‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 19 sur 79 · LIVRE QOATRIÈlte · texte numérisé non relu

LIVRE QOATRIÈlte

f> des seigneurs doit l'appeler au jugement , et lui dire » ces redoutables paroles : Rendez compte de votre ad- » ministratûm. C'est pourquoi faites en sorte , mon très » cher frère , qu'il remplisse bien ses devoirs, et qu'il » envoie aux Indes tous les secours nécessaires pour » l'accroissement de la foi. »

Xavier écrivit aussi de Cochin aux Pères de la Compagnie qui étaient à Rome , et il leur manda fort au long ses voyages de Malaca , d'Amboine, des Moluques , de nie du More , et la bénédiction que Dieu y avait donnée ; mais il n'oublia pas de leur raconter le danger q4]'il avait couru dans le détroit de Ceylan, et il le fit d'une manière très consolante pour eux.

« Dans le fort de la tempête , dit-il en sa lettre , je » pris pour intercesseurs auprès de Dieu , première- » ment les personnes vivantes de notre Compagnie, » avec toutes celles qui lui sont affectionnées , ensuite » tous les chrétiens , pour être assisté par les mérites n de l'épouse de Jésus-Christ , la sainte église catholi- » que , dont les prières sont exaucées dans le Ciel , bien » qu'elle demeure sur la terre. Je m'adressai après aux » morts , et particulièrement à Pierre Le Fèvre , pour » apaiser la colère de Dieu. Je parcourus les ordres des » Anges et des Saints , et je les invoquai tous ; mais, n afin d'obtenir plus aisément le pardon de mes innom- » brables péchés , je réclamai , pour ma protectrice et •» pour ma patronne , la très sainte Mère de Dieu , la » Reiite du Ciel , qui obtient sans peine de son Fils » tout ce qu'elle demande ; enfin , ayant mis mon esn pérance aux mérites infinis de Notre-Seigneur Jésus- » Christ , étant protégé de la sorte , je ressentis une » bien plus grande joie au milieu de cette furieuse » tourmente, quand je fus tout-à-fait hors de péril.

» A la vérité , étant , comme je suis , le plus méchant » de tous les hommes , J'ai honte d'avoir versé tant de » larmes , par un excès de plaisir céleste , lorsque » j'étais sur le point de périr : aussi priais-je humble- » ment Notre-Seigneur de ne me point délivrer du » naufrage dont nous étions menacés , si ce n'était qu'il * me réservât à de plus* grands périls , pour sa gloire » et pour son service.

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» Dieu , au reste , m'a fait connaître souvent , par ua » sentiment intérieur , de combien de dangers et de y> peines j'ai été tiré par les prières et ies sacrifices de » ceux de la Compagnie, et^qui travaillent sur la terre, » et qui jouissent de la couronne de leurs travaux dans » le Ciel. Quand j'ai une fois commencé à parler de » notre Compagnie Je ne puis finir; mais le départ des » vaisseaux m'y oblige malgré moi , et voici ce que je » trouve de plus propre pour finir ma lettre : Si jamais » je t'oublie, 6 Compagnie de Jésus! que ma main droite » me soit inutile , et que yen oublie, moi'méme l'usage.

» Si OBLITUS UNQUAM FUERO TUI, SOGIETAS JeSU , OBU'

» vioNi DETUR DEXTERA MEA. Je prie Notrc-SeigneuF >) Jésus'Cbrist que , puisque durant le cours de celle » vie misérable il nous a assemblés dans sa Compagnie , » il nous réunisse pendant toute réternilé bienheureuse » dans la compagnie des Saints qui le voient au Ciel. »

Après avoir écrit ces lettres et s'être employé un peu au service du prochain , il reprit la route de Comorin, doubla le cap tout de nouveau , et gagna la côte de la Pêcherie. Les Para vas , qui étaient ses premiers enfants en Jésus-Christ , furent ravis de revoir leur saint et bon Père, comme ils le nommaient. Tous les villages venaient au-devant de lui , en chautant la doctrine chrétienne et remerciant Dieu de son retour. La joie da Saint ne fut pas moindre que la leur ; il eut surtout une çxtrême consolation de voir le nombre des chrétiens fort augmenté par les travaux de ses frères. Il y avait là plusieursouvriersde la Compagnie, dont les principanx étaient Antoine Criminal , François Henriquez et Alphonse Cyprien; car, comme le père Xavier écrivit d'Amboine qu'on envoyât à la Pêcherie le plus de gens qu'on pourrait pour cultiver ces nouvelles plantes, tous les missionnaires qui vinrent de Portugal , depuis que lui et ses deux compagnons furent arrivés aux Indes , se rendirent de ce côté-là , hors les trois qui allèrentaux Moluques , et deux qui demeurèrent à Goa pour TiDStructiop de la jeunesse.

La ferveur des fidèles ne consola pas moins Xavier queleurnombre. En visitant un village, on lui montra un jeune homme du pays , qui , s'étant embarqué en la

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compagnie d'un Portugais , avait été jeté parla tempête sur la côte de Malabar. Les Sarrasins , qui habitaientce liea^là, après avoir massacré le Portugais, voulurent taire renoncer la foi à son compagnon. Ils le menèrent pour ce sujet en une mosquée , et lui promirent de grands biens s'il abandonnait la loi de Jésus-Christ et prenait celle de leur prophète Mahomet. Mais voyant que les promesses ne Tébranlaient point , jls le menacèrent de la mort, et levèrent en même tempà le coutelas sur sa tête pourlui faire peur. Comme cela neTétonna pas, et qu'il persista toujours à confesser Jésus-Christ , ilslechargèrent de fers, etle traitèrent très cruellement, jusqu'à ce qu'un capitaine portugais , informé du fait , se jeta avec une troupe de soldats dans le village des ioiidèles , et relira le jeune homme de leurs mains.

Xavier l'embrassa plusieurs fois , et loua Dieu de ce que la foi était si vive en des cœurs barbares. Il apprit aussi avec plaisir la constance de quelques esclaves , qui , s'étani enfuis de la maison de leurs maîtres portugais , et vivantpamii les gentils , bien loin de se laisser corrompre aux superstitions païennes , s'acquittaient exactement des obligations de leur baptême, et vivaient d'une manière très édiBante. On lui raconta de ces esclaves que, si quelqu'un d'eux mourait , ils ne permettaient pas que le corps fût brûlé, selon la coutume des païens, ou laissé sans sépulture, mais qu'ils l'enterraient suivant les cérémonies de l'Eglise , et qu'ils plantaient même une croix sur la fosse.

Bien que les infidèles qu'ils servaient ne les empêchassent pas d'être chrétiens , et que chacun d'eui^ fût résolu de persévérer en la foi au milieu de l'idolâtrie , ils souhaitaient fort de retourner parmi les fidèles, pour avoirdes secours spiritiiels qui leur manquaient et pour mener une vie encore plus conforme à leur croyance. Ainsi , dès qu'ils surent le retour du père Xavier , qui les avait baptisé la plupart , ils vinrent le prier de faire leur paix avec les maîtres qu'ils avaient quittés pour se tirer de l'esclavage , et ils lui déclarèrent qu'ils étaient contents de perdre encore une fois leur liberté dans la vae de leur salut. Xavier les reçut comme ses enfants bien-airoés, et obtint ensuite leur grâce.

