mettre à couvehl de la fureur des barbares , leurs Voisins et leurs ennemis, qui pillaient les côtes et massacraient ou faisaient esclave tout ce qui tombait entre leurs mains, il aila chercher ces pauvres sauvages parmi l'horreur de leurs rochers et de leurs forêts ,- et il vécut avec eux autant qu'il fallut pour leur faire bien connaître les devoirs du christianisme , que la plupart ignoraient.

Après avoir instruit les fidèles , il se mit à prêcher la foi aux idolâtres et aiix* Mores ; et Dieu donna tant de bénédiction à la parole de son serviteur , que la plus grande partie de l'île se fit*chrétienne. Il bâtit des églises en chaque village, et choisit les plus raisonnables, les plus habiles et les plus fervents , pour être les maîtres des autres , jusqu*à ce qu'il vînt là des Pères de la Compagnie. Il écrivit pour ce sujet à Goa, et chargea Paul deCamerin delui envoyer François Mansilla, Jean Beira et un ou deux des premiers missionnaires qui viendraient d'Europe. Il commanda en particulier à Mansilla de venir : son dessein était d'établir en quelqu'une de ces îles une maison de la Compagnie , qui fournit continuellement des ouvriers pour publier l'Ëvangile par tout ce grand archipel.

Lorque Xavier travaillait de la sorte à Amboine, deux armées navales y arrivèrent ; l'une de Portugais, avec trois navires ; l'autre d'Espagnols, avec six vaisseaux de guerre. Les Espagnol étaient venus de la Nouvelle-Espagne , dite le Mexique , pour coiquérir les Mduques au nom de l'empereor Charles^ Quint, à ce

tlVie TBOISlfcMB. 121

qu'ils disaient ; mais leur entreprise ne réussit pas. Après deux années de courses et une longue demeure chez le roi de Tidor» qui les reçut pour donner de la jalousie aui^ Portugais , alliés du roi de Ternate , son ennemi , ils prenaient leur route par Amboine pour . passer aux Indes , et de là en Europe.

Ils s'étaient engagés dans une expédition injuste contre les droits du Portugal et sans l'ordre de Charles- Quint ; car<!e prince ,'à qui le roi Jean III fit des plaintes là-dessus , désavoua ses sujets, et permit qu'on les traitât oomme des corsaires.

Les Portugais n*en usèrent pas toutefois ainsi ; mais il semble que Dieu les vengea , en affligeant les Espagnols d'une fièvre contagieuse , qui ruina la plus grande partie de la flotte. C'était un triste spectacle de voir les soldats et les matelots couchés çà et là dans leurs navires ou sur le rivage , sous des cabanes couvertes de feuilles : le mal qui les consumait éloignait tout le monde d'eux ; et plus ils avaient besoin de secours , moins ils en recevaient du peuple de l'île.

A la première nouvelle qu'eut Xavier de leur maladie, il quitta tout pour les secourir, et on ne saurait s'imaginer ce que la charité lui fit faire en cette rencontre. Il était le jour et la nuit dans un mouvement continuel, soulageant tout à la fois les corps et les âmes, assistant les moribonds , ensevelissant les morts et les enterrant lui-même. Comme les malades n'avaient ni aliments ni remèdes, il leur en procurait de tous côtés ; et celui qui lui en fournit davantage fut un Portugais, nommé Jean d'Araus , avec lequel il était venu de Malaça à Amboine.

Néanmoins , oomme le mal croissait tous les jours de plus en plus, Araus eut peur de s'appauvrir par ses charités ; et , de tendre qu'il était envers les pauvres , il devint si dur pour eux , qu'on ne pouvait plus rien tirer de lui.

Un jour le père Xavier lui envoya demander du vin pour un malade qui avait des faiblesses continuelles; Araus en donna avec répugnance ^ et dit qu'on ne vînt plus lui en demander, qu'il avait besoin du reste pour lui , et que, quand il n*en aurait plus , où Ton voulait

122 VIE DE SAINT FHANÇ018 lAVIBl.

qu'il en prit. Ces paroles ne furent pas plutôt rapportées au père François , qu'enflammé d'une sainte indignation : A quoi peme Araus, dit-il , de garder son vin pour lui, et de le refueer aux membres de Jésus- Christ? La fin de sa vie est proche , et après sa mort tout son bien sera distribué aux pauvres. Il lui annonça sa mort à luimême , et l'événement vérifia la prédiction , comme nous verrons dans la suite.

Quoique la peste ne fût pas tout-à-fait cessée, et qu'il y eût encore des malades sur les vaisseaux , la flotte espagnole fit voile vers Goa, pressée par l'hiver qui approchait , et qui commence au mois de mai en ces quartiers-là . Le père Xavier pourvut aux nécessités des soldats , et leur fournit , avant leur départ , tout ce qu'il put obtenir de la charité des Portugais : il les recommanda même à ses amis de Malaca , où la flotte devait passer , et il écrivit à Goa au père Paul de Camerin , qu'on ne manquât pas de les loger dans le collège de la compagnie des religieux de l'ordre de Saint-Augustin, qui étaient venus du Mexique avec l'armée , et qu'on leur rendit tous les bons offices que leur profession et leur vertu méritaient.

Après que les Espagnols furent partis , Xavier fit de petites courses aux environs d'Amboine, et 'visita quelques îles à demi-désertes, en attendant l'occasion d'un navire qui le portât aux Moluques , encore plus proches deMacazarqu'Amboine. Une de ces îles est Baranura : c'est celle où il recouvra miraculeusement son crucifix en la manière que je vais dire , et qu'a racontée ^n Portugais nommé Fausto Rodriguez , qui fut témoin de ce fait , qui l'a déposé avec serment , et dont le témoignage juridique est dans le procès de la canonisation du Saint.

« Nous étions sur mer, dit Rodriguez , le père Fran- » çois , Jean Ragoso et moi , lorsqu'il s'éleva une tem- » pète qui alarma tous les matelots : alors le Père tira » de son sein un petit crucifix qu'il portait toujours : » et^ s'étant baissé au bord du navire, il voulut le » plonger dans la mer ; mais le crucifix lai échappa de » la main et fut emporté par les flots. Cette perte l'af- » fligea sensiblement , et il nous lémoigna lui-oiéme sa » douleur. Le lendemain nous abordâmes à 111e de Ba-

LIVBB TBOISlftlIE. iS3

» ranura. Depuis que le crucifix fut perdu jusqu^à ce f que nous prîmes terre , il se passa environ vingt- » quatre heures , durant lesquelles nous fûmes toujours fl en péril. Ayant rois pied à terre , le père François et » moi , nous allions ensemble le long du rivage , vers » le bourg de Talamo , et nous avions fait environ cinq » cents pas, quand nous vîmes Tun et l'autre sortir de » la mer un cancre qui portait entre ses serres le n>éme » crucifix élevé en haut. Je vis que le cancre vint droit » au Père , à côté duquel j'étais , et qu'il s'arrêta devant » lui. Le Père s'étant mis à genoux , prit son crucifix , » après quoi le cancre s'en retourna à la mer. Mais le » Père y sans se lever , embrassant et baisant le cruci- » fix, demeura au même lieu une demi-heure en orai- » son , les mains en croix sur la poitrine^ et moi avec » lui , rendant grâces tous deux ensemble à Noire- » Seigneur d'un si évident miracle; ensuite nous étant » levés, nous continuâmes notre chemin. » Voilà ce que rapporte Rodriguez.

Ils demeurèrent huit jours dans l'île , et après ils firent voile vers Rosalao , où Xavier prêcha d'abord comme il avait fait à Baranura ; mais les idolâtres qui habitaient ces deux îles, extrêmement vicieux , toutâfait brutaux , et n'ayant guère de l'homme que la figure, n'ajoutèrent point foi à ses paroles , et un seul d'entre eux , plus raisonnable que les autres , crut en Jésus- Christ : si bien que le saint Apôlre, au sortir de Rosalao « ôta ses souliers de ses pieds et les secoua , pour ne pas emporter avec lui la poussière d'une terre si maudite.

A la vérité , cette seule conversion en valut plusieurs. Le Saint donna , au baptême , son nom de François à l'Idolâtre converti , et lui préditqu'il mourrait très saintement en Invoquant le nom de Jésus. On remarqua la prophétie qui rendit fameux le nouveau fidèle , et qui s'accomplit quarante ans après ; car ce chrétien ayant quitté son ile barbare , et s'étant fait soldat , servit les Portugais en diverses occasions , jusqu'à ce que, l'année 1588 , il fut blessé à mort , dans un combat , au service de don Sanche Vasconcellos , gouverneur d'Amboine, qui était on guerre avec le sarrasin Hiamao. On

124 VIE DE SAINT FBANÇ0I8 XAVIEB.

porta François dans le camp , et plusieurs, tant Indieos que Portugais, y coururent « pour voir comment s'ae- Gomplirait la prédiction du bienheureux père Xavier. Ils virent tous le soldat mourir avec des sentimeots extraordinaires de piété , et disant sans cesse : Jétiu, ciêistez-mai

L'île d'Ulate, qui est plus peuplée et moins sauvage que celles de Baranura et de Rosulao , ne fut paÀ si sourde ni si rebelle à la voix du Saint ; il la trouva toute en armes , et le roi assiégé dans sa ville , tout près de se rendre, non pas manque de courage ni de gens, mais faute d*eau , parce que les ennemis avaient coupé les fontaines , et qu'il n'y avait nulle apparence de pluie; ,de sorte que , durant les grandes chaleurs qu'il faisait , les hommes et les chevaux ne pouvaient plus vivre*

L'occasion parut belle au père Xavier pour gagner à Jésus-Christ les vaincus et peut-être les vainqueurs. Plein d'une généreuse confiance en Dieu , il trouve le moyen d'eutrer dans la ville, et , s'étant fait présenter au roi , il s'offre de lui fournir le secours qui lui manque. Permettez-moi, dit* il , de dreêser ici une croix, et confiez -vous au Dieu que je euiê venu vous annoncer; e'eit le Seigneur et le maître de la nature , qui , quand il lui plaît , ouvre les sources du ciel , et en arrose la terre. Mais, au cas qu'il pleuve , ajouta Xavier , promettez-moi que vous reconnaitrez sa puissance , et que vous embrasserez sa loi avec vos sujets.

D^ns l'extrémité où le roi était réduit, il consentit sans peine à ce que le Père voulut, et s'obligea même, sur la foi publique, de tenir exactement sa parole, pourvu que ce qu'on lui faisait espérer ne manquât pas. Alors Xavier ayant fait faire une grande croiï , il la planta au lieu le plus élevé de la ville, et là , à genoux parmi une foule de soldats , d'enfants et de femmes , que la nouveauté du spectacle attira autant que l'attente da succès , il représenta à Dieu la mort de son Fils, et le .conjura , par les mérites dé ce Sauveur crucifié , qui avai^ répandu son sang pour tous les hommes , de ne refuser pas un peu d'eau au salut d'un peuple idolâtre.

A peine le Saint eut commencé sa prière, que le ciel se couvrit , et , dès qu'elle fut achevée , il lomba une

LITBE TlOlSlfclfB. 195

ploie abondante , qui dara jusqu'à ce qu'on eàl fiiit des provisions d'eau. Les ennemis, qui n'espéraient plus de prendre la ville , levèrent aussiiôt le siège ; ei le roi , avec tout le fieuple , reçut le baptême de la main du père Xavier; il voulut même que d'autres fies, qui relevaient de sa couronne, adorassent Jésus-Chrisi , et il engagea le Saint à y aller publier la foi. Xavier mit plus de trois mois daas tou& ces petits voyages ; après quoi étant revenu à Aœboine , où il avait laissé son compagnon Jean Deyro , pour cultiver la nouvelle ehrétieaté, et où il le laissa encore pour le même sujet, il s'embarqua sur un navire portugais qui faisait voile aux Moloqoes.

Ce qu'on appelle les Moluques est une contrée dans l'Océan oriental , divisée en plusieurs fies assez petites, situées près de l'équateur, très fertiles en clous de girofle et fort renommées pour le trafic des épiceries. On eo compte cinq principales , Ternate, Tidor, Motir, Macian et Ëacian. La première est à un demi degré de la ligne équTQoxiale , du côté dn nord; les autres suivent dans le rang que nous les ayons nommées , et toutes cinq sont à la vue l'une de l'autre. Ce sont ces fameuses Iles touchant lesquelles Ferdinand Mageilane fit naître tant de disputes entre les géographes et tant de querelles entre la Castllle et le Portugal ; car les Portegais les ayant découvertes du côté de l'orient , et les Espagnols du côté de l'occident , les uns et les autres prétendirent les renfermer dans leurs conquêtes , sdon les degrés de longitude qu'ils tracèrent.

Ternate est la plus grande des Moluques , et c'est de ce côté4à que le père Xavier prit sa route. Il avait à passer un goifo de quatre-vingt-dix lieues , très périlleux et pour les fortes marées et pour les vents bizar* res qui y excitent des tempêtes, lorsque la mer est le phs tranquille. Le navire qui portait le Père était un de œs vaisseaux qu'on appelle dans le pays caracores , longs et étroits comme des galères , et qui se coudnisent à Tolkm et à rames. Un autre navire tout semblable , ou était un Portugais nommé Jean Galvan, avee tout son bien, partit en même temps d'Amboine, et tous deux iillaîent Je compagnie à Ternate.

