LIVRE CINQUIÈME
dayri lâche et efféminé, se révolta contre lai et s'empara de l'autorité royale. Son dessein était de réduire tout l'état sous sa domination ; mais il ne se rendît maître que de Méaco, où l'empereur tenait sa cour, et- des provinces qui en dépendaient. Les gouverneurs des autres provinces se maintinrent, chacun dans la sienne, parla forcedes armes, et secouèrent le joug à leur tour, tellement que la monarchie fut divisée tout d'un coup en soixante-sîK parties, qui prirent toutes le nom de royaume.
Depuis ces révolutions, le roi de Méaco fut surnommé Cubo-Sama, et celui qui avait été dépouillé retint le nom de Dayri; on lui laissa même , à la puissance près, toutes les prééminences de la royauté , en considération du sang des Garnis , et ^es descendants eurent toujours le même titre et les mêmes avantages. Voilà quel était en général le gouvernement au temps de saint François Xavier; car quelques années après, Nobunanga, un des rois voisins de Méaco , défit en bataille rangée le cubo-sama , et poursuivit sa victoire avec tant de sucr ces, qu'ayant détruit les rois particuliers, il réunit tout le Japon sous son obéissance.
Pour ce qui est de la religion , tous les Japonais , à laréservedequelques-unsqui font profession d'athéisme et qui croient les âmes mortelles, âont idolâtres, et tiennent la transmisgration des âmes telle que l'enseignaitPythagore. Les uns rendent le culiedivin ausoleil et à la lune; les autres aux Camis, ces anciens rois dont nous avons parlé, et aux Fotoques, les dieux de la Chine : il y en a qui adorent diverses sortes de bêtes , et plusieurs adorent le démon sous des figures hor-r ribles.
Ils ont encore unecerlaine divinité mystérieuse qu'on nomme Amida, et ils disent que ce dieu a bâti un paradis si éloigné de la terre , que les âmes ne peuvent y parvenir qu'en trois ans. Mais le dieu Xaca est celui dont ils content le plus de merveilles, et il semble que ce soit le Messie contrefait par le démon même ou par se^ ministres; car, si on les en croit , Xaca étant né d'une reine qui n'avait jamais eu de commerce avec aucun homme , se retira dans les déserts de Siam , et y fit
de très austères pénitences pour expier les péchés des hommes , et qui, au sortir de sa solitude, assembla des disciples el prêcha en divers pays une doctrine céleste.
Il n'est pas croyable combien de temples ont été bâtis à l'honneur d'Amida et de Xaca : toutes les villes en sont pleines, et la magnificence en égale le nombre. On ne peut non plus s'imaginer où la superstition porte les adorateurs de ces deux divinités : ils se précipitent du haut des rochers ou s'ensevelissent tout vivants dans des antres souterrains; et il se voit souvent des barques remplies d'hommes et de femmes qui , avec une pierre au cou et chantant les louanges de leurs dieux , vont se jeter dans la mer.
Au reste, l'esprit de mensonger établi dans le Japon une espèce de hiérarchie semblable à celle de l'Eglise catholique ; car ces peuples ont un chef de la religion, et comme un souverain pontife qu'ils nomment le saço ; il tient sa cour dans la capitale de l'empire, et c'est lui qui approuve les sectes, qui institue les cérémonies, qui consacre , si j'ose parier de la sorte , les tundi, que l'on peut comparer à nosévéques, et dont la fonctioD principale est d'ordonner les prêtres des- idoles, en leur conférant le pouvoir de faire des sacrifices. Ces prêtres, qu'on appelle bonzes , et dont les uns habitent les déserts, les autres demeurent dans les villes, afTecteni tous une grande austérité de mœurs, et sont parmi les Japonais ce que sont les bi*achmanes parmi les Indiens, si ce n^est qu'ils sont encore plus scélérats et plus hypocrites.
Pour reprendre notre histoire , presque aussitôt que Xavier et ses compagnons furent arrivés, Paul de Sainte- Foi, que nous nommions Anger avant son baptême» alla rendre ses devoirs au roi de Saxuma , de qui Cangoxima relevait, et dont le palais n'est éloigné que de six lieues. Ce prince, qui lui avait autrefois témoigné beaucoup de bonté, le reçut très humainement, et avec d'autant plus de joie qu'on le croyait mort. Un si favorable accueil fit que Paul de Sainte-Foi commença par denaandersa grftce au roi, pour l'action qui l'avait obligé de se retirer, et il n'eut pas de peine à l'obteoir. Le roi qui était curieux , comme sont tpus les Ja-
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ponaîs , l'interrogea fort sur les Indes, qu'elle était la nature du pays et l'humeur des peuples, si les Portugais étaient aussi puissants qu'on disait. Après que Paul eut satisfait le roi là-dessus, le discours tomba sur les différentes religions des Indiens, et particulièrement sur le christianisme , que les Européens' avaient introduit aux Indes.