Quand il eut parcouru tous les villages, il s'arrêta quinze jours à Manapar , qui n'est pas fort éloigné du cap de Coraorin. Comme Tunique fin qu'il se proposaii, était de planter la foi dans les Indes, et que pour cela il fallait y établir la Compagnie , il commença à régler les choses selon les principes et dans l'esprit du père Ignace, général de Tordre. Ayant rassemblé tous les ouvriers de la côte , il examina les talents et les vertus de chacun , en traitant familièrement avec euxei leur faisant rendre compte de leur intérieur. Après, il leur assigna les lieux qui leur convenaient, suivant leurs forces spirituelles et corporelles. Il nomma le père Antoine Criminal supérieur de tous ; et , afin qu'ils fussent plus capables de servir ce peuple, il ordonna que chacun étudiât avec tout le soin possible la langue malabare , qui a cours dans tout le pays. Il chargea pour ce sujet le père François Henriquez de réduire cette langue en art, et de composer une grammaire très exacte , selon la méthode des grammaires grecque et latine. L'ouvrage semblait impossible, surtout à un homme nouvellement venu d'Europe, et qui avait peu de connaissance des langues indiennes ; néanmoins Henriquez en vint à bout, même en peu de temps, et ce fut apparemment un miracle de l'obéissance.

Cependant Xavier, jugeant que l'explication qu'il avait faite de la doctrine chrétienne aux Moluqaes serait fort utile à ses chers Paravas , voulut qu'un prêtre malabare, qui entendait bien le Portugais, la traduisit en sa langue. Mais , afin que la conduite des missionnaires tdi uniforme , et que le même esprit les animât tous , outre les instructions qu'il leur fit de vive voix, il leur donna par écrit les règles suivantes :

« En premier lieu , dans les endroits que vous avez » à cultiver , ayez soin de baptiser les enfants nouvellei> ment nés , et de le faire vous-mêmes, sans vous en » fier à personne : il n'y a rien présentement de plos » important que cela. N'attendez pas que les pères et » les mères vous appellent ; comme ils peuvent aiséy> ment se négliger là-dessus , il faut que vous parcou- » riez les villages , que vous entriez dans les maisons , » et que vous baptisiez tout ce que vous trouverez de » petits enfants.

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» Après ce qui regarde le baptême , vous ne devez » avoir rien plus à cœur que d'eoseigner les principes » de la foi aux enfants qui sont capables d'instruction. » Ne pouvant pas être partout, vous ferez en sorte que » les canacopoles et les maîtres du catéchisme fassent » leur devoir, ei qu'ils observent religieusement les » coutumes établies ; c'est pourquoi , quand vous allez » dans les villages pour voir ce qui s'y passe , ramassez » les maîtres avec les disciples , et sachez des enfants, » en la présence àe ceux qui son t accoutumés de les ins< » iruire, ce qu'ils ont appris ou oublié depuis votre » dernière visite : cela redoublera l'ardeur des disciy» pies et l'exactitude des maîtres.

» Les dimanches, assemblezleshommesdansl'église » pour réciter les prières, et prenez bien garde si les

> pantagatins ou les chefs du peuple y assistent. Vous » expliquerez les prières qui se diront; vous repren- » drez les vices que l'usage aura établis ; vous en ferez » comprendre Ténormité par des exemples plausibles ; » enfin^ vous menacerez les pécheurs opiniâtres de la

> colère du Ciel , et vous leur direz que , s'ils ne chan- » gent de mœurs, leurs jours seront abrégés par toutes » sortes de maladies; que les rois païens les feront es- » claves , et que leurs âmes immortelles deviendront » la pâture du feu éternel de l'enfer.

n Dès que vous serez arrivés en un lieu, vous vous » informerez qui sont ceux qui ont des querelles , et » vous tâcherez de les réconcilier. Vous ferez au reste

> les réconciliations dans l'église , où il sersi bon que » toutes les femmes s'assemblent le samedi , comme les » hommes le font le dimanche.

» Quand le prêtre malabare aura traduit l'explica-

> tioB du Symbole , vous en ferez faire des copies , que

> vous aurez soin qu'on lise les dimanches aux hon^ » mes , et les samedis aux femmes ; et , si vous y êtes » présents , vous en ferez vous-mêmes la lecture, en y » ajoutant les éclaircissements nécessaires.

» Qu'on distribue aux pauvres tout ce que les hom-

> mes et les femmes donneront par dévotion dans » relise, et gardez- vous bien d'en profiter en nulle » manière.

» Ne manquez pas, tous les samedis et tous les dimaa- » ches , défaire souvenir les Gdèles qu'on vous avertisse » dès que quelqu'un tombera malade^ afin que vous le » visitiez; et faites leurentendreque si on nevousaver- » tit pas , et que le malade meure , vous ne l'enterrerez » pas avec les chrétiens, pour punir leur négligence.

y> Quand vous allez voir les malades , faites-leur sur- )> tout réciter le Symbole de la Foi en leur langue oa- » turelle. Vous les interrogerez sur chaque article, et i> vous leur demanderez s'ils croient sincèrement ; vous » leur ferez dire ensuite le Confiteor ei les autres prières » catholiques; après quoi vous réciterez sur eux l'Evan- » gile.

» Pour enterrer les morts, vous ramasserez les eo- » fants, et, étant.sortis de l'église avec eux , la croix n àla tête de la procession , vous chanterez la doctrine n chrétienne en allant et en revenant. Vous direz les » prières de l'Eglise au logis du mort ; et , avant qu'on y> le mette en terre, vous ferez aussi une petite exhor- » tation à l'assemblée, en présence du corps, sur la » nécessité de mourir, sur l'amendement des mœurs n et sur la pratique des vertus.

» Vous avertirez les hommes le dimanche, etlesfein- >» mes le samedi , d'apporter dans l'église leurs petits » enfants malades, afin quon lise sur eux TËvangile, » pour leur guérison, et que la foi des pères et des » mères s'augmente par*là avec le respect envers les » temples du Seigneur.

y> Vous terminerez vous-mêmes les procès ; si vous » ne le pouvez sur-le-champ, vous en remettrez l'ex- » pédition au dimanche, et, après le service divin, » vous les ferez expédier par les principaux du lieu. Je » ne veux pas néanmoins que ces sortes d'affaires vous » occupent trop , ni que vous préfériez le soin des in- » térêts temporels du prochain aux œuvres de charité » qui regardent le salut des âmes ; et je suis d'avis 1» que , quand il se présentera quelque chose d'impor- » tant à cet égard , vous le renvoyiez au commandant i> portugais.

