LIVRE GlNOUlfeHE
ne servit pas peu à le faire considérer d'une cour païenne, qui sans cela Tauraii peut-être méprisé, ne voyant en lui rien que de simple et de pauvre.
Le roi de Firando , à qui les Portugais firent entendre combien celui qu'ils lui présentaient était puissant auprès de leur maître , le traita d'autant plus favorablement, qu'il sut que le roi de Cangoxima l'avait obligé de sortir de ses états; car , pour faire plaisir à la couronne de Portugal et dépit à celle de Cangoxîma , il donna sur-le champ aux trois religieux chrétiens un pouvoir très ample de publier la loi de Jésus-Christ dans tout son royaume.
Us vont aussitôt prêcher par la ville, et toute la po* palace court entendre les bonzes d'Europe. Les premiers discours de Xavier firent une grande impression sur les esprits , et , en moins de vingt jours , il baptisa plus d'infidèles à Firando qu'il n'avait fait en toute une année à Cangoxima.
La faciHté que le Saint trouva à réduire ces peuples sous l'obéissance de la foi , lui fit prendre la pensée de leur laisser Cosme de Torrez pour achever de les convertir, et d'aller cependant à Méaco, où il avait toujours eu dessein de se rendre comme h la capitale de l'empire , d'où la connaissance de Jésus-Cbrlst se répandrail plus aisément par tout le Japon.
Etant parti , avec Fernandez et deux Japonais chrétiens, Matthieu et Bernard , pour ce grand voyage, sur la fin du mois d'octobre de l'année 1550 , ils gagnèrent par mer Facata , qui est à vingt lieues de Firando, et de là ils s'embarquèrent pour Amanguchi , qui en est éloigné de plus de cent lieues.
Amanguchi est la capitale du rgyaume de Naugato , et une des plus riches villes du Japon , non seulement parle trafic des étrangers qui y abordent de tous côtés, mais aussi par les mines d'argent qui y sont en abondance et par là fertilité du terroir; mais comme les vices accompagnent toujours les richesses , c'était une ville toute corrompue ci pleine des débauches les plus monstrueuses.
Xavier n'y était venu que pour aller à Méaco ; mais cette étrange corruption de mœurs lui fit tant d'hor-*
reur et tant de piiié tout ensemble , Qu'îl n^ P^^^ ^ résoudre de passer sons annoncer Jésus-Christ à des hommes si aveujçlés et si débordés , ni sans leur faire connaître la pureté de 4a loi chrétienne. Le zèle dont il fut épris au récit des abominations de la ville , ne lui permit pas d*aller demander permission au roi, comme il avait fait ailleurs. Il parut d'abord en public, embrasé d'un feu intérieur qui rejaillissait sur son visage, et il proposa hardiment au peuple les vérités de la foi. Son compagnon Fernandes fit de même d*un autre côté. On les écoulait par curiosité, et plusieurs apprenant qui ils étaient, quels périls ils avaient courus, et ce qu'ils prétendaient enfin, ladmirèreni leur courage et leur désintéressement , selon l'hameur de la nation ja* ponaise , qui a des sentiments nobles et deTestime pour les hommes généreux. Des places publiques on les appelait dans les maisons, et on leur faisait expliquer leur doctrine plus en détail et plus à loisir : Car si votre loi nous parait plus raisonnable que la nôtre , disaient les principaux de la ville , nous vous promettons de k êuiore.
Mais quand on est une fois esclave des plus honteuses passions , il est difficile d'embrasser ce qu'on juge le meilleur, et déjuger même sainement. Aucun d'eux ne tint sa parole. Ayant confh>nté les deux lois ensemble , tous presque tombèrent d'accord que la chrétienne était la plus conforme au bon sens, à prendre les choses dans la spéculation ; mais lorsqu'ils venaient à les regarder dans la pratique^ et qu'ils voyaient oombien le christianisme était éloigné de la vengeance, de la polygamie et de tous les plaisirs de la chair, ce qui leur avait j)aruguste et honnête ne leur semblait pas probable , et la perversité de leur cœur étoaffîaîi en eux toutes les lumières de la raison.
Ainsi, bien loin de croire en Jésus-Christ, ils disaient que Xavier et son compagnon étalent de vrais charlatans , et que la religion qu'il8 prêchaient n'était qu'une fable. Ces bruits répandus irritèrent les esprits contre eux : si bien qu'aussitôt que l'un ou l'autre paraissait, la populace courait après, non pour les entendre comme auparavaut , mais pour leur jeter des pierres
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et paur leardire des injures. Voilà, criait-on , tes deux bonzes imposteurs qui veulent que nous n'adorions qu'un Dieu et que nous n- ayons qu'une femme.
Oxindo, roi d'Âroanguchi, apprenant ce qui se passait, voulut lui-même juger de la doctrine des deux étrangers. Il les ût venir en sa présence , et leur demanda, devant toute la noblesse de sa cour, d'où ils étaient, et ce qui les amenait au Japon. Xavier répondit en peu de paroles, qtrilsétatenl Européens, et qu'ils venaient pour prêcher la loi divine : Car, ajouta- t-il , ml homme ne peut être sauvé, s'il n'adore Dieu et le Sauveur de toutes les nations, son fils Jésus- Christ, avec un cœur pur et un culte religieux.
Expliquez-moi , répliqua le prince , cette loi que vous appelez divine. Alors Xavier commença par lire une partie du livre qu'il avait composé en japonais , et qui traitait de la création du moude, dont personne de la .compagnie n'avait jamais ouï parler, de l'immortalité de l'âme, de la dernière fin de l'homme, du péché d'Adam , de l'éternité des peines^et des récompenses, enfin de la venue du Sauveur et des fruits de la rédemption. L,e Saint expliqua ce qui avait besoin d'éclaircissement, et parla en tout plus d'une heure.
Le roi l'écouta attentivement et sans l'interrompre; mais aussi le renvoya-t-il sans lui rien dire, ni sans faire semblant d'approuver ou de condamner la doctrine qu'on lui avait exposée. Ce silence, accompagné de beaucoup d'humanité, tint lieu de permission au père François pour continuer à prêcher publiquement. Il le fit avec plus de chaleur et avec moins de fruit que jamais. La plupart se moquaient du prédicateur , et encore plus des mystères du christianisme. Quelques-uns , à la vérité , furent attendris au récit des souffrances de Notre-Seigneur jusqu'à en verser des larmes, et ce sentiment de compassion disposa leur cœur à la foi ; majs le nombre de ces élus fut trè^ petit ; car les momenis marqués par la Providence pour la conversion de ce peuple n'étaient pas venus , et il fallait les attendre.