Paul expliqua assez au long les mystères de la foi , et, voyant qu'on prenait plaisir à l'écouter, il produisit un tableau de la Vierge qui tenait le petit Jésus entre ses bras. Le tableau était très bien fait, et Xavier l'avait donné au Japonais afin qu'il le montrât dans l'occasion. La vue seule d'une si belle peinture frappa tellement le roi , que, touché d'un sentiment de piété et de révérence, il se mit à genoux avec tous ses courtisans, pour honorer celle qui était peinte et qui lui semblait avoir un air plus qu'humain.
Il voulut qu'on port&t le tableau à la reine sa mère : elle en fut charmée de son côté , et se prosterna par un même instinct , avec toutes les dames de sa suite , pour saluer la Mère et le Fils ; mais comme les Japonaises ont encore plus de curiosité que les Japonais , elle fit mille questions sur la Vierge et sur Jésus-Christ. Cela donna lieu h Paul de raconter toute la vie de Notre- Seigneur ; et ce récit plut tant à la reine , que peu de jours après , quand il fut de retour à Cangoxima, elle loi envoya un de ses officiers pour avoir une copie du tableau qu'elle avait vu ; mais il ne se trouva point de peintre qui pftt faire ce que désirait la princesse. Elle demanda qu au moins on lui écrivit en abrégé les principaux points de la religion chrétienne , et Paul la contenta là-dessus.
Le père François, ravi de voir les dispositions qu'il y avait dans la cour de Saxumsi , pensa tout de bon à serendre capable deprécher en japonais. Il n'y a qu'une langue en tout le Japon , mais si abondante et si mêlée, que c'était en effet comme s'il y en avait (Plusieurs. On se sert de certains mots et de certaines phrases dans le disoours familier ; on emploie d'autres locutions dans les discours composés. Les gens de qualité ont un lan- ^^e tout différent de celui du peuple ; les marchands
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et les soldai^ ont le lear ; les femmes se servent de paroles et d'expressions qui leur sont propres. Quand oo traite un sujet sublime et qui touche par exemple , la religion ou Tétat , on use de termes particuliers , et ce serait une irrégularité très vicieuse que de confondre les différentes manières de parler.
Le saint homme savait déjà quelque chose de tous ces divers, langages par la communication qu'il avait eue avec les trois Japonais chrétiens , mais il n'en savait pas assez pour s'expliquer aisément, ainsi qu'il l'avoue lui même , en disant que lui et ses compagnons étaient , à leur arrivée , commç des statues muettes, il s'appliqua donc tout-àfait à l'étude de la langue, et voici de quelle façon il en parle au même endroit : « Nous redevenons enfants , dit-il, et toute notre oc- » cupaiion présente est d'apprendre les premiers élé- » ments de la grammaire japonaise. Dieu nous fosse la » grâce d'imiter l'innocence et la simplicité des enfants , » aussi bien que nous en pratiquons les exercices. » . On ne doit pas s'étonner ici qu'un homme à qui Dieu avait communiqué plusieurs fois le don des langues, ne sut pas celle du Japon , et qu'il se donnât la peioe de l'étudier. Ces grâces étaient passagères, et Xavier ne s'y attendait nullement ; de sorte qu'ayant à demeurer dans un pays, il en étudiait le langage, comme s'il n'eût pu le savoir que par sa propre industrie. Mais le Saint-Esprit l'assistait extraordinairement en ces reocontres, selon la remarque que nous avons déjà faite; et on peut dire que la facilité avec laquelle il apprenait tant de langues si barbares , valait presque un don des langues permanent.
Tandis que Xavier et ses compagnons travaillaient à acquérir la connaissance qui leur était nécessaire pour annoncer Jésus-Christ au peuple de Cangoxima, Paul de Saint&-Foi, chez qui ils logeaient, instruisit luimême sa famille. Dieu bénit tellement son zèle , qu'outre sa mère, sa femme et sa fille, plusieurs de ses pareots se convertirent, et Xavier les baptisa tons.
En moins de quarante jours , le Saint sut assez de Japonais pour entreprendre de traduire l'explication du Symbole des Apôtres qu'il ^s^\i composée aux Indes.