» Faites tout ce que vous pourrez pour vous rendre » aimables à ces peuples ; car vous ferez de plus grand»

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» biens eo vous faisant armer qu'en vous faisanl craîn- >» dre. N'ordonnez aucune peine contre personne , que » par le conseil du père Anlôine Criminal ; et si celui p qui commande les Portugais est présent, ne faites » rien sans son ordre. Au cas qu'un homme ou une » femme fasse quelque pagode ou quelque idole , ban- » nissez-les du village, si le père Criminal le juge à » propos. Témoignez beaucoup d'affection aux enfants » qui fréquentent les écoles chrétiennes ; pardonnez- » leur , et dissimulez quelquefois leur fautes , de peur » qu'un iraitemeut sévère ne les éloigne de nous.

» En la présence d'un Portugais, abstenez^vous de » reprendre et de condamner les chrétiens du pays; au » contraire , louez les , et faites toujours leur apologie ; » car si on considère le peu de temps qu'il y a qu'ils » ont embrassé la foi et combien il leur manque de » secours pour vivre chrétiennement , on ne s'étonnera » que de ce qu'ils ne sont pas plus vicieux.

» Rendez aux prêtres malabares tous les services » possibles, en ce qui touche leur avancement spiri- » toel. Ayez soin qu'ils se confessent, qu'ils disent la » messe et qu'ils donnent bon exemple, et n'écrivez » rien contre eux à qui que ce soit.

« Vivez si bien avec les commandants Portugais, " qu'on ne s'aperçoive jamais qu'il y ail la moindre mé- » sintelligence entre vous et eux. Pour les autres Por- * tugais, tâchez , par toutes sortes de mayens , de les » faire vos amis , et n'ayez jamais rien à démêler avec » aucun d'eux, quand même ils vous feraient un procès » on une querelle de gaité de cœur. S'ils font de mau- » vais traitements aux chrétiens, opposez vous-y , mais » doucement ; et si vous voyez que vos oppositions » soient inutiles , faites vos plaintes au commandant , » avec qui je vous prie encore une fois de n'avoir ja- » mais de différend.

» Que vos entretien^ avec les Portugais pe soient que » de choses spirituelles , de la mort , dû jugement , du <* pui^atoire, de l'enfer, de la fréquentation des sacre- » mentset deJ'obÀervation exacte des commandements » de Dieu ; car si vous ne leur parlez que de ces ma- ' Itères, ils ne vous déroberont pas les heures desti- ^ nées à vos fonctions.

1* Vous ne manquerez pas d'écrire à Goa , aux Pères » et aux Frères de notre Compagnie , pour leur rendre » compte du fruit de vos travaux, et pour leur pro- » poser ce que vous jugerez être utile à Tavancement » de la piété. Vous' écrirez aussi à l'évêque, mais avec y) beaucoup de révérence et de soumission , comme au » père commun et au pasteur général du Nouveau- » Monde.

f* Ce que je vous recommande surtout et ce que je p ne puis assez vous dire, c'est que, quelque voyage » que vous fassiez et en quelque lieu que vous ^oyez, » vous tâchiez de vous rendre aimables à tout le Tfi monde par de bons offices et par des manières 9> honnêtes : ainsi vous deviendrez plus propres à la » conquête des âmes. Que Notre-Seigneur vous en » fasse la grâce, et demeure avec vous tous éternelie- » ment. »

Les choses étant ainsi réglées dans la côte de la Pêcherie, le Père voulut passer en l'île de Ceylan avant que de retournera Goa. Son dessein était de, recueillir le fruit du sang précieux que,- deux ans auparavant, le roi de Jafanapatan avait fait répandre, ou de voir da moins quelle disposition il y avait à rÈvarigile parmi des peuples qui avaient été témoins de la constance des martyrs.

A la vérité , la mort des deux jeunes princes convertis, qui prétendaient à la couronne de Jafanapatan, (it presque perdre toute l'espérance qu'on avait d'établir le christianisme dans l'île. Xavier ne laissa pas de convertir le roi de Candé, qui est un des rois de Ceylan; il alla ensuite trouver le tyran qui avait traité si cruellement les chrétiens , pour l'engager, contre toutes les apparences humaines , à permettre que la loi de Jésos- Christ fut publiée dans ses terres et pour le porter à se faire chrétien lui-même. ,

Comme les raison» d'état sont les plus fortes sur l'esprit des princes, le Père représenta d'abord au roi infidèle que son trône ne pouvait être affermi que par les armes des Portugais , et que , si une fois il contractait une étroite alliance avec eux , il n'avait rieo à craindre , ni de ses ennemis ^ ni de ses sujets; Le bar*

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bare, (]ui craignait tout au dedans et au dehors, oubliant que don Alphonse de Sousa avait voulu lui faire la guerre en faveur des deux princes baptisés, écouta ces propositions de paix, et souffrit même qu'on lui expliquât les mystères de la loi chrétienne.

Les instructions du Saint touchèrent si fort le tyran , que, changé en moins de rien, il promit d'embrasser la foi et de travailler à réduire ses sujets , en oCfrani, pour gage de sa parole, de mettre son royaume entre les mains du roi de Portugal , et de lui payer un tribut tel qu'on jugerait à propos, sans demander que deux choses : l'une, que le gouverneur des Indes fît avec lui une bonne paix, comme avec les autres rois indiens qui s'étaient rendus vassaux de la x;ouronne de Portugal ; l'autre , que , pour empêcher les révoltes et les troubles qui pourraient naître du changement de religion , on lui envoyât une compagnie de soldats portugais , qui serait entretenue à ses dépens.

Le père Xavier , fort content d'avoir réussi au-delà de ses espérances, partit pour Goa avec un ambassadeur du roi infidèle, et y arriva le tiO mars de la même année 1548. Comme don Jean de Castro, vice-roi des Indes, était à Bazin , vers le golfe de Cambaye , le Père s'embarqua tout de nouveau, malgré la saison qui n'était pas favorable, jugeant qu'une chose aussi importante que celle-là ne pouvait être assez tôt faite , et que les délais ruinent souvent les meilleures affaires.

Castro n'avait jamais vu Xavier; mais tout ce qu'il en avait ouï dire lui donnait une extrême envie de le voir. Il le reçut avec tout l'honneur qu'on rend la première fois à un Saint , et accepta volontiers les offres du roi de Jafanapatan , aux conditions qui ont été dites; mais il arrêta quelque temps le serviteur de Dieu , et pour l'entendre prêcher , et pour le consulter sur des affaires épineuses où les intérêts de l'état et delà religion étaient joints ensemble.

Il destina cependant Antoine Monis Barreto, homme d'autorité et très brave , pour la garnison de Jafanapatan , avec cent soldats bien aguerris et tous dignes de leur chef. Il ordonna en même temps qu'on traitât magnifiquement l'ambassadeur qui était demeuré à Goa ,

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et que, si lai ou ses gens voulaient être barptîsés, on n'épargnât rien pour laf cérémonie de leur baptême. Mais le roi de Jafanapatan manqua dans la suite de fidélité envers Dieu el envers les hommes, et c'est probablement ce qui attira les derniers malheurs sur sa personne et sur son royaume.