126 VIE DE SAINT YBANÇOIS KAVIER.

Au milieu du golfe , «ne bourrasque les surprit , et les écarta si loin l'un de l'autre, qu'ils se perdirent de vue. La caracorede Xavier , après avoir été sur le point d'être submergée plusieurs fois , se sauva enfin , et gagna le port de Ternate par une espèce de nsiracle. Pour celle de Galvan , on ne savaii ce qu'elle était devenue , et on n'en apprit des nouvelles que par une révélation évidente* Le premier jour de fête que le Père prêcha au peuple , il s'arrêta tout court au milieu de son discours, et il dit ensuite : Recommandez à Dieu l'âme de /. Galvan, qui a péri dans le golfe. Quelquesuns de ses auditeurs, amis de Galvan, et intéressés dans la caracore , coururent aux matelots qui avaient amené le Père^ et leur demandèrent ce qu'ils savaient de certain d'une si funeste nouvelle. Ils répondir^t qu'ils ne savaient rien , sinon que la tourmente avait séparé les deux caracores. Les Portugais reprirent cœur à ces paroles , et s'imaginèrent que le père François n'avait point d'autre connaissance que les matelots : mais ils se détrompèrent bientôt par leurs propres yeux; car trois jours après ils virent sur le rivage le corps de Galvan et les débris du navire que la mer y avait jetés.

Presque en même temps , lorsque le Père disait la messe, se tournant vers le peuple, pour dir^, Orau fratres , il ajouta : Priez aussi pour Jean d'Araus , qui vient de mourir âAmboine. Ceux qui étaient présents marquèrent et le jour et l'heure^ pour voir ^ ce que le Père disait se trouverait véritable. Dix ou douze jours après il arriva un navire d'Âmboine , et on sut la vérité, non seulement par diverses lettres, mais encore par un Portugais qui avait vu mourir Araus au même moment que Xavier invita le peuple à prier Dieu pour le repos de son àme. Cet Âraus est le marchand qui refusa de son vin aux malades de la flotte espagnole, et à qui le saint homme annonça une mort prochaine. Il tomba malade dès que Xavier fut parti ; et comme il n'avait ni enfants ni héritiers, tout ce qui lui appartenait futdistribué aux pauvres après son décès , selon la coutume du pays.

Le naufrage de Galvan et la mort d'Araus autorisèrent beaucoup ce qu'on avait ouï dire à Ternate de la

LIVBB. TROISliHIB. 1^

sainteté du père Fraoçois , et hii acqiiîpent , dès le premier jour, un fort grand crédit. Il ne fallait pas aus^î une moindre réputatÎQn que la sienne , je ne dis pas pour corriger les vices de Tîle , mais ponr se faire éconterseolement d*un peuple très dissolu , et qui commettait sans bonté des péchés abominables , qu*on ne peut pas même nommer honnêtement.

Pour savoir combien les travaux du Pèrefurent utiles aux Ternatins , il suffît de dire ce qu'il a écrit lul^ même , que d'un nombre infini d'hommes débauchés qui étaient à Ternaie quand il y arriva , tous , excepté deux, avaient quitté leurs débauches quand il en par^ lit. La passion des richesses s'éteignit avec l'amour des plaisirs; il se fit des restitutions partout , et tant d'au^ mônes , que la Miséricorde , établie pour le soulage» ment des personnes nécessiteuses, de très pauvrequ'eile était devint extrêmement riche.

Le changement de moeurs qui parut dans les chrétiens ne servit pas peu à la conversion des Sarrasins et des idolâtres. Plusieurs de ces infidèles embrassèrent te christianisme; mais la plus illustre conquête du Saint fut une fameuse sarrasine , nommée NéachUe Pocaraga , fille d'AIroansor roi de Tidor, et femme deBoleïfe, qui était roi.de Ternate avant que les Portugais eussent conquis l'île : princesse au reste très spirituelle et très généreuse , mais fort attachée à sa secte, et ennemie mortelle des chrétiens , ou plutôt des Portugais. Sa haine contre eux semblait asse« bien fondée; car, les ayant reçus dans son royaume très civilement , et Imr ayant même permis de s'y établir en un des endroits de nie, pour la facilité de leur commerce, elle en fut si oKiltraitée , qu'après la mort du roi son époux, il ne lui resta que le nom de reine ; et , par leurs intrigues , les trois princes ses enfants perdirent la couronne, la H* berté et la vie. Sa fortune malheureuse la fit errer , durant quelques années, d'île en île; mais la Providence, qui avait ses desseins sur elle , la ramena enfin à Ter^ Date vers le temps que Xavier y vint. Elle y vivait en personne particulière , sans autorité, néanmoins. avec splendeur, et ayant toujours de sa première condition w air de fierté que les grands conservent jusque dàpi^ les fers.

128 VIB DE SAINT VHANÇOIS XAVIER.

Le Saint trouva le moyen de la voir et de lui parler. Dès les premiers entretiens il lui donna de grandes idées du royaume de Dieu : il lui (it entendre pouriunt combien ce royaume était facile à acquérir , et que , quand on le possédait une fois , on ne devait point craindre de le perdre : teltement que la princesse sarrasine, qui n'avait plus rien à espérer sur la terre , tourna ses pensées et ses désirs vers le Ciel. Il est vrai que, comme elle avait beaucoup d'esprit, etqu'elleétait très savante dans la loi de Mahomet, il fallut disputer souvent avec eile ; mais comme le Père lui éclaîrcit tous ses doutes, cela ne servit qu'à lui faire mieux connaître la fausseté de TAIcoran et la vérité de TËvangile : elle se rendit donc aux raisons du Saint , ou plutôt à la grâce de Jésus-Cbrist , et elle fut baptisée publiquement par le Saint même, qui lui donna le nom d'Isabelle.

Il ne se contenta pas de la faire chrétienne : loi voyant un fond admirable pour la piété, l'esprit droit, le cœur tendre , toutes les inclinations nobles et bon- 9es^il ^a cultiva avec un soin extraordinaire, et l'avança peuià peu dans les voies les plus sublimes et les plus solides de la vie spirituelle ; en sorte que Néachile devînt, sous la direction du père Xavier, véritablement dévote , c'esl-à-dire humble et modeste , de fière et de hautaine qu'elle était , douce aux autres et sévère à eUerméine , souffrant ses disgrâces sans se plaindre de personne, unie h Dieu dans la retraite, et ne paraissant au dehors que pour «apercer envers le prochain les cqu* vres de miséricorde ; mais plus estimée et honorée par- Hidesindiens et des Portugais , que lorsqu'elleétaitsur le tnône avec tout l'édai et tout le pouvoir de la royauté. " Durant le séjour que fit Xavier dans Ternaie, il ouït parler de certaines îles qui en sont éloignées d'environ soixante lieues vers KOrient , et qui prennent leur nom de^Ja principale , qu'on appelie communément l'île du Mofte. On:lni raconta que ces insulaires, quelque barbares qu'ils fussent , étaient baptisés la plupart; mais que èa foi avait été abolie chez eux presque au môme temps qu'elle y avait été introduite; et voici ce qu'on lui dit là-dessus.

iies'habîianisde Momoya, qui est ape ville de l'île du

LITIB TlOintalB. ' ÉM

More, ne voulurent point embrasser la secte de Mahomet, lorsque tous les villages «rconvoisins Tembratsè* rent : et le prince ou le seigneur de la villef, qui aima mieux demeurer idolâtre ^e de devenir mahoméian ^ étant molesté par les Sarrasins , eut recours au gouverneur de Ternate , qui était Tristan d'Atayde-, et pnMnit que lui et ses vassaux se feraient chrétiens , pourvu que les Portugais voulussent les protéger. A tayde reçut m bien les propositions du prince de Momoya -, que le prince alla lui-même à Ternate pour y être baptisé, et qa*il prit au baptême le nom de Jean , h l'honneur âe Jean III, roi de Portugal, fin s'en retournaoi à'Mo-» moya, il emmena avec lui un prêtre portugais, aomoié Simon Vaz , qui convertit plusieurs idolâtres,' Comme le nombre des chrétiens croissait tous les jours de pl«s en plus , un autre prêtre , nommé François Alvaree s vint seconder Vaz , et tous deux travaillèrent ensemble si utilement , que tout le peuple de Momoyai renonça k i'idolàtrie et professa le chnistianisme.

Cependaul les soldats portugais que le gouverneur de Ternate leur avait promis, arrîvërenl pour défendre la ville contre les entreprises des mahométaus ; mats les cruaotés qne le gouverneur exerça h Ternate sur la mère <]e Caeit Aério , fils bâtard du roi Bôlelfe , irrita tellement les princes et les peuples d'alentour, qu'ils conspirèrent la mort de tous les Portugais qui se trouvèrent en ces quartiers là. I^es babicants de Momoya , naturellement volages et cniels , commencèrent le massacre parle meurtre de SimcHi Vaz, Wur premier. pasteur , et ils auraient tué Alvarez , si , étant poursuivi à coups de flèches sur le rivage de la mer ptir ces barbares chrétiens , il n'y eût trouvé une barque , dans laquelle H se sauva tout blessé.

Les Sarrasins profitèrent de ce désordre, et , s'élant l^dus maîtres de Momoya , irent changer de religion à toute la ville. 11 n'y eut que le prince Jeanqui deiDeora ferme en sa foi , malgré les menaces et les- mauvais traitements qu'on lui ftl. Peu de temps après*, Antoine Galvap, ce portugais si illustre pour sa prudence, pour sa valeur et pour sa piété, ayanvsuucédé i Tristan d'Atayde dans le gouvernement de Ternate ,

f 30 VIK DB flàlNT FBANÇ0I8 XATIBB.

envoya à l'île du More un prêtre fort zélé et fort babîle , qui ramena les esprits au christianîsnie , et qui ruina les affaires des infidèles ; mais ce prêtre ne séjourna pas longtemps dups Tîle, et le peuple, privé de tout secours spirituel , retourna aussitôt , par son inconstance naturelle , à sa première barbarie.

C'est rétat où était lllé du More , lorsqu'on en parla au père Xavier , et c'est aussi ce qui le détermina à y aller prêcher l'Evangile, après avoir été trois mois â Ternate* Dès que l'on sut son dessein , l'on mit tout en ûtiivre pour le rompre. Ses amis lui dirent d'abord que c'était »n pays également affreux et stérile, maudit en quelque façon de la nature , et plus propre à des bêtes qu'à des hommes ; que l'air y était si grossier et si malsain , que les étrangers ne pouvaient y vivre ; que les montagnes y vomissaient continueltement des lourbftlions de flammes et de cendres , et que la terre y était souvent agitée par des tremblemeats horribles.

On lui dit, de plus, que les gens du pays surpassaient en cruauté et en perfidie tous les barbares du monde; que le christianisme n'avait point adouci leurs nUBurs; qu'ils s'empoisonnaient les uns les autres ; qu'ils se nourrisftaient de chair humaine ; et que , quand quelqu'un de leur famille venait à mourir, ils lui coupaient les pieds et les mains , dont il se faisaient un mets délicat; que leur inhumanité allait si loin, que, lorsqu'ils voulaient faire un festin superbe , ils priaient un de tours amis de leur prêter son père, déjà vieux, pour le donnera manger aux conviés, avec promesse de loi rendre la pareille en une semblable occasion.

> Les Portugais et les Indiens , qui aimaient Xavier, ajoutaient qiie si ces- sauvages n'épargnaient pas leurs compatriotes et leurs parents, que ne feraient-ils point à un étranger et à un inconnu? Qu*il fallait les faire hommes avant que de les faire chrétiens ; et comment il imprimerait les principes de la foi divine dans des cœors qui n'avaient aucun sentiment d'humanité? Qui l»i' servirait de guide dans ces épaisses forêts où la plupart se reliraient comme des bêtes sajivages? Quand ir aurait assez de bonhewr pour les apprivoiser, et même* pour les ^xmvertir^ eombieii cela durerait-il?

LITES TBOISlftME. 131

tout au plus tant qu'il vivrait avec eux ; qu'après lui il ne se trouverait personne qui voulût s^exposer à une mort certaine , et que le sang de Simon Vaz fumait encore ; qu'il y avait une infinité d'autres lies qui n'avaient jamais entendu parler de Jésus-Christ, et qui étaient bien plus disposées à recevoir l'Evangile.

Ces raisons furent accompagnées de prières et de larmes; mais elles furent inutiles , et Xavier ne changea pas de pensée* Ses amis voyant qu'ils ne pouvaient rien gagner sur lui par douceur, eurent recours en quelque sorte à la force, jusqu'à obliger le gouverneur de Ternate de faire une ordonnance , par laquelle il fut défendu , sous des peines rigoureuses , qu'aucun maître de vaisseau conduisît le père François vers l'île dn More.

Xavier ressentit alors ce qui se faisait contre lui , et ne put s'empêcher de se plaindre publiquement du procédé de ses amis. Eh! qui sont ces gens, disait-il , qui mettent des bornes à la puissance de Dieu , et qui ont de si petites idées de la grâce du Sauveur? Y a-t-il donc des eoBurs assez durs pour résister à la vertu du Très- Hofit, quand il lui plait de les amollir et de les changer ; à cette vertu également douce et forte, qui fait fleurir les troncs secs , et qui peut faire naître du sein des pierres des enfants d'Abraham? Quoi! celui qui a soumis le monde entier à l'empire de la croix par le ministère des Ap&tres, ne pourrait pas y soumettre un petit endroit de la terre! Les seules îles du More n'auraient point de part au bienfait de la rédemption! Et, quand Jésus- Christ a offert toutes les nations au Père éternel, comme son héritage , ea peupks auraient été exceptés ! Ils sont très barbares et très brutaux, je l'avoue ; qu'ils le soient encore plus qu'ils ne le sont : 'c'est parce que je ne puis rien de moifnême, que J'espère davantage d'eux. Je puis tout en celui gui me fortifie, et de qui seul vient la force des ouvtiers étangéliques.

Il ajouta que les autres nations , moins sauvages et moinsculiîvées, ne manqueraient point de prédicateurs; que celle-ci était pour lui , puisque personne n'en voulait. Ensuite, se laissant emporter à une sainte colère : Si ces îles, poursuivit-il, avaient des bois odoriférants et

des mineê d'or. Us chrétiens auraient le courage d'y aller , et tous les dangers du inonde ne les épouvanteraient pas : ils sont lâches et timides, parce fu'il n'y a là que des âmes â gagner ^ et faut- il donc que la charité soit moins hardie et moins généreuse que f avarice ? Ils me ferotU mourir, dites-vous, par le fer ou par le poison. Cette grâce n'est pas pour un pécheur comme moi ; mais j'ose bien vous dire que quelque tourment et quelque mort qu'ils me préparent, j^ suis prêt â en souffrir mille fois davantage pour le satut d'une seule âme. Peut-être que si je mourtUs de leur main , ils adoreraient tous Jésus- Christ ; car enfin ^ depuis les premiers siècles de l'Eglise, la semence de l'Evangile a plus fructifié dans les terres incultes du paganisme • par le sang des martyrs que par les sueurs des missionnaires.