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A mesure qu'il traduisait, il apprenait par cœur sa iraduction , et, avec ce secours , il crut pouvoir commencer à publier TEvangile. Mais comme on observe exactement au Japon toutes les bienséances de la vie civile , et que rien ne s'y fait en public sans la permission du prince , il voulut visiter auparavant le roi de Saxuma , et il prit pour sa visite le jour qu'on solennise la fâte de l'archange saint Michel. Il av^it mis tout Tempire sous la protection de ce chef des troupes célestes , qui chassa du ciel les anges rebelles , et il le priait tous les jours ardemment d'exterminer du Japon les démons qui y dominaient depuis tant de siècles.
L'Apôtre des Indes n'était pas inconnu h la cour de Saxuma. Paul de Sainte-Foi y avait parlé de lui d'une manière qui donna envie à tout le monde de le voir, et qui le fit regarder avec admiration la première fois qu'il parut. Le roi et la reine le traitèrent honorablement , lui témoignèrent beaucoup d'affection , et l'entretinrent une partie de la nuit. Ils ne pouvaient assez s'étonner que lui et ses compagnons fussent venus d'un autre monde , et eussent passé tant de mers orageuses , non par un esprit d'avarice et pour s'enrichir de l'or du Japon, mais seulement pour montrer aux Japonais. le vrari chemin du salut.
Dès le premier entretien , le roi recommanda au père Xavier de garder soigneusement les écrits et les livres qui contenaient la doctrine du christianisme; Car si notre loi est véritable, disait le prince , les démons se déchaîneront contre elle, et vous devez tout craindre de leur rage. Il accorda ensuite la permission que lui demanda le Père, de prêcher la loi chrétienne dans les terres de Sun obéissance , et il fit même , quelques jours après , expédier des lettres-patentes^ en vertu desquelles tous «es sujets pouvaient se faire chrétiens quand il leur plairait.
. Xavier profita d'une si heureuse conjoncture , et ne différa pas davantage à prêcher publiquement dans Cangoxima . Ilcommença par enseigner les premiers articles du symbole. Celui de l'existence d'un Dieu tout-puissaot , créateur du ciel et de la terre , surprit étrangement ses auditeurs , qui ne connaissaient point de pre-
mier être dont Tunivers dépendît comme de sa cause et de son principe. Les autres articles qui regardent la Trinité et Tlncarnation , leur parurent encore plus incroyables: aussi quelques-uns traitèrent le prédicateur de visionnaire, et se moquèrent de lui. Les plus sages; néanmoins, ne pouvaient co^iprendre qu*ûn étranger qui n'avait nul intérêt à les tromper , eût essuyé tant de périls et fût venu de si loin pour leur débiter des fables.
Dans ces pensées , ils voulurent éclaircir les doutes qui leur vinrent sur les mystères qu*on leur avait expliqués. Xavier leur répondit si nettement et si raisonoablement tout ensemble, avec Tassistance de Paul de Sainte-Foi, qui lui servait d'interprète au besoin, que la plupart, satisfaits de ces réponses , se rendirent à la vérité.
Le premier qui demanda et qui reçut le baptême, fut un homme de basse condition , et dénué des biens de la fortune, comme si Dieu eût voulu que l'Eglise du Japon n'eût point d'autre fondement que l'abjeclionet la pauvreté , ainsi que l'Eglise universelle. On lui donna le nom de Bernard , et par sa vertu il devint, avecle temps , très illustre. . .
Cependant Xavier visita les bonzes , et tâcha de gagner leur bienveillance , persuadé que le christianisme ferait peu de progrès parmi le peuple, s'ils s'opposaient à la prédication de l'Evangile, et jugeant d'ailleurs que tout le monde embrasserait la loi du vrai Dieu, pourvu qu'ils ne la combattissent point ouvertement.
Son honnêteté et sa franchise lui concilièrent d'abord les bonnes grâces de leur chef. C'était un vieillard de quatre-vingt ans, assez homme de bien pour un bonze, estimé si sage que le roi de Saxuma lui communiquait «es plus importantes affaires, et si savant dans la religion qu'il fut surnommé Ningit , c'est à-dire le cœur de la vérité. Mais ce nom ne lui convenait pas toui-àfait ; et Xavier s'aperçut bientôt que. le. vieillard n<e savait que croire touchant l'immortalité de l'ûme, disant tantôt que nos âmes ne différaient guère de celles des bétes , tantôt qu'elles venaient du Ciel et «qu'elles avaicfit en elles-mêmes quelque chose de divin.