Le séjour que Xavier fît à Bazin ne fut pas inutile à un jeune hommede naissance et fort débauché, nommé Rodrigue Segueyra, qu'il connaissait depuis deux ans; car Segueyra ayant fait un meurtre dans la ville de Malaça, dans le tempsque le Père y était pour la première fois , il se retira h l'hôpital pour se dérober à la justice. Ce fut là que l'homme de Dieu le connut, el qu'il en fit son ami , par ces voies de douceur et d'honnêteté qui lui réussissaient toujours bien. Dès qu'il eut gagné l'affection de Sagueyra, il lui parla de réternité avec tant de force, qiiele jeune gentilhomme rentra en lui-même, et fit au Père une confession générale. Xavier, pour l'engager davantage dans le bien et pour le tirer de l'hôpital, où la crainte du supplice le tenait caché, accommoda son afiaire avec ses parties, et obtint sa grftce du gouverneur de Malaca ; mais, voyant que la vie molle et dissolue du pays était capable de le corrompre nonobstant tous ses bons desseins , il lui conseilla de quitter les Indes et de retourner en Europe.

Segueyra , qui sentait son faible et qui voulait se sauver, promit tout au Père, et se mit même en état d'exécuter sa promesse. En effet , il prit la route de Goa dans le dessein de prendre an plutôt celle de Lisbonne ; mais ayant été fait receveur des deniers publics par le vice roi" don Jean de Castro, il perdit la pensée du Portugal, et retomba dans ses premières débauches.

Il ne pensait plus h Xavier , lorsqu'il le rencontra an milieu de Bazin. La vue du Père le surprit et l'embarrassa d'abord :s'étani remis aussitôt, il aborda bardiment Xavier, et lui prit la main pour la baiser, comme il avait fait quelquefois. Le Père , tout humain el tout civil qu'il était , repoussa Segueyra assez durement; néanmoins, se radoucissant un peu : Et quoi! mon fils, lui dit-il , vous êtes encore aux Indes ? N'éies vous pas parti de Malaca pour repasser en Portugal?

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Le Porlngais tout confus et ne sachant comment s'excuser, rejeta la faute sur le gouverneur, qui Tavait retenu en quelque façon malgré lui. Mais, reprit Xavier avec une sainte indignation , est-ce le gouverneur qui vous a obligé de mener une vie de bête et d'être deux ans sans vous confesser? Quoi qu'il en soit , continuat-il, sachez gue nous ne serons jamais bien ensemble , tant que vous serez mal avec Dieu. A ces paroles Se* gueyra, pénétré d'une très vive douleur, demanda par* don au Père de n'avoir pas tenu sa parole et d'avoir étési infidèle à la grftce. Il se confessa le jour même: et changea tout-à-faii de vie, sous la direction de celui que Dieu Inî avait envoyé pour le remettre dans la bonne voie.

Don Jean de Castro, qui voulait profiter aussi des conseils du Père pour le règlement de ses mœurs, eûtété bien aise de le retenir plus longtemps; mais, le voyant déterminé à s'en aller, il le laissa partir, en le conjurant néanmoins de passer l'hiver à Goa, afin qu'y étant de retour lui-même , il pût traiter avec lui des affaires de sa conscience.

Le Père retourna fort à propos pour Cosme de Torrez, prêtre espagnol, né à Valence, l'un des plus grands esprits et des plus grands hommes de son siècle. Torrez s'était embarqué sur la flotte qui^vint de la Nouvelle-Espagne aux Moluques,et qui, après avoir couru diverses mers inutilement , s'arrêta dans l'tle d'Amboine, comme je Tui dit. Il rencontra là Xavier, et fut si charmé de sa manière de vie , qu'il eut la pensée de se faire son disciple. Mais, outre que les fatigues qui sont inséparables du ministère apostolique le rebutèrent un peu , il jugea ne devoir rien entreprendre que par le conseil de Tévêque des Indes , si bien qu'il partit d'Amboine sans former aucune résolution , et même sans se découvrir au père François.

Dès que la flotte espagnole eut gagné Goa , il alla se présenter à l'évêque, qui, dans le besoin où il était de {n*ands vicaires, lui donna un des principaux vicariats de son diocèse. Torrez crut que Dieu ne demandait rien de lui davantage; et, durant quatre ou cinq mois, il fit toutes les fonctions de la charge dont l'évéque l'avait

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pourvu ; mais les îequiétudes continaelles qui le tourmentaient, Idî rendirent son état snspect; ils lui firent croire que Dieu le punissait de n*aTOÎr pas suivi le nouvel apôtre de l'Orient.

Etant un jour fort troublé intérieurement , il alla ao collège de Saint-Paul s'ouvrir au père Lanctlotti, elle pria de lui expliquer la nature de Tlnstitut dont il avait été si épris eu voyant le père Xavier h Âmboine. Gomme depuis quelque temps Tesprit intérieur portait Torrezi faire de grandes choses et à souffrir beaucoup pour la gloire de JésusCbrist , il trouva l'institut d'Igtiace si conformes aux dispositions présentes de son àme, que, sans balancer davantage, il .voulut faire des exercices spirituels pour se disposer à changer d'état. Dès le second jour, il reçut tant de lumières et tant de douceurs d'en haut, qu'il croyait être déjà dans le ciel , il ne pouvait assez s'étonner que de simples vérités, qu'il avait lues souvent sans nul goût, le touchassent au point qu'elles faisaient, et il s'en expliquait à Landlotti avec des termes pleins d'admiration.

Néanmoins, effrayé par la vue d'un engagement perpétuel , et tenté peut-être par le démon, il ne pouvait prendre son parti et était de jour en jour plus irrésolu. Xavier arriva justement dans ce temps-là. À peine eutil vu Torrez, que voilà un homme tout déterminé, et qui presse qu'on le reçoive an nombre des enfants d'Ignace. L'Apôtre le reçut, et prit soin lui-même de le ft>rmer selon l'esprit de la Compagnie. Il reçut encore d'autres Portugais qui 'avaient de beaux talents pour les missions, et qui bnllaient du zèle des âmes.

Ils vivaient tous ensemble dans le collège de Saint- Paul, où la ferveur régnait non seulement parmi les Jésuites, mais aussi parmi les séminaristes, dont le nombre croissait tous les jours. Le Japonais Anger était avec eux , menant une vie très réglée, et ne soupirant qu'après le baptême, qu'on lui avait différé jusqu'au retour du saint homme.

Xavier ne se contenta pas de l'instruire tout de nouveau, il voulut que le père Torrez lui expliquât fort à fond lous les mystères de la foi. Anger et ses deux valets., qui avaient eu les mêmes instructions que leur

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maître, furcni enfin baptisés solennullement, le jour de la Pentecôte , par l'évéque de Goa , don Jean d'Âlbuquerque : si bien que l'Eglise commença à prendre pos* ' session de la nation du monde la plus éloignée, le jour même que le Saînt>£sprit, descendu sur les Apôtres, leur donna leur mission pour porter TEvangile à tous les peuples de la terre.