Il acheva son discours eu disant qu'il n'y avait rien à craindre dans son entreprise; qne Dieu l'appelait aux Iles du More, et que les hommes ne l'empêcheraient pas^ suivre la voix de Dieu. Tout ce qu'il dit ût tant d'impression sur les esprits, que non seulement l'ordonnance faite contre lui fut cassée, mais que plusieurs s'offrirent de l'accompagner au travers de (ous les périls dont ils l'avaient menacé.

S'étant ainsi dégagé de tout ce qui pouvait lui faire obstacle, il s'embarqua avec quelques-uns de ses amis parmi les larmes du peuple, qui vint le conduire sur le rivage comme ne devant le revoir jamais. Avant qu'on mtt à la voile, il écrivit aux Pèi*es de la Compagnie qui étaient à Rome, pour leur donner avis de son voyage.

n Le pays où je vais, dit-il dans ses lettres, est plein » de périls et trvès funeste aux étrangers , par la bar- » barie des habitants et par l'usage de divers poisons » qu'ils mêlent dans le breuvage et dans les viandes, » et c'est ce qui a empêché des prêtres d'aller les ins- » traire. Pour moi , considérant leur extrême néces- » siié, et le devoir de mon ministère qui m'oblige » d'affranchir les âmes de la mort éternelle aux dépens » mésùB de ma vie, j'ai résolu de hasarder tout pour y> le salut de ces peuples. Tonte mon espérance est en » Dieu, et tout mon désir est d'obéir, autant quil sera » en moi , à la parole de Jésus-Qirist : Qm voudra

•LITRB TROlSliOlC. 138

» sauver «on âme la perdra ; et gui la perdra pour » l'amour de moi , la trouvera,

Tf* Croyez-moi , mes irès chers frère&, quoique celte » maxime évangélique soit en général aisée à eu-* n tendre ^ qaaod le temps de la pratique est venu et M qu'il s'agit de mourir pour Dieu, toute claire qu'elle » est , elle devient très obscure ; tellemeBt que celiiir » là seul en a l'intelligence , à qui Dieu la donne par » sa miséricorde ; car c'est alors qu'il paraît combien » la nature humaine est faible ef fragile.

* Plusieurs personnes qui m'aiment ici tendrement, » ont fait tout ce qu elles ont pu pour me détourner ée » ce voyage, et, voyant q»e je ne me rendais ni à » leurs prières ni à leurs larmes , elles ont voulu me » donner des contre- poisons ; mais je n'ai eu garde «» d'en prendre aucun , de peur qu'en me chargeant * du remède je ne vinsse à craindre le mal , et parce » qu*ayant mis ma vie entre les mains de la Provi* » dence, je n'avais besoin de nul préservatif contre la » mort; car il me semble que plus j'aurais de ces ^ remèdes moins j'aurais de confiance en Dieu, y»

Ils partirent avec un vent favorable, et iU avaient déjà fait cent quatre vingt milles, lorsque Xavier, jetant tout à coup un profond soupir, s'écria : Ahl Jétus, lee pauvres gens qu'on massacre I Disant ces pa-^ rôles, et les répétant plusieurs fois, il avait le visagje et les yeux tournés vers un certain endroit de la mer. Les lAatelots et les passagers recoururent aussitôt , et lui demandèi*ent de quel massacre il parlait; parce qoe , pour eux , ils ne voyaient rien ; mais le Saint était ravi en esprit, et, dans ce ravissement, Dieu lui faisait voir un triste spectacle.

Il ne Alt pas plutôt mvenu à lui , qu'ils continuèrent àt l'ioterroger sur le sujet de ses cris et de ses soupirs ^ mais, tout honteux des paroles qui lui étaient éc^ppées durant son extase , il ne voulut plus rien dire, et s'alla cacher pour faire oraison. Ils ne furent pas longtemps sans voir de leurs propres yeux ce qu'ils n'avaient pu tirer de sa bouche. Ayant mouillé à une île , jls trou-' vèrent sur le rivage les corps de huit Portugais encore toat smgbmts , et ils comprirent que c'étaient ces mal*

134 VIE DB. flftlNT VRANÇOta lAVIBR.

heureusqiH^avaieQtatUrélaconipassiondusaifithoRiine. Ils les enterrèrent au même lieu , et dressèrent unecroix sur leur sépulture ; après ils poursuivirent leur voyage, et gagnèrent en peu de temps Tile du More.

Dès qu'ils eurent mis pied à terre , Xavier alla droit au premier village. La plupart, des habitants étaient baptisés ; mais il ne leur restaitrqu*une idée confuse de leur baptême , et leur religion n*était qu'un mélange de mabométîsme et d'idoiatrie.

Les barbares, à la tue des étrangers, prirent lafuite, s'imaginantqa'on venait venger ia ntort des Portugais qlHi avaient été massacrés dans l'île les années précédentes. Il les poursuivit jusque dans leurs bois, et son visage plein de douceur leur fitjuger que ce n'était pas un. ennemi qui venait à eux. Il leur déclara lui-même le motif de sa venue , et leur parla inalayais ; car quoiqu'il y eût dans l'île du More une telle diversité de langage que des gens éloignés seulement de trois lieues ne s'entendaient pas, la langue de Malaca y avait cours.

Tout farouches et tout féroces qu'étaient ces insulaires, ils ne furent pas à l'épreuve des manières aimables de Xavier; il les ramena au village en leur faisant des caresses, et il commença par chanter tout haut la doctrine chrétienne dans les rues. Il la leur expliquait après, et d'une façon si proportionnée à leur barbarie, qu'ils concevaient tout parfaitement.

Par ce moyen , il fit revenir à la foi les chrétiens qui l'avaient quittée , et y attira les infidèles qui ne l'avaient point voulu embrasser lorsque Simon Vaz et François Alvarez la leur annoncèrent. Il n'y eut ni ville ni bourg qne Xavier ne visitât , et où les infidèles ne plantassent des croix et ne bâtissent des églises. La ville de Tolo, qui était la principale de Tîle , «t où Ton comptait vingtcinq mille âmes, fut entièrement convertie avec celle de Momoya.

Ainsi l'ile du More devint, pour le saint Apôtre « l'tie delà divine Espérance , comme il voulait qu'elle fût nommée, et parce qu'on ne devait y attendre que ce que Dieu y faisait lui-même d'une manière miraculeuse, et parce que les fruits de ses travaux surpassèrent les espérances qu'il en avait conçues , lorsque ses s^mis de

LItM tROISlilIfi. iM

Teroate voulureDl lui faire craindre rinutililé de son voyage.

Poar enguger ces néophyte» grossiers à vivre bien chrétiennement , il les menaçait des supplices éternels , eiieurfàisaitentendreceque c'était que Tenfer, parles' objets effroyables qu'ils avalent devant les yeux ; car il les menait quelquefois jusque sur le bord de ces gouftres , d'où des masses de pierres toutes brûlantes s'élançaient en Tair comme des boulets de canon ; et à la vue des flammes mêlées d^une noire fumée qui obscurcissiHt le jour, il leur expliquait les peines qui étaient préparées dans un abime de feu , non seulement aux idolâtres et aux mahométans , mais aux fidèles qui ne vivaient pas selon leur créance. Il leur disait même que iesouverturesdecesmontagnesardentesétaientdessou^ piraux de l'enfer; et voici ses propres paroles tirées d'une lettre qu'il écrivit là -dessus à ses frères de Rome : " Il semble que Dieu ait voulu , en quelque façon, dé- » couvrir lui-même le lieu des damnés à des gens qui » n'en avaient aucune connaissance d'ailleurs. »

Durant les grands tremblements de terre, et lorsqu'on Q'étaii en sûreté nulle part , ni dans les maisons, ni à )a campagne , il les exhortait à la pénitence , et leur déclarait que ces accidents extraordinaires étaient causés, non par les âmes des morts cachées sous la terre , ainsi <|u'ils pensaient , mais par les démons qui ne voulaient que leur perte, ou par la main toute-puissante de Dieu, qui rendait les causes naturelles plus actives , pour im primer plus profondément dans leurs cœurs la crainte àe sa justice et d^ sa colère.

Un des plus étranges tremblements de terre fut celui qui arriva leî9 septembre. Ce jour-là , qui est consacré à rhonqeur de saint Michel , les chrétiens étaient assemblés en très grand nombre, et le Père disait la messe: 3u milieu du sacrifice ,. la terre fut agitée de si violentes secousses, que tout le peuple sortit en désordre de l'église. Le Père craignit que l'autel ne se renversât : il ne le quitta pourtant point , et acheva de célébrer les sacrés mystères, dans la pensée qu'il eut, comme il dit luiméo^e, que le bienheureux archange chassait alors au fond de l'enfer les démons de l'île , et que ces esprits

Id6 VIE DB SAINT rVANÇOlS XAVIfin.

infernaux faisaient tont ce bruit par le ressestiment qu'ils avaient de se voir bannis d*un lien 'où ils dominaient depuis tant de siècles.

La fermeté du père Xavier donna de l'élonnement aux barbares ^ et leur fit comprendre qu'un homme qui demeurait immobile , tandis que les rochers et les moatajg^ites tremblaient, avait quelque chose de divin. La haute idée que la plupart conçurent de lui, le rendit absolument maître d'eux ; il en fafsait tout ce qu'il voulait, et , avec le secours de la grâce qui opérait dans leurs âmes pendant qu'il agissait au dehors, il les changea tellement, que ceux qui, pour le regard des mœurs, étaient semblables aux loups et aux tigres, devinrent traitables, doux et innocents comme des agneaux.

Il y en eut néanmoins quelques-uns qui ne se défirent pas loutà-fait de leur férocité naturelle, ou pour marque que la grâce divine, quelque puissante qu'elle soit, ne fait pas tout dans l'homme elle seule, ou poor l'épreuve de la patience du Saint. Les plus rebelles à Tesprit de Dieu furent les Javares , gens farouches et inhumains, qui n'habitent que des cavernes et ne vivent que dans les forêts. Non contents de ne pas suivre les instrnctions de Xavier, ils lui dressèrent diverses embûches ; et, un jour qu'il leur expliquait la morale de l'Evangile sur le bord d'une rivière, irrités du zèle avec lequel il condamnait leurs mœurs corrompues ^ Hs se mirent à lui jeter des pierres pour le tuer.

Les barbares étaient d'un côté et te fleuve de l'antre, large'et profond , de sorte qu'il était impossible à Xavier de se dérober aux coups de ses ennemis ; mais ri^i n'est impossible à un homme que le Ciel protège : il y avait sur le rivage une grosse poutre ; le Saint la pousse sans peine dans l'eau, et s*étant mis dessus, il est porté en un instant à l'autre bord , où les pierres ne pouvaient l'atteindre.

Au reste il souffrit, dans un pays si sauvage et si stérile, tout cequ'on peut imaginerde misères, la faim, la soif, la nudité ; mais les consolations qu'il reçut d'en haut lui adoucirent bien toutes ces fatigues , et on en peut juger par une lettre adressée au père Ignace; car, après lui avoir fait une fidèle peinture du pays : « Je

LIVRK TBOMifeMK. 437

i>. VOUS ai ^poséUHil cela, dU-il , afin que voas oom- » preniez quel est Texcès des douceurs célestes que Ton » goule ici. Les périls auxquels on s*expose et les iran vaux qu'on en ir^rend pour le» intérêts de Dieu seul , » sont des sources lnéf>uisabtes de joies spirituelles ; en » sorte que ces îles , où tout manque , sont toutes pro- » près à faire perdre la vue par Tabondance des lar* » mes qui. coulent sans cesse des yeux. Pour moi , je ne » me souviens pas d'avoir jamais goûté tant de délices » inlérienres ; et ces consolations de Tàme sont si pu- » res , si exquises et si continuelles , qu'elles ôtent le » sentinaent des peines du corps, p -

Xavier demeura trois mois dans Tîle du More , après quoi il reprit le chemin des Moluques pour repasser ù Goa , non seulement afin d'en tirer des missionnaires qui prissent soin de la nouvelle chrétienté qu'il avait fondée en toutes ces îles et qu*il ne pouvait pas maintenir tout seul ,«maisaussi afin de pourvoir aux affaires de la Compagnie, qui se multipliait de jour en jour dans le Nouveau-Monde.

Etant arrivé à Temate, il se logea près d'une chapelle qui était proche du port, et qui se nommait pour cela Notre»Dauie-du Port. Il ne pensait être là que fort peu de jours , et jusqu'à ce que le navire , qui devait faire voile vers Malaca , fût près de partir. Les chrétiens, d'autant plus aises dele revoir qu'ils croyaient l'avoir perdu pour jamais , le conjurèrent de séjourner plus longtemps avec eux , puisque le carême approchait, et qu'aussi bien il lui faudrait attendre tout ce temps-Là « en l'île d'Amboine, la saison propre pour naviguer du côté de Malaca. Le capitaine de la forteresse de Teroate et les confrères de la Miséricorde s'obligèrent de le faire conduire à Amln^ne avant que les navires en partissent. Xavier ne put refuser des gens qui lui faisaient des propositions si raisonnables , et qui ne voulaient le retenir qu'afin de profiter de sa prâence pour le salut de leurs &mes»

Il passa donc encore près de trois mois à Ternate , entendant les confessions jour et nuit ; prèchanc les jours de fêtes deux fois, selon sa coutume , le matin atu Portugais ^ et. le soir aux insulaires nouvellement

convertis; faisant le catéchume aux enfants tovs les jours de la semaine , hors le mercredi et le vendredi , qu'il destina à instruire en particulier les femmes des Portugais : car voyant que ces femmes, nées toutes oa païennes ou mahométanes , et qui n'avaient reçu le baptême que pour épouser des chrétiens, n'étaient pas capables de tirer du fruit des sermons communs, faute d'une connaissance suffisante des mystères et des maximes du christianisme, il entreprit de leur expliquer les articles de la foi , les commandements de Dieu et les autres points de la morale chrétienne. Le temps du carême se passa en des exercices ccmtinuels de piété et de pénitence qui servirent de dispositions h la communion pascale. Tout le monde s'approcha de la sainte table , et célébra la fête avec un renouvellement de ferveur qui tenait quelque chose de l'esprit des premiers siècles de l'Eglise.