Ces incertitudes d'un esprit flottant entre la vérité et
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le mensonge donnèrent lieu à Xavier de prouver l'immortatité de l*àine dans les conversations qu'ils eureui ensemble , et il raisonna fort là dessus selon les seuls principes naturels. Ses raisonnements n^eurent point pourtant d'autre effet que de lui attirer des louanges. Ningit loua le savoir du bonze européen, c'est ainsi qu'ils nommaient le Père, et tomba d'accord que personne n'avait une plus profonde connaissance de la nature; mais il demeura toujours incertain sur ce point de religion , ou par honte de changer d'avis à son âge, ou peut-être par la raison que les gens qui ont douté toute lenr vie, sont plus difficiles à convaintsre que ceux qui n'ont jamais rien cru:
L'eslime que Ningit avait pour Xavier fit considérer le Saint du reste des bonzes. Ils l'écoutaient avec applaudissement lorsqu'il parlait de la loi divine, et ils confessaient eux-mêmes tout haut qu'un homme qui était venu des extrémités du monde, au travers de mille dangers , pour prêcher une nouvelle religion , ne pouvait avoir 'été inspiré que par l'esprit de vérité, ni avancer rien qui ne fût digne de croyance.
Le témoignage des bonzes autorisa la préiiication de TEvangile; nnais le dérèglement de leurs mœurs les empêcha de suivre une loi si sainte. Néanmoins, avant la fin de Tannée, i( y en eut deux moitis corrompus que les autres ou plus fidèles à la grâce de Jésus Christ , qui embrassèrent la foi ; et leur exemple toucha si fort les Cangoximains , que plusieurs demandèrent le baptême.
Ces premiers fruits de l:i prédication en promettaient déplus abondants, et la foi florissait de jour en jour davantage dans Cangoxima, lorsqu'une persécution excitée tont à coup ruina de si belles espérances, et arrêta le progrès de l'Evangile. Les bonzes, surpris de voir tout le peuple disposé à quitter la religion du pays, ouvrirent les yeux sur leurs propres intérêts, et connurent évidemment que si la nouvelle loi était une fois reçue, comnieils ne vivaient qued'aumônes et d'offrandesqu'on faisait aux dieux , ils n'auraient plus bientôt de quoi subsister. Ils jugèrent en même temps qu'il fallait remédier au mai avant qu'il fàt incurable, et n'épargner rie» pour exterminer les prédicateurs portugais.
On vit donc alors ces religieux idolâtres qui avaient été, au commencement, si favorables à Xavier, lui faire une guerre ouverte. Ils le décriaietit partout et le traitaient publiquement d'imposteur, jusque-là qu'un, jour qu'il prêchait dans une des places de la ville, uo bonze l'interrompit au milieu de son discours, et avertit le peuple de s'en défier, disant quec'élaitun démon qui leur parlait sous la figure d'un homme.
Lé déchaînement des bonzes n'eut pas l'effet qu'ils prétendaient. Les Japonais , qui ont naturellement de l'esprit et de la droiture , comprirent sans peine ce qui faisait changer de langage et de conduite h leurs prêtres , et ils en eurent plus de croyance à ce que le Père leur disait.
Quelques-uns reprochaient aux bonzes que l'intérêt seul allumait leur zèle ; que ce n'était ni par des caloninies , ni pur des insultes qu'on défendait la religion, mais par des raisons solides ; que si la dqctrine de l'Européen était fausse , pourquoi n'en montraient-ils pas clairement la fausseté ; qu'au reste il importait peu que le nouveau prédicateur fut un démon ou un homme, et que la vérité devait être bien reçue de quelque part qu'elle vint ; qu'après tout , il vivait très austèrement et qu'il était de meilleure foi qu'eux.
En effet, Xavier, pour bien édifier la populace, qui juge d'ordinaire par les apparences , s'abstint entièrement et de chair et de poisson. Des racines fort amères et des légumes cuits à l'eau faisaient toute su nourri tui^e parmi ses travaux continuels, de sorte qu'il pratiquait ù la lettre l'abstinence dont les bonzes faisaient profession , ou plutôt qu'ils faisaient semblant de pratiquer : il en usa ainsi d'abord sur ce que Paul de Sainte-Foi lui disait , qu'on trouverait mauvais qu'un religieux chrétien fut moins austère dans son vivre que ne Tétaient les prêtres des idoles dans le leur.
Les merveilles que Dieu fit par son serviteur confir mèrentehœre davantage la loi chrétienne. Le Saint, se promenant un jour au bord de la mer , rencontra des pécheurs qui tendaient leur filet vide , et qui se plaignaient de leur mauvaise fortune. Il eut. pitié d'eux, et, après avoir fait un peu de prières , il leur conseilla de
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pécber tout de nouveau. Us le firent sur sa |>aro)e; ei ils prirent tant de poissons et de tant de sortes, qu*à peine pureut-ils tirer le filet. Ils continuèrent leur pèche les jours suivants avec le même succès ; et , ce qui parut plus étrange, la mer deCangoxima , qui n'était guère poissonneuse, le fut depuis extrêmement.
