‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 23 sur 79 · LIVRE QUATRltaE · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRltaE

» Vous apprendrez de là sur quels points il faut » appuyer le plus en préchant , et ce qu'il faut recoin- » mander davantage dans les confessions. Cette con- » naissaace fera que vous ne trouverez rien qui vous t» soît nouveau , rien qui vous surprenne et qui vous » étonne : elle vous donnera encore de l'adresse pour » manier les esprits , et même de l'autorité sur eux. Les » hommes du siècle ont coutume de mépriser les aver- « tissements des religieux , comme des gens qui n'ont » pas l'usage du monde : s'ils en trouvent un qui sache » vivre et qui soit un peu expérimenté dans la prati* » que des choses humaines , ils l'admireront comme un » homme extraordinaire , ils s'abandonneront à lui , » ils n'auront pas même de peine à se faire violence » sous sa direction , et ils exécuteront volontiers ce qu'il

• leur conseillera de plus difficile. Voilà le fruit mer- » veilleux de cette science du monde : aussi ne devez- » vous pas moins travailler présentement à l'acquérir, » que vous avez travaillé autrefois pour savoir la doc- » trine des philosophes et celle des théologiens. Au » reste , ce n'est pas des anciens manuscrits ni des li- » vres imprimés que se tire une telle science ; c'est » dans les livres vivants et dans le commerce dés per- » sonnes intelligentes qu'il faut l'étudier. Avec elle , » vous ferez plus de fruit que si vous débitiez au peuple » tous les raisonnements des docteurs et toutes les » subtilités de l'école.

» XXVIIL Vous prendrez un jour de la semaine » pour terminer les diflérents et pour régler- les inté- » rets des personnes qui seront mal ensemble et sur le » point de plaider. Ecoutez les Tune après l'autre, et » bites-leur des propositions d'accommodement $ sur- » tout faites-leur entendre qu'elles trouveront plus leur » compte à s'accommoder qu'à se jeter dans des procès » éternels, qui, sans parler de la conscience et de la » réputation , coûtent toujours beaucoup d'argent et

* de peine. Je sais t)ien que cela ne plaira pas aux » avocats ni aux procureurs , que la longueur des af- » faires et les riises de la chicane enrichissent; mais ne » vous mettez pas fort en peine de ce qu'ils diront de > vous là-dessus, et faites-leur comprendre à eux*mê-

i> mes, si vous pouvez, qu'en perpétuant les procès par » des forinalités infinies, ils s'exposent au. péril d'une » damnation éternelle. Tâchez aussi de les engager dans y> la retraite pour quelques jours, afin que les exercices r> spirituels leur fassent prendre une autre conduite.

» XXIX. N'attendez pas que vous soyez à Ormuz » pour prêcher; commencez sur mer, et dès que vous » serez embarqué. Dans vos sermons, n'affectez point » de faire paraître beaucoup d'érudition et de mémoire » en citant un grand nombre de passages des anciens » auteurs ; il en faut peu , mais qui soient bien choisis » et qui conviennent au sujet. Employez la meilleure » partie de la prédication à dépeindre vivement l'état » intérieur des âmes mondaines; qu'elles reconnaissent » et qu'elles voient en vos discours, comme dans un » miroir, leurs inquiétudes, leurs artifices, leurs pro- » jets frivoles et leurs vaines espérances. Vous leur » ferez voir encore les issues funestes de leurs desseins, » vous leur découvrirez les pièges que leur tend le » malin esprit , et vous leur enseignerez le moyen de les » éviter. Vous leur direz de plus que , s'ils s'y laissent >^ surprendre, ils ont tout à craindre, et par-là vous » gagnerez leur attention ; car on se fait toujours écou- » ter quand ce qu'on dit intéresse l'auditeur.

» Ne remplissez pas vos sermons de spéculations su- » blimes, de questions emb«irrassées , ni de controver- » ses scoiastiques. Ces sortes de choses, quigsurpassent » la portée des gens du monde, ne font que du bruit » et n'aboutissent à rien. Il est nécessaire de les repré* » senter eux-mêmes, si vous voulezattacher leur esprit. » Mais pour bien exprimer ce qui se passe au fond de » leur cœur, il faut les pratiquer auparavant, les bien » connaître ; et, pour cela , il faut beaucoup les obser- » ver , les approfondir.

» Etudiez donc ces livres vivants, et assurez-vous que » vous en tirerez de quoi tourner les pécheurs du c^té » qu'il vous plaira.