Anger désira d'être nommé Paul de Sainte-Foi , en mémoire du collège de la Compagnie de Jésus où il avait eu une connaissance particulière de la loi divine, et qui s'appelait tantôt le collège de Saint-Paul, tantôt le séminaire de Sainte-Foi. L'un de ses serviteurs prît le nom de Jean, l'autre d'Antoine. En recevant le bapléme, il reçut la paix de l'àme, qu'il n'avait pu encore obtenir; et c'est ce qu'il écrivit à Rome la même année , par une lettre adressée au père Ignace et datée du 25 novembre.

Mais afin que les nouveaux fidèles eussent les vérit tables principes de la morale chrétienne , et que leur coDduiterépondit à leur croyance, le père Xavier chargea Terrez de leur donner les exercices spirituels de la Compagnie.

Durant trente jours que les Japonais furent en retraite, on ne saurait dire ni les lumières célestes, ni les sentiments de piété , ni les délices intérieures que le Ciel leur communiqua. Anger ne pouvait parler que de Dieu, et il Un parlait avec une ardeur qui semblait le coDsumer. Le mystère de la Passion le touchait surtout et il était si charmé des bontés divines, si épris d'amour à la vue d'un Dieu crucifié , qu'il ne respirait que le martyre et que le salut de ses frères; aussi l'entendaiton quelquefois s'écrier, au milieu de ses oraisons : Qtte je serais heureux de mourir pour vous , à mon Dieu! Mes chers Japonais , ah ! que vous êtes à plaindre , et que votre aveuglement me fait pitié !

Le mattre et les serviteurstiortireut si ferventsde leur solitude, que Xavier écrivit en Europe qu'il était animé pur leur exemple au service de Dieu, et qu'il ne pouvait tes voir sans rougir de sa lâcheté.

Dans les conversations qu'il eut avec eux , il apprit ce qu'il avait déjà ouï dire à Georges Alvarez et à d'au-

très Porlugaîs , qui l'empire du Japon était un des plus peuplés du inonde; que les Japonais étaient naturellement cnrieux et avides de savoir, mais dociles et capables de discipline ; que , comme ils avaient presque tous de l'esprit el de la raison , si on leur exposait la morale du christianisme , ils s*y rendraient sans peine , et que , pourvu que les prédicateurs de TËvangile vécussent selon les maximes évangéliques, tonte la nation subirait le joug de Jésus-Christ , non pas peut-être d*abord , mais avec le temps et après qu'on aurai léclairci leurs doutes.

Il n'en fallut pas davantage à Xavier pour concevoir le dessein de porter la foi au Japon. La douceur , l'honnêteté, le beau naturel des trois Japonais baptisés lui donnèrent bonne opinion de tous les autres ; et les marchands portugais nouvellement revenus du Japon l'assurèrent si bien que c'était là le génie et le caractère de la nation, qu'il ne doiua pas que la religion chrétienne n'y fU de très grands progrès. Mais ce qu'Anger lui disait , qu'il y avait en son pays plusieurs monastères de religieux infidèles ; que quelques-uns d'eux menaient une vie solitaire et contemplative ; que chaque monastère avait son supérieur, qui était un homme vénérable par son âge et par sa doctrine ; qu'ils sortaient toutes les semaines de leurs solitudes avec un visage déterré et un habillement affreux pour prêcher le peuple; que, dans leurs prédications , ils faisaient une si vive peinturé de l'enfer, que les femmes en pleuraient et en jetaient les hauts cris : tout cela, disje, parut à Xavier autant d'ouvertures et de dispositions pour la foi , et il loua Dieu de ce que , par une conduite admirable de la Providence, qui ménage secrètement le salut des hommes j l'esprit de mensonge préparait ainsi les voies à la vérité.

Il adora aussi les jugements de la même Providence, qui , sous prétexte de sauver un homme du supplice et de calmer son esprit, avait fait sortir trois Japonais de leur pays, et les avait amenés à Goa pour servir de guide à un missionnaire. Maïs, afin que ces guides fussent plus utiles, il jugea.à propos qu'on leur enseignât à lire et à écrire en portugais , et qu'ils étudiassent bien la langue. Anger , que nous appellerons désormais

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Paol de Sainte-Foi , apprit tout œ^fti'on vouloi ; car , outre que c'était un esprit vif et facile, H avait la mémoire si heureuse , qu'il savait presque par cœur tout révangile desaint Matthieu ^ que le père Côme de Torrez lui expliqua avant son baptême.

Cependant don Jean de Castro fît équiper une flotte dans le dessein de prendre possession d'Aden , l'une des plus fortes villes de l'Arabie heurf^use , et située aii pied d'une haute montagne qui aboutit à la mer par une longue et éaroite pointe de terre. Ce poste est fort propre pour fermer le passage des Indes aux Turcs et aux Sarrasins, qui y vont par la mer Rouge : de là vient qu'Albuqneniuele-Grand voulut l'occuper l'an 1513 $ mais la résistance vigoureusedes Adénois le contraignit de lever le siège. Depuis , ils eurent envie de se rendre d'eux-mêmes aux Portugais pour se délivrer de la ty* raonie des Turcs : cela ne se fit pas néanmoins alors , parla fanted'un capitaine nommé Soarcz, qui, n'ayant point d'ordre de prendre la ville , fut si mauvais politique que de la refuser quand elle voulut se donner ii la couronne de Portugal.

Ce peuple , que les Turcs maltraitaient plus que jamais , ténnoigna la même inclination sous le gouvernement de Castro , et c'est pour ce sujet qu'il envoya une flotte vers le détroit de la Mecque , sous la conduite de don Alvarez de Castro , son dis. Huit fustes de Goa , pleines dépens de guerre , partirent pour l'expédition d'Aden. Parmi ces soldats , il y en avait un extrêmement brave et fameux par ses exploits militaires , mais noirci de crimes , et encore plus connu par sa vie débordée que par sa vaillance. C'était une espèce de bêle féroce, qui n'avait d'homme que la figure, et de chrétien que le nom. Il y avait dix-huit ans qu'il ne s'était confessé; et , s'il se présenta une fois au vicaire de Goa, ce fut moins pour se réconcilier avec Dieu, que pour n'être pas cru un mahométan ou un idolâtre.

Le père Xavier avait jeté l'œil sur ce malheureux , et n'attendait que des moments favorables pour travailler à une conversion si difficile. Ayant su que le soldat s'embarquait- sur une des fustes qui allaient joindre la flotte, il sort au même instant du collège de Saint-Paul,

ne prenant que-son bréviaire avec lai , et va se mettre dans la même fuste.