Une femme, qui ouït parler des guérisons que TÂpôtre avait faites aux Indes , lui apporta son petit enfant qu'une epflure de tout le corps rendait très difforme. Xavier prit l'enfant entre ses bras , le regarda avec des yeux de pitié , et prononça sur lui trois fois ces paroles : Dieu te bénisse! Après quoi il le rendit à sa mère si sain et si beau , qu'elle en demeura tout hors d'elle-même.
Ce miracle éclata dans la ville, et fit espérer à un lépreux la guérison qu'il cherchait en vain depuis plu- ^ sieurs ann^s. N'osant paraître en public à cause de son mal qui le séparait du commerce des autres hommes , et qui le rendait odieux à tout le monde , il fil appeler le Père. Xavier , qui était alors fort occupé, ne pouvant aller chez cet homipe, y envoya un de ses compagnons, avec ordre de demander trois fois au malade s'il croirail en Jésus-Christ au cas qu'on le guérît de sa lèpre , et de faire trois fois le signe de la croix sur lui , s'il promettait constamment d'embrasser la foi. Tout se passa comme Xavier l'avait ordonné. Le lépreux donna sa parole qu'il se ferait chrétien s'il recouvrait la santé; et on n'eut pas plutôt fait sur lui trois signes de croix, que tout à coup son corps devint net comme s'il n'avait jamais eu de lèpre. Sa guérison si subite le fit croire sans peine en Jésus-Christ , et sa foi vive hâta son baptême.
Mais le plus illustré miracle qu'opéra Xavier dans Cangoxima, fut la résurrection d'une fille de qualité. Elle mourut en la fleur de son âge; et son père, qui l'aimaittendrement, en pensa perdre l'esprit. Comme il était idolâtre , il n'avait nulle ressource dans son affliclion , et ses amis qui venaient le consoler , ne faisaient qu'aigrir sa douleur. Deux néophytes , qui le vinrent voir avant qu'on fît lea funérailles de celle qu'il pleurait jour et nuit, lui conseillèrent de chercher du secours auprès du saint homme qui faisait de si grandes choses,
et de lui demander avec confiance la vie de sa fille.
Le païen , persuadé par le» néophytes que rien n'était impossible au bonze d'Ëurc^e , et commençanl à espérer contre toutes lés apparences humaines , selon la coutume des affligés qui croient aisément ce qui les flatte, va trouver le père François , se jette à ses pieds, et le conjure , les larmes aux yeux , de ressusciter une fille unique qu'il venait de perdre, en ajoutant que ce serait loi rendre la vie à lui-même.
Xavier, touché de la foi et de Taffliction du païen, se retira avec son compagnon Fernandez pour prier Dieu. Etant revenu peu de temps après : Allez, dilil à ce père désolé , votre fille est en vie.
L'idolâtre , qui espérait que le Saint viendrait avec lui h son logis , et invoquerait le nom du Dieu des chrétiens sur le corps de su fille, crut qu'on se moquait de lui , et s'en alla mécontent ; mais à peine eut*il fait quelques pas, qu'il vit un de ses domestiques qui, tout transporté de joie, lui cria de Loin que sa fille était vivante. Il la rencontra bientôt elle-même qui venait audevant de lui. La fille conta à son père que, dès qu'elle eut rendu Tàme , deux démons horribles s'étaient saisis d'elle et avaient voulu la précipiter dans un abîme de feu ; mais que deux hommes inconnus, d'un aspect auguste et modeste , l'avaient arrachée des mains de ces deux bourreaux, et. lui avaient rendu la vie, sans qu'elle pût dire comment cela s'était fait.
Le Japonais comprit qui étaient ces deux hommes dont parlait sa fille , et il l'amena droit à Xavier, pour rendre des actions de grâces telles qu'en méritait une si grande faveur. Elle n'eut pas plutôt aperçu le Saint avecïfcm compagnon Fernandez, qu'elle s'écria : Voilà mes deux Ubétateurs ; et au même instant, la fille et le .père demandèrent le baptême. Il ne s'était jamais rien vu de semblable parmi les Japonais, et on n'avait même jamais ouï dire que les di^x du Japon eussent le pouvoir de faire revivre les morts : celle résurrection donna a« peuple une haute idée de Jésus^Christ, et rendit le nom de Xavier très fameux.
