LIVRE QUATBIÈMB
gés, par l'ordre da roi , dans une maison déserte qu'on entait infestée de malins esprits. L'opinion popofciire n'était pas mal fondée, et les Portugais s'aperçurent bientôt que leur logement était très incommode. Us entendaient la nuit un horrible tintamarre ; ils se sentaient tirer de leurs lits et frapper durant leur sommeil, sans voir néanmoins personne. Une nuit, s'étant éveillés aux cris d'un de leurs valets , et ayant couru avec leurs , armes vers l'endroit d'où venait le bruit, ils trouvèrent * le valet étendu par terre et tremblant de peur. On lui demanda ce qu'il avait eu à crier, et pourquoi il tremblait si fort ; il répondit qu'il avait vu un spectre effroyable , tel que les peintres représentent les démons. Comme ce n'était pas un esprit faible ni un menteur que ce valet, les Portugais ne doutèrent pas de la cause du vacarme qui se faisait règlement toutes les nuits. Pour y remédier, ils semèrent de croix toute la maison, et depuis ils n'entendirent plus rien.
Les Japonais furent fort surpris, quand ils surent comment la maison était devenue tranquille. Xe roi même , à qui les Portugais dirent que la croix des chrétiens faisait fuir les malins esprits, admira un effet si merveilleux, et fit planter des croix partout, jusque dans ses maisons royales et sur les chemins publics. Il voulut ensuite savoir d'où la croix tirait sa vertu , et pourquoi les démons la craignaient tant : ainsi il descendit peu à peu dans les mystères de la foi. Mais comme les Japonais sont extrêmement curieux , non content d'être instruit par des marchands et par des soldats , il eut la pensée de faire venir des prédicateurs , et il envoya pour cela un ambassadeur aux Indes.
Ces nouvelles consolèrent infiniment le père Xavier, et hâtèrent d'autant plus son voyage , que les Japonais lui parurent plus disposés à recevoir l'Evangile. Il y avait dans le port de Malaca plusieurs navires portugais qui étaient près de partir pour le Japon ; mais tous ces vaisseaux devaient faire diverses courses en chemin ; et cela n'accommodait pas le saint homme : sa seule ressource fut en un navire chinois qui allait droit au Japon, et qui était un de ces petits bfttiments qu'on appelle jonques à la Chine. Le maître du navire ^ nommé NécMa ,
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était an fameux corsaire, ami des PortugàiSi nonobstant la guen*e déclarée entre les deux nations , et si connu par ses brigandages que son vaisseau se nommait oommunément la jonque du voleur. Don Pedro de Silta , gouverneur de Malaca , fit promettre au capitaine chinois qu*il conduirait sûrement le Père , et voulut avoir de lui des otages pour rengager à tenir inviolablement sa promesse. Mais quel fondement peut-on faire sur h parole d'un pirate et d'un scélérat?
Xavier et ses compagnons s'embarquèrentle2& join, au commencement de la nuit, et on démarra le lendemain au point du jour, avec un bon vent. Dès qu'on fut en mer , le capitaine et les matelots , qui étalent tous idolâtres , élevèrent une pagode sur la poupe , lui firent des sacrifices, malgré les remontrances de Xavier, et la consultèrent, parla voie du sort, pour savoir si leur navigation serait heureuse. Les réponses étaient tantôt bonnes et tantôt mauvaises. Cependantils mouillèrent l'ancre à une Ile, et s'y fournirent de bois contre les furieuses tourmentes de ces mers. Ils recommencèrent en même temps à interroger leur idole, et recherchèrent par le sort s'ils auraient un vent favorable. Le sort promit un bon vent , et sur cela les païens continuèrent gaiement leur voyage. Néanmoins ils ne forent pas plutôt en haute mer , qu'ils tirèrent les sorts tout de nouveau , pour voir si , du Japon , le navire retournerait heureusement à Malaca : la réponse fût qu'il aborderait au Japon , mais qu'il ne reverrait plus Malaca. Le pirate, qui était fort superstitieux, prit au même moment la pensée de quitter sa route; il tourna en effet ailleurs, et ne fit plus que s'amuser dans les lies qui se présentaient. Le père Xavier eut un sensible déplaisir que le démon fût le mattre de leur destinée , et que le tout se réglât suivant les réponses de l'ennemi de Dieu et des hommes.