Mais le principal emploi du père Xavier fut de poursuivre la conversion du roi de Ternate , qu'on nomme communément roi des Moluques. Ce prince sarrasin, nommé Cacil Âério , était fils du roi Boleïfe et d'une concubine mnhométane ennemie des Portugais , que Tristan d'Atayde , gouverneur de Ternnte et prédécesseur d'Antoine Galvan , fit jeter par les fenêtres pour se venger d'elle. Un traitement si indigne et si cruel ne manqua pas d'irriter Cacil ; mais comme il craignait la puissance de ceux dont il avait droit de se plaindre , et que la mort violente de ses frères lui rendait tout suspect , bien loin d'éclater , il ne se plaignit pas seulement. Les Portugais se défièrent desn modération et de son silence ; et , selon la maxime de ces politiques qui veulent que ceux qui offensent ne pardonnent point, ils le traitèrent , dans la suite , de rebelle et d'ennemi , sur de très légères conjectures. Jordan de Freïtas, qui était alors capitaine de la forteresse de Ternate, homme aussi emporté et aussi imprudent que Galvan était modéré et sage ,. se saisit de h\ personne du prince , le dépouilla des ornements de sa dignité royale , et l'envoya prisonnier à Goa , l'an 1546 , avec la flotte espagnole dont nous avons parlé.

La cause ayant été examinée dans le souverain tri-

LiTftB Tftoisrjsife. 139

bunai de Goa , ob oe trouva rien à condamner , que l'injDstiee de Freïtas. Cacîl fui déclaré innocent , et le nouveau vice-roi des Indes , Jean de Castro , le renvoya à Ternate , avec oinlre aux Portugais de le remettre sur le trône, et de lui rendre d'autant plus d'honneurs qu*on lui avait fait plus d'outrages. Pour Freïtas^ il ' perdit son gouvernement , et étant rappelé à Goa , il y fut mis en prison comme un criminel d'état.

Le roi de Ternate venait d'être rélabli , lorsque Xavier arriva dans l'île pour la seconde fois. Le roi Tabarigîa , fils de Boleïfe et frère de Cactl , avait eu la même aventure peu d'années auparavant. Ayant été accusé de félonie , et justifié à Goa , où il était prisonnier , il fut aussi renvoyé dans son royaume avec un équipage superbe ; et l'équité des chrétiens le toucha si fort qu'il se convertit avant sou départ.

Xavier espéra que l'exemple de Tabartgia ferait im* pression sur l'esprit de Cacil , au moins après son rétablissement , pour peu qu'on prît soin de l'attirer au christianisme , et les espérances du Saint ne furent pas d*abord mal fondées ; car le roi barbare le reçut très civilement , et s'affectionna si fort à lui , qu'il ne pouvait se passer de sa compagnie. Il l'écoutaii parler de Dieu des heures entières , et il y avait beaucoup d'apparence qu'il renoncerait au mahométisme.

Mais^ les engagements de la chair sont un obstacle invincible à la grâce du baptême. Outre un nombre presque infini de concubines , le roi de Ternate tenait cent femmes dans son palais , qui avaient le nom et la qualité d'épouses. Se réduire à une était pour lui quelque chose de trop dur ; et quand le Père tâchait de lui persuader que la loi divine demandait cela absolument, il raisonnait de son côté selon les principes de sa secte , et rafiinait de la sorte : Le Dieu des chrétiens et dê$ Sarrasins est un même Dieu ; pourquoi danc obliger ks chrétiens à n'avoir qu'une femme , si Dieu permet aux Sarrasins if 'en avoir plusieurs ?

Il changeait néanmoins de langage quelquefois , et disait qu'il ne voulait pas perdre , pour si peu de chose, oi son âme , ni la bienveillance du père François. Ne pouvant enfin se renfermer dans les bornes de la pureté

140 V» DK BAtMT VRANCOIS XAVtBl.

chrétienne , ni accorder la loi de Jésas-Cbrist avec c^e de Mabomei, il demeura toujours attaché à ses plaisirs et à ses erreurs. Il promit seulement, sur sa parole royale , que si les Portugais voulaient donner à un de ses fils rinvestiture du royaume des îles du More , il le ferait baptiser.

Le père Xavier obtint du vice-roi des Indes ce <|tte souhaitait le roi de Ternate ; mais le barbare , bien loin de tenir sa promesse, commença dès-lors une cruelle persécution contre les chrétiens ses vassaux ; et les premiers coups tombèrent sur la reine JNéachile, qai fut dépouillée de ses terres , et réduite h vivre , le reste de ses jours , en uue extrême pauvreté. Sa foi la soutint dans ses nouvelles disgrâces ; et le père Xavier , qui l'avait baptisée, lui fit si bien concevoir quel bonhear c'était de perdre tout pour gagner Jésus-Christ , qu'elle remerciait Dieu sans cesse du renversement entier de sa fortune.

Cependant les travaux du Saint ne furent pas tout-àfait inutiles à la cour du roi de Ternate : il y convertit plusieurs personnes du sang royal , et entre autres deih soeurs du prince, qui préférèrent la qualité de chrétiennes et d'épouses de Jésus-Christ aux couronnes qu'on leur destinait, et qui aimèrent mieux essayer les mauvais traitements dé leur frère que de renoncer à leur foi.

Xavier , voyant que le temps de son départ approchait , composa , en langue malayai^e , une instruction assez ample touchant la créance et la morale du christianisme. Il donna au peuple de Ternate cette instruction écrite de sa propre main , afin qu'elle tînt sa place en son absence. On en fit diverses copies qui se répandirent par toutes les ties d*alentour , et qui coururent même tout l'Orient. On la lisait les jours de fêtes dans les assemblées publiques , et les fidèles l'écoutaient comme sortant de la bouche du saint apôtre.

Outre cela , il choisit des jeunes gens vertueux pour compagnons de son voyage de Goa , dans le dessein de les faire élever au collège de la Compagnie , et de les renvoyer après aux Moluques pour y enseigner euxmêmes la foi. Les choses étant ainsi disposées ^ et la

LITRE TROISliniB. 141

caracore qui le devait porter à Amboine étant toute prêter H eut la pensée de partir la nuit, et le plus secrètement qu'il serait possible, pour ne pas contirister les Ternatins , qui ne pouvaient ouïr parler de son départ sans en témoigner une douleur très sensible; mais, quelques précautions qu*ll prît , il ne put se dérober à eux : ils le suivirent en foule sur le rivage , hommes , femmes, enfants , et ris s*assemb!èrent autour de lui , regrettant sa perte , lui demandant sa bénédiction , et le conjurant les larmes aux yeux , puisqu'il voulait ubsoluofient s'en aller, de revenir tout le plus tôt qu'il pourrait.

Le saint homme n'eut pas la force de recevoir des adieux si tendres sans être attendri lui-même : ses entrailles s'émurent sur son cher tronpeau , et , voyant l'attachement que les Ternatins avaient pour lui , il eut peur que son éloignement ne nuisît à leur salut. S'étani néanmoins rassuré par la vue des ordres de Dieu, qui l'appelaient ailleurs, il leur recommanda de s'assembler tous chaque jour , en une certaine église, pour répéter la doctrine chrétienne et pour s'exciter les uns les autres à la vertu. H chargea les nouveaux fidèles d^apprendre par eœur rexplication du Symbole des Apôtres , qu'il leuravait laissée pBV éciit. Mais ce qui le consola davantage , c'est qu'un prêtre , qui était présent , lui promit de donner tous les jours deux heures à l'instruction du peufMe , et d'entretenir , une fois la semaine, les femmes des Portugais sur les articles de la foi et sur Tusage des sacrements.

Après ces dernières paroles , le père François se sépara de ses enfants bien-aimés en Jéstts-Christ , et on mit aussitôt à la voile : dans le même temps, il s'éleva un grand cri de dessus le rivage , et ce dernier adieu toucha jusqu'au vif le cœur de Xavier.

Ayant gagné le port d'Amboine, il trouva quatre navires portugais où il n'y avait que des soldats et des matelots, gens mal instruits des obligations du christianisme et peu accoutumés à s'en acquitter, dans le mouvement œntinuel où ils sont. Pour les faire profiter du repos qu'ils avaient alors, il dressa au bord de la mer une petite chapelle , où il leur parlait ,' tantôt en

142 VIE DE 8ÉIMT FRAKÇOIS XAVIER.

particulier, tantôt en commun, de leur sahit étemel. Les discours du Saint gagnèrent à Dieu les plus débauchés ; et un soldat , qui avait été fort libertin toute sa vie, mourut avec des marques si visibles d'une contrition parfaite, qu'étant expiré, on entendit dire au père Xavier : Dieu soit béni de ce qu'il m* a conduit id pour le salut de cette âme ; ce qui fit croire que Dieu l'avait éclairé là-dessus.

Il vit là encore, par une lumière d'en haut, l'extrémité où était un homme de Temate, qu'il avait laissé saio et vigoureux ; car, préchant un jour, il interrompit son discours pour dire à ses auditeurs : Recommaràez à Pieu Jacques Gilles y qui est maintenant d l'agonie. La nouvelle de la mort vint bientôt après , et vérifia entièrement la parole de Xavier.

Ces quatre navires ne furent que vingt jours à Aidboine ; ils levèrent ensuite l'ancre pour prendre la route de Malaca. Les gens du navire de trafic qui était le mieux équipé et le plus fort , invitèrent le saint hointne à s'embarquer avec eux ; mais il ne voulut pas , par l'horreurqu'il eut d'un vaisseau où il s'était commis des péchés énormes ; et se tournant vers Gonzaive Femandez : Ce navire, dit- il, aura d essuyer un ijrand péril : Dieu vous en délivre ' La prédiction et le souhait de Xavier s'accomplirent ; car le vaisseau , au passage dn détroit de Saban , donna avec impétuosité dans un écueil couvert , où les ferrements du gouvernail se rompirent, et peu s'en falkfit que tout le corps do navire ne se brisât ; mais on échappa à ce danger, et le reste du voyage fut heureux.

Le Père, étant demeuré encore quelques jours dans l'Ile , visita les sept villages chrétiens qui y étaient , fit planter partout des croix pour laconsolaiioh des fidèles. Une de ces croix devint fort célèbre dans la suite, par un illustre miracle dont tout le pays fut témoin.

La sécheresse était extrême , et ^n craignait une stérilité générale. Certaines femmes, qui étaient accoutumées, avant* leur baptême , à jeter des sorts pour faire pleuvoir, s'étant assemblées autour d'une idole ^ adorèrent le démon et firent toutes les cérémonies de l'encbantement ; mais leur sacrilège ne produisit rien. Uoe

LIYBB TROISlftlfB. 148

cbrétieDoe servante , sachant ce qui se passait , y courai ; et après avoir repris aigrement ces femmes impies : Comme H, dit- elle, ayant une croix tout proche d'ici, noutn'among pas à qui recourir, et que U saint Père m WMs eût pas promis que tout ce que nous demanderions au pied de la croix nous serait accordé infailliblement ! Elle coodoit ensuite ces autres femmes vers le bord d'une rivière ou Xavier avait planté la croix de sa main, el, se prosternant avec elles devant le signe sacré du salut, elle prie Jésus-Christ de leur donner de l'eau , à la honte de l'idole : an même moment , les nuées se formèrent de tous côtés , et la pluie tomba en abondance. Alors toutes ensemble courent au pagode, le renversent , le foulent aux pieds , et le vont jeter dans la rivière , avec ce mot de raillerie , que, n'ayant pu obtenir de lui une goutte d*eau , elles lui donnaient tout un fleuve.

Une foi si vive répondait aux espérances que le Saint avait conçues des fidèles d'Amboine. Il tes comparait quelquefois aux premiers chrétiens , et il croyait leur constance à l'épreuve delà cruauté des tyrans : aussi ne se trompa-t-il pas dans le jugement qu'il fit d'eux , et on vît ce qu'ils étaient lorsque les Javares, irrités de ce que ces insulaires avaient renoncé à la loi de Mahomet, vinrent fondre sur leur île.

Pendantquerarméesarrasinepillaitlepays, six cents chrétiens se retirèrent dans un château , où ils furent bientôt assiégés. Quoiqu'ils eussent toulà craindre pour eux de la fureur des barbares , ce qu'ils appréhendèrent uniquement fut que les ennemis de Jésus-Christ ne fissent ontcage à une croix qui était élevée au milieu du chûleau , et que le père François avait plantée de sa main. Pour empêcher donc qu'elle ne reçût aucune insulte, ils l'enveloppèrent d'un drap d'or et la cachèrent dans une fosse profonde.

Après avoir mis leur trésor en sûreté, ils ouvrirent les portes aux infidèles, qui , sachant ce qui s'était fait, coururent aussitôt chercher la croix , pour se venger sur elle dit mépris qu'on faisait de leur prophète; mais, ue l'ayant pu trouver, ils tournèrent toute leur rage contre ceux qui l'avaient cachée, et qui ne voulurent jamais dire où elle était.

La mort fut , ce semble , le moîadre des tourments que là plupart d'eux souffrirent. Les soldats mahoraétans coupaient à Tun une jambe ei à l'autre un bras, et arrachaient la langue à celui cl et les yeux à celui-là. Ces chrétiens moururent ainsi peu à peu , mais sans jeter un soupir ni sans faire paraître aucune faiblesse, tant ils étaient soutenus intérieurement par la grâce toute-puissante de Jésus-Christ, pour qui ils mouraient.