Ataisrien ne fit voir davantagecombien l'âpôtre était chéri du del et puisssmt auprès de Dieu qu'il annon-
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çait , qne te châtiment exemplaire dont la divine justice punit l'audace d'un homme qui , emporté par sa fureur propre, ou animé de celle des bonzes, le chargea un jour d'injures atroces. Le Saint souffrit tout avec sa douceur ordinaire, et dit seulement d'un air un peu triste à celui qui le traitait si mal en paroles : Dieu vous conserve la bouche. Aussitôt le malheureux se sentit la langue mangée d'un chancre, et il sortit de sa bouche du pus et des vers avec une puanteur insupportable.
Cette vengeance et si visible et si prompte devait effrayer les bonzes, mais leur grand nombre les rassurait en quelque façon ; et lorsque tous agissaient contre le saint homme, personne ne craignait pour soi est particulier. Ce qui acheva de les irriter, c'est qu'une dame très noble et très riche, femme d'un des principaux seigneurs de la cour, et fort libéraleenvers les pagodes, fut solennellement baptisée avec tonte sa famille.
Voyant donc qu'ils ne gagnaient rien par les voies qu'ils avaient prises , et que les gens de qualité n'étaient guère moins charmés de la doctrine chrétienne que le peuple, n'osant d'ailleurs user de violence à cause des édiis qui permettaient la profession du christianisme, ils imaginèrent un artifice tout nouveau, et ce fût de se plaindre au roi du roi même , de la part de tous les dieux du pays.
Les plus considérables d'entre les bonzes ayant été choisis dans une assemblée générale pour une ambassades! importante, vont trouver le prince, et lui disent avec un air plus menaçant que soumis , qu'ils viennent au nom de Xaca et d'Âmida , et des autres dieux du Japon , lui demander en quel lieu du monde il veut les bannir ; que ces dieux cherchent une autre demeure et d'autres temples, puisqu'il les chasse honteusement de son royaume, ou plutôt du leur, pour y recevoir un dieu étranger qui usurpe tous les droits divins, et qui ne souffre ni de supérieur, ni d'égal. Ils ajoutent fièrement qu'à la -vérité 11 était roi ; mais qu'était un roi, qu'an homme profane? Si c'était à lui à être l'ar- Utre de la religion , le juge des dieux? Quelle apparence, au reste, que toutes les sectes du Japon fassent
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•dans Terreur , et que les peuples de la terre les plus éclairés eussent élé trompés depuis tant de siècles? Que dirait la postérité quand elle apprendrait que le roi de Saxuma, qui tient sa couronne de Xaca et d'Amida, a renversé leurs autels , et les a privés des bonnears dont ils jouissent de tout temps ? Mais que ne feraient point i€^ provinces voisines pour venger Tinjure des dieux? Que tout semblait permis en ces rencontres, et ,que le moins qu'il avait à craindre, était une guerre domestique d'autant plus cruelle que la seule religion en serait la cause.
La conjoncture dans laquelle les bonzes parlèrent au roi leur fut favorable. Il venait d'apprendre que lesnavires;de Portugal, qui prenaient terre ordinairement à Cangoxima, avaient suivi la route de Firando; et il en avait un chagrin extrême, non seulement parce queses Etats ne profileraient point du commerce des Portugais, mais aussi parce qne le roi de Firando son ennemi en tirerait seul tout l'avantage. Comme la bienveillance qu'il témoigna d'abord au père Xavier n'eut presquepas d'autre principe que l'intérêt, il se refroidit fort pour lui dès qu'il sut une si mauvaise nouvelle; et ce refroi dissement le disposa à croire les bonzes. Il leur accorda tout ce qu'ils voulurent , et défendit , sous peine de la vie , à ses sujets de quitter l'ancienne religion du Japon pour embrasser la nouvelle loi que les bonzes européens avaient publiée.
Quelque bonne disposition qu'il y eût dans l'esprit des Cangoxi mains au regard del'Evangile, les nouveaux édits empêchèrent les idolâtres d'avoir commerce avec les trois religieux chrétiens, tant la colère ou la faveur des princes fait tourner aisément les peuples !
Ceux néanmoins dont Dieu avait déjà touché le cœur et qui étaient baptisés, bien loin de manquera la grâce de leur vocation , y furent d'autant plus fidèles, que^ n'étant guère plus de cent, ils se sentaient infiniment redevables à la miséricorde divine de les avoir choisis pour être de ce petit nombre. La persécution augmenta même leur ferveur, et ils déclarèrent tous au père Xa> vier qu'ils étaient prêts à souffrir l'exil et la mort pour l'honneur de Jésus Christ.