Xavier donc, après avoir fait plus d'un mois de séjoardansAraanguchisansrecueillirguèred'autresfruîts de ses travaux que beaucoup d'affronts ^ poursuivît 'Son
voyage versMéaco avec ses trois compagnons , Fernandez , Mauhieu el Bernard. Ils déploraieni tous les jours Taveuglement et la dureté de ces malheureux qui ne voulaient point recevoir l'Evangile ; ils se. consolaient néanmoins dans l'espérance des miséricordes de Dieu, et une voix intérieure leur disait souvent que la semence de la parole divine jetée en une terre si ingrate et si stérile ne serait pas toutà fait perdue.
Us partirent sur la fin du mois de décembre , et dans un temps de pluies continuelles. Pendant tout l'hiver, qui est horrible en ces quartiers-là , les vents ne sont pas moins dangereux sur terre que les typhons le sont sur mer. Le froid est très piquant ,- et la neige tombe en telle abondance que , dans les villes et dans les villages, les habitants ne peuvent sortir de leurs logis , ni avoir aucune communication entre eux que par des galeries couvertes. C'est bien pis dans la campagne , où ce ne sont que forêts affreuses, que montagnes escarpées, qoe torrents impétueux qui traversent les vallées et qui inondent quelquefois les plaines : souvent tout est si glucé , que les voyageurs font presque autant de chutes que de pas, sans parler des glaçons énormejs qui pendent aux arbres , et dont les passants sont à toute heure en danger d'être blessés.
Les quatre serviteurs de Dieii marchaient par une si rade saison et dans des chemins si difficiles , les pieds nus ordinairement pour passer les ruisseaux et les ravines , mal vêtus contre la rigueur du froid , chargés de leurs petits meubles , et sans autre provision pour vivre que des grains de riz rôtis où séchés au feu , que Bernard portait dans son sac. Ils eussent eu abondamment de quoi subsister , si Xavier eût voulu recevoir l'argent que les marchands portugais defirando lui offraient pour les frais de son voyage , ou se servir des deniers que le gouverneur des Indes lui avait fait tenir au nom du roi de Portugal; mais il aurait cru faire injure ^ la Providence , que de se précautionner contre les besoins de la vie; et il n'eut garde d'enfployer rien de plus de mille écus qu'on lui fournit de l'épargne, qu'au soulagement des pauvres qui recevaient le baptême. Il ne se contenta pas même de la libéralité royale , il tira ce
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qu'il put pour eux de ses amis de Malaca et de Goa. Aussi disait-il que plus ces nouveaux fidèles étaient dénués des biens de la terre , plus ils méritaient des secours ; que leur ferveur était digne des premiers siècles de TEglise, et qu'il n'y avait pas un chrétien au Japon qui n'aim&t mienx perdre la vie que l'amour de Jésus* Christ.
Le voyage d'Anianguchi à Méaco n'est guère que de quinze jours , lorsque la saison est belle et commode. Le mauvais temps fit que les quatre voyageurs turent deux mois en chemin , tantôt passant des torrents rapides , tantôt traversant des plaines et des forêts couvertes de neiges , grimpant quelquefois sur des rochers , et roulant quelquefois dans des précipices. L'extrême fatigue causa la fièvre au père Xavier dès le premies mois , et son mal l'obligea de se reposer un peu à Sacay ; mais il ne voulut point faire de remède , et il se remit bientôt en chemin.
Ce qui lui semblait le plus fâcheux , c'est que Bernard , qui était leur guide , les égarait à toute heure; S'étant un jour perdus dans une forél, et ne sachant plus quelle route tenir, ils rencontrèrent un cavalier qui allait du côté de Méaco. Xavier le suivit , et s'offrit de porter sa malle , pour l'engager à les tirer de la forêt et pour passer sûrement des endroits fort dangereux : le cavalier accepta l'offre que Xavier lui fil , et cepen* dant alla au grand trot , de sorte que le Saint fut obligé de courir après, et cela dura presque tout le jour.
Ses compagnons le suivaient de loin ; et , quand ils l'eurent attrapé au lieu où le cavalier le quitta , ils le trouvèrent si épuisé, qu'à peine pouvait il se soutenir. Les cailloux et les ronces lui avaient déchiré les pieds, et les jambes lui enflèrent tellement , qu'elles se cre* vèrent en plusieurs endroits. Toutes ces incommodités ne l'empêchaient pas de marcher ; il tirait sa force de l'union qu'il avait continuellement avec Dieu, faisant oraison depuis le matin jusqu'au soir, et n'interrompant ses entretiens intérieurs que pour exhorter ses compagnons à la patience.
En passant par les villes et par les villages qu'ils rencontraient sur leur route, Xavier lisait toujours quelque
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chose de son catéchisme h la populace qui s'assemblait autour d'eux. On se moquait de lui le plus souvent, et les enfanis criaient après lui, Deos , Deos , Deos , parce qu'il avait d'ordinaire ce mot portugais à la boacbe , ei qu'il ne le proponçait presque jamais une seule fois en leur langue ; car, parlant de Dieu , il ne voulait point se servir de paroles japonaises, jusqu'à ce que les Japonais fussent bien instruits de l'essence et des perfections de la majesté divine ; et il en rendait deux raisons : la première, qu'il ne trouvait dans toute leur langue aucun mot qui exprimât bien la souveraine divinité dont il désirait leur donner une notion distincte; la seconde, qu'il craignait que ces idolâtres ne confondissent le premier Etre avec leurs Camis et leurs Fotoques , s'ils l'entendaient appeler des noms qui convenaienlaux idoles. Il prenait de là occasion de leur dire que , comme ils n'avaient jamais connu le vrai Dieu , ils ne lui avaient pu donner de nom ; que les Portugais qui le connaissaient , le nommaient Deos^ et il répétait ce mot avec une action et d'un ton de voix qui faisaient sentir anx païens mêmes combien le nom de Dieu était vénérable.