Xavier partit enfin d'Aroboine , et ce filt alors probablement , si nous considérons la suite de sa vie, qu'il eut occasion de faire le voyage de Macazar ; car, quoiqu'on n'ait pas su, au vrai , ni quand il alla dans cette grand île, ni tout le fruit qu'il y fit, on ne doute pas qu'il n'y ait été ; et nous avons sur cela , dans le procès de la canonisation , le témoignagejuridique d'une dame portugaise de Malaca , nommée Jeanne Melo , qui avait oui dire plusieurs fois à la princesse Eléonore, fille d'un roi de Macazar, que le saint apôtre avait baptisé le roi son père, le prince son frère et un très grand n<nnbre de leurs sujets.

Mais j quoi qu'il en âolt du temps auquel il fit ce voyage, il retourna à Malaca dans le mois de juillet de l'année 15A7.

LIVKE QUATBlfcMB. 14S

xn

M^IELIB (^ViiSaaiîlSUB^

Xavier rencontra à Malaca trots religieux de la Compagnie, qui allaient aux Moluques en verlu des lettres qu'il avait écrites. Ces missionnaires éiaieut Jean Beira, Nugnez Rîbera et Nicolas Nugnez , <\u\ n'était pas en core prêtre. Mansilla ne vint point , quelque ordre précis qu'il en eAt , parcç qu*i] aima mieux faire sa Yolonté en travaillant où il était , que celle de son supérieur eo quittant le travail qu'il avait entre les mains ; mais sa désobéissance lui coûta chec : Xavier le chassa de la Compagnie , jugeant qu'un mauvais religieux y serait plus préjudiciable qu'un bon ouvrier n'y serait utile.

Ces trois missionnaires , dont nous venons déparier , étaient venus au% Indes sur la flotte de don Ferez de Tavora , avecf sept autres enfants d'Ignace , dont une partie avait déjà passé au cap de Comoriu et k la o6te de la Pôcberie , pour cultiver cette chrétienté nouvelle qui était si chère au père François.

Comme les navires qui devaient faire voile aux Moloqnes ne furent prêts qu'à la fin d'août , Beira , Riberv et Nugnez jouirent un mois de la compagnie du père Xavier, et furent formés par Xavier même aux fonc* lions de la vie apostolique. Pour lui , il séjourna quatre mois à Malaca , en attendant un navire qui le conduisit à Goa , et , durant tout ce temps-là , il eut de quoi s'occuper au service du prochain.

Il avait amené d'Amboine son ancien compagnon Jean Deyro. Bien que Deyro fût attaché au Père, il n'était pas de la compagnie de Jésus pour les raisons que j'ai dites, et il ne mérita pas d'en être pour celles que je vais dire. De riches marchands lui ayant o£Eert une soHHne d'argent pour la subsistance du serviteur de Dieu , ii la prit sans loi en parler. Le Père , qui ne

146 VIE DE 9AIAT FRANÇOIS XAVIEB.

vivait que des aumônes qu'on lui faisait chaque jour, et qui haïssait Targent autant que son compagnon l'ui mait , regarda Faction de Deyro comme une injure faiie à la pauvreté évangélique ; et le ressentiment qu'il en eut lui fit oublier la douceur dont, il usait d'ordinaire envers les coupables. Non content de faire à Deyro une forte réprimande, il le confina en une petite île déserte peu éloignée du port , et lui ordonna non seulement d*y passer les jours en prières, mais d'y jeûner au pain ei à l'eau jusqu'à ce qu'il le rappelât lui-même. Deyro ^ dont l'esprit facile et volage n'avait pas plus de consistance dans le mal que dans le bien , obéît et vécut exactement suivant la méthode que le Saint lui avait prescrite.

Il eut la nuit une vision , ou en songe , on étant éveillé ; car il ne put rien décider là-dessus lorsqu'on fit des informations juridiques de la vie du père Xavier. Il lui semblait qu'il était ^ans une très belle église et qu'il voyait la Reine du ciel sur un trône tout brillant de pierreries :. le visage de la Vierge lui parut sévère; et, s'étant approché d'elle , il en fut rebuté comme un homme indigne de la compagnie de ton Fils ; elle se leva même de son trône pour sortir de l'église , et alors tout disparut.

Deyro , ayant été retiré de sa solitude quelque t^ps après , ne dit rien de sa vision au père Xavier à qui Dieu l'avait révélée ; il nia même hardimeot d'avoir vu ce que le Père lui raconta en détail. Xavier, méconlent plus que jamais du procédé de Deyro , ne voulut plus avoir de commerce avec un homnte qui était intéressé et qui n'était pas sincère. Il s'en défit donc ; noials auparavant il lui prédit que Dieu lui ferait la gr✠de changer d'inclination et de prendre un jour l'habit de saint François ; ce qui arriva si juste que , quand les Informations se firent aux Indes touchant les mœurs et les miracles de Xavier , Deyro portait l'habit de saint François, et vivait en bon religieux.

Après le départ des trois missionnaires qui allèrent aux Moluques , Xavier porta seul le faix du travail. L'idée qne les Portugais et les Indiens avaient de la sainteté du Père, faisait que chacun voulait traiter avec

LIYKB QCÀTRifcMB. 147

lui des affaires de sa ooascieuce. Comme H ne pooTait pas les éeouter tous , plusieurs étaient mécontents , et (ouriDuraient contre lai ; mais comme leur mécontente* meut et leurs murmures, ne venaient que d'un bon prlDcipe , il s'en consolait et s'en réjouissait même , bien loin de s'en offenser , ainsi qu'il dit expressément dans ses lettres. Son occupation ordinaire était de prêcher aux chrétiens et aux gentils , d'instruire et de baptiser les catéchumènes, d'enseigner la doctrine chrélienne aux enfants , de visiter les prisonniers et les malades , de réconcilier les. ennemis et de faire d'autres œuvres de charité.

Lorsque le Saint s'employait de la sorte , il arriva une chose qui augmenta fort sa réputation dans toutes les Indes. Pour entendre l'affaire dont il s'agit ^ il est besoin de la reprendre de plus haut.

Depuis que les Portugais eurent conquis Malaca , les l'Ois voisins devinrent jaloux delà puissance portugaise^ et entreprirent plusieurs fois de chasser des Indes une nation étrangère qui venait les braver chez eux. Ils mirent pour cela sur pied de grosses armées en diverses occasions; mais ils furent toujours malheureux , et apprirent , par leur expérience , que le nombre ne peut rien contre la valeur»

Ces disgrâces irritèrent le Soudan Alaradin , roi d'Achen , au lieu de l'abattre. Achen est le plus grand royaume de l'île de Sumatra , éloignée d'environ douze lieoes de la terre ferme où est Malaca. Ce prince était mahométan , implacable ennemi des chrétiens par sa religion, et des Portugais par l'intérêt de son Etat. IL o'osa pas néanmoins se jeter d'abord sur la forteresse de Malaca ; et toute sa fureur se réduisit à courir les côtes avec une puissante armée , pour rompre le trafic des Portugais et empêcher les secours qui leur venaient de l'Europe. Son dessein était d'attaquer la ville quand elle serait épuisée de vivres et d'hommes; mais , pour venir à bout de son entreprise , il avait besoin du pori qui était un peu au-dessus de Malaca , vers le septentrion, où sa flotte pût se retirer commodément ; il lui fallait aussi une forteresse pour se mettre à couvert des ennemis. Il s'assura doue du port, et donna ses ordres pour la construction d'une citadelle.

148 TÏE DB lAiNT TBAMÇOM XATIBft.

A l'égard des appréls de geerre, il ks lit si secrètelaent que les Portugais n'en eurent aucune nouvelle ni aucun soupçon. Cinq mille soldats , très expérimentés dans les batailles navales , furent choisis pour une si glorieuse expédition , et cinq cents d'entreeux , appelés Orobalons , étaient la fleur de la noblesse du royaume : aussi portaient-ils , pour marque de leur Illustre extraction, des bracelets d'or. Il y avait de plus im très grand nombre de janissaires aventuriers , venus depuis peu à la cour d'Acben et qui brûlaient d'envie de signaler leur courage contre les chrétiens.

La flotte montait k soixante gros navires , tons bien équipés et bien armés ^ sans compter les barques , les frégates et les brûlots. Elle était commandéie par le sarrasin Bajaja Scora , grand homme de guerre , et si fameux par ses beaux faits d'armes , que son prince l'avait honoré du titre de roi de Pédir , pour récompense de la prise de Malaca ^ avant même que la ville fAt assiégée.

On n'eut point d'autre nouvelle à Malaca de Taroiée des Achénois que celles qu'elle y apporta die-méme. Ils se présentèrent devant la place et entrèrent dans le port le 9 octobre de l'année 1547 , sur les deux henres du matin , résolus de donner l'assaut à la faveur des ténèbres. On commence par lâcher rariillerie et les brûlols contre les navires portugais ; ensuite les plus hardis , descendant à terre , courent sans nui ordre vers l'endroit de la muraille qu'ils croyaient être le pins faible, comblent une partie du fossé et montent impétueusement ù l'escalade.

ils trouvèrent plus de résistance qu'ils ne s'étaieDi Imaginé. Les soldats et les habitants de Malaca , que rartillerie et les hurlements des barbaresavaient eflArayés d'abord , animés au même moment par la nécessité de périr ou de se défendre , accoururent de leur côté sur le rempart, repoussèrent vigoureusement les assaillants , et les renversèrent de leurs échelles , en sorte que pas un n'entra dans la ville , et que plusieurs tombèrent morts dans le fossé. .

Scora se consola du mauvais succès de l'assaut par l'efiet des feux d'artifice et du canon. Tous les

LIYKB QUATIIÈXB. 149

navires qui étaient au port furent brûiés ou mis en désordre, et la pluie qui survint ne servit pas tant à éteindre Tembrasement, que le vent impétueux qui se leva contribua à l'allumer.

Les Achénois, tout fiers de cet incendie « parurent le matin sur leurs bords avec des bannières magnifiques, et jetèrent de grands cris, comme s'ils eussent été victorieux ; mais leur insulte dura peu , le canon de la forteresse les obligea de se retirer jusqu'à Tîle d*Upe. Cependant sept pauvi*es pécheurs, qui avaient passé la nuit à pécher et qui tiraient irers la ville, étant tombés en une embuscade des infidèles , furent priset menés an général : après leur avoir fait couper à tous les oreilles et le nez , il les renvoya avec une lettre qui s'adressait à don Francisque de Melo, gouverneur de Malaca, et qni était conçue en ces termes :

« Bajaja Soora, qui ai Thonneuf de porter dans des A vases d'or le riz du grand Soudan Alaradin, roi » d'Achen et des terres que lavent l'une et l'autre mer, » je t'avertis d'écrire à ton roi que je suis ici malgré lui, » jetant la terreur dans sa forteresse par mon fier ru- » gissement , et que j'y serai tant qu'il me plaira. J'ap- » pelle à témoin de ce que je dis non seulement la terre » et les nations qui l'habitent, mais tous les éléments » jusqu'au ciel de )a lune, et je leur déclare, par les » paroles de ma bouche, que ton roi est sans réputa- » tiod et sans valeur ; que ses étendards abattus ne » pourront jamais se relever sans la permission de celui » qui vient de le vaincre $ que, par la victoire que nous > avons remportée, mon roi a sous ses pieds la tête du ^ tien , qui , depuis ce jour-là , est son sujet et son es* » dave; et, afinquetucQnCessestoi*méme cette vérité, » je te défiye aq combat dans le Heu où je suis présen- » tement, si tu te sens assez de courage pour me ré- » sister. »

Quoiqiue la lettre de Soora fût ridicule et fanfaronne, selon le style des barbares , elle ne laissa pas d'embarrasser le gouverneur et les officiers de la forteresse ; car, comment accepter le défi sans navires , et comment le refuser avec honneur? On délibérait dans le conseil de guerre sur une affaire si importante et si délicate, lors

que le père Xavier arriva : il venait de dire la messe à Noire Dame-du-Mont , selon sa coutume. C'est une église bâtie sur une montagne proche de la ville , dédiée à la sainte Vierge. Don Francisque, qui l'avait envoyé quérir pour le consulter dans Tenribarras où il se trouvait , lui donna à lire la lettre du général des Âchénois, et lui en demanda son sentiment.

Le Saint, qui savait que le roi d'Achen pensait moins à chasser les Portugais de Malaca qu'à détruire le christianisme en tout l'Orient , ayant lu la lettre , éleva les yeux au ciel, et répondit sans hésiter qu'un tel affront ne devait pas se souffrir ; que l'honneur de la religion chrétienne y était encore plus intéressé que celui de la couronne de Portugal ; que si on dissimulait cette injure , quelle serait Taudace des ennemis , et que n'oseraient point, à leur exemple, les autres princes mahométans? enfin qu'il fallait accepter le défi , et faire voir aux infidèles que le Créateur du ciel et de la terre était plus puissant que leur roi Âlâradin.

Mais comment se mettre en mer, dit le gouverneur, et sur quels navires , puisque , de huit qui étaient au port, il ne reste que quatre corps de fustes tout rompus; et, quand on pourrait s'en servir^ que ferait cela contre une flotte si nombreuse?

Que les barbares aient encore plus de viaisseaux qik vous ne pensez, répondit Xavier, ne sommes^nous pas plus forts qu'eux ayant le Ciel de notre côté; etpoutmu' nous ne pas vaincre , si noua combattons au nom du Seigneur ?

Pas un n'osa contredire le saint homme , et tous allèrent ensemble à l'arsenal. On y trouva une barque assez bonne , de celles qu'on nomme catur , et sept vieilles fustes qui n'étaient guère propres qu'à brâler. Edouard Barretto , qui , par son office , avait soin des armements , fut chargé de faire raccommoder ces fustes en diligence ; mais il protesta qu'il ne le pouvait, qu'outre que les magasins du roi manquaient de tout ce qui était nécessaire pour radouber et pour équiper des vaisseaux , il n'y avait point d'argent dans les coffres de l'Espagne.