» Je ne vous défends pas néanmoins de consulter , » dans les rencontres, l'Ecriture sainte, les Pères de » l'Eglise , les sacrés Canons, les livres de piété et les » traités de morale : ils peuvent fournir des preuves so-

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» lides pour établir les vérités chrétiennes, des'rennèdes tt souverains contre les tentations et des exemples hé- » roîques de vertu. Mais tout cela est bien froid , et ne » sert guère , si les esprits ne sont disposés à en profi- » ter; et ils ne peuvent Tétre que par la voie que je » viens de dire. Ainsi le devoir du prédicateur est de » sonder le cœur humain, d'avoir une parfaite connais- » sance du monde , de faire une fidèle peinture de » Tbomme, et de mettre ce tableau dans un si beau » jour que chacun s'y reconnaisse.

* XXK. Puisque le roi de Portugal a ordonné qu'on » vous fournit de l'épargne ce qui sera nécessaire pour » votre subsistance, usez de la grâce que ce bon prince » vous fait, et ne recevez rien que de ses ministres. » Si d'autres personnes vous veulent donner quelque » chose, refusez- le, quand elles vous l'offriraient d'elles- » mêmes : aussi bien est-il très important pour la ii- ^ berté d'un homme apostolique, de ne devoir point son » vivre à ceux qu'il doit conduire dans le chemin du » salutet qu'il doit reprendre s'ils viennent h s'en écar- ^ ter. On peut dire véritablement de ces dons, que qui ^ prend est pris : et c'est pour cela que, quand nous " avons à faire une réprimande charitable aux per-

* sonnes qui nous entretiennent d'aumônes , nous ne » savons comment nous y prendre , ni de quels termes » nous servir ; ou , si notre zèle nous fait parler libre-

* ment , nos paroles ont moins d'effet sur leurs esprits, >) parla raison qu'ils prennent avec nous un air d'em- ^ pire et de hauteur, comme si le bien que nous rece- » vous d'eux les faisait nos maîtres et leur donnait droit » de nous mépriser.

» Ce que je dis regarde principalement une espèce '^'de gens plongés dans le vice, qui se feront honneur » d'être de vos amis , et qui tâcheront de gagner votre » amitié par toutes sortes de bons offices. Leur dessein » n'est pas de profiter de votre conversation pour » l'amendement de leur vie : tout ce qu'ils prétendent » est de vous fermer la bouche, et de s'épargner une » censure qu'ils croient mériter. Soyez fort en garde » contre ces genslà : je ne suis pas pourtant d'avis que » vous les rebutiez tout-à-fait , ni que vous méprisiez

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» leurs honnêtetés. S'ils vous invitent même à leur » table» ne les refusez pas. Refusez-les encore moins p s'ils vous font des présents de peu de valeur, tels qu'on » s'en fait aux Indes communément parmi les Portu- » gais, et qu'on ne peut refuser sans faire un affront; » des fruits , par exemple , et des liqueurs.

» Du reste, déclarez-leur que vous ne recevrez leurs S) petits présents qu'à condition qu'ils recevront bien » vos conseils, et que, si vous allez manger avec eux, » ce n'est que pour les disposer, par une bonne con- » fession , à s'approcher de la sainte Table. Pour ces » présents, que j'ai dit qu'il ne fallait pas refuser, dès » que vous les aurez reçus , envoyez-les aux malades, » aux prisonniers, ou à d*autres pauvres. Le peupleen y» sera édifié, et n'aura pas lieu de vous soupçonner ni » de peu de délicatesse ni d'avarice.

• XXXI. A l'égard de votre demeure , vous verrez , » étant arrivé et ayant considéré prudemment l'état n des choses , où il sera plus à propos que vous de- » mouriez, ou dans l'hôpital , ou dans la maison delà » Miséricorde , ou dans quelque petit logis qui n'en » soit pas éloigné. Si je vous appelle au Japon , vous » écrirez aussitôt au recteur de ce collège par deux ou » trois voies différentes , afin qu'il mette en votre place » un de nos Pères capables d'assister et de consoler la » ville d'Ormuz. Enfin je vous recommande voos- » même à vous-même; particulièrement n'oubliez jamais » que vous êtes membre de la Compagnie de Jésus.

» Dansles conjonctures des affaires, l'expérience vous » enseignera ce qui sera le plus du service de Dieu ; » car il n'y a pas un meilleur maître que l'usage en ma- » tière de prudence. Souvenez-vous tous les jours de » moi dans vos prières , et ayez soin que ceux qui se- » ront sous votre conduite me recommandent dans les » leurs au Maître commun que nous servons. Pour » finir une si longue instruction, le dernier avis que je » vous donne, est de la lire attentivement. toutes les » semaines, afin que vous n'oubliez jamais aucun des » articles qui y sont contenus. Plaise au Seigneur de » vous accompagner, de vous conduire dans votre » voyage, et de demeurer cependant ici avec nous! »

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Huit joora après que Gaspard Barzée fut parti pour Omiuz avec son compagnon Raimond Péreyra , le père Xa?ier partit lui-même pour le Japon : c'était au mois d'avril de Tannée 15^9. Il s'embarqua dans une fusie qui allait seulement à Cochin , où l'atteddait un navire qui devait tsive voile vers Malaca. Il prit pour ses compagnons le père Côme de Torrez et le frère Jean Fernandez, outre les trois Japonais convertis, Paul de Sainte-Fol et ses deux valets Jean et Anioine.