Ayant condamné publiquement , en deux diverses villes , les fausses sectes du Japon et les vices énormes qui y régnaient , il fut traîné hors des murailles par les habitants, qui résolurent de le lapider ; mais lorâqu'ils commençaient à prendre des pierres, il survint un terrible orage qui les obligea de s'enfuir. Le saint homme demeura seul , au milieu des foudres qui éclataient de toutes parts , sans rien perdre de sa tranquillité ordinaire, et adorant la Providence divine qui combattait si visiblement pour lui.
Il arriva enfin à Méaco, avec ses trois compagnons, dans le mois de février , Fan 1551 . Le nom de cette ville si fameuse, qui était le siège de l'empire et de la religion , et où le cubo-sama , le dayri et le saço tenaient leur cour , promettait de grandes choses à Xavier ; mais l'effet ne répondit pas aux apparences. Méaco, qui signifie en japonais chose digne d'être vue, n'était plus qu'une ombre de ce qu'elle avait été, tant les guerres et les incendies l'avaient désolée. Il s'y voyait des ruines de tous côtés, et l'état présent des aflisiires la menaçait
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d'aoe entière destruction. Tous les rois voisins s'étaient ligués oontrc le cubo-sama , et on n'entendait partout que le bruit des armes.
L'homme de Dieu lâcha d'avoir audience du cubosama et du dayri : mais il ne put eu venir à bout. Il ne put pas même voir le saço ou le souverain pontife de la religion japonaise. Pour lui ménager ces audiences, 00 lui demandait cent mille caixes , qui font six cents écus de notre monnaie, et il n'avait rien.
N'espérant plus rien de ce côté là , il prêcha aux places publiques , avec l'autorité seule que Dieu donne à œux qu'il envoie. Comme toute la ville était dans le trouble, et que chacun avait l'esprit occupé des pensées de guerre , on ne songea pas à l'écouter , ou ceux qui l'écoutèrenl en passant , ne firent nulle réflexion sur ce qu'il disait.
Ainsi , après avoir demeuré quinze jours à Méaco inutilement , et ne voyant aucune apparence d'y faire du fruit, dans la confusion où les choses étaient , il eut une forte pensée de s'en retourner à Âmanguchi , sans croire pourtant son voyage de Méaco toutàfait perdu , non seulement parce qu'il avait beaucoup souffert , et que la souffrance est un vrai gain pour les hommes iipostoliques ; mais encore parce qu'il avait au moins prêché Jésus*Christ dans la ville du monde la plus idolâtre, et frayé le chemin à ses frères qui devaient , les aouées suivantes, y établir le christianisme selon la vue qu'il en eut dès-lors.
Il s'embarqua donc sur une rivière qui tombe des montagnes voisines et qui vient baigner les murs de Méaco, puis se va rendre en un bras de mer qui tire vers Sacay. Dans le navire , il ne pouvait détourner les yeux de la superbe ville de Méaoo , et, à ce que disait demandez , il chanta plus d'une fois le commencement du psaume 113 : in exitu Israël de Mgypto^ domus Jaeob de populo barbaro , soit qu'il se regardât comme un Israélite qui sortait d'une terre infidèle par l'ordre du Ci^l , soit qu'il regardât ce peuple barbare comme destiné à être un jour le peuple de Dieu. S'étant aperçu au reste que les présents servaient beaucoup à introduire les étrangers chez les princes du Japon , il alla de Sacuy
h Firando , où H avait laissé ce que le vice roi des Iodes et le gouverneur de Malaca l'obligèrent de porter avec lui au Japon , c*est-àdire une petit horloge sonnante, un instrument de musique très harmonieux, et d*autres ouvrages de l'art dont la rareté faisait tout le prix.
Ayant remarqué "aussi que son habit déchiré avait rebuté les Japonais, qui jugent fort par Textérieurtet qui ne daignent pas presque écouter une personne mal vêtue , il se fit faire un habit neuf et même assez propre des aumônes que les Portugais lui firent , persuadé qu'un homme apostolique doit se faire tout à tous,' et que, pour gagner les gens du monde, il faui quelquefois s'accommoder un peu à leur faiblesse.
Dès qu'il fut à Amanguchi, ses présents lui obtinrent une audience du roi et le firent recevoir ap[réablemeDt. Oxindono , qui trouvait les ouvrages de l'Europe admirables , non content d'en remercier le Père avec toutes les honnêtetés possibles , lui envoya le jour même, une grosse somme d'oret d'argentpour marque de sa gratitude; mais Xavier la refusa constamment, et ce refus le fit admirer lui-même du prince. Que le bonze européen, disait Oxindono, est éloigné de l'avarice des nôtres , qui aiment le bien avec tant de passion, et qui ne pensent qu*d leurs intérêts ?
Le lendemain , Xavier présenta au roi d'Amangucbi des lettres du gouverneur et de l'évêquedes Indes, dans lesquelles la foi chrétienne était fort louée, et il lui demanda pour toute grâce permission de la publier, es l'assurant tout de nouveau que c'était là le seul motif de son voyage. Le roi , étonné de plus en plus de la gênérosiité du Père, lui permit, et de vive voix et par un édit public, d'enseigner la loi de Dieu. L'édit fut affiché aux carrefours et aux places de la ville : il portait qu*on pouvait suivre librement la religion de l'Europe , et il défendait, sous des peines très grièves, de traverser les Européens dans leurs fonctions.
Outre cela , Oxindono leur assigna pour leur logement un ancien monastère de bonzes qui n'était point habité. Ils ne furent pas plutôt établis , qu'un grand nombre de gens accourut chez eux, les uns par politique et pour plaire au <roi , le& autres pour observer
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leur conduile et y trouver à redire, plusieurs par curiosité et pour apprendre quelque chose de nouveau. Tous proposaient leurs doutes, et disputaient avec tant devéhénieuce, que la plupart en étaient hors d'haleine. La maison ne désemplissait point, et ces visites continuelles emportaient tout le temps de Thomme de Dieu. Il s'en expHqueet s'en plaint presque lui-même dans les lettres qu'il écrivit au père Ignace sur sou voyage du Japon ; car » après lui avoir marqué les qualités qui étaient nécessaires aux ouvriers de la Compagnie qu'on y devait employer; çiu'il fallait, en premier lieu, que ce fussent des hommes d'une vie irréprochable , où les Japonais, qui se scandalisent aisément, ne trouvassent rien à reprendre ; qu'il fallait de plus qu'ils n'eussent pas moins de capacité que.de vertu, parce que le Japon a aussi ses théologiens infinis en nombre , profonds en science, et qui ne cèdent jamais dans la dispute, à moins que d'être convaincus par des raisons invincibles ; qu'il fallait encore que ces missionnaires vinssent prétsàsouffrirdesnécessiiés extrêmes, etqu'ils eussent u» grand courage pour vivre dans des périls continuels, pour mourir même , s'il en était besoin , dansd'effroyables tourments: ayant,.dis-je, exposé tout cela , et ajouté en propres termes , dans une de ces lettres : J'écris au père Simon , et en son absence au recteur du collège de Coimbre, qu'il n'envoie ici que des hotnmes connus et approuvés de votre sainte charité , il continue de la sorte.