Le gouverneur, qui n'avait aucune ressource, cous-

LITHE QUATRifcHE. 1{H

meoçaît à perdre courage , lorsque Xavier va tout d'un coup, par uue certaine impétuosité d'esprit, embrasser, run après l'autre , sept capitaines dé navires qui étaient du conseil de guerre. Il les prie de partaf;er entre eux et de remeitre en état les sept fustes y il leur assigne même à chacun la sienne , sans attendre leur réponse. Les capitaines n'eurent garde de s'opposer à Xavier , ou plutôt à Dieu , qui tourna leur esprit du côté que le Saint voulait. Plus de cent ouvriers furent employés sur lechamp autour de chaque^ vaisseau , et en cinq jours les sept fustes se trouvèrent capables de combattre. Melo donna le Catur à Andro Toscan , homme de cœur et entendu au fait de la mer. Il distribua entre les sept capitaines cent quatre-vingts soldats bien choisis, et il nomma François Deza amiral de la flotte. Xavier voulait aller avec eux ; mais les ha bitants, qui croyaient tout perdu s'ils perdaient lePère, et qui n'espéraient de consolation que de lui , au cas que l'entreprise ne réussît pas , firent tant de bruit , qu'après une mûre délibération , il fut résolu qu'il ne sortirait point de la ville.

La veille de l'embarquement, ayant assemblé les soldats et les capitaines, il leur dit qu'il les accompagnerait en esprit, et que, tandis qu'ils chargeraient les Barbares, il lèverait les mains au ciel ; qu'ils combatisseni vaillamment , dans l'espérance d'une gloire non vaine et périssable, mais solide et immortelle; qu'au fort du combat ils envisageassent Jésus- Christ cruciflé, dont ils soutenaient la querelle , et qu'à la vue de ses plaies ils ne craignissent ni les blessures ni la mort , trop heureux s'ils pouvaient lui rendre vie pour vie.

Ces paroles leur inspirèrent des sentiments si chrétiens et si généreux , que tons , d'une commune voix , jurèrent tout haut qu'ilis combattraient les infidèles jus qu'à la dernière goutte de leur sang. Ce jurement solennel toucha Xavier , et lui tira les larmes des yeux; il donna sa bénédiction à toute la troupe , et , pour l'encourager davantage , il la nomma la bande de soldats de Jésus^Christ , ensuite il entendit leurs confessions et les communia de sa main.

Jls s'embarquèrent le jour suivant avec une allégresse

qui leur répondait, en quelque façon , de la victoire; mais leur joie ne dura presque qu'un moment : à peine eut-on levé Tancre , que Tamiral s'enir'ouvrit et enfonça tout à coup y sans qu^on pùtsauver que les hommes qui étaient dedans.

Tout le peuple, que rembarquement de la flotte avait attiré sur le rivage, etqui vit périr le navire à ses yeux, prit de là un mauvais augure de l'expédition , et ne put s*empécber de murmurer contre le père François, qui en était Tauteur; il jeta même de grands cris pour rappeler les autres vaisseaux. Le gouverneur, voyant la populace si émue, et craignant que ces premiers mouvements n*eussent des suites fâcheuses , envoya quérir promptement le Père, Celui qui fut député trouva Xavier à Tautel , dans Téglise de Notre-Dame-du-Mont, sur le point de consommer la sainte hostie; il approcha comme pour lui parlera Toreille, mais le Père le fit retirer, et lui imposa silence de la main.

Dès que la messe fut achevée : Retournez vous-en, ditXavier à rhomme du gouverneur, sans lui donner le temps de s'expliquer , et dites de ma fart à votre maître

Îue la perte d'un navire ne doit pas nous décourager, «e Saint fit par-là connaître que Dieu lui avait révélé ce qui devait arriver. Il demeura quelque temps en prière devant l'image de la Vierge, et on entendit ces paroles sortir de sa bouche : Mon Jésus ,. l'amour de mon cantr, regardez- moi d*un œil favorable; et vous, Vierge saime, soyez-moi propice. Seigneur Jésus, disait-il aussi, considérez vos sacrées plaies , et souvenez-vous qu'elles nwis donnent droit de vous demander ce que nous vouhns.

Ses prières étant finies, il se rendit à la citadelle. Le gouverneur, que les murmures et les cris du peuple avaient alarmé , ne pouvant dissimiiler son chagrin , fait des reproches au Père sur l'entreprise où il les avait engagés ; mais Xavier lui reproche à lui-même sa défiance, et lui dit en souriant : Eh quoi donc! perdezvous c(Burpour si peu de chose? Ils vont ensuite au bord de la mer, où étaient encore les soldats de l'amiral , tout consternés du péril qu'ils avaient couru : le Père les rassure , et les exhorte à être constants dans leur sainte résolution , malgré ce petit malheur ; il leur fiait

LITRK QOATKlkME. ItfS

entendre que le Giel n*a permis la perte de leur navire que pour éprouver leur fidélité , et qu'il ne les a sauvés du naufrage qu'afin qu*ils gardassent leur serment.

Cependant le gouverneur jugea à propos de tenir un grand conseil. Tous les oflSciers de la ville et les principaux habitants furent d'avis qu'on abandonnât une entreprise qui , selon eux , était téméraire et ne pouvait être que malheureuse; mais les chefs et les soldats delà flotte , animés par les paroles du saint homme , et remplis de je ne sais quelle force plus qu'humaine , forent d'un sentiment tout contraire; ils protestèrent qu'ils aimaient mieux mourir que de violer la foi qu'ils avaient donnée solennellement à Jésus-Christ. Du reste, disaient- ils , qu'avons-nous plus à craindre qu'hier? Notre nombre n'est pas diminué pour avoir un vaisseau de moins , et nous combattrons aussi bien avec six fustes qu'avec sept. D'ailleurs, que ne devons-nous pas espérer sous les auspices et sur la promesse du père François?

Alors Xavier prenant la parole : La fuste perdue sera bientôt remplacée , dit-il 'd'un ton prophétique; avant que le soleil se couche, il nous viendra des vaisseaux meilleurs que celui qui nous manque, et c'est ce que je vous annonce de la part de Dieu.

Une prédiction si positive étonna toute l'assemblée, et fit remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. On attendit le reste du jour, avec impatience, ce que le Père venait de promettre. Lorsque le soleil était sur le point de se coucher^ et que plusieurs commençaient déjà à craindre que la prophétie ne s'accomplît pas justement dans le temps marqué par le Saint, on découvrit, du clocher de Noire-Damedu-Mont, deux voiles latines qui venaient du côté du nord. Melo envoie aussitôt un esquif pour les reconnaître : ayant su que c'étaient des navires portugais, l'un de Jacques Soarez- Galego , et l'autre de son fils Baltazar, qui venaient du royaume de Patane, mais qui suivaient la route de Pégu , sans vouloir mouiller l'ancre à Malaca , pour ne .point payer les droits du passage, il alla trouver le père François, qui était en prière à Notre Damedn- Mont, et lui dit que l'accomplissement de sa prédiolion serait inutile si les navires passaient outre.

Xavier se char$|^ea de les arrêter, ei s'étant mis dans Tesqulf qui les avait reconnus, il alla les joindre. Les deux maîtres des navires voyant venir Tbomme de Dieu, tournèrent vers lui et le reçurent honorablement. U leur exposa l'état des affaires , et les conjura, par Tintérét de la religion et de la patrie , d'assister la ville contre l'ennemi du nom chrétien et de la couronne de Portugal ; pour les engager même par leur intérêt particulier, il leur fit voir le danger où ils se jetaient en continuant leur voyage, et qu'ils s'allaient mettre, sans y penser, entre les mains des Barbares.

Ils se rendirent aux raisons du Père, cl entrèrent, le

-lendemain matin, dans le port, parmi les acclamations

du peuple. On ne douta pas, après cela , qu'il ne fallût

combattre l'armée ennemie, et les habitants les plus

timides revinrent à l'avis des soldats et des capitaines.

Tout étant prêl pour mettre à la voile, l'amiral François Deza reçut l'étendard de la main du père Xavier, qui l'avait béni solennellement, et monta le navire de son frère George Deza, en la place du sien qui avait péri. Les autres capitaines, qui avaient tous mis pied h terre, rentrèrent chacun dans le leur; et, avec les deux qui étaient arrivés de nouveau , ils faisaient neuf vaisseaux en tout : leur nombre était augmenté de cinquante hommes, de sorte qu'ils étaient alors deux cent trente Portugais.

La flotte sortit du port le 25 octobre , avec ordre du gouverneur de ne pas passer le Pulo Cambylan, qui est l'extrémité du royaume de .Malaca du côté de TOccident. Sa raison était que, lorsque les armes ne sont pas égales , et que les forces des ennemis surpassent les nôtres , nous devons mettre notre gloire à les chasser de nos terres et non pas à les poursuivre au delà ; que, quelque espérance qu'on ait en Dieu , il ne faut pas le tenter^ et que le Ciel n'a pas coutume de bénir la témérité et la présomption.

Etant donc partis pleins de conliance et de joie, ils . arrivèrenten quairejoursau Pulo-Cambylan, sans avoir aucune nouvelle des ennemis, quelque diligence qu'ils fissent pour les découvrir.

L'amiral, pour obéir au gouverneur, pensait à re-

tVfUE QDATKIJSMB. Iâ5

tourner sur ses pas , malgré l*ardeur de plusieurs des sieos qui voulaient qu'on passât le terme qui leur avait éié marqué^ et qu'on allât chercher les Barbares en quelque lieu du monde qu'ils fussent ; l'amiral , dis-je, se disposait au retour lorsque la lune s'éclipsa. L'éclipsé, qui fut des plus grandes qu'ont ait jamais vues, sembla leur pronostiquer l'entière déroute des Mahométans ; mais il s'éleva la même nuit au vent si rude, qu'ils furent contraints de s'arrêter à l'ancre l'espace de vingttrois jours. Gomme les vivres commencèrent à leur manquer, et que le vent ne leur permit pas de tourner do côté de Malaca, il résolurent d'aller faire des provisions à Tenasserim , vers le royaume de Siam.

Tout était cependant en trouble dans Malaca. L'espérance que le père Xavier leur avait donnée les soutint durant quelque jours ; mais voyant qu'après plus d'un mois l'on n'entendait point parler de la flotte, ils crul'ent qu'elle avait été ou engloutie par les flots , ou défaite parles Acbénois, et qu'il ne s'était sauvé personne pour en apporter la bouvelle. En même temps des Sarrasins assurèrent qu'on savait de bonne part que les deux flottes s'étaient rencontrées ; que les Achénois avaient taillé en pièces tous les Portugais, et qu'on avait porté au roi d'Achen !es têtes des chefs de l'armée. Ce bruit se répandît par la ville, et se fortifia de jour en jour, selon la coutume des faux bruits qui ont quelque chose de funeste.

Pour colorer mieux le mensonge, on marquait le lieu, le temps et toutes les circonstances de la bataille. Les sorciers et les devins furent consultés des femmes païennes, qui avaient leurs enfants ou leurs maris sur la flotte, et ils confirmèrent tout ce qui se disait dans la ville. Le peuple s'éleva alors ouvertement contre Xavier, et le gouverneurentra un peu daps les sentiments du peuple.

L'Apôtre, bien loin d'avoir le moindre doute sur ce que Dieu lui faisait connaître de l'armée, assurait toujours qu'on la verrait bientôt revenir victorieuse. Il ne laissait pas d'offrir sans cesse des vœux au Ciel, et, à la fin de ses sermons, il recommandait toujours qu'on priât Dieu pour l'heureux retour de la flotte. Les esprits étaient si envenimés et si prévenus , que plusieurs le

156 VIE DE SAINT PftANÇOIS XAVIEH.

maltraitaient de paroles; les plus modérés le rafllalent, et disaient tout haut que les prières pourraient bien servir aux âmes des soldats qui avaient été tués dans le combat, mais qu'elles n'étaient pas fort utiles pour gagner une bataille qui était perdue.

Une autre nouvelle qui vint de Sumatra augmenta la consternation publique. Le roi de Bintati , ûls de ce Mahomet qu'Albnquerque-le-Gratid avait dépouillé do royaume de Malaca, ne cherchait que Toccasion de reprendre ce qu'on avait ôté k son père : voyant la ville fort dénuée, entendant dire que les Acbénois avaient défait Tarmée portugaise , il se mit en mer avec trois cents voiles, et alla se rendre dans la rivière de Muar, à six lieues de Malaca, vers TOccident.

Pour exécuter mieux son dessein en le cachant, il écrivit de là au gouverneur Melo, qu'il avait armé une flotte contre le roi de Patane, son ennemi; mais qu'ayant appris la défaite des Portugais, il venait, comme ami et frère du roi de Portugal , secourir Malaca contre tes Achénois, qui ne manqueraient pas de s'en rendre maîtres, si on n'arrêtait le cours de leurs victoires; qu'on les laissât seulement entrer dans la place avant que les vainqueurs s'en emparassent, et qu*on ne craignit rien après.

Melo, que la fermeté du père François avait rassuré, découvrit le piège qui lui était tendu, et joua ceux qui prétendaient le jouer. Il répondit au roi deBintanque la ville n'avait pas besoin dé secours , étant pourvue abondamment et d'hommes et de munitions de guerre; qu'un conquérant comme lui ne devait pas quitter ime expédition aussi importante que la sienne , ni s'amuser en chemin; que, pour eux, ils attendaient tous les jours leur flotte, non pas défaite selon le bruitqui avait couru, mais triomphante et chargée des dépouilles de leurs ennemis; que ce bruit, au reste, ne pouvait venir que des Sarrasins, qui avaient les langues plus longues que des lances. C*est l'expression dont il se servit.

Le prince mahométau jugea, par la réponse du gouverneur, que son artifice était découvert, et qu'il ne devait rien entreprendre qu'on ne sût certainement ce qu'étaientdevenues les deux flottes ; si bien qu'il se tint en repos, sans faire aucun mouvement.