On crut en voyant te père François, qu'il avait ordre dn gouverneur d'accompagner son fils don Alvarez, et tout le monde en ent de la joie, hoi*s celui pour qui il venait. Il s'approcha du soldat , et , quand on eut levé l'ancre , il commença h se familiariser avec lui de telle sorte , que les autres soldats , qui étaient moins libertins, ne pouvaient assez s'en étonner ; et quelques-uns disaient de Xavier à peu près ce que le Pharisien disait de Notre-Seigneur : Si cet homme était prophète , il saurait quel est le soldat dont la compagnie lui plaît tant.

Ces discours ne refroidissaient point le Père. Il voyait jouer les nuits entières son soldat , qui était un grand joueur ; il dissimulait ses emportements , et l'entendaii quelquefois jurer , sans* faire semblant de rien. Il lui dit seulement un jour que le jeu demandait un esprit rassis, et que,, s'il n'y prenait garde, la passion avec laquelle il jouait le ferait perdre.

Quelque brutal que fût le soldat , il s'atfectionna insensiblement à un homme si commode, et il prit plaisir à l'entendre parler non seulement de la guerre et de la marine, mais de la religion et de la morale ; enfin il iii quelques réflexions sur l'horreur de sa vie , et sentit même quelques remords de conscience.

Etant un jour tous deux seuls en un coin du navire, Xavier lui demanda b qui il s'était confes^ avant son départ. Ah! mon Père, dit le soldat, il y a bien des mmées que je ne me suis confessé ! Et comment ! reprit le Père : à quoi pensez-vous ? Plus vous êtes brave , plus vous êtes exposé tous les jours ; et quel serait votre sort , si vous veniez d être tué dans l'état où vous êtes présenteinent! Je voulus une fois me confesser, reprit le soldat, au moins pour sauver les' apparences ; mais le vicaire de Goa ne voulut pas seulement m' entendre , et me déclara que j'étais un réprouvé, qui neméritais que Venfer.

Le procédé du vicaire me parait un peu rigoureux , répliqua Xavier \ il a eu néanmoins ses raisons paurwus traiter de ta sorte, et j'ai les miennes pour en user asisrement ; car', enfin les miséricordes du Seigneur sont infinies , et Dieu veut que nous ayons pour nos frères autant

UVRB QOATEliMK. 185

d'wdulgenee qu'il en u pour nom : ainsi , gtiand les péchés dont vous vous sentez coupable seraient mille fois plus nombreux et plus énormes qu'ils ne sont, j'aurai la patience de vous écouter , et je ne ferai pas difficulté de vous absoudre , pourtm que vous preniez les sentiments que je tacherai de vous inspirer.

Par ces paroles il porta le soldat à se confesser et à faire une confession généra#[e. Il ïy disposa lui-même en le faisant repasser sur toute sa vie , et descendant avec lui dans le<iétail de tous les péchés qu*un bomme de son caractère et de sa profession avait pu commettre. Lorsqu'ils étaient eu ces termes , on mouilla Tancreau port deCoulan , pour se rafraîchir un peu. Plusieurs de la flotte mirent pied à terre , et entr'autres le père Xavier avec Hon soldat. Ils s'en vont tous deux dans un lieu écarté et solitaire : le soldat se confesse là , les larmes aux yeux, et résolu d'expier ses crimes par la pénitence que son43onfesseur lui imposerait , quelque rigoureuse qu'elle pût être. Mais le Père ne lui donna qu'un Pater ei un Ave à dire ; de quoi le pénitent étonné : D'où vient donc , mon Père, dit-il , qu'étant, comme je suis y un si grand pécheur, vous me donnez une si légère pénitence? Tenez-vous en repos, mon fils, répondit. Xavier, n(m apaiserons la justice divine ; et au môme instant , il s'enfonce dans le bois, tandis que le soldat acœraplissait sa pénitence. Il fit alors ce qu'il avait fait autrefois en une occasion pareille : il découvrit ses épaules , se (ioDna la discipline si rudement , que le soldat accourut au bruit des coups. Voyant le Père tout en sang, et jugeant bien quel était le motif d'une si étrange action, il lui arrache la discipline des mains , en s'écriant que c'était au criminel , et non pas à l'innocent , à porter la peioe du péché $ il se dépouille aussitôt, et oh&tie son corps de toute sa force. Xavier l'embrassa plusieurs fois, et lui déclaraqu'il ne s'était embarquéque pour l'amour de lui. Ainsi , lui ayant donné des conseils salutaires pour raffermir dans la grâce, il le quitta , et s'en retourna à Goa par le premier navire qui sortit du port où ilss'étaient arrêtés. Pour le soldat , il suivit la flotte ; et dès que l'expédition d'Âden fut finie , il se fit religieux dans 4in ordre austère , où il vécut et mourut 1res saintement.

Peu de temps après que le Père fut de retour à Goa , le gouverneur, don Jean de Castro, y revînt aiissi, mais tout malade d*une fièvre lenie qui le consumait depuis quelques mois. Se sentant affuiblir de jour en jour , et ne doutant pas que la fin de sa vie ne fût proche , il renonça entièrement aux affaires , et choisit diverses personnes qui fissent sa charge; ensuite il ne pensa qu'à la mort et 5 son salut. Il eut pour cela de longs entretiens avec le père Xavier, et ne voulut plus voir que lui.

Sur ces. entrefaites , un navire qui i|int de Lisbonne apporta au vice-roi des lettres du roi de Portugal, qoi louaient fort sa Conduite, et qui le continuaient pour trois ans dans le gouvernement des Indes. Comme don Jean de Castro était fort aimé , on en fit des réjouissances publiques par toute la ville. Mais le malade entendant les, décharges de l*artillerie, et voyant presque de son lit les feux de joie, ne put s'empêcher d'en rire, tout moribond qu'il était. Que le monde est faux et ridicule, disait- il, de nous présenter des honneurs pour trm ans, quand nous n'avons plus qu'un moment à vivre! Le Père l'assista jusqu'au dernier soupir, et eut la consolation de voir mourir un grand du monde avec les sentinieiUs d'un saint religieux.

Xavier étant maître de lui-même, en quelque façon, par la mort de don Jean de Castro , qui l'avait prié de ne s'éloigner point de Goa durant l'hiver, eut la pensée de visiter une seconde fois la côte de la Pêcherie avant son voyage du Japon , sur lequel il ne s'était point encore déclaré ouvertement. Mais la mauvaise saison l'ar* rêia ; car, pendant un certain temps , le sable remplit tellement les canaux de l'iie, qu'aucim navire ne put ni sortir du port ni y entrer.

En attendant que la navigation devint libre, le Saint s'appliqua particulièrement aux exercices de la viespiri^ tuelle, comme pour reprendre de nouvelles forces après ses travaux passés, selon la coutume des hommes apostoliques, qui , dans le commerce qu'ils ont avec Dieu, se délassent des fatigues qu'ils prennent pour le prochain.