« Ces ouvriers évangéliques doivent s'attendre à être » bien plus traversés qa'ils ne pensent. Ils seront fati- » gués par des visites et par des questions ennuyeuses ' à chaque heure du jour et une partie de la nuit; ils » seront appelés incessamment dans les maisons des " personnes de qualité, et n'auront pas quelquefois le » loisir de faire oraison ni de se recueillir. Ils ne pour* * ront pas peut-être dire la messe ni leur bréviaire: ils " pourront encore moins avoir le temps de manger et » de prendre un peu de repos ; car on ne peut croire » combien les Japonais sont importuns, surtout à » regard des étrangers, dont ils ne font aucun cas et > qui leur servent de jouet. Or , que sera-ce quand on
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» s^élèvera contre leurs sectes, et qu'on reprendra » hautement leurs vices! y>
Cependant ces imporiunîtés devinrent agréables au père Xavier, et eurent un bon effet dans la suite. Comme les Japonais ont Tesprit docile et raisonnable, plus ils le pressaient dans la dispute , plus ils connaissaient la vérité; si bien que leurs doutes étant éclairciS) ils comprenaient aisément qu'il n'y avait rien dans la religion chrétienne qui se démentît et qui ne fût à répreuve de la discussion la plus exacte.
C'est au fort de tant d'interrogations dont le Saint était accablé, que, par un des plus étranges prodiges dont on ait jamais ouï parler, il satisfait d'une seule réponse plusieurs personnes qui l'interrogeaient sur des matières fort différentes, et le plus souvent opposées; telles que sont l'immortalité de l'âme et le mouvement des cieux, les éclipses du soleil ou de la lune et les couleurs de l'arc-enciel , le péché et la grâce, le paradis et l'enfer. La merveille était , qu'après les avoir écoutés tous, il leur répondait en peu de mots, et que ses paroles, multipliées dans leurs oreilles par une vertu toute divine, leur faisaient entendre ce qu'ils désiraient savoir, comme s'il eût répondu à chacun en particulier, lis s'aperçurent plusieurs fois de ce prodige, et en demeurèrent si étonnés , que , se regardant les uns les antres tout hors d'eux mêmes et regardant le Père avec admiration, ils ne savaient ni que penser, ni que dire.
Mais, quelque éclairés et habiles qu'ils fussent U plupart, ils ne comprirent pas que c'était une chose au dessus de la nature; ils attribuaient cela* à je ne sais quelle science secrète, qu'ils croyaient que Xavier possédait seul. C'est pourquoi le père Cosme de Torrez étant venu de Firando à Amanguchi, les bonzes* disaient : Celui-ci n'a pas le grand savoir du père François , ni l'art de résoudre plusieurs doutes avec une seule réponse.
Le procès de la canonisation du Saint fait mention de ce miracle ; et le père Antoine Quadros, quj alla au Japon quatre ans après le père Xavier, l'écrivit au père Jacques Miron , provincial de Portugal ; voici ses paroles : Un Japonais m'a dit quHl avait ws faire trois
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miracles dans le Japon au père François, Il fit parler et marcher un homme qui était muet et paralytique; il rendit la parole à un autre muet , et l'ouïe d un sourd. Ce Japonais m*a dit encore que le père François était estimé au Japon comme le plus grand homme de l'Europe , et que les autres Pères de la Compagnie, ne le valaient pas , parce qu'ils ne savaient répondre qu'à un idolâtre à la fois , au lieu que le père François décidait par une seule parole dix ou douze questions. Comme je lui dis que cela venait peut-être de ce que les questions étaient senAlables y il m'assura que non , et qu'elles étaient , au contraire, fort diverses. Il ajouta enfin que cela n'était pas extraordinaire, mais très commun au père François.
Quand Xavier et son compagnon Fernandcz furent un peu dégagés de ces premiers embarras, ils se mirent à prêcher deux fois le jour dans les places de la ville, en dépit des bonzes. Il y avait à Âmanguchi sept ou huit religions toutes opposées les unes aux autres, et chacune d'elles avait plusieurs partisans qui la défendaient comme la meilleure ; de sorte que ces divers bonzes étaient toujours en dispute; mais dès que le Saint commença à publier la loi divine, toutes les sectes s'accordèrent ensemble pour s'opposer à leur ennemi commun. Elles n'osèrent pas néanmoins d'abord se déclarer ouvertement contre un homme à qui la cour était favorable, et qui leur semblait avoir quelque chose au dessus dé l'homme.
Dieu rendit alors au père Xavier le don des lan^o^ues, qui lui avait été donné dans les Indes en plusieurs occasions; car, sans avoir jamais appris la langue chinoise, il prêchait tous les matins en chinois aux mar^chands de la Chine qui trafiquaient à Amanguchi , et Qui y étaient en grand nombre. Il prêchait l'aprèsdînée aux Japonais en leur langue^ mais si facilement et si naturellement , qu'à l'entendre on ne l'aurait pas pris pour un étranger.
La forcedelavéritéà laquelle les savantsn'avaient pu rien opposer de raisonnable dans les disputes, la nouveauté des trois miracles dont nous venons de parler , et de plusieurs autresque Xavier opéra en même temps, sa vie innocente et austère, l'esprit divin qui animait
ses discours, tout cela fil tani d'impression sur les cœurs, qu'en moins de deux mois plus decinq cents personnes furent baptisées^ la plupart gens de qualité el hommes de lettres, qui avaient examiné à fond le christianisme, et qui ne se rendaient que parce qu'ils ne pouvaient pins résister.