PourrevenirSi l'armée des Portagais, avant qu'ils eussent gagné Tenasserim , la nécessité qu'on eut d'eau les obligea d'en chercherplusproche^auroyaumedeQueda, dans ia rivière de Parlez. Y étant entrés , ils aperçurent la nuit une barque de pécheur qui passait près de leurs navires. La barque fut arrêtée, et les pécheurs dirent pour noavelles que les Acbénois n'étaient pas fort éloignés ; que depuis un mois et demi ils étaient entrés dans la rivière ; qu'ils avaient pillé tout le plat pays , et qu'ils s'étaient en6n arrêtés pour bâtir une forteresse.

Cette nouvelle remplit de joie les Portugais ; et Deza, ravi d'avoir trouvé l'ennemi qu'il ne cherchait plus , s'étant paré de ses plus riches habits , fit tirer l'artillerie en signe d'allégi*esse , sans considérer qu'il perdait ses poudres inutilement , et qu'il avertissait les Barl^ires de. se tenir sur leurs gardes. Ce qu'il fit de mieux fut d'envoyer trois fttstes contre le courant de la rivière , pour découvrir où étaient les infidèles , et pour observer leur contenance, tandis qu'il se préparait à les combattre.

Les trois fustes rencontrèrent quatre brigantins, que les ennemis avaient détachés pour savoir ce quec'était que le canon qu'ils avaient ouï. Avant que les uns et les autres se fussent bien reconnus , chaque fuste accrocha on brig&ntin et s'ep saisit; le quatrième se sauva. Les soldats des fustes passèrent au fil de l'épée tout ce qui se trouva sur les brigantins , hors six hommes qu'ils emmenèrent prisonniers avec les brigantins mêmes.

Ces prisonniers furent mis à la question ; maisquel* ques tourments qu'on leur fît souffrir , on ne put d'abord leur faire dire ni le lieu ou étaient les ennemis , ni le nombre de leurs troupes et de leurs vaisseaux. Deux moururent dans les tourments , et on en jeta deux tout vifs dans la mer. Les deux qui restaient , devenus moins fiers par le supplice de leurs compagnons , parlèrent enfin, étant séparés l'un de l'autre, et dirent, chacun de leur côté, le lieu où étaient les Achénois ; que leur nombre ndontait à plus de dix mille» en comptant les matelots qui valaient bien les soldats; que le roi du pays qu'ils occupaient avait été contraint de s'enfuir pour éviter une mort cruelle ; qu'après avoir massacré deux mille habitants et fait autant d'esdaves, ils bâ-

lissaient une citadelle sur la route que les navires tenaient d'ordinaire pour aller du Bengale à Malaca , el que leur dessein était non seulement de couper le passage aux vaisseaux , mais de faire mourir tous les chrétiens qui tomberaient entre leurs mains.

Ce rapport eniamma tout de nouveau le courage et le zèle des soldais. L'amiral ne laissa pas de les exciter au combat ; s^étant jeté dans un esquif, le coutelas à la main, il alla par toute la flotte, conjura ses gens d'avoir, durant la bataille, Jésus-Christcrucifié devant les yeux, comme le père François leur avait recommandé, et de se souvenir toujours du serment qu'ils avaient fait, d'espérer surtout la victoire par les mérites du saint bomroe qui la leur avait promise.

Tous répondirent unanimement qu'ils combattraient jusqu'à la mort, et qu'ils seraient trop heureux de mourir en défendant leur religion. Deza , animé lui-méroe par la réponse des siens , prit dans la rivière un poste commode , d'où il pût donner sur les ennemis , sans que le grand nombre des navires infidèles pût enfermer sa petite flotte.

Les Achénois n'eurent pas plutôt su de leur brigantin des nouvelles de la flotte portugaise, qu'ils se mirent en état de l'attaquer. Outre que leurs forces les rendaient fort fiers, l'insulte qu'ils venaient de recevoir les rendit si furieux , que, sans balancer un moment, ils firent voile avec tous leurs vaisseaux et toutes leurs troupes, excepté deux navires et deux cents soldats, qu'ils laissèrent pour garder deux mille captifs et tout leur butin.

Comme ils avaient le vent bon , et qu'ils descendaient la rivière, ils vinrent avec tant de vitesse, qu'à peine Deza fut retiré dans son bord , qu'on entendit leurs tambours et lenrs hurlements qui faisaient retentir le rivage et les montagnes voisines. Ilsétaient partage en dix rangs ; et chaque rang composé de six navires, hors le premier qui n'avait que quatre vaisseaux , maisdes pins forts de toute la flotte. Celui que montait le roi de Pédir , général de l'armée mahométane, était an premier rang avec trois galions turcs.

La fureur qui transportait les Barbares fit que , dès

UYEB QVATRlfcMB. 1^9

qu'Us déooitvrirent la petite flotte portugaise , ite là* cbèreot contre elle toute leur artillerie ; mais ils prirent si mal leur» mesures, qu'elle n'en fut nullement endommagée. Peu de temps après , les navires des deux généraux se choquèrent et s'attachèrent au combat avec tant d'opinifttreté de part et d'autre, qu'on ne sut de quel oôtéserait l'avantage, jusqu'à ce que, du navire de Jean Soarez, on 6t jouer une pièce qui s'appelait le Chameau. Le coup de canon fut tiré si juste, qu'il coula à fond le vaisseau de Soora. Les trois galions qui l'accompagnaient de front sur la même ligne , changèrent leur ordre, demeurèrent sans combattre , pour sauver leur général et lesprincigaux seigneurs de sa suite. Mais ces galions, qui s'étaient mis en travers , et qui tenaient une partie de la largeurdu fleuve, arrêtèrent les navires qui suivaient file à file , si bien que ceux du second rang heurtant contre les premiers , ceux du troisième contre les seconds , ils se mêlèrent tous ensemble , et s'embarrassèrent les uns dans les autres.

Les Portugais voyant l'armée infidèle toute ramassée, et«quinepouvaît se dégager, l'environnent, et la battent à coups de canon. Ils déchargèrent par trois fois toute leur artillerie, et si h propos, qu'ils enfoncèrent neuf grands navires et maltraitèrent fort les autres : quatre fustes portugaises s'attachent ensuite à six mahométanés, que lé canon avait un peu épargnées ; les soldatsy entrent l'épéeà la main, invoquant le nom de Jésus , et tuent, en moins d'une demi heure, plus de deux mille hommes. La frayeur et le désordre se mirent partout , à la vue du carnage et au bruit de Tartillerie, qui faisait nn terrible effet , tellement que les infidèles se jetaient euxHQuêmes dans la rivière, aimant encore mieux mourir de la sorte que de la main des chrétiens.

Le général , qu'on tira de l'eau lorsqu'il se noyait , ranimé par le désespoir, tftcbii de redonner cœur â ce qui lui restait de gens ; mais ayant reçu un coup de mousquet, il perdit lui-même courage, et s'enfuit avec deux vaisseaux. Les cinq cents chevaliers orobalons furent tués ou noyés avec tons les janissaires.

Enfin , de toute l'armée des Achénois, il ne pe sauva que ceux qui suivirent. Soora dans sa fuite. Du côté

160 TU OB SAIHT FBAMÇIMS XATIBK.

des chrétiens, il o'y eul que vingt-six morts , dont quatre seulement étaient Portugais de nation. Le botio fut grand ; car , outre les deux navires où était tout ce que les infidèles avaient pillé , et dont les victorieux se saisirent , on prit plus de quarante-cinq vaisseaux qoî pouvaient encore servir. Il se trouva parmi les dépouilles une infinité d*armes sarrasines et turques, trois cents pièces d'artillerie de toute forme; et ce qui fut le "" plus agréable, c'est que soixante-deux canoës, où étaient gravées les armes do Portugal , et qui avaient été perdus en diverses guerres , revinrent enfin à leur seigneur légitime.

Le roi de Parlez ne sut pas plutôt la défaite des ennemis, que, sortant do bois où il se tenait caché , il vint fondre avec cinq cents hommes sur les travailleurs, qui, par l'ordre de Soora, construisaient one forteresse, et sur les soldats qui soutenaient le travail. Après les avoir tous taillés en pièces, il va trouver le capitaine Deza, se réjouit avec lui de la valeur des Portugais et du bonheur de leurs armes , surtout lui rend grâces. de ce qu'ils ont sauvé son royaume, et offre, par reconnaissance, de payer toutes les années un tribut à la couronne de Portugal.

Deza fit partir aussitôt une frégate pour porter à Mataca la nouvelle de la victoire; mais on l'y savait dans toutes ses circonstances , avant que la frégate fût partie ; et voici comment :

Le père Xavier, prêchant dans la grande église, entre neuf et dix heures du matin, un dimandie, qui était le quatrième du mois de décembre, selon l'ancien calendrier, au même temps que les deux flottes se choquaient, s'arrêta tout court, et parut comme hors de lui-même , tant on vit de changement en son visa^^e et en toute sa personne : s'élant un peu remis, au lieu de suivre son sujet, emporté d'une ardeur extraordinaire il annonça à ses auditeurs la rencontre et le choc des flottes , mais en des termes énigmatîques et mystérieux.

L'assemblée ne sachant ce que voulait dire le prédicateur le crut égaré. A mesure que la bataille s'échauffait, il ^'enflammait davantage, s'agi tant comme un homme Inspiré, et parlant toujours d'un air prophéti-

tlTKB QUATHlÈllt. 161

qae. Enfin, regardant àttentivemetit le crucifix qui était devant lui, îl dit, les larmes aux yeux et les soupirs à la boucbe, mats d'une manière distincte : Ah! Jésus, Dieu de mdfi âme, père de miséricorde, je vous supplie humbkment, par les mérites de votre sacrée passion, de n*a' bcmdoimerpaint vos soldats! Après ces paroles, il baissa la tête , comme s'il eût été fort fatigué, et s'appuya sur la cbaire , sans dire un seul mot. Ayant demeuré en cette posture un peu de temps, il se lève tout -à-coup, dit tout haut , avec un tressaillement de joie dont il ne fut pas le mattre : Jésus-Christ , mes frères, a vaincu pour nous, A l'heure que je vous parle, les soldats de son «otnl nom achèvent de mettre en déroute l'armée de nos mnemis : ils en ont fait un très grand carnage, et nous n'avons perdu que quatre des nôtres. Vous en recevrez la nouvelle vmdredi prochain, et nous reverrons bientât notre flotte.

Quelque incroyable que fût un si merveilleux événement, Melo et les principaux de la ville qui étaient présents, le crurent sans peine, tant l'air dont parlait Xavier marquait quelque chose de divin et portait avec soi an caractère de vérité ! Comme les femmes et les mères des soldats de l'armée navale paraissaient craindre que la nouvelle ne fût fausse, h force de souhaiter qu'elle fût vraie, le Père les assembla toutes l'aprèsdinée, dans l'église de Notre-Dame-du-Mont, et répéta si distinctement ce qu'il avait dit le matin , qu'elles n'osèrent plus en douter.

On eut , dès les premiers jours de la semaine , des signes assurés de la victoire, par la nouvelle qui vint que le roi de Bintan , qui avait envoyé de tous côtés pour savoir si la flotte portugaise était défaite, averti de ce qui s'était passé dans la rivière de Parlez, quittait celle de Muar, et se retirait en diligence, inconsolable du malheur de ses alliés et honteux d'avoir fait de fausses démarches.

La frégate envoyée par Deza, et qui fut conduite par Emmanuel Godigno,' arriva justement le jour que le saint homme ayait dit. La flotte suivit peu de temps après, et entra triomphante dans le port, au son des trompettes et parmi les décharges de l'artillerie. Toute

i62 TIK DE 9A1MT FBANÇOIS lATIKB.

la ville lareçot avec des cris d'allégresse. LePèreFraoçoîs, qui mena le peuple sur le rivage, tenait un cruéîftx à la main, pour faire entendre aux,habîtantsetaux vainqueurs que c'était à Jésus-Chrisi que Ton devait la victoire. Les uns et les autres, mêlant ensemble leurs voix, rendirent de solennelles actions de grâces ao Sauveur des hommes; mais ils ne purent s'empêcher d*applaudir au Saint sur la vérité de ses prédictions, ni de publier que c'était lui qui avait obtenu du Ciel un si grand succès.

Les applaudissements et les éloges qu'on donna au père Xavier ne contribuèrent pas moinsà lui faire hâter son voyage de Goa , que les affaires qui l'y rappelaient. Il y avait quatre mois qu'il demeurait à ftj^alaca depuis son retour desMoluques, et il était prêta partir, lorsque les navires qui avaient coutume de venir tous les ans de la Chine, arrivèrent dans le port. Un Japonais nommé Anger vint, avec ses navires, tout exprès pour voir le père Xavier. C'était un homme de trente-cinq ans, marié, riche, noble d'extraction, et qui avait mené une vie assez libertine. Les Portugais, qui, deux ans auparavant, Arent la découverte du Japon , le connurent à Cangoxima, lieu de sa naissance, et surent de lui-même qu'étant fort troublé du souvenir des péchés de sa jeunesse, il s'était retiré parmi les Bonzes solitaires^ mais que la solitude ni l'entretien de ces religieux du Japon n'avaient pu lui rendre la tranquillité de son esprit, et qu'il s'était remis dans le commerce du monde, plus -agité que jamais des remords de sa conscience.

D'autres marchands Portugais, qui vinrent alors en la ville de Cangoxima, etqni avaient vuà Malaca le père Xavier an premier voyage qu'il y fit, lièrent une amitié très étroite avec Anger. Comme le Japonais s'ouvrit à eux sur ses pcinesintérieures, qui augmentaient tous les jours de plus en plus , il lui dirent qu'il y avait à Malaca un religieux d'une sainteté éminente, expérimenté dans la conduite des âmes, et tout propre h lui mettre Tesprlten repos; que s'il voulait tenter ce remède, ils lui en fiiciliteraient les moyens, et qu'ils le conduiraient vers le Saint dont ils lui parlaient ; qne c'était le père François Xavier leur ami , le refuge des pécheurs et le consolateur des affligés.