C'est alors que, dans le jardin du collège de Saint- Paul, tantôt se promenant, tantôt retiré en un petit

LIYRB QIJATBIÈHB. i87

ermitage qu'on y ovait bâti , il s'écriait , C'est assez. Seigneur, c'est assez; et qu'il ouvrait sa soutane devant restomac, pour donner un peu d'air aux flammes dont son cœur était embrasé. Il déclarait par-là qu'il ne pouvait plus soutenir l'abon^dance des consolations célestes, et faisait entendre tout à la fois qu'il aimait mieux souffrir beaucoup de tourments pour le service Dieu , que de goûter tant de douceurs ; si bien qu'il priait Notre-Seigneur de lui réserver des plaisirs pour l'autre vie , et cependant de ne lui épargner aucune peine en celle-ci.

Ces occupations intérieures ne l'empêchaient pas de travailler au salut des âmes , ni de soulager les misérables dans les hôpitaux et dans lès prisons : au contraire, plus l'anDOur de Dieu était vif et ardent en lui , plus il désirait de le faire naître et de rallumer partout. La charité lut faisait renoncer souvent au repos de la solitude et aux délices de l'oraison, suivant le principe de son père Ignace qu'il fallait quitter Dieu pour Dieu.

La saison commençait à être plus douce. , et Xavier se disposait à faire voile vers le cap de Comorin , lorsqu'un vaisseau portugais arriva du Mozambique , qui portait cinq missionnaires dé la Compagnie. Le plus remarquable de ces missionnaires , et de cinq autres qui venaient avec la flotte, était Gaspard Barzée, flamand de nation. Le père François avait déjà entendu parler de lui comme d'un excellent ouvrier et d'un célèbre prédicateur; mais sa présence et le témoignage de tout le navire donnèrent au Saint de si hautes idées de son mérite, qu'il le regarda dès lors comme un apôtre de rOrient.

' Il passa cinq jours avec ces nouveaux compagnons. Dès le quatrième jour, il fit prêcher le père Barzée pour voir son talent de prédication , et il lui trouva toutes les qualités d'un parfait prédicateur. Plusieurs gentilhommes portugais , qui avaient été fort édiflés de in vertu et des discours de Barzée pendant la navigation , qui fut des plus périlleuses, vinrent se jeter aux pieds de Xavier pour lui demander d'être admis en la Compagnie. Le capitaine du vaisseau et le gouverneur d'une des principales citadelles quelesPortugaisavaient

188 VIB DB SAINT FRANÇOIS XAVIBB.

aux Indes , élaient de ce nombre. Il en reçut quelquesuns avanl que de partir, et il remit les .autres à son retour ; mais il voulut que tous Gssent les exercices spirituels du père Ignace.

Enfin Xavier s'embarqua le 9 septembre pour la côte de la Pêcherie. Il y consola et afi'ermit les fidèles, quiélaient toujours persécutés par lesBadages, eunerois mortels et irréconciliables du nomchrétien. Il encouragea aussi les ouvriers de la Compagnie, qui , pour la même raison , étaient tous les jours en danger de mort. Ayant su que le père François Henriquez, qui cultivait la chrétienté de Travancor , avait des dégoûts , et croyait perdre son temps , sur ce que quelques-uns de ses néophytes , ébranlés par les promesses ou les menaces d*un nouveau roi qui haïssait les chrétiens , retournaient à leurs premières superstitions , il lui écrivit des lettres de consolation , et le pria d'avoir bon courage, en rassurant que ses travaux étaient bien plus utiles qu'il ne lui semblait; que, quand tout le fruit de son zèle se réduirait aux petits enfants qui mouraient ayurès le baptême. Dieu serait très content de ses services; qu'après tout , le salut d'une âme seule devait consoler un missionnaire de toutes ses peines ; que Dieu comptait les bonnes intentions^ et qu'on n'était jamais inutile quand on travaillait de toutes ses forces, quelque peu de succès qu'on eût.

Le père Xavier ne se contenta pas de fortifier les missionnaires et de vive voix et par lettres ; il supplia le père Ignace d'avoir la bonté de les encourager luimême , et surtout d'écrire à Henriquez , homme très mortifié et très laborieux.

Ayant fait sa course dans la côte de la Pêcherie^ il s'en retourna par Cochin , où il s'arrêta deux mois , et s'employa sans relâche à instruire les enfants , à servir les malades et à régler les mœurs de toute la ville. Ensuite il alla trouver à Bazin le vice-gouverneur des Indes , don Garcie de Sa , que don Jean de Castro avait nommé en mourant. Le Père voulait obtenir de lui des lettres de recommandation pour le gouverneur de Malaca , afin de passer au Japon plus aisément.

A la vérité , la nouvelle qu'il apprit , que.les Chinois ,

UVBB QUATRlfeMB. 189

mal conteats des Portugais , ne voulaient plus les soof frirchezeux, semblait devoir rompre son desàein, parce qu'il était impossible de gagner les lies du Japon en tenant la route de Malaca , sans aborder à quelque port de la Chine ; mais c'est le propre du zèle apostolique de compter pour rien les impossibilités qui paraissent dans les grandes entreprises.

Dès que Xavier fut revenu à Goa , et qu'on sut le voyage qu'il méditait, ses amis mirent tout en œuvre pour ïen détourner. Ils lui représentèrent d'abord la longueur du chemin, qui était de treize cents lieues; les dangers de mort certains et inévitables où il serait continuellement exposé , non seulement à cause des pirates qui courentces mers et qui massacrent toutcequi tombe entre leurs mains , mais aussi à cause des écueils inconnus aux plus habiles pilotes , et de je ne sais quels vents appelés typhons, qui régnent depuis la Chine jusqu'au Japon, dans une immense étendue de mer. On lui disait que ces tourbillons impétueux faisaient pirouetter un navire , et l'abîmaient tout d'un coup , ou qu'ils le poussaient avec furie contre les rochers, et le mettaient tout en pièces.

On syoutait que quand , par une espèce de miracle , son vai^sseau se sauverait des corsaires et des tempêtes , il ne serait pas en sAreté aux ports de la Chine, d'où Ton venait de chasser les Portugais ; qu'au reste , si son zèle était insatiable , il y avait encore en Orient de vastes royaumes qui n'étaient pas éclairés de la lumière de l'Evangile; qu'il y avait même, proche de Goa, des îles et des terres toutes idolâtres ; qu'il y allât, à la bonne heure , mais qu'il laissât ces îles trop éloignées, que la nature semblait avoir séparées du commerce des mortels , et où , la puissance des Portugais n'étaiil pâs établie, le christianisme ne pourrait jamais se maintenir contre la persécution des païens.