C'était une chose admirable, au rapport du Saint, de voir qu'on ne parlait que de Jésus-Christ dans tonte la ville, et que ceux qui avaient été les plus ardents à combattre la loi chrétienne, la défendaient avec le plus de chaleur et la pratiquaient avec plus d'exactitude. Ils aimaient tous tendrement le père François, et ne pouvalent presque le quitter. Ils prenaient plaisir à lui faire toujours de nouvelles questions sur les mystères de la foi , et on ne peut dire la consolation intérieure qu'ils sentaient, en voyant que tout était mystérieux dans les cérémonies les plus communes, par exemple dans la manière dont les fidèles font le signe de la croix.
Le Père n'avait pas moins de satisfaction de son côté, et il le confesse lui-même dans une lettre qu'il écrivit quelque temps après aux Jésuites de l'Europe : « Quoi- » que je sois déjà tout blanc, leur dit-il, je suis plus » vigoureux et plus robuste que je n'ai jamais été ; car » les fatigues qu^on prend pour cultiver une nation rai- » sonnable qui aime la vérité et qui désire son propre » salut, donnent bien de la joie. Je n'ai en toute ma » vie goûté tant de consolations qu'à Âmanguchi , oi » une grande multitude de gens venaient m'entendre >^ avec la permission du roi. Je voyais l'orgueil des » bonzes abattu, et les plus fiers ennemis du nom chré- )) lien soumis à Ihumiiilé de l'Evangile. Je voyais les » transports de joie où étaient ces nouveaux chrétiens, >i quand , après avoir surmonté les bonzes dans la dis* » pute, ils retournaient tout triomphants. Je n'étais » pas moins ravi de voir la peine qu'ils se donnaient à » i'envi l'un de l'autre pour convaincre les gentils , et y> le plaisir qu'ils avaient à raconter leurs conquêtes, » par quelles manières ils se rendaient maîtres des es^ » prits , et comment ils exterminaient les superstitions » païennes : tout cela me causait une telle joie , que y> j'en perdais le sentiment de mes propres maux. Ab!
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» plût à Dieu que, comme je me ressouviens de ces » consolations que j'ai reçues de la miséricorde divine » au milieu de mes travaux , je pusse non seulement en » faire le récit, mais en donner Texpérienoe et les faire » un peu sentir à nos académies de l'Europe ! Je suis » assuré que plusieurs des jeunes gens qui y étudient A viendraient employer h la conversion d'un peuple » idolâtre cequ'ilsonid*espritet de forces, s*ils avaient » une fois goûté les douceurs célestes qui accompa- » gnent nos fatigues. >>
Ces délices intérieures du serviteur de Dieu n'étaient pas néanmoins si pures qu'il ne s'y mêlât tin peu d'amertume. Il avait de quoi pleurer sur Oxindono, roi d'Amanguchi , qui , bien persuadé de l'excellence du christianisme, était retenu dans l'idolâtrie par les plaisirs de la chair, et sur Néatondono , le premier prince du royaume, qui, n'ayant que des inclinations nobles et vertueuses , aurait pu devenir l'apôtre de la cour, si des raisons frivoles ne l'eussent empêché d'être chrétien.
Lui et la princesse sa femme respectaient Xavier comme leur père, et rhonoraient même comme un Saint ; ils aimaient aussi les fidèles et les secouraient en tous leurs besoins ; ils ne parlaient de la foi qu'avec estime; mais parce qu'ils avaient fondé plusieurs monastères de bonzes , il leur fâchait , h ce qu'ils disaient , de perdre le fruit de leurs charités ; et , ainsi la crainte d'être frustrés de je ne sais quelle récompense dont les bonzes les flattaient, leur fit renoncer aux biens éternels que leur promettait le saint homme.
Mais, quelque puissantque soit d'ordinaire Texempie des princes en matière de religion, on ne laissa pas d'embrasser le christianisme de tons côtés, et une action du compagnon de Xavier contribua beaucoup à gagner les plus opiniâtres. Fernandez prêchait en un des lieux de la ville le plus fréquenté , et il y avait parmi ses auditeurs<]es gens d'esprit fort attachés à leur secte , qui ne pouvaient concevoir les maximes de l'Evangile, et qui n'écoutaient le prédicateur que pour s'en moquer. Au milieu du sermon , un homme de la lie du peuple s'approcha de Fernandez comme pour lui dire un mot
à l'oreille, et, tirant an gros crachat du fond de son estomac, lui eu couvrit le visage. Fernandez, sans dire un seui mot, ni sans faire paraître aucune émotion , prit son mouchoir pour s'essuyer, et continua son discours comme si rien n*eût été. Chacun fut surpris de la modération du prédicateur : les plus libertins , qu'une telle insulte avait fait rire, tournèrent leur risée en admiration , et reconnurent de bonne foi qu'un homme qui était assez maître de ses passions pour se coroman' der en ces rencontres, avait beaucoup de courage et de grandeur d'âme.
Un des principaux de l'assemblée découvrit quelque autre cho«e dans cette patience inébranlable. C'était le docteur le plus savant d'Amanguchi et le plus déclaré contrerEvangile.il pensa qu'une loi qui enseignaitàétre si patient et si insensible aux affronts ne pouvait venir que du Ciel, et il raisonna ainsi en lui-même: ces prédicateurs, qui souffrent atec tant de constance les injures les plus atroces , ne peuvent pas prétendre de nous tromper ; il leur en coûterait trop cher , et on ne trompe guère les autres à ses dépens : celui seul qui a fait le cœur humain peut le mettre dans une assiette si tranquille ; les forces de la nature ne. vont pas là , ai il faut nécessairement que quelque chose de divin soit le principe de la patience chrétienne: ces gens ont, sans doute, des assurances infaillibles de la doctrine qu'ils croient et de la récompense qu'ils espèrent; car enfin ils sont prêts à tout souffrir pour leur Dieu , et ils n'attendent rien des hommes : après tout, quel inconvénient et quel danger y a-t-il de suivre leur loi? Si ce qu'ils nous disent de l'éternitéest véritable , je serai éternellement malheureux ne le croyant pas; et quand même ît n'y aurait point d'autre vie que celle-ci , ne vaut-il pas mieux embrasser une religion qui élève l'homme au- -dessus de lui-même , et qui lui donne une paix inaltérable, que de professer des sectes qui nous laissent toutes nos faiblesses et qui n'ont pas le pouvoir de calmer les troubles du cœur.