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Quoique le Père ne doutât pas de leur constance, il voulut les fortifier par de bons discours avant que de quitter une ville et un royaume où il ne voyait nulle apparence d'étendre la foi. Il les assemblait pour cela secrètement tous les jours : après leur avoir lu certains passages de TEcriture traduits en japonais, et conformes à l'état où était l'église naissante deCangoxima, il leur expliquait un des mystères de la Vie de Noire-Sei* gneur ; et ses auditeurs étaient si pénétrés de l'onction intérieure du Saint-Esprit , qu'ils l'interrompaient à tous moments par leurs larmes et par leurs soupirs.
Il avait fait faire plusieurs copies de son catéchisme à l'usagedesfidèles.L'ayant augmenté d'uneexplication plus ample du Symbole , et y ayant ajouté diverses instructions spirituelles avec la Vie de Notre-Seigneur, qu'il traduisit tout entière, il le fit imprinrier en caractères japonais pour le répandre partout.
En ce temps là les deux bonzes convertis et deux* autres Japonais baptisés entreprirent le voyage des Indes , pour voir de leurs yeux ce que le Père leur disait delà splendeur où était le christianisme dans Goa, c'està dire la multitude des chrétiens, la magnificence des églises et lu beauté des céré(nonies ecclésiastiques.
Il partit enfin lui-même de Cangoxima au commencement de septembre de Tannée 1.550, avec Cosme de Torrezet J<5an Fernande^, portant sur son dos, selon su coutume, tout l'équipage nécessaire au sacrifice de la Messe. Avant son départ , il recommanda les Fidèles à Paul de Sainte-Foi.. C'est mei*veille que ces néophytes, privés de prêtres, se maintinrent au milieu de l'idolâtrie et parmi les persécutions des bonzes, sans que jamais un seul chancelât. Il arriva même que leur vie édifiante gagna plusieurs idolâtres ; de sorte qu'en peu d'années le nombre des chrétiensiut déplus de cinq cents personnes, et que le roi de Saxuma écrivit au vice-roi des hdes pour avoir des Pères de la Compagnie, qui publiassent en tout son royaume une loi si pure et si sainte.
Les nouvelles qu'on avait eues des navires portugais venus depuis peu au Japon, firent prendre & Xavier le chemin de Firando, et la mauvaise intelligence qui était
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entre les deux rois lui Bt espérer que le roi de Firando le recevrait bien et ses deux compagnons.
Ils rencontrèrent sur la route une forteresse qui appartenait à fin prince nommé Ekandono et vassal du roi de Saxuma : elle était située au haut d'un rocher et avait dix grands bastions. Un mur très solide l'environnait tout uutonr avec un fossé également large et profond, creusé dans le roc. Ce n*était que précipices de tons côtés, *et on ne pouvait approcher de la forteresse que par un chemin étroit où jour et nuit on faisait la garde.
Les dedansétaient aussi agréables que les dehors paraissaient affreux. Un palais superbe composait le corps de la place, et il y avait dans le palais des portiques, des galeries, des salles et des chambres d'une beauté suprenanie. Tout était taillé dans la pierre vive et travaillé si délicatement, qu'il semblait que ces ouvrages fussent jetés en moule et non pas fait avec le ciseau.
Des gens du château qui revenaient de Cangoxima, et qui y avaient vu le père Xavier, l'invitèrent en chemin à venir saluer leur seigneur , ne doutant pas qu'Ekahdono ne fût bien aise de voir un homme si célèbre. ,
Xavier, qui cherchait toutes les occasions de publier l'Evangile, ne perdit pas celle-là. Le bon accueil qu'on lui ùt lui donna lieu de parler d'abord de la vraie religion et du salut éternel. Les domestiques du prince et les soldats de la garnison qui étaient présents furent si frappés, et de la sainteté qui reluisait sur le visage de l'Apôtre, et de la vérité qui brillait dans ses paroles, qu'après s'être éclaircis de leurs doutes , dix-sept tout d'un coup demandèrent le baptême, et que le Père les baptisa de sa main en la présence du tono : c'est ainsi que les Japonais appellent un seigneur et un prince particulier.
Les antres avaient la n)éme pensée, et Us auraient reçu la même grâce , si Ekandono ne s'y fAt opposé par politique et contre ses propres sentiments , pour ne se pas attirer de méchantes affaires du côté de la cour de Saxuma; car , dans le cœur , il reconnut Jésu8*Christ, et permit même à Xavier de baptiser en cachette sa
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feiBOie et son fils aîné : dti reste, il promît de recevoir le baptême, et de se déclarer chrétien dès que son souverain serait favorable à la loi de Dieu.