Xavier était trop persuadé que Dieu le voulait au Japon,pour écouter les raisons de ses amis. Il se moqua de leurs craintes , ei dit , en riant, qu'il ne serait pas peut-être plus malheureux que Georges Alvarez, ou qu'Alvarez Vaz , qui avaient fait le voyage du Japon malgré ces pirates et ces vents dont on tâchait de lui

IQO TIB DE SAINT FB4NÇ0IS X4TIBB.

faire peur. Puis, prenant un air sérieux : En vérité, disail-îl, je m'étonne que vous vouliez m'empécher d'aller pour le bien des âmes , où vous allez pour un petit gain temporel ; et je vous avoue que j'ai honte de votre peu de foi : mais j'ai honte aussi d'avoir été prévenu, et je ne puis souffrir que Us marchands aient eu plus de courage que les missionnaires.

Il dit enfin qu'après avoir éprouvé tant de fois les soins de la Providence, il aurait tort de s'en défier; qu'elle ne l'avait pas préservé de l'épée des Badages et des poissons de Tile du More, pour l'abandonner dans d'autres périls; du reste, que les Indes n'étaient pas les bornes de sa mission, et qu'en y venant, son dessein avait toujours élé de porter la foi jusqu'aux dernières extrémités de la terre. Il écrivit alors au père Ignace , pour l'informer de son voyage et lui rendre compte des sentiments de son cœur. « Je ne puis vous exprimer,

• lui dit il, avec quelle joie j'entreprends un si long

• voyage, car teut y est plein d'extrêmes dangers; et

• qui de quatre navires en peut sauver deux , croit » avoir fait une navigation très heureuse. Quoique ces » périls soient bien au-dessus de tout ce que j'ai essayé » jusqu'à celte heure, je n'ai garde de quitter mon

• entreprise , tant Notre Seigneur me dit intérieure- » ment que la croix produira là de grands fruits, dès » qu'elle y sera une fois plantée. »

Il écrivit en même temps au père Simon Rodriguez, et quelques endroits de sa lettre marquent bien la disposition du saint homme : o II est arrivé ici des navires » de Malaca qui confirment que tous les ports de la » Chine sont armés, et que les Chinois vont faire une » guerre ouverte aux Portugais. Je n'en irai pas moins » au Japon ; car je ne vois rien de plus agréable et de » plus doux en ce monde , que de vivre dans des périls » continuels de mort pour l'honneur de Jésus Christ » et pour les intérêts de la foi : aussi est ce le propre » du chrétien de trouver plus de plaisir dans la croix » que dans le repos, n

L'apôtre, étant sur le point de partir pour le Japon , établit le père Paul de Camerin supérieur général eo sa place , et le père Antoine Gomez recteur du séminaire

LIVIIB QDAtmÈIIB. 191

de Goa ; il leur prescrivit en même temps , à l'on et 5 l'autre, la manière dont il voulait qu'ils vécussent ensemble et qu'ils gouvernassent leurs inférieurs.

Voici en particulier ce qu'il recommanda au père Paul : « Je vous conjure , lui dit-il , par le désir que

• vous avez de plaire à Notre-Seigneur et par l'amour » que vous portez à notre père Ignace et à toute la » Compagnie, de traiter Gomez et tous nos Pères et

• frères qui sont aux Indes , avec beaucoup de dou-

• ceur, ne leur ordonnant jamais aucune chose qu'après " une mûre délibération; et qu'en des termes modestes

• qui n'aient rien de fier ni d'impérieux.

».A la vérité, selon la connaissance que j'ai de tous » les ouvriers de la Compagnie qui sont occupés au- » joard'hui en ce nouveau monde, je juge aisément qu'ils n'ont besoin d'aucun supérieur : néanmoins , pour ne leur pas ôter le mérite de l'obéissance, et parce que Tordre de la discipline le veut ainsi, il m'a semblé h propos de mettre quelqu'un à leur tête, et. je voas ai choisi pour cela, connaissant comme je fais votre modestie et vôtre prudence.

» Je vous prie au reste , et je vous commande par l'obéissance que vous avez vouée volontairement à notre père Ignace, de vivre si bien avec Antoine Gomez , qu'il ne paraisse jamais entre vous deux la moindre froideur; qu'au contraire on vous voie toujours dans une parfaite union, vous aimant tendrement l'un l'autre , et conspirant de toutes vos forces au bien de l'Eglise.

• Si nos frères qui sont dans le Comorin , dans les Moluques et ailleurs , vous écrivent pour obtenir quelque grâce de l'évéque ou du vice-roi par votre entremise , et pour vous demander à vous-même quelque secours spirituel ou temporel , quittez tout et employez-vous entièrement h faire tout ce qu'ils désirent. Pour les lettrés que vous écrirez à ces ouvriers infatigables qui portent le poids du jour et de la chaleur,prenezgardequ*e)iesn'aient rien d'aigre ou de sec; ayez soin plutôt quechaque ligne, chaque mot, ne respirent que douceur et que tendresse. » Tout ce qu'ils demanderont pour leur vivre, pour

192 VIE DE SAINT FRANÇOIS lAVlER.

» leurs habillements , pour la conservation ou pour le » rétablissement de leur sanié, fournissez-le-leur libé- » ralement et au plus tôt ; car il est bien raisonnable » que vous ayez pitié de ceux qui travaillent sans re- » lâche et sans nulle consolation humaine. Ce que je » dis regarde principalement les missionnaires de Co-

• morin et des Môluques : leur mission est la plus » pénible, et on doit les soulager, de peur qu'ils ne » succombent sous une croix si pesante. Faites donc » en sorte qu'ils ne demandent pas deux fois ce qui » leur est nécessaire. Ils sont dans le combat, vous

• êtes aux champs; et pour moi , je trouve œs devoirs » de charité si justes, si indispensables, que j'ose vous » conjurer , au nom de Dieu et au nom de notre père » Ignace, de vous acquitter avec toute l'exactitude; » toute la diligence et toute la joie possibles, i»

Le père Xavier avait envoyé , depuis son retour , Nicolas Lancillotti à Coulan , Melchior Gonzalvez à Bazin , et Alphonse Cyprien à Socotora. Il envoya , avant son départ, Gaspard Barzée h OrmUz, avec un compagnon qui n'était pas encore prêtre. Cette ville si célèbre, qui est à l'entrée du golfe Persique,était aTors remplie de vices énormes que le n!iélange desnatiims et des sectes différentes y avaient introduits. Le Saint eut la pensée d'y aller lui-même pour préparer le chemin aux autres , suivant ce qu'il s'était proposé , de n'envoyer nulle part qu'il ne connût le pays par son expérience ; niais le voyage du Japon le fit renoncer à celui d'Ormuz.

Quelque idée qu'il eût de la sagesse et de la vertu du père Gaspard , il ne laissa pas de lui donner par écrit des instructions partituilières , pour l'aider à se bien conduire dans une mission aussi importante que cellelà. J'ai cru que ces instructions ne seraient pas désagréables aux lecteurs ; je suis assuré du moins qu'elles seront utiles aux missionnaires, et c'est cequi m'a obligé de les rapporter. Les voici donc « non pas altérées et en mauvais ordre comme elle sont ailleurs , mais traduites fidèlement sur une copie du manuscrit des archives de Goa :

c( I. Sur toutes choses , ayez en vue votre propre

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