Tout cela lui passa par l'esprit , 5 ce qu'il raconta ensuite; et ces réflexions, accompagnées des mouvements de la grâce, le touchèrent de telle sorte, qu'aussitôt que
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la prédication fut achevée , il confessa que la vertu du prédicateur l'avait persuadé : il demanda le baptême après , et fut baptisé solennellement.
Une conversion si illu{>tre eut des suites très heureuses. Plusieurs qui entrevoyaient la vérité , et qui craignaient de la connaître lout-à-fait, ouvrirent les yeux et reçurent la lumière de l'Evangile, entre autres, un jeune homme de vingt cinq ans, qu'on estimait fort pour la subtilité de son esprit, et qui avait étudié dans les plus fameuses académies du Japon. Il était venu à Amanguchi pour se faire bouEe; mais ayant su que ia secie de bonzes avec qui il voulait s'associer, ne reconnaissait point de premier principe, que leurs livres n'en faisaient nulle mention, il changea de pensée, et demeura fort irrésolu sur le choix d'un état de vie, jusqu'à ce que, convaincu par l'exemple du docteur et parles raisons de Xavier, il se fit chrétien. On lui donna le nom de Laurent ; et c'est lui qui , ayant été reçu en la Compagnie de Jésus par Xavier même, exerça d'abord le ministère de la prédication avec tant d'éclat et tant de succès, qu'il convertit une multitude innombrable de gens nobles et vaillants, qui furent depuis les colonnes de l'Eglise Japonaise.
Au reste , les monastères des bonzes se dépeuplaient toiis les jours peu à peu par la désertion des jeunes gens qui avaient encore des restes de pudeur et de probité. Honteux de mener une vie brutale et de tromper le simple peuple, ils quittaient leur habit et leur profession de bonze , afin qu'étant rentrés dans le monde , ils pussent plus facilement se convertir. Ces jeunes bonzes découvraient à Xavier les mystères de leurs sectes , et lui faisaient connaître des abominations cachées aux yeux du public ^ous des apparences de sévérité.
Le Père , qui ne ménagea plus rien avec des hommes qui haïssaient mortellement les fidèles, et qui avaient seuls intérêt à empêcher l'établissement de la Foi , publiait tout ce qu'on lui en disait , et les représentait au naturel. Ces hypocrites démasqués devenaient la risée du peuple; mais, ce qui les mortifiait davantage, c'est que ceux qui les avaient écoulés at]y;)aravant comme des oracles , leur reprochaient hautement leur ignorance.
2tt2 VIE DB SAINT FBANÇOIS XAVIER.
Une femme quelquefois les défiait à la dispute , et les pressait de raisons si vives , que plus ils faisaient d'efforts pour se dégager, plus ils s'embarrassaient euxmêmes ; car le Père , instruit des secrets de chaque secte , fournissait aux néophytes de quoi confondre les boDzes , en les,réduisant à une manifeste contradiction : ce qui est , parmi les Japonais , la plus grande honte qu'on puisse faire aux hommes de lettrés. .
Mais les bonzes n'en furent pas quittes pour être l'objet des mépris de toute la ville; ils perdirent, avec leur crédit et leur réputation , les aumônes qui les faisaient vivre : de sorte que la plupart, sans avoir nulle disposition au christianisme , abandonnèrent leurs couvents pour ne pas mourir de faim , et changèrent leur profession de bonze en celle de soldat ou d'artisan ; ce qui faisait dire aux chrétiens , avec une incroyable allégresse , qu'il ne resterait bientôt de ces religieux idolâtres, dans Amanguchi , que ce qu'il en faudrait pour garder les monastères.
Les vieux bonzes, cependant, plus attachés à leur condition, plus endurcis dans l'erreur que les autres, n'épargnèrent rien pour se maintenir. Us menaçaient de la colère des Dieux , en annonçant la ruine de la ville et le renversement du royaume ; ils disaient que le Dieu qu'adorait l'Europe était non Deo» ou Deus, conune l'appelaient les Portugais, mais Dajux^ c'est-à-dire, en langue du Japon , fausseté et memonge; ils ajoutaient que ce Dieu imposait aux hommes un joug trop pesant. Quelle justice de punir ceux qui transgressaient une loi dont l'observation était impossible 7 Mais quelle Providence , si la loi de Jésus- Christ était nécessaire pour le salut, d'avoir laissé passer quinze siècles sans la faire connaître à la plus noble partie du monde? Qu'une religion dont le Dieu était partial dans la dispensation de ses grâces , ne pouvait guère être véritable , et que, si la doctrine européenne avait une ombre de vérité, la Chine, qui savait tout^ ne l'aurait pas ignorée. .
Ce sont là les principaux chefs dont les bonzes accusaient la religion chrétienne. Xavier .les rapporte dans ses lettres ; mais il n^ dit point toutes les réponses qu'il fit , et on ne les a point sues d'ailleurs. Ainsi , sans sui-
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vre l'exemple de deux ou trois historiens qui le font parler selon leurs idées sur tous ces articles, je n'écrirai que ce que te Saint a laissé lui-même par écrit.
Les idolâtres , au lieu de se réjouir d'avoir été enfin éclairés des lumières de la foi , s'affligeaient de l'aveuglement de leurs ancétr*es , et on les entendait s'écrier d'un ton lamentable : Quoi donc! nos pères brûlent dans l'enfer , parce qu'ils n* ont pas adoré un Dieu gui leur était inconnu , et qu'ils n*ont pas observé une loi dont ils n'avaient jamais ouï parler !
Les bonzes échauffaient là-dessus le peuple , en disant que les prêtres portugais n'étaient bonsà rien , et qu'ils ne pouvaient retirer personne de l'enfer, au lieu qu'eux le faisaient quand il leur plaisait, par leurs jeûnes et par leurs prières ; que l'éternîté des peines marquait ou la cruauté ou la faiblesse du Dieu des chrétiens ; sa cruauté , si , potrvant délivrer les âmes du feu , il ne le voulait pas ; sa faiblesse , si , le voulant, il ne le pouvait point ; enfin qu'Amida et Xaca étaient bien plus miséricordieux et plus puissants, mais qu'ils ne faisaient sortir de l'enfer que les personnes qui , durant leur vie , avaient fait de grandes largesses aux bonzes.