En voguant ainsi lentement , on s'approcha des côtes de laCochinchine, et les tempêtes qui s'élevèrent alors menacèrent plus d'une fois du naufrage. Les idolâtres eurent recours à leurs superstitions ondinaires. Le sort déclara que la mer se calmerait et que le navire n'avait rien à craindre ; mais un vent impétueux agita telle-
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meot les flois, que les mariniers furent conirainls d'abaisser les voiles et de jeter Tancre. Le balancement du vaisseau fit qu'un jeune <:hréiien chinois, que Xavier menait avec lui, tomba dans la sentine qui était ouverte : on l'en retira à demi-mort, et fort blessé à la tête. Lorsqu'on le pansait, la fille du capitaine tomba dans la mer, et fut engloutie des vagues, sans qu'on pût jamais la sauver.
Un si funeste accident mit Nécéda au désespoir; et c'était i|D triste spectacle, dit Xavier lui-même en une de ses lettres, de voir le désordre qui était dans le vaisseau, La perte de la fille et la crainte du naufrage remplissaient tout de cris et de larmes.
Néanmoins les idolâtres , au lieu de reconnaître que l'idole leur avait dit faux , prirent soin de l'apaiser , comme si la mort de la Chinoise eût été un effet de la («lèrede la pagode. Ils sacrifièrent des oiseaux et brûlèrent des parfums en son honneur; après quoi ils jetèrent les sorts , pour savoir la cause du malheur qui venait d'arriver. On apprit que si le jeune chrétien fût mort dans la sentine , la fille du capitaine n'aurait pas péri malheureusement. Alors Nécéda, transporté de rage, pensa jeter Xavier et ses compagnons dans la mer. Comme la fureur des flots s'abattit en un instant , son esprit se calma un peu ; il leva l'ancre , et prit la route de Canton dans le dessein d'y passer l'hiver.
Mais les artifices des hommes et les efforts des démons ne peuvent rien contre lesordres de la Providence. Un vent contraire renversa le projet du capitaine , en robligeant , malgré lui , d'entrer à pleines voiles dans la mer du Japon, et c'est ce vent qui povlà\2L jonque du voleur vers Cangoxima , lieu de la naissance d'Anger , surnommé Paul de Sainte-Foi. Us y abordèrent le 13 août de l'année 15&9.
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Je n'entreprends pas de faire une description exacte du Japon, après toutes celles que les géojgraphesetles voyageui*s en ont faites. Pour peu qu'on ait vu la carte et lu les relations des Indes, on sait que le Japon est à l'extrémité de l'Asie et vis-à-vis de la Chine; qoe c'est un assemblage de diverses îles qui sont comme un corps, et dont la principale donne son nom à tout le reste; que ce monde d'îles, ainsi que parle un excellent géographe, est tout rempli de montagnes, dont quelquesunes sont inaccessibles et presque au-dessus des nues; que le froid y est excessif, et que la terre, féconde en mines d'or et d'argent, produit peu de grains nécessaires à la vie, faute d'être cultivée.
Sans m'étendre donc davantage , ni sur la situation , ni sur la nature du pays;sans m'arrêter même aux coutumes et aux mœurs, dont j'ai déjà dit quelque chose et dont je dirai dans la suite ce que demandera mon sujet , je ne parlerai ici que du gouvernement et de la religion, qu'il est besoin de connaître d'abord pour l'intelligence de l'histoire que j'écris.
Anciennement le Japon était une monarchie. L'empereur à qui toutes ces îles obéissaient se nommait le dayri, et tirait son origine des Camis, qui, selon l'opiuion du peuple, descendaient en droite ligne du Soleil.
La première charge de l'empire était celle de cubo, c'est-à-dire du capitaine-général des armées. Pour relever une dignité si éminente d'elle-même, on ajouta avec le temps , au nom de cubo , celui de sama , qui signifie seigneur; et ainsi le chef de la milice japonaise s'appela cubo- sama.
Il y a plus de trois cents ans que le cubo-sama qui était alors, voyant le sceptre du Japon entre les mains d'un