A la vérité, il fit aussi embarquer dans la même fuste Emmanuel Moralez et Alphonse de Castro ; mais ce n'était que pour les conduire à Malaca , d'où l'un et l'autre devaient passer aux Moluques.

Comme le navire qui attendait Xavier et ses conipagnons au port de Cocliin était sur le point de partir, ils s'arrêtèrent là peu de jours , mais ils ne s'y arrêtèrent pas inutilement. Le Saint allant un jour par la ville, rencontra un Portugais de sa connaissance , et lui demanda d'abord comment il se portait. Fort bien, répondit le Portugais. Oui , pour ce gui regarde le corps, reprit Xavier ; maie d l'égard de l'âme ^ on ne peut guère être plus malade gue vous l'êtes. Cet homme, qui méditait une mauvaise action , connut que le Père voyait le fond de son àme , et , rentrant aussitôt en lui-même , suivît Xavier , se confessa et changea de vie.

Les prédications de Castro charmèrent tellement le peuple , qu'on voulut le retenir 5 Cochin pour y établir un collège de la Compagnie ; mais Xavier , qui l'avait destiné aux Moluques, s'opposa à la volonté du peuple; et la Providence, qui destinait la couronne du martyre à ce missionnaire, ne permit pas qu'il demeurât dans un lieu où Ton n'aurait eu que de la vénération pour lui.

Ils partirent de Cochin le 25 avril, et ils arrivèrent le dernier de mai à Malaca. Toute la ville vint au-devant du père Xavier, et chacun eut une joie incroyable de le revoir. Alphonse Martinez , grand-vicaire de l'évéqne , était alors très malade et dans un trouble d'esprit

2ui faisait pitié ; car, ayant été averti de se mettre en tat d'aller rçndre compte h Dieu du ministère qu'il avait exercé trente ans , et de toutes les actions de sa vie , il ftit si frappé de l'image présente de la mort et du

désordre de ses mœurs peu régulières pour un homme de sa profession, qu'il tomba dans une noire mélanoolie et désespéra entièrement de son salut. U jetait des cris lamentables qui effrayaient tout le monde; on lui entendait dire tout haut ses péchés, et les détester avec des regrets furieux , non pour en demander pardon , mais pour en faire voir Ténormité. Quand on voulait lui parler de la miséricorde divine , il s'emportait horriblement , et s*écriait de toutes ses forces qu'on ne pardonnait point aux damnés et qu'il n'y avait nulle miséricorde dans l'enfer.

On dit au malade que le père François venait d'arriver , et on lui demanda s'il ne serait pas bien aise de le voir. Martinez , qui avait eu autrefois des liaisons très étroites avec Xavier , respira à ce nom , et puis tout d'un coup voulut se lever pour aller voir, disait-il, l'homme de Dieu ; mais l'effort qu'il fit ne servit qu'à le faire tomber en faiblesse. Le Père survint dans ce moment-là ; car , outre que c'était sa coutume de rendre d'abord une visite aux Supérieurs ecclésiastiques, la maladie du vicaire h&ta le Saint encore davantage. Dès que le malade fut un peu revenu à lui, Xavier lui parla de l'éternité et des conditions d'une mort chrétienne. Ce discours rejeta Martinez dans ses premières frayeurs; et le serviteur de Dieu reconnut en cette rencontre ce qu'il avait déjà remarqué en d'autres, que rien n'est plus difficile que de faire espérer le salut à un homme mourant, qui , pendant sa vie, s'est flatté de l'espérance du salut pour pécher avec plus d'audace.

Voyant donc le mal presque sans remède , il entreprit de faire violence au Ciel pour obtenir au malade les sentiments d'une véritable pénitence et la grâce d'une bonne mort : car il fit vœu sur-le-champ de dire un fort grand nombre de inesses en l'honneur de la très sainte Trinité , de la bienheureuse Vierge , des Anges, et de quelques Saints à qui il avait une dévotion particulière. Le vœu fut à peine fait , que Martinez, devenu tranquille , prit des pensées raisonnables, et reçut les derniers sacrements avec une vive douleur de ses péchés, mêlée d'une tendre confiance en la miséricorde de Dieu ; il mourut après , doucement , antre les bras de Xavier , invoquant le nom de Jésus..

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