Nous ne savons pas^ comme j'ai dit , toutes les réponses particulières du Saint ; nous savons seulement de lui , qu'au regard de l'affliction où étaient les Japonais d'avoir été abandonnés tant de siècles sans aucune connaissance de la loi divine , il fut assez heureux pour les consoler et pour les mettre en état de prendre des idées plus raisonnables ; car il leur montra en général que la plus ancienne de toutes les lois est la loi de Dieu , non celle qui est publiée avec le son des paroles , mais celle qui est écrite dans les cœurs , de la main même de la nature; en sorte que quiconque vient au monde apporte avec soi certains préceptes que son propre instinct et la raison lui enseignent.
Avant que le Japon prit ses lois des sages de la Chine, disait Xavier, on y savait que l'homicide, le larcin et l'adultère étaient à fuir ; c'est pourguoi on cherchait des lieux écartés et obscurs pour les commettre. Après les avoir commis , on sentait les reproches de la conscience , gui Qccuse toujours secrètement les coupables, bien gue leurs
mauvaises actions ne soient poê connues du public , ni même défendues par les lois humaines. Qu'un enfant soit nourri avec les bêtes dans les bois , loin du commerce des hommes et hors des villes bien policées , il fie laissera pas de savoir quelles sont les règles de la société civile ; car , étant interrogé si c'est une chose malhonnête de tuer un homme , de lui dter son bien , de violer son lit , de le surprendre ou par artifice ou par force , il répondra indubitablement que oui. Que si cela est vrai d'un sauvage qui n'a nulle éducation, combien le sera-t-il plus des hommes polis gui vivent ensemble et qui ont l'esprit cultivé/^ Donc, ajo!ilait le Saint, Dieu n'a pas laissé tant de siècles le Japon dans Vignorance , comme le prétendent vos bonzes.
l\ leur faisait entendre par là que la loi naturelle était lin degré qui conduisait insensiblement à la loi chrétienne, et qu'un homme qui vivrait moralement bien , ne manquerait pas de connaître Jésus-Christ par quelque voie que ce fut , c'est à-dire qu'avant sa mort Dieu lui enverrait un préîdicateur ou l'éclairerait immédiatement lui-même.
Ces raisons , dont les Pères de l'Eglise se sont servis en de pareilles rencontres , contentèrent si fort les païens , qu'ils n'eurent plus de difficultés sur uti point qui leur faisait tant de peine.
Les bonzes, voyant que le peuple déférait plus à l'autorité de Xavier qu'à la leur, et ne sachant comment réfuter leur adversaire , firent une intrigue à la cour pour perdre les chrétiens dans l'esprit du roi. On loi donna des ombrages d'eux , en décriant leur conduite, et disant que c'éiiiient des gens de cabale , ennemis do bien public et de la personne du prince , de sorte qu'Oxindono, qui leur avait été si favorable et qui les aimait, changea tout d'uài coup de sentiment.
A la vérité , comtneles Japonais se piquent de garder inviolablement leur parole quand imefois ils l'ont engagée , il n'osa pas révoquer l'édit solennel qu'il avait fait publier en faveur de la loi chrétienne ; mais , pour le rendre inutile, il traita mal les fidèles, jusqu'à les dépouiller de leurs biens, et il commença par les principaux seigneurs du royaume.
Au même temps, les bonzes, fiers de leur 'faveur,
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écrivent des lettres et répandent des libelles de tous côiés contre le père Xavier. Ils disent que c'çst un misérable qui, n'ayant pas de quoi vivre aux Indes, est venu chercher du paîn au Japon ; ils tâchent surtout de ie faire passer pour un insigne magicien qui, par la puissance de ses charmes , force le démon de le servir à son gré , et qui opère toutes sortes de prodiges pour tromper la populace.
Mais , ni le changement du roi , ni les calomnies des bonzes, ne retardèrent point les progrès de l'Evangile. Le nombre des fidèles monta, en peu de jours, à plus (le trois mille dans Amanguchi ; et ils étaient tous si fervents, qu'il n'y en avait pas un qui ne fût prêt non seulement de quitter ses biens, mais encore de verser son sang pour la défense de la foi , au eus que le prince vint à persécuter TËglise naissante avec ie fer et le feu, comme on le croyait.
La réputation de l'Apôtre s'augmenta aussimalgré les faux bruits qu'on faisait courir ; et son nom devint si célèbre dans les royaumes voisins, que tous les pei^ pies avaient envie de voir le grand bonze de l'Europe.
Xavier songeai t depuis peu à s'en retourner aux Indes, ppur choisir lui ntéme des ouvriers tels qu'en demandait le Japon, et son dessein était d'y revenir par la Chine, dont la conversion lui tenait déjà fort au cœur; car, en traitant tous les jours avec les marchands chinois qui étaient à Amanguchi , il avait compris qu'une nation si polie et si sensée deviendrait aisément chrétienne : et d'ailleurs on lui faisait espérer que, dès que la Chine serait convertie , le Japon se convertirait ; du moins les Japonais les plus incrédules lui disaient souvent qu'ils ae changeraient point de religion que les Chinois n'en eussent changé ; qu'il allât porter l'Evangile à ce grand empire, et que , quand il l'aurait réduit sous l'obéissance de Jésus-Christ , ils se feraient tous chrétiens.
Cependant un navire portugais , commandé par Edouard de Gama , arriva au royaume de Bungo ; et on eut nouvelle à Amanguchi que ce navire , qui venait des Indes, en devait reprendre le chemin dans un mois oa deux. Xavier, pour savoir au vrai ce qui en était, envoya Matthieu sur les lieux : c'était l'un de ces Japon
nais chréilens qui raccompagnaient, et il. le chargea d'une lettre adressée au capitaine et aux marchands du vaisseau. LeSaint les priaiideluimander qui ilsétaient, d'où ils venaient, et s'ils partiraient bientôt : il leur disait ensuite qu'étant obligé de repasser dans les Indes, il les irait joindre, au cas qu'ils s'en retournassent; en6n il les conjurait de donner un peu moins de temps aux affaires de leur négoce pour songer h celles de leur salut , et ieurdéclarait que toutes les soies de la Chine, quelque profit qu'elles leur apportassent, ne valaient pas le moindre gain spirituel qu'ils pouvaient faire eo examinant leur conscience tons les jours.