LIVbK QUATBifcMC. 103

Ânger se sentit une forte envie d'aller chéircher le saint homnie; mais la longueur do chemin, qui é^ait de huit cents lieues , les périls d'une mer très orageuse et la considération de sa famille le refroidirent un peu. Une méchante aflfairequ'il eut presque au même temps le détermina enHn; car ayant tué une homme dans une querelle , et étant poursuivi par la justice, il ne trouva point de meilleure retraite que les navires des Port ugais, ni de voie plus sure pour sauver sa vie, que d*accepter l'offre qu'oh lui avait faite.

Alvarez Vaz, qui avait le plus pressé Anger sur ce voyage, et qui s'était offert plusieurs fois de le conduire au père Xavier, n'avait pas expédié toutes ses affaires, lorsque le Japonais vint se réfugier dans son havire. Il l'envoya donc, avec des lettres de recommandation , à un autre Portugais , nommé Ferdinand Alvarez , qui était è un autre port du Japon et qui devait bientôt faire voile vers Malaca.

Ânger partitia nuit, accompagné de deux serviteurs. Etant arrivé au port. eX cherchant Ferdinand Alvarez, il rencontra George Alvarez, qui allait lever l'ancre. Ce George Alvarez était un riche marchand, fort homme de bien et fort affectionné au père Xavier. Il reçut les lettres do Vaz, comme si elles lui eussent été adressée, prit les trois Japonais dans son vaisseau, les traita trè5} honnêtement, et les conduisit à Malaca, se faisant un plaisir de les présentera l'homme de Dieu, et s'imaginant que ce seraient les premiers chrétiens de leur nation; mais le malheur voulut qu'Alvarez ne trouva point le père François , qui était parti un peu auparavant pour les Moluques. Anger , plus inquiet dans un pays étranger qu'il n'avait été dans le sien , et désespérant de voir jamais celui dont ses amis lui avaient parlé) prit la pensée de s'en retourner au Japon , sans consi* dérer à quoi il s'exposait, et oubliant presque le meurtre qui l'avait contraint de fuir, selon la coutume des criminels qui H*aveuglent en ces rencontres, et que la justice divine ramène souvent au Heu même où ils ont commis le crime.

Il se remet donc en mer, et, après avoir fait un peu de s^our à un port de la Chine, ilcontinueson voyage.

«64 T» BK 9A1NT FKANÇOIS XAVIKB.

Quelques tles dn Japon paraissaient déjà , lorsqu'il s'éleva une furieuse tempête qui fil presque périr le navire, et qui le repoussa , en quatre jours , an port de la Chine où il s'était arrêté. Ce fut pour Anger un coup favorable de la Providence ; car la mêoie main qui repousse les coupables dans l'abtroe , les en détourne et les en retire quelquefois d'une manière miraculeuse. Le Japonais rencontra là Alvarez Vaz, tout prêta

Sartir pour Malaca. Ce Portugais, qui l'aimait, lui fit es reproches de son impatience, s'offrit de le cmidiiire au lieu qu'il avait quitté si brusquement, et lui dit que, selon toutes le apparences , le père Xavier serait de retour des Moluques. Anger, qui avait toujours la conscience fort troublée , et qui était par-là facile à tourner de quelque côté qu'on voulût^ suivit le conseil de Vaz , et retourna avec lui.

En descendant du navire , il trouva sur le rivage Georges Alvarez , celui qui l'avait conduit la première fois à Malaca. Alvarez , surpris de revoir Anger , lui dit d'abord que le père Xavier était revenu des Moluques, et le mena sur le-champ au saint homme. Xavier, qui prévit dès lors non seulement que ce Japonais serait le premier du Japon qui recevrait le baptême, mats aussi que, par son moyen, l'Evangile y serait prêché, fut saisi de joie en le voyant, et l'embrassa avec beaucoup de tendresse. La vue et lesembrassementsdu Saint consolèrent tellement Anger , qu'il ne douta pas dece qu'on lui avait fait espérer .Comme il entendait un peu le portugais , Xavier l'assura lui-même que ses inquiétudes se dissiperaient, et qu'il obtiendrait le repos qu'il était venu chercher si loin; mais qu'il lui fallait auparavant et cpnuattre et pratiquer la loi du vrai Dieu , qui seul pouvait apaiser les troubles du cœur et mettre l'esprit dans une situation tranquille. Anger , qui ne désirait rien tant que d'avoir la conscience calme , et qui était charmé des bontés du Père, s'offrit volontiers à tout. Le serviteur de Dieu lui enseigna les principes de la foi, dont les Portugais ses amis lui avaient déjà donné quelque connaissance , autant que des gens de négoce en étaient capables $ mais, afin que sa conversion fût plus solide,, il jugea- à propos de l'envoyer , lui et ses valets,

LITftB QCATRlfcMB. Il65

au séinhiaire de Goa , pour y être instruits h fond des vérités et des pratiques du christianisme avant leur baptême^ Le dessein du Père était encore que ces prémices de la chrétienté japonaise fussent consacrées à Dieu par l'évéque don Jean d'Âlbuquerque, dans la capitale des ludes.

Comme en allant à Goa il devait visiter la côte de la Pêcherie , il ne voulut pas mener avec lui les trois Japonais, et il chargea Georges Alvarez deles conduire. Il écrivit seulement par eux au recteur du collège de Saint-Paul , et il lui ordonna d*en avoir tout le soin possible. Il mit dans le navire d*un autre Portugais, nommé Gonzalve Fernandez, vingt ou trente jeunes hommes qu'il avait amenés des Moluques pour les faire étudier au même collège ; après quoi il s'embarqua de son côté dans un vaisseau qui allait tout droit à Cocbin.

Au passage du détroit de Ceylan, le navire qui por* tait Xaxier fut surpris de la plus horrible tempête qiii se vît jamais. Il fallut d'abord jeter toutes les marchandises dans la mer, et les vents soufflaient avec une telle violence, que le pilote, ne pouvant tenir le gouver* nail, abandonna le vaisseau au gré des vagues. On eut, dorant ces trois jours et trois nuits, 1 image de la mort toujours présente, et rien ne rassurait les matelots que le visage serein du père Xavier parmi les cris et le tumoite du navire.

Après avoir entendu les confessions , imploré le se* cours du Ciel, et exhorté toutle monde à recevoir également de la main du Seigneur la vie ou la mort, il se retira dans une chambre. François Pereira cherchant le saint homme au fort de l'orage , pour se consoler avec lui f le trouva è genoux devant son crucifix, tout abtmé en Dieu. •

Le navire, emporté par un courant impétueux, donnait déjà contre les bancs de Ceylan, et les matelots se croyaient perdus sans ressource , lorsque le Père, sortant de sa chambre , demanda au pilote la corde et le plomb qui servaient à sonder lamer. Les ayant pris, il leslaisse aller jnsqu'anfond, en prononçantces paroles: Grand Dieu, Père^ Fils et Saint-Esprit, ayez pitié de nous. Au même moment, le vaisseau s'arrête, le ven4

s*apaise: ils contînaent ensuite leur voyage, et gagnent heureusement le port de Cochin , ie 21 janvier 15A8.

Le Père prit là un peu de loisir pour écrire diverses lettres en Europe, par un vaisseau de Lisbonne, qui était sur le point de faire voile. La première fut au roi de Portugal, Jean IIL Toute la lettre était remplie de sages conseils qui regardaient les devoirs du prince. Il l'avertissait tout de nouveau que Sa Maje&té serait coupable devant Dieu du mauvais gouvernement de ses ministres, et qu'on Ini demanderait compte uo jour do salut des.âmes qu'elle aurait laissé périr faute d'application et de fermeté; mais il le faisait avec toutes les précautions et tous les adoucissements de la charité chrétienne.

tt J'ai délibéré longtemps, disait-il, si j'exposerais à » Votre Majesté ce qui se fait dans les Indes par ses offi- » ciers, et ce qu'il me semble qu'on y devrait faire pour ». l'établissement de la foi. D'un côté, le zèle de la gloire » et du service de Dieu me portait à vous éc^re, d'un » autre, j'en étais détourné par la crainte que.j'avais » de vous écrire inutilement ; mais en même temps il » me semblait que je ne pouvais y manquer sans trahir » mon ministère, et il me paraissait aussi que Dieu oe » me donnait pas ses pensées sans un dessein particu- » lier; que c'était probablement afin ()ueje les cominu- » niquasse à Votre Majesté, et c'est ce que je m'inmgi- » nais de plus vraisemblable.

» Néanmoins , je craignais toujours que , si je vons » disais librement toutes mes pensées , ma leiti*e oe »> servit de témoin contre vous à l'heure de votre mon , » et n'augmentût pour Votre Majesté la. rigueur de ce » dernier jugement , en lui ôtant l'excuse de l'igno- » rance. Ces considérations me faisaient beiueoup de » peine, et Votre Majesté peut m'en croire ; car eoOn ^ mon cœur me répond que je ne souhaite d'user mes » forces et de donner même ma vie pour la conversion » des Indiens , que dans la vue de décharger , autant » que je puis , la conscience de Votre Majesté et de » lui rendre le jugement dernier moins terrible. Je ne » fais en cela 'que ce que je dois ; et l'affection particua lière que vous avez pour notre Compagnie , mérite y> bien que je me sacrifie moi-même pour vous, p

LIVBB QUATBlfclfE. 167

Après- lui avoir fait entendre combien les jalousies et les divisions secrètes des officiers empéchaien t le prog^rës de TËvangile , il lui témoigne qu'il voudrait que Sa Majesté s'obligeât , par un jurement solennel , à punir sévèrement quiconque serait cause que la religion ne s'étendrait pas dans les Indes ; et il lui déclare que si ceux qui ont Tautorîté entre les mains étaient persuadés que leurs fautes ne demeuraient pas impunies , toute l'île de Ceylan , tout le cap de Comorin et plusieurs rois de Malabar , embrasseraient le christianisme en une année; que tout ce qu'il y a d'hommes aux Indes reconnaîirait la divinité de Jésus Christ , et ferait profession de sa doctrine, si les ministres qui ont négligé les inté« rets de la foi avaient été privés de leurs dignités et de leurs biens. .

Il demande ensuite des prédicateurs au roi , et des prédicateurs de la Compagnie, comme les jugeant plus propres que d'autres dans le Nouveau-Monde. « Je sup- » plie , dit il , et je conjure Voire Majesté, par l'amour » qu'elle a pour Noire-Seigneur et par le zèle dont » elle brûle pour la gloire de la Majesté divine , d'en- » voyer , Tannée prochaine , des prédicateurs de notre » Compagnie à ses fidèles sujets des Indes ; car je vous » assure que vos forteresses ont extrêmement besoin » de ce secours , et à cause des Portugais qui y sont en » garnison , et à cause des nouveaux chrétiens établis » dans les villes et dans les villages qui en dépendent. » J'en parle avec expérience , et c'est ce que j'ai vu de » mes yeux qui m'oblige à vous écrire là-dessus. Etant » à Malaca et aux Moluques , je préchais tous les di- » manches et toutes les fêtes deux fois par jour, et ^ j'étais contraint de le faire , parce que je voyais que » les solcfets et le peuple avaient grand besoin qu'on » leur annonçât souvent la parole de Dieu.

» Jepréchaisdonclematin aux Portugais, h la messe; n je remontais en chaire l'après dînée , et j'instruisais » leurs enfants , leurs esclaves et les idolâtres nouvelle- » ment convertis , en accommodant mon discours à la » portée de leur esprit, et leur expliquant les principaux » points de la doctrine chrétienne l'un après l'autre. » Outre cela , un jour de la semaine j'assemblais dans

» l'Eglise les femmes des Portugais , et je leur faisais » un catéchisme sur les articles de la foi , sur les sa- » cremeots de Pénileoce et d'Eucharistie. Ou verrait, » en peu d'années , un fruit admirable , si la ménie mé- » ihode s'observait constamment partout. J'enseignais » encore tous les jours, dans les forteresses mêmes , les » principes de la religion aux garçons et aux filles des » gens de guerre , à leurs serviteurs et à leurs servao- » tes , enfin aux chrétiens originaires du pays ; et ces » instruaions faisaient, un si bon effet qu'on renonçait » entièrement anx superstitions et aux sorcelleries, qui » étaient fort en usagç parmi ces néophytes grossiers.

» Je descends dans tous ces petits détails , afin que » Votre Majesté juge, selon sa prudence , combien les » prédicateurs sont nécessaires ici , et qu'elle n'oublie » pas de nous en procurer un grand nombre ; car si le » ministère de la prédication ne s'exerce pas davan- » tage dans la suite , on doit craindre non seulement ») que les Indiens qui ont embrassé notre sainte foi » depuis peu ne persévèrent pas , mais aussi que les y> Portugais n'oublient les devoirs, du christianisme et » ne vivent en vrais idolâtres. »

Comme le père Simon Rodriguez , qui godvemait la Compagnie dans le Portugal , avait beaucoup de crédit à la cour , le père Xavier lui écrivit en même temps, et le pria d'appuyer auprès du roi toutes ses demandes. Il lui recommande surtout de choisir des prédicateurs qui soient gens d'une vertu reconnue et d'une mortification exemplaire. Il ajoute enfin : « Si je pen- » sais que le roi ne trouvât pas mauvais les avis d'un » serviteur fidèle et qui l'aime sincèrement, je lui con- » seillerais de méditer tous les jours , l'espace d'un » quart d'heure, cette divine sentence : Que sert d un w homme de gagner tout l'univers et de perdre son âme? » Je lui conseillerais , dis je , de demander à Dieu Tin- >> telligence et le goût deces paroles , et de finir parla » toutes ces prières : Que sert à un homme de gagner » tout l'univers et de perdre son âme? Il est temps, » ajouta Xavier, de tirer le prince d'erreur, de raveriir » que l'heure de sa mort est plus proche qu'il ne pense, » cette heure fatale où le Roi des rois et le Seigneur

Page 1