L'intendant de la maison d'Ekandono fut un de ceux qui embrassèrent la fui. C'était un homme avancé en âge et d'une prudence consommée. Xavier lui donna le soin delà nouvelle chrétienté, et lui mil entre les mains la formule de baptême écrite, rexplication du Symbole, un abrégé de la Vie de Notre Seigneur , les sept Psaumes delà Pénitence, les Litanies des Saints et une table des fêtes de l'Eglise.
Il marqua lui-même dans le palais un lieu propre où les fidèles pussent s'assembler, et il ordonna à l'intendant d'y faire venir le plus de païens qu'il pourrait, de lire aux uns et aux autres, les dimanches, une partie de la doctrine chrétienne, de faire chs^nter les Psaumes de la Pénitence tous les vendredis , et les Litanies tous les jours. L'intendantexécuta ponctuellement les ordres du Père, et ces semences de piéié fructifièrent si fort, que , peu d'années après, Louis Âlmeyda trouva plus de cent chrétiens dans la forteresse d'EIkandono, mais tous d'une vie réglée et innocente, modestes en leur extérieur, assidus à la prière, charitables les uns envers les autres, sévères h eux-mêmes et ennemis de leur corps, si bien que ce lieu avait plus l'air d'une maison religieuse que d'une place de guerre. Le tono, quoique toujours idolâtre, assistait aux assemblées des chré-tiens ; et 11 voulut que deux enfants qui lui naquirent fussent baptisés.
Un de ces néophytes composa élégamment, en sa langue , l'histoire de la Rédemption du genre humain, depuis le péché d'Adam jusqu'à la descende du Saint* Esprit; et c'est lui qui , étant un jour interrogé sur ce qu'il répondrait au roi s'il lui commandait de renoncer à la loi de Jésus-Christ : Je lui répondrais hardiment , à\lA\, Seigneur, vous voulez sans doute qu'ét€Mt né votre ntjet, je voué sois fidUe; vous me voulez dans vos intérks, prêt à vivre et mourir pour votre service ; vous voulèz mcore que je. soie modéré avec mes égaux, doux à mes inférieurs , souws à mes maUres . équitable ennen tout '« monde : oommemdezmoi donc déire un chrétien , car
un chrétien est obligé d'être tout cela. Que si wmê mt défendez la profession du christianisme, je démens m thème temps violent, dur , orgueilleux, rebelle, injuste, scélérat , et je ne puis plus répondre de moi.
Au reste, Xavier, en prenant congé du viellard qu'il établît le maître des autres, lui laissa uue discipline dont il s'était servi quelquefois. Le vieillard la gardait comme une' relique , et ne voulait pas que , dans les assemblées où les chrétiens châtiaient leur corpSy on s*en servît communément. Il ne permettait tout au plus à chacun que de s'en donner deux ou trois coups ; tant il avait peur qu'elle ne s'usât, et il leur disait qu'ils devaient moins s'en servir pour mater leur chair que pour conserver leur santé. Aussi était-ce l'instrument que Dieu employait d'ordinaire à la guérison des malades du château; et la femme d'Ekandouo étant dans les convulsions de la mort, fut guérie subitement dès qu'on eut fait le signe de la croix sur elle avec la discipline du Saint.
Xavier, en partant, lui fit présent à elle-même d'un petit livre où les Litanies des Saints et quelques prières catholiques étaient écrites de sa main. Ce fut encore dans la suite une source de guérisons miraculeuses, non seulement pour les chrétiens, mais encore pour les idolâtres ; et le tono lui-même , au fort d'une maladie mortelle, recouvra sa santé tout à coup, dès que sa femme lui eut appliqué le livre; si bien que les gens de la forteiresse disaient que leur prince était ressuscité , et que cela ne s'était pas fait natureliemfent.
Le Saint et ses compagnons étant partis, continuèrent leur chemin , tantôt par terre , et tantôt par mer. Après beaucoup de fatigues sôuiïertes gaiement, et bien des périls essuyés, ils arrivèrent au port de Fîrando , qui était le terme de leur voyage. Les Portugais firent ce qu'ils purent pour recevoir honorablement le père Xavier : on déchargea toute l'artillerie à son arrivée, on déploya toutes les enseignes et toutes les banderoles , on fit sonner toutes les trompettes , et enfin tous lès uavires jetèrent des cris d'allégresse à la vue de l'homme de Dieu. Il fut conduit malgré lui , avec la même pompe , au palais du roi ; et cette magnificence