Le navire était au port de Figeu , à cinquante lieues d'Amanguchi et à une lieue de Fucheo, que d'autres nomment Funai , capitale du royaume de Bungo. Les Portugais furent ravis d'apprendre des nouvelles du pèreXavier : il lui mandèrent des leurs, et l'avertirent que dans, un mois au plus tard ils feraient voile vers la Chine, où ils avaient laissé trois vaisseaux chargés pour les Indes, qui partiraient au mois de janvier, et que Jacques Pereira , son intime ami , était sur l'un de ces navires.
Matthieu revint en cinq jours; et, outre qu'il apporta au père François des lettres du capitaine et des principaux iparchands, il lui en rendit de Goa, par lesquelles tes Pères du collège de Saint-Paul lui écrivaient que sa présence était absolument nécessaire pour le règlement des affaires de la Compagnie.
Xavier donc , sans perdre de temps , après avoir recommandé les chrétiens au père Cosme de Torrez et au frère Jean Fernandez qu'il laissa dans Amanguchi, se mit en chemin vers la mi septembre de l'année 1551. Il pouvait faire ce voyage aisément par mer, mais il aima mieux aller par terre et à pied , selon sa coutume. Il prit pour ses compagnons Matthieu et Bernard : deux seigneurs chrétiens voulurent aussi le suivre^ On avait confisqué leurs biens depuis peu de jours, en puahion de ce qu'ils avaient reçu le baptême; mais la grâce de Jésus-Christ, qui leur tenait Ijeu de tout, leur rendait leur pauvreté si précieuse, qu'ils s'estimaient bien plus riches qu'auparavant.TJn antre chrétien se joignità eux,
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c'est ce. Laurent dont nous avons parlé, surnommé le Louche, à cause qu'il avait les yeux un peu de travers.
Le Père marcha gaiement avec ses cinq compagnons jusqu'à Pinlaschau , village distant de Figen d'une lieue ou deux. En arrivant, il senlit toutes ses forces épuisées, trouva ses pieds fortenflés , et fut saisi d'un grand mal de tête, tellement qu'il ne put du tout passer outre. Matthieu , Leurent et Bernard prirent les devants pour porter de ses nouvelles au navire. t)ès qu'Edouard de Gama sut que le saint homme était proche, il fit venir tous les Portugais qui trafiquaient h Fucbeo, et ayant choisi les piincipaux , il monta à cheval avec eux pour lui aller rendre ses devoirs en cérémonie.
Xavier , qu'un peu de repos rétablit, et qui se douta ile l'boDneur qu'on lui voulait faire, s'était déjà rerois en chemin; mais il n'évita pas tout-àfaitce qu'il fuyait. La cavafcade le rencontra à un quart de lieue de Flgen, tnarcbant entre les deux seigneurs d'Amanguchî, qui ne l'avaient point quitté, et portant lui-même son paquet. Ganm fnt surpris de voir en cet équipage un homme si considérable, et mettant pied à terre avec tous les siens, il le salua d'une manière très respectueuse. Âprè& les premiers compliments, on pria le Père de vouloir bien monter à cheval , mais on ne put jamais l'y résoudre , de sorte que les Portugais firent suivre leurs chevaux , et marchèrent eux-mêmes à pied jusqu'au port.
Le navire était équipé de toutes ses pièces , orné d'étendards et de banderoles, selon l'ordre qu'en avait donné le capitaine. Ceux qui y étaient demeurés paraissaient en armes sur les bords : ils firent leur décharge iila vue du Saint, et toute l'artillerie joua aussitôt. Comme on tira quatre fois de suite , le bruit du canon s'entendit si distinctement à Fucheo, que le peuple en fut effrayé, et le roi s'imagina que les Portugais étaient attaqués par certains corsaires qui , depuis peu , ravageaient ces côtes. Pour s'en éclaircir, il dépécha un des gentilshommes de sa cour au capitaine du vaisseau.
Gama , montrant le Père François au getilhomroe du roî de Bungo , lui dit que ce bruit qui avait alarmé la ville, n'était qu'une légère démonstration de l'honneur qu'oD devait à un si grand personnage , très chéri
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du JC'iei el très estimé à la cour de Portugal. Le Japonais , qui ne voyait rien que de pauvre en la personne du Père, et qui se souvenait de ce qu'on lui avait écrit d'Ainanguchi , s'arrêta un peu sans parler; puis, avec l'air d'un homnoe étonné : Je suis bien en peine ^ dit-il, qu'elle réponse faire à mon prince 'i car ce que vous venez de me dire ne s'accorde guère, ni avec ce que je vois , m avec ce que les bonzes d'Àmanguchi ont mandé , qu'ils ont vu de leurs propres yeux votre père bonze entretenir familièrement un démon qui lui enseignait à jeter des sorts ,, et à faire je ne sais qmlles actions magiques pour éblouir les ignorants ; que c'était un malheureux si rebuté et si maudit de toute le terre , que la vermine dont il est couvert depuis les pieds jusqu'à la tête a horreur de se nourrir d'une chair aussi^ infecte que la sienne. Du. reste, je crains que, si je rapporte au rôi^ ce que vous pensez de ce 'bonze, les nôtres ne passent ou pour des esprits peu éclairés qui font de faux jugements , ou pour des envieux et des imposteurs.
Alors Gama , prenant la parole, dit au gentilhomme japonais tout ce qu'il fallait pour lui donner de bonnes impressions de la conduite du Saint, et pour Tempecher d'en prendre de mauvaises de sa pauvreté. Sur ce dernier point , il lui déclara que celui qui semblait st méprisable en apparence, était d'une très noble exlractiou;que la fortune l'avait fait riche, mais que la vertu le faisait pauvre, et que ce dénuement universel était l'effet d'une grande âme qui méprisait ce que les hommes estiment le plus.
Un tel discours ravit en admiration le Japonais : il fit à son- prince un rapport fidèle de ce qu'on lui avait dit , en ajoutant lui-même que les Portugais étaient plus heureux de posséder ce saint homme , que si leur navire était plein de lingots d'or.
Le roi de Bungo avait déjà ouï parler du père François , et ne croyait pas ce que les bonzes d'Amanguchi en avaient écrit. C'était un prince de vingt-cinq ans, extrêmement sage , très généreux , très civil, mais très emporté dans les plaisirs de la chair, selon la coutume des rois du Japon.
Ce qu'il apprit de son gentilhomme augmenta